Aux arbres, citoyens ! avec Francis Hallé & Alain Canet
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Pendant le confinement, Ver de Terre Production propose de diffuser des webinaires avec vos intervenants préférés !
Aujourd'hui, on continue le cycle avec Aux arbres, citoyens ! avec Francis Hallé & Alain Canet.
Avec Arbre & Paysage 32 et Pour une Agriculture du Vivant.
Arbres potentiellement immortels
Francis Hallé explique qu’il existe une vingtaine d’arbres potentiellement immortels. Il précise qu’il ne s’agit pas forcément d’arbres énormes, mais d’arbres capables de se perpétuer en se clonant tout en vieillissant.
Un excellent exemple se trouve aux jardins botaniques de Kew, au sud de Londres. On y observe de grands chênes, jamais taillés, bien éclairés de tous les côtés, dont les branches basses traînent au sol, s’enracinent et redonnent une couronne de chêne. Le processus continue au fil du temps, et l’ensemble finit par devenir une petite forêt. Francis Hallé parle alors de « clone », potentiellement immortel.
Il ajoute que des collègues espagnols ont montré qu’il n’existait pas de programme de sénescence chez certains de ces arbres. Les mutilations seraient contrebalancées par des déméthylations, ce qui redonnerait au génome une forme de juvénilité à chaque printemps.
L’arbre comme modèle de développement durable
Interrogé sur la notion de développement durable, Francis Hallé affirme que l’arbre est peut-être le seul véritable modèle de développement durable que nous connaissions.
Il insiste d’abord sur un point fondamental : un arbre est obligé de pousser. Il peut s’arrêter temporairement en hiver, mais sur le long terme, il ne vit que s’il continue sa croissance. Si l’on prend l’exemple des arbres potentiellement immortels, on a affaire à une croissance elle-même potentiellement immortelle. Pour lui, c’est bien cela, le développement durable.
L’arbre ne se contente pas de pousser : il se développe. Il produit de la matière, des biens, des services. Il commence par se construire lui-même, puis remplit de nombreuses fonctions extrêmement utiles pour les autres vivants, y compris pour les humains. Sa croissance vise d’abord sa propre construction, et c’est en cela qu’on peut le qualifier de potentiellement immortel — potentiellement seulement, car il est toujours possible de le brûler ou de le couper.
Boutures, drageons et immortalité potentielle
À propos des peupliers et des saules, capables de reprendre très facilement par bouturage, Francis Hallé confirme qu’il s’agit bien d’un mécanisme conduisant à l’immortalité potentielle.
Il cite le cas d’un peuplier en terrain plein, devenu un clone par drageons. Il évoque même une estimation américaine donnant un âge de l’ordre de 80 000 ans pour un peuplier cloné. Pour lui, ces arbres sont certainement potentiellement immortels.
À propos des arbres de bord de rivière, il signale aussi un phénomène intéressant : l’observation des racines dans l’eau. On peut y mettre en évidence ce qu’il appelle des « feuilles souterraines ». En hiver, les racines d’un peuplier ou d’un saule plongées dans l’eau apparaissent nues, car ces feuilles souterraines ont disparu ; en été, elles sont à nouveau couvertes, car ces structures repoussent.
Les racines : profondeur et extension
Sur la question de l’ampleur maximale des racines, Francis Hallé donne deux exemples marquants.
Pour la profondeur verticale, il cite un jujubier de Libye, déterré lors de travaux routiers. Cet arbre mesurait environ 2 mètres de haut, mais possédait un pivot parfaitement vertical de 60 mètres jusqu’à la nappe phréatique.
Pour l’extension horizontale, il mentionne un figuier de Guyane française, haut de 15 mètres seulement, mais dont le système racinaire atteignait 150 mètres de rayon, soit 300 mètres de diamètre.
Il souligne que ces observations ont remis en cause l’idée ancienne selon laquelle les arbres des forêts hyperhumides auraient des racines courtes.
L’arbre, une architecture impossible à reproduire
Alain Canet évoque un texte dans lequel Francis Hallé demandait à un architecte de construire un arbre. Le cahier des charges consistait, en substance, à bâtir une tour de 60 mètres de haut.
