Edouard Stalin, maraîcher à la ferme de la Mare des Rufaux

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Installé avec sa compagne Linda Bedous à la ferme de la Mare des Rufaux, Edouard Stalin raconte la création, il y a cinq ans, de cette