Conversation entre Konrad SCHREIBER et Alain CANET
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Conversation entre Konrad SCHREIBER et Alain CANET
Lors de l'évènement 'Paysages in Marciac' s'étant déroulé en août 2017, Konrad SCHREIBER, agronome et Alain CANET, président de l'Association Française d'AgroForesterie, débattent sur le festival et les problématiques liées au sol vivant.
Introduction
Cette conversation entre Konrad Schreiber et Alain Canet revient sur l’ambiance de « Paysages in Marciac », sur les rencontres réalisées pendant l’événement, et surtout sur la dynamique agricole portée depuis plusieurs années autour de trois grands piliers : l’arbre, les couverts végétaux et les sols vivants avec non-travail du sol.
L’échange montre à la fois :
- la satisfaction de voir ces thématiques devenir centrales ;
- l’importance de la convivialité, de la gastronomie et des rencontres dans la diffusion des idées ;
- les pistes envisagées pour les prochaines éditions ;
- les résultats concrets obtenus sur le terrain ;
- et la grande frustration liée au décalage entre les avancées de terrain et la lenteur des mondes technique, administratif et institutionnel.
Une ambiance de travail qui ressemble à des vacances
La discussion s’ouvre sur le cadre de Marciac, vécu comme un lieu à part. Le fait d’y revenir régulièrement donne presque l’impression d’être en vacances tout en travaillant. Cette situation est décrite comme idéale : si l’on pouvait travailler ainsi une grande partie de l’année, ce serait presque le paradis.
Ce ressenti positif tient aussi à la qualité du cadre humain. Il est question de « beau monde », mais avec une réserve importante : ce qui compte n’est pas le prestige social des personnes croisées, mais le fait de rencontrer des gens intéressés par les sujets agricoles abordés. Ce sont surtout des agriculteurs, des techniciens, des personnes engagées dans les questions d’agronomie et de transition.
Des rencontres prestigieuses, mais surtout des projets intéressants
Parmi les rencontres marquantes, est évoquée celle faite dans le vignoble chez Alain Brumont. Il est présenté comme quelqu’un qui joue « dans la cour des grands », avec l’ambition d’être dans le top mondial des vins. Mais là encore, l’intérêt principal n’est pas le prestige en lui-même : ce qui compte, c’est qu’il s’agit d’un paysan, d’un acteur du monde agricole, avec un projet jugé intéressant.
L’idée forte est que ces événements ouvrent des portes. Ils permettent d’aborder des sujets agricoles dans des lieux parfois très haut de gamme ou prestigieux, tout en gardant un ancrage concret dans les problématiques paysannes.
Une convergence autour de l’arbre, des couverts et du sol vivant
Un point essentiel de l’échange est le constat suivant : les thématiques portées depuis une dizaine d’années gagnent du terrain. L’alliance entre :
- l’arbre,
- les couverts végétaux,
- et les sols vivants sans travail du sol,
est décrite comme une véritable performance, car elle rejoint désormais le cœur du sujet agricole.
Pour Konrad Schreiber, cela signifie qu’une bataille est en train d’être gagnée. Ce qui était auparavant perçu comme marginal devient progressivement central. Cette convergence est vue comme un signe très fort : elle touche à l’essentiel de l’agriculture.
Le rôle démonstratif de la restauration et des produits agricoles
Un exemple concret est donné à travers un dessert servi sur place, qui réunit plusieurs productions paysannes locales :
- la glace au lait de chez Denis Lacaze ou de l’élevage associé à cette dynamique ;
- le miel de chez Jean-Christophe Abadie ;
- la farine produite dans le même esprit par un autre agriculteur.
À travers un simple dessert, ce sont donc plusieurs fermes engagées dans des pratiques de sols couverts et vivants qui se retrouvent reliées dans l’assiette. L’intérêt n’est pas seulement gustatif : il s’agit de pouvoir raconter qu’à chaque fois qu’un paysan a travaillé, il a aussi :
- protégé la biodiversité ;
- produit de la qualité ;
- amélioré ses conditions de travail ;
- et donné du sens à sa production.
L’objectif poursuivi avec le restaurant du GIGOT est justement de rendre cette histoire visible, lisible et partageable.
Le GIGOT comme outil de communication agricole
Le restaurant est présenté comme un levier majeur. S’il s’approprie pleinement cette démarche, il peut devenir un lieu de diffusion très puissant. Avec plusieurs centaines de clients par jour à Marciac, l’impact potentiel est considérable.