L’architecte aurait répondu qu’il pouvait le faire, mais que ce ne serait pas agréable à habiter. Francis Hallé lui aurait alors précisé que ce n’était pas pour habiter, et qu’en plus la structure ne devait pas être vide. Peu à peu, l’architecte comprit qu’on lui demandait en réalité de fabriquer un arbre — et finit par le chasser.
Francis Hallé en conclut que même les meilleurs architectes sont incapables de construire un arbre.
Travaux en cours de Francis Hallé
Francis Hallé explique qu’il poursuit plusieurs projets.
Le premier concerne l’architecture des arbres, sa spécialité scientifique. Il travaille actuellement à établir un parallèle entre l’architecture des arbres et la phylogenèse moléculaire, et constate avec plaisir que les deux approches disent la même chose.
Le second grand projet est celui de faire renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest.
Enfin, il travaille aussi à l’écriture d’un livre de botanique pour les enfants de 9 à 12 ans. Il explique que les éditeurs lui ont fait remarquer qu’il n’existait pratiquement pas de livres de botanique pour enfants, non seulement en France, mais aussi, semble-t-il, dans une grande partie de l’Europe et même aux États-Unis. Or, puisque c’est dans l’enfance que naît le goût de ces choses-là, il considère ce travail comme une nécessité.
Le projet de forêt primaire en Europe de l’Ouest
Francis Hallé rappelle qu’il n’existe plus de forêt primaire en Europe de l’Ouest depuis longtemps, en gros depuis le milieu du XIXe siècle. Il ne peut pas se résoudre à ce qu’il n’y ait plus, dans cette partie du monde, que des forêts secondaires, dégradées et appauvries à la fois sur les plans floristique et faunistique.
La seule grande forêt primaire européenne emblématique, Białowieża, en Pologne, est elle-même menacée. Dans ce contexte, il propose de laisser renaître une forêt primaire proche de chez nous.
Le projet est assumé comme utopique : il faudrait une très grande surface, de l’ordre de 70 000 hectares, sur plusieurs siècles, et avec une dimension transfrontalière impliquant la communauté européenne. Le secteur envisagé se situe entre la France et l’Allemagne, entre la forêt de Bitche et le Palatinat allemand.
Selon lui, la mise en œuvre est simple dans son principe : il suffit de ne rien faire. Ce n’est pas l’être humain qui fabrique une forêt primaire ; nous savons faire des plantations d’arbres, mais nous ne savons pas faire une forêt. Il faut donc laisser la nature travailler seule.
L’association Francis Hallé
L’association Francis Hallé est présentée comme une association loi 1901, la forme la plus simple à créer. Francis Hallé précise que ce sont les personnes qui travaillent avec lui qui ont voulu lui donner son nom.
Le projet a un peu plus d’un an au moment de l’échange. Il rassemble environ 150 adhérents et bénéficie de l’appui de plusieurs fondations. Ce soutien s’explique notamment par le caractère fédérateur du projet : une forêt primaire ne relève pas d’une seule spécialité. Elle intéresse à la fois les botanistes, les ornithologues, les spécialistes des mousses, et bien d’autres encore.
Francis Hallé souligne aussi que le problème principal n’est pas financier, puisque l’idée est précisément de laisser la nature travailler bénévolement.
Le projet « Des enfants et des arbres »
Marie-France Barrier présente le projet « Des enfants et des arbres », qui avait déjà démarré avant le confinement, avec une première plantation le 14 mars. Deux cents arbres ont alors été plantés avec une cinquantaine d’enfants, un collège, un agriculteur et au sein d’une ferme collective.
L’idée est simple : inviter un maximum de collégiens et de jeunes enfants à planter des arbres avec et chez des agriculteurs de leur département, afin qu’ils deviennent acteurs de la transition agroécologique tout en accompagnant les agriculteurs dans un mouvement massif de replantation.
Le projet a trois dimensions :
- planter massivement ;
- permettre aux enfants de s’engager concrètement et de s’enraciner dans leur territoire ;
- recréer des liens authentiques et durables entre ceux qui nourrissent et la société civile.
Marie-France Barrier évoque aussi l’idée de faire entrer la plantation d’arbres dans le programme scolaire, comme un acte citoyen et républicain.
Francis Hallé approuve l’idée, tout en apportant une précision importante : il ne faudrait pas que les enfants s’imaginent que l’essentiel est de planter. Selon lui, ce qui compte surtout, ce sont les soins apportés aux jeunes arbres pendant les trois ou quatre années qui suivent, tâche beaucoup moins médiatisée que la plantation elle-même.
Racines aquatiques, feuilles souterraines et mycorhizes
À propos des symbioses entre racines et champignons, Francis Hallé distingue deux situations.
Dans le sol, et non du côté immergé, les champignons symbiotes s’installent précisément dans ces « feuilles souterraines ». Il rappelle que les paléobotanistes nous disent qu’il s’agit bien de feuilles, même si elles n’ont ni limbe ni chlorophylle. Elles meurent à l’automne et repoussent au printemps sur une nouvelle extension de la racine longue.
Dans l’eau, en revanche, il pense qu’il n’y a probablement pas de symbiose de ce type, car le champignon n’est pas aquatique.
Il ajoute qu’il faut comprendre un arbre comme une sorte d’image réfléchie par la surface du sol : la partie aérienne a son image dans la partie souterraine. Aux époques très anciennes de l’histoire des arbres, les deux moitiés étaient beaucoup plus équivalentes qu’aujourd’hui, mais une certaine symétrie subsiste.
Les vieux arbres en ville
Francis Hallé critique vivement le discours de nombreuses municipalités consistant à dire : « On coupe de vieux arbres auxquels vous tenez, mais ne vous inquiétez pas, on en plantera dix petits à la place. »
Pour lui, c’est une arnaque :
- une arnaque écologique, car de jeunes arbres ne remplacent pas rapidement les fonctions d’un grand arbre ;
- une arnaque financière, car le grand arbre ne coûtait plus rien, alors que les jeunes arbres exigent trous, bonne terre, irrigation, tuteurs et entretien, le tout payé par la collectivité.
Il insiste donc sur la nécessité de conserver les vieux arbres autant que possible.
Bourgeons dormants
Interrogé sur les bourgeons dormants, Francis Hallé répond avec humour qu’un bourgeon ne peut devenir ni racine ni feuille. Il peut produire une tige, et éventuellement une fleur ; dans ce dernier cas, il précise qu’on parle alors de « bouton ».
Les enfants, les animaux et les plantes
Francis Hallé revient sur une idée qu’il a développée ailleurs : les enfants éprouvent spontanément une attirance envers les animaux, tandis qu’ils apprennent à aimer les plantes.
Il donne l’exemple de ses petites-filles placées devant un chêne : elles ne voient pas d’abord le chêne, mais l’écureuil qui est dedans.
Selon lui, l’attrait pour les animaux ne demande ni passeur ni pédagogie. En revanche, il est tout à fait possible de passionner les enfants pour les plantes, mais cela suppose un travail de médiation. C’est pourquoi il insiste tant sur l’importance de passeurs comme Marie-France Barrier.
Qu’est-ce qu’une forêt primaire ?
À une question sur la diversité des formes de forêts primaires, Francis Hallé répond qu’il existe évidemment de nombreux types de forêts primaires. Une forêt primaire des Pyrénées ne peut pas ressembler à une forêt primaire de Pologne, et les forêts tropicales sont encore tout autres.
Ce qui définit une forêt primaire, ce n’est donc pas sa forme unique, mais le fait qu’elle ne porte plus de traces d’activités humaines depuis très longtemps et qu’elle se trouve dans un état naturel.
Réglementation, Green Deal et reconnaissance européenne
Au sujet des obstacles réglementaires et législatifs potentiels pour le projet de forêt primaire, Francis Hallé souligne qu’il s’agit d’une initiative totalement originale, jamais tentée en Europe.
C’est précisément pour cette raison que les porteurs du projet se sont tournés vers la Commission européenne à Bruxelles. Le projet y a suscité un grand intérêt, car il correspond bien à l’esprit du Green Deal européen lancé par Ursula von der Leyen. Selon lui, l’Europe dispose de moyens financiers importants mais manque parfois de projets structurants ; cette proposition répond donc à une attente.