L’idée est simple : si chaque client est informé, même brièvement, de ce qu’il mange, de la manière dont cela a été produit, et des pratiques agricoles associées, alors l’effet de diffusion peut devenir massif. Et si l’on prolonge cela dans d’autres lieux, à Paris ou à Toulouse par exemple, la dynamique pourrait prendre une ampleur encore plus importante.
Ce qui est recherché ici, c’est la rencontre entre :
- la production agricole ;
- la gastronomie ;
- l’expérience du consommateur ;
- et le récit de la transition.
Une dimension internationale encore insuffisamment prise en compte
Un autre point fort de la conversation concerne la dimension internationale de Marciac. Il est constaté qu’il y circule beaucoup de monde, et pas seulement des visiteurs français. Cela conduit à une réflexion : il manque sans doute encore une capacité à intégrer les étrangers dans la dynamique.
L’exemple d’un couple d’Allemands est donné. S’ils pouvaient comprendre ce qui est raconté sur place, il est possible que cela produise des effets bien au-delà du Gers, peut-être même plus importants qu’on ne l’imagine. Les visiteurs internationaux peuvent être des relais puissants.
Cela amène à envisager plusieurs pistes :
- produire des supports en allemand, anglais et espagnol ;
- inviter des intervenants capables de parler d’autres langues ;
- organiser de vraies journées internationales lors des prochaines éditions.
La dixième édition est présentée comme un moment opportun pour franchir ce cap.
Vers des journées internationales
L’idée d’organiser deux journées internationales est clairement évoquée. Elle semble appuyée par plusieurs échanges informels tenus pendant l’événement. Le niveau des discussions, leur intensité, leur pertinence et le nombre de personnes intéressées justifieraient une telle évolution.
Il est aussi proposé de faire venir une intervenante anglaise spécialisée en agriculture régénératrice, afin d’ouvrir davantage encore le regard et de nourrir les débats depuis d’autres expériences.
L’enjeu n’est pas seulement linguistique. Il s’agit aussi d’élargir le cadre intellectuel et de montrer que les sujets traités à Marciac résonnent à une échelle beaucoup plus large.
Repenser le programme par grandes thématiques
Pour les prochaines éditions, une réorganisation du programme est proposée. L’idée serait de structurer les journées autour de grandes thématiques agricoles, par exemple :
- vigne et couverts ;
- arbre et couverts ;
- élevage ;
- céréales ;
- maraîchage sur sol vivant ;
- et d’autres productions spécialisées.
Cette proposition part d’un constat simple : les agriculteurs sont souvent spécialisés, en fonction de leur histoire et de leur système. Il pourrait donc être utile de décliner les contenus par grandes catégories, pour mieux répondre aux attentes de chacun, tout en gardant une vision globale.
Chaque journée pourrait alors comprendre :
- une balade ou visite de terrain le matin ;
- une causerie, conférence ou débat l’après-midi.
Ouvrir de nouvelles journées spécialisées
Plusieurs idées de journées spécifiques sont évoquées :
- une journée sur les palmipèdes gras en agroforesterie ;
- une journée sur le porc noir de Bigorre ;
- une journée plus générale sur l’élevage de porcs ;
- une journée consacrée au désherbage et au travail mené avec l’équipe de Biolandes ;
- des journées élevage autour de fermes engagées comme celle de Nédélec.
L’idée générale est de préparer la suite et d’ouvrir les sujets difficiles, plutôt que de les contourner.
Le sujet du porc, de la viande et du regard de la société
Une partie importante de l’échange porte sur la question de l’élevage porcin. Le sujet est jugé stratégique, notamment face à la montée des critiques sur l’élevage, au mouvement végane, aux préoccupations sur le bien-être animal et aux transformations du rapport à la viande.
La proposition n’est pas de raisonner en termes de culpabilisation, mais plutôt de se demander :
- quels objectifs souhaite-t-on atteindre ?
- quelles sont les pistes concrètes pour y aller ?
- comment faire évoluer les systèmes ?
Il est suggéré qu’un élevage porcin repensé, intégré dans des systèmes agricoles diversifiés, pourrait trouver sa place dans certaines fermes. L’exemple est donné d’une petite ferme où quelques porcs pourraient constituer un revenu complémentaire, à condition de bien penser leur intégration.
Cela suppose de mobiliser non seulement des producteurs, comme ceux du porc noir de Bigorre, mais aussi des spécialistes du comportement animal, afin d’élargir la réflexion.
Le maïs, le cochon et les sujets difficiles à remettre sur la table
Dans la même logique, l’idée d’un thème tel que « le cochon dans le maïs » apparaît comme une provocation utile pour rouvrir des dossiers complexes.
Deux sujets très critiqués y sont associés :
- le maïs, souvent détesté dans le débat public, alors qu’il peut être une plante remarquable dans de bonnes conditions ;
- le cochon, aujourd’hui placé sous le feu des critiques.