Le radeau des cimes
Francis Hallé rappelle que l’idée du radeau des cimes est née à partir des travaux du biologiste américain Terry Erwin, qui avait montré que l’essentiel de la biodiversité dans une forêt tropicale se trouvait dans la canopée.
Au sol, dans ces forêts, il y a relativement peu d’animaux visibles et relativement peu de plantes, car la lumière manque. En revanche, dans la canopée, on se trouve dans l’un des milieux les plus vivants du monde.
Le problème était donc d’y accéder. Comme les scientifiques ne sont pas forcément des athlètes, il fallait un dispositif leur permettant de monter facilement et de travailler là-haut sans effort physique particulier. D’où l’idée d’un appareil gonflable, un peu comme un zodiac, transporté par montgolfière ou dirigeable.
Francis Hallé indique qu’il y a eu neuf expéditions du radeau des cimes, dans tous les grands domaines tropicaux, y compris en Mélanésie. Une nouvelle mission en Birmanie (Myanmar) avait été envisagée, mais les bailleurs de fonds sont devenus très frileux vis-à-vis de ce type d’expéditions scientifiques jugées peu visibles médiatiquement.
Forêts et plantations : une distinction indispensable
Interrogé sur les plantations systématiques de résineux, Francis Hallé dit qu’il n’est pas un adepte des plantations d’arbres lorsqu’elles sont confondues avec des forêts.
Il insiste sur la nécessité de séparer rigoureusement forêts et plantations. Une plantation, par exemple dans les Landes de Gascogne, n’est pas une forêt au sens biologique. La confusion est fréquente, mais elle est grave.
Cette critique le conduit à dénoncer la définition officielle de la forêt donnée par la FAO, qui ne distingue pas une forêt naturelle d’une plantation d’arbres. Pour lui, c’est absurde. Cela revient à considérer qu’une plantation de sapins de Noël est une forêt.
Il en résulte, selon lui, une négation de la déforestation réelle : si l’on compte les plantations comme des forêts, on peut prétendre que la surface forestière mondiale ne diminue pas. Or, biologiquement, cela n’a pas de sens.
Francis Hallé souhaiterait donc que la FAO cesse de s’occuper des forêts et se concentre sur les plantations, qui relèvent effectivement d’une logique agricole. Les forêts, elles, nécessiteraient un organisme international spécifique, de très haut niveau, entièrement consacré à leur protection.
Forêt et pluie
Francis Hallé rappelle que les forestiers savent depuis longtemps que la déforestation perturbe le régime des pluies : lorsqu’on déboise une région, le nombre de jours de pluie diminue.
Le lien physique précis entre forêt et pluie a été mis en évidence plus récemment, notamment par des chercheurs travaillant à Manaus, en Amazonie. Il ne suffit pas que l’atmosphère soit saturée d’humidité pour qu’il pleuve ; il faut aussi des germes autour desquels les molécules d’eau puissent s’agréger jusqu’à former des gouttes.
Dans nos régions, ces germes peuvent être des grains de pollen ou des poussières. Au-dessus de l’Amazonie, où les pollens sont peu dispersés par le vent et où les poussières manquent, les arbres émettent eux-mêmes dans l’atmosphère des molécules volatiles jouant ce rôle. Quand il ne pleut pas pendant 48 heures, ce qui est très long en Amazonie, les arbres émettent ces composés et cela contribue à déclencher la pluie. Plus récemment encore, on a montré que des bactéries pouvaient aussi jouer ce rôle.
Rééquiper les territoires en arbres
À la question de savoir si le fait de réintroduire massivement des arbres dans les territoires agricoles pourrait recréer des microclimats et favoriser le retour de la pluie, Francis Hallé répond positivement.
Il met en avant l’une des grandes vertus des arbres : la protection des sols contre l’érosion, grâce à leurs systèmes racinaires. Si l’on remet suffisamment d’arbres, on fera revenir la pluie et on protègera les sols.
Il se dit donc très favorable à l’agroforesterie.
L’agroforesterie
Tout au long de l’échange, l’agroforesterie apparaît comme un horizon important. Francis Hallé rappelle toutefois que l’aliment de base ne vient pas toujours de l’agroforêt. Dans de nombreuses régions tropicales, cet aliment de base est le riz ou le manioc, produits dans des espaces très éclairés, tandis que l’agroforêt fournit d’autres ressources plus diversifiées et plus lentes à produire.
Il prend surtout l’exemple des agroforêts de Sumatra, qu’il a découvertes en Indonésie. Avant son arrivée, il s’imaginait qu’une forte densité humaine allait de pair avec l’absence de forêt. Or ses collègues indonésiens lui expliquèrent exactement l’inverse : c’est parce qu’ils sont très nombreux qu’ils ont besoin de la forêt pour nourrir tout le monde.
Ces agroforêts fonctionnent comme des systèmes agronomiques en trois dimensions. Une moitié du paysage est occupée par les rizières, l’autre par la forêt cultivée. La forêt tient une place immense dans l’alimentation, l’économie et la vie quotidienne.
Dans ces systèmes, les paysans vivent d’abord des intérêts de leur capital : bois mort, œufs, poissons, fruits, etc. S’ils ont soudain besoin d’une grosse somme d’argent — par exemple pour un problème familial, une maison détruite, ou un pèlerinage à La Mecque — ils peuvent abattre un grand arbre précieux, vendre son bois et obtenir une somme considérable. Le trou laissé dans la canopée permet alors de cultiver temporairement des plantes de plein soleil comme le manioc, les bananes ou le maïs, jusqu’à ce que la forêt se referme.
Francis Hallé trouve ce système admirablement astucieux, même s’il n’est pas sûr qu’il puisse être transposé directement chez nous.
La forêt comme ennemi : héritage romain
Francis Hallé ajoute une réflexion historique : selon lui, les peuples latins ont hérité des Romains l’idée que la forêt est l’ennemi. Pour les légions romaines, en effet, la forêt était un lieu dangereux, propice aux embuscades des rebelles.
Cette représentation aurait durablement marqué nos cultures, au point de faire considérer comme normal le fait de détruire la forêt pour faire de l’agriculture. À l’inverse, des sociétés comme celles d’Indonésie, qui n’ont pas été structurées par cet héritage romain, n’ont pas développé le même réflexe de destruction. Elles installent l’agriculture dans la forêt elle-même.
Ce que les arbres ont appris à Francis Hallé
Interrogé sur la dimension plus intime de sa relation aux arbres, Francis Hallé répond que les arbres l’aident à grandir et à vivre.
Il évoque le grand chêne qu’il a devant chez lui comme une véritable source d’inspiration et un modèle d’existence : c’est beau, discret, silencieux, cela vit de presque rien — de l’air, de l’eau du sol et de la lumière — et c’est totalement non violent.
Pour lui, l’arbre constitue donc un modèle important pour l’être humain.
Les lianes et leur vitesse de croissance
Parmi les souvenirs marquants de sa longue fréquentation des forêts équatoriales, Francis Hallé évoque l’observation de la croissance d’une liane tropicale. Si l’on fixe assez longtemps son regard sur l’extrémité d’une liane en croissance, on peut la voir pousser. Selon lui, elle avance à peu près à la vitesse de la grande aiguille d’une petite pendule.
Il rappelle aussi que les lianes peuvent atteindre des tailles supérieures à celles des arbres. Contrairement à une idée courante, les plus grands végétaux ne sont pas les séquoias de Californie : une glycine ordinaire de jardin peut facilement atteindre 150 mètres de long, et certaines lianes tropicales montent à plusieurs centaines de mètres, voire davantage.
Les lianes pour végétaliser les villes
À partir de là, Francis Hallé souligne l’intérêt des lianes pour le verdissement urbain, surtout dans le Midi.
Dans des villages aux rues très étroites, où il serait impossible de planter de grands arbres, on peut ménager un petit trou au pied du mur, protéger la base avec une pile romaine, y installer une liane, puis la faire courir sur des fils de fer. La façade se couvre rapidement de végétation. Les lianes prennent très peu de place au sol et peuvent couvrir de grandes surfaces verticales.
Elles ont donc, selon lui, une grande place à prendre dans la climatisation naturelle des villes.
Crises climatiques, petites forêts et vulnérabilité
À une question venue de la Marne sur le dépérissement des forêts face aux bouleversements climatiques, Francis Hallé répond qu’il observe lui aussi, dans le Midi, des sécheresses terribles qui tuent beaucoup d’arbres.