L’intérêt d’un tel thème serait d’obliger les intervenants à travailler sur des sujets sensibles, sans esquive, avec une approche agronomique et systémique. Le but est de fixer un cap ambitieux, puis de construire un fil conducteur cohérent.
Une approche holistique de l’agriculture
Tout au long de l’échange, il est rappelé qu’il ne s’agit pas de juxtaposer des conférences, mais de faire émerger une vision globale. Cette approche est qualifiée d’holistique : elle relie les productions, les pratiques agronomiques, les conditions économiques, l’alimentation, les paysages et la société.
Le travail déjà mené avec le GIGOT est vu comme une illustration de cette approche : il devient possible de relier la parcelle, le paysan, le produit transformé, le plat et le récit raconté au consommateur.
Le rôle décisif du cadre convivial de Marciac
Konrad Schreiber insiste sur un point : si « Paysages in Marciac » fonctionne, c’est aussi parce que le lieu crée une forme de neutralité bienveillante et de convivialité. On n’est ni dans un laboratoire, ni dans une université, ni dans un cadre administratif rigide. On vient dans un esprit de festival, de rencontre, de détente.
Et pourtant, c’est là que se jouent des discussions très profondes. L’université est au coin du champ, l’amphithéâtre au bord de la rivière. Cette combinaison entre décontraction et exigence intellectuelle est jugée décisive.
Il est aussi rappelé qu’historiquement, même dans des conditions très modestes, les premières conférences attiraient déjà du monde. Cela confirme qu’il y a une attente forte pour ce type de parole et de mise en discussion.
La réussite concrète de certains aménagements
L’exemple du parking est raconté de manière presque anecdotique, mais il montre bien le fonctionnement du projet : un donateur ayant proposé son aide a permis de financer un parking à la ferme de La Bouche / du site concerné. Ce parking s’est retrouvé plein, preuve supplémentaire de la fréquentation et du succès de la formule.
Au-delà de l’anecdote, cela illustre le rôle des soutiens concrets et l’importance de l’infrastructure pour accompagner la montée en puissance de l’événement.
La plus grande satisfaction : la résilience des fermes engagées
Quand la conversation se déplace vers le bilan de l’année, la plus grande satisfaction exprimée concerne le projet de la vache heureuse. Dans une année climatique très compliquée, presque tous les pilotes du projet s’en sortent.
Cela signifie, selon Konrad Schreiber, que les systèmes fondés sur :
- les sols vivants ;
- la réduction du travail du sol ;
- la couverture permanente ;
- l’amélioration de la fertilité ;
- et le lien entre sol et animal,
fonctionnent bien, y compris dans des conditions très sèches.
Le terme clé ici est celui de résilience. Ces techniques montrent leur capacité à résister, à continuer à produire de la biomasse et à sécuriser les systèmes dans des situations difficiles.
L’importance de l’anticipation
Il est toutefois précisé qu’il ne suffit pas de changer quelques pratiques isolées. Il y a un gros travail à faire avec les agriculteurs sur l’anticipation des événements climatiques. Lorsque cette anticipation est bien conduite, les résultats peuvent être très impressionnants.
Autrement dit, les sols vivants ne sont pas une recette miracle déconnectée de l’intelligence paysanne : ils exigent de l’observation, des choix cohérents et une conduite adaptée.
Le sujet central des coûts de production
Un autre point essentiel du bilan est la question de l’argent non dépensé. Konrad Schreiber souligne que, quand on travaille moins le sol et qu’on dépend moins d’intrants extérieurs, on gagne en autonomie.
Cela conduit à une idée forte : dans de nombreuses situations, le levier économique majeur n’est pas d’abord l’augmentation du produit, mais la diminution des coûts de production. Si ces coûts sont divisés par deux, alors les agriculteurs peuvent retrouver de la marge, même dans un contexte de crise.
Cette idée est formulée de manière presque provocatrice : on peut « travailler moins pour gagner plus », à l’opposé du vieux slogan politique consistant à dire qu’il faudrait travailler plus pour gagner plus.
Sortir les agriculteurs de la faillite
La portée de cette analyse est considérable. Il est affirmé qu’avec les résultats obtenus et les savoir-faire développés, il ne devrait plus y avoir de paysans en faillite pour peu que ces approches soient diffusées et mises en œuvre.
Cela suppose une réorganisation profonde autour du non-travail du sol, de l’autonomie, de la fertilité biologique et de la réduction des charges. L’idée n’est pas seulement technique : elle est économique, sociale et politique.