Il note cependant que ces mortalités touchent surtout les boisements trop petits. Si l’on avait conservé de grandes forêts, elles seraient plus capables de rétablir localement les conditions climatiques nécessaires à leur propre maintien.
Il rappelle aussi que le problème climatique dépasse largement la seule question forestière : il implique les carburants fossiles et l’ensemble du fonctionnement de la société.
Les interactions entre plantes
Francis Hallé estime qu’un grand chantier scientifique d’avenir concerne les interactions entre plantes : comprendre pourquoi certaines espèces se supportent mal alors que d’autres s’entraident, presque en symbiose.
Il dit que ce domaine sera essentiel pour l’agroforesterie. Pour l’instant, on sait que ces compatibilités et incompatibilités existent, mais on ne comprend pas encore bien leurs mécanismes, ni avec précision quelles espèces il faut associer.
L’apomixie
À propos de la reproduction végétale, Francis Hallé rappelle que l’apomixie est très répandue. Il cite notamment le cas des orchidées, la plus grande famille de plantes au monde, qui ne fonctionnent pas selon le schéma classique de la double fécondation.
Il ne faut donc pas considérer l’apomixie comme un phénomène rare ou anecdotique. Elle permet en particulier à des plantes isolées de produire des graines sans pollinisation.
Communication entre arbres
Francis Hallé revient longuement sur la question de la communication entre arbres, autrefois jugée absurde et devenue aujourd’hui un champ de recherche légitime.
Il cite d’abord les travaux d’un chercheur sud-africain de l’université de Pretoria : lorsqu’un acacia est brouté par des gazelles, il devient très vite impropre à la consommation et émet dans l’air des molécules volatiles. Portées par le vent, celles-ci atteignent d’autres acacias, parfois assez loin, qui deviennent eux aussi immangeables. Les gazelles sont alors contraintes de remonter le vent pour trouver encore des arbres consommables.
Il donne ensuite un exemple méditerranéen : celui des cyprès espagnols, notamment dans la région de Valence, où l’on peut voir après un incendie des forêts entièrement carbonisées à l’exception des cyprès, restés intacts. Des collègues espagnols ont montré qu’à partir de 60 °C, le cyprès dégage dans l’atmosphère toutes les molécules inflammables qu’il contenait. Lorsque le feu arrive, l’arbre ne peut plus brûler. Et ces molécules volatiles avertissent aussi les autres cyprès sous le vent, qui se dégazent à leur tour avant même l’arrivée des flammes.
Ce phénomène conduit désormais à envisager des pare-feux de cyprès pour protéger les forêts méditerranéennes.
Cycles lunaires et arbres
Sur les relations entre la lune et les arbres, Francis Hallé renvoie explicitement aux travaux d’Ernst Zürcher.
Il rappelle que pendant des siècles, les anciens tenaient compte des cycles lunaires pour jardiner, couper le bois ou mener des travaux forestiers. Ce savoir a longtemps été regardé comme un simple empirisme. Selon lui, le grand mérite d’Ernst Zürcher est d’avoir montré scientifiquement que le diamètre des troncs varie selon un rythme en phase avec les mouvements lunaires.
Francis Hallé ajoute que, dans les chantiers d’abattage, on constate parfois qu’un arbre précieux éclate au sol comme un paquet d’allumettes, ce qui rappelle la prudence de nos ancêtres quant au choix du moment pour couper le bois.
Conseils aux citoyens
Invité à dire ce que chacun peut faire, Francis Hallé répond d’abord par une note d’optimisme : l’intérêt du public pour les plantes n’a jamais été aussi fort.
Il évoque notamment le film Il était une forêt, auquel il a contribué, comme exemple d’œuvre susceptible de rapprocher les gens des plantes.
Mais il insiste surtout sur deux priorités :
- relancer l’enseignement de la botanique en France, quasiment disparu de l’université depuis 1991 ;
- s’occuper des enfants, au moment où ils sont le plus réceptifs.