Du changement de pratiques à l’assiette
La deuxième grande satisfaction concerne le travail mené avec le GIGOT. L’espoir est de montrer, à plus grande échelle, qu’il est possible de passer rapidement :
- d’un agriculteur ayant changé ses pratiques ;
- à une valorisation concrète en restauration ;
- jusqu’à l’assiette du consommateur.
Cette continuité entre production et consommation est vue comme un axe de transformation puissant. Elle donne à voir la transition agricole de manière tangible.
Le maraîchage, première réussite et effet d’entraînement
Le cas du maraîchage est mentionné comme une autre réussite marquante. Les fruits et légumes ont été visibles, appréciés, et le maraîcher concerné est décrit comme à la fois troublé et heureux de cette réussite.
L’enseignement tiré de cette expérience est que, lorsqu’un agriculteur est bien accompagné, qu’il s’approprie l’objectif et qu’il met lui-même en place la méthode, la réussite devient possible dès le premier essai. Cela rappelle une expérience précédente réussie avec Pascal Guichard ou un nom proche selon la transcription.
Le message est clair : les agriculteurs ne sont pas condamnés à l’échec dans ces transitions. Il existe des méthodes, et elles peuvent fonctionner rapidement.
La plus grande déception : l’immobilisme du monde technique et administratif
À l’inverse, la plus grande déception exprimée ne concerne pas les agriculteurs, mais les mondes techniques et administratifs de l’agriculture. Pour Konrad Schreiber, ils n’avancent pas, ou pas assez.
Sont implicitement visés :
- les outils de développement ;
- les instituts ;
- la recherche ;
- le ministère.
Le reproche principal est celui d’une incapacité à comprendre ce qui se joue sur le terrain. Il y aurait une carence majeure de compréhension, alors même que les preuves pratiques s’accumulent.
L’exemple du biogaz et de la biomasse
Cette frustration est illustrée par le dossier du biogaz. Pour qu’un projet de biogaz soit rentable, il faut selon lui raisonner en termes de :
- carbone ;
- sol vivant ;
- double culture ;
- biomasse.
Or ces évidences agronomiques peinent encore à être pleinement intégrées dans les approches institutionnelles. Le décalage est jugé grave, car il touche des sujets présents partout en France.
Le décalage entre les objectifs affichés et les moyens réels
L’exemple du programme 4 pour 1000 est évoqué. On affirme qu’il faut stocker du carbone dans les sols, mais ceux qui discutent du sujet passent leur temps à expliquer pourquoi ce serait compliqué, réversible ou impossible, sans être capables de dire concrètement comment faire.
Cette situation est jugée très grave. D’un côté, des paysans avec lesquels ils travaillent montrent que cela fonctionne déjà. De l’autre, les institutions pinailleuses restent bloquées dans des objections, sans proposer de trajectoire opérationnelle.
Une crise intellectuelle plus profonde
En conclusion, Konrad Schreiber estime que le problème n’est pas seulement un manque de compétence ou de formation. Il le juge plus profond : il y aurait une crise intellectuelle marquée par l’emprise de la décroissance sur la réflexion française.
Selon lui, cette approche a abîmé la capacité à penser un progrès holistique et positif. La France serait particulièrement marquée par cette vision, contrairement à d’autres pays où la décroissance n’occupe pas une telle place.
Il critique l’idée selon laquelle il faudrait moins produire pour faire mieux, comme si la restriction était devenue une valeur en soi. Pour lui, cela bloque la capacité à construire des solutions agricoles ambitieuses, productives et écologiquement solides.
Une performance à mettre en scène
L’échange se termine sur une note à la fois critique et optimiste. Malgré les blocages institutionnels, une « grande performance » est en train d’émerger. Il reste maintenant à :
- la mettre en scène ;
- la mettre à table ;
- la mettre en œuvre.
Autrement dit, il ne suffit plus d’avoir raison agronomiquement : il faut désormais rendre cette transformation visible, partageable et désirable.
Conclusion
Cette conversation entre Konrad Schreiber et Alain Canet fait apparaître plusieurs lignes de force :
- la montée en puissance des thèmes de l’arbre, des couverts et des sols vivants ;
- l’importance du lien entre agriculture, alimentation, restauration et récit ;
- la nécessité de structurer davantage les journées de Marciac par grandes thématiques ;
- l’intérêt d’une ouverture internationale ;
- la preuve, sur le terrain, que des systèmes plus autonomes et plus vivants sont plus résilients ;
- et, en contrepoint, la grande difficulté à faire bouger les institutions agricoles.
Au fond, l’entretien défend une idée simple : les solutions existent déjà largement chez les paysans, et l’enjeu est désormais de les faire reconnaître, circuler et changer d’échelle.