Il se dit choqué de voir, à Montpellier, des arbres coupés dans les cours d’école au prétexte qu’ils seraient dangereux pour les enfants qui y grimpent. Au contraire, selon lui, il faudrait les aider à grimper. Il reconnaît que c’est dangereux, mais estime qu’une vie sans danger prépare mal aux dangers réels. Grimper dans les arbres rapproche les enfants de la complexité du vivant.
Le manque de botanistes
Francis Hallé rappelle qu’il n’y a plus d’enseignement universitaire de botanique en France depuis 1991. Il s’en inquiète d’autant plus que le grand public s’intéresse de plus en plus aux plantes : jardineries pleines, spectacles, activités, conférences.
Il se réjouit donc de voir de jeunes botanistes apparaître, car il y a là un besoin évident de transmission et de connaissances.
Le Brésil et la destruction des forêts
À propos du Brésil, Francis Hallé juge la situation terrifiante. Il rappelle que le gouvernement en place favorise la destruction des forêts vierges et la monoculture.
Il dit qu’à la place des peuples amérindiens, il serait très inquiet, car ils vivent de la forêt et risquent de ne plus disposer du moindre espace forestier.
Le futur de la recherche sur les plantes
Pour Francis Hallé, nous sommes encore au tout début de la compréhension des plantes. Les animaux sont étudiés depuis bien plus longtemps, tandis que l’intérêt scientifique fort pour les plantes est beaucoup plus récent. Il situe un point de départ décisif chez Darwin, au milieu du XIXe siècle.
Parmi les grands thèmes encore largement ouverts, il mentionne :
- la communication entre les plantes ;
- l’influence éventuelle de la musique ;
- la possibilité que les plantes émettent elles-mêmes des sons.
Il estime donc que le champ est immense pour les botanistes d’aujourd’hui et de demain.
Les arbres et la santé humaine
En fin d’échange, Marie-France Barrier revient sur les bienfaits des arbres pour la santé, le moral et la régénération humaine.
Francis Hallé reconnaît que les balades en forêt font du bien physiquement et qu’il existe déjà des travaux, notamment japonais, qui l’ont montré. Il pense que les relations entre les humains et les arbres commencent seulement à être mieux comprises.
Il met toutefois en garde contre certaines dérives obscurantistes, par exemple l’idée selon laquelle un arbre transmettrait directement son énergie à une personne simplement posée contre son tronc. Selon lui, si l’on veut récupérer l’énergie d’un arbre, il faut le couper, en faire des bûches et les brûler. Cela ne signifie pas que le contact avec les arbres ne fasse pas de bien, mais il refuse qu’on lui demande d’adhérer à des interprétations sans fondement scientifique.
Manger des plantes, souffrance végétale et biodiversité
À la toute fin, Alain Canet pose une question volontairement provocatrice : peut-on manger des plantes si l’on admet qu’elles sont sensibles ?
Francis Hallé répond que si l’on renonce à la fois aux plantes et aux animaux, on renonce à la biodiversité dans l’alimentation, et qu’il ne reste plus alors que l’eau minérale. Nous dépendons de la biodiversité pour vivre.
Quant à la souffrance végétale, il dit que nous n’en savons rien pour l’instant. La souffrance animale est évidente ; la souffrance végétale ne l’est pas, mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Les plantes respirent sans poumons, digèrent sans tube digestif ; peut-être souffrent-elles sans système nerveux, qui sait.
Il conclut donc que le sujet reste ouvert.
Conclusion
Cette rencontre, intitulée Aux arbres, citoyens !, fait apparaître plusieurs idées fortes portées par Francis Hallé et Alain Canet :
- certains arbres sont potentiellement immortels ;
- l’arbre constitue un modèle exemplaire de développement durable ;
- une forêt n’est pas une plantation ;
- les grandes forêts jouent un rôle décisif dans le cycle de l’eau, la protection des sols et la stabilité climatique ;
- l’agroforesterie et les agroforêts montrent qu’il est possible de produire en s’appuyant sur les arbres ;
- il faut protéger les vieux arbres, relancer la botanique et remettre les enfants en contact direct avec le monde végétal ;
- enfin, notre compréhension des plantes n’en est encore qu’à ses débuts.
L’ensemble de l’échange mêle ainsi science, pédagogie, critique des politiques actuelles, souvenirs de terrain et appel à une réconciliation profonde entre les sociétés humaines et les arbres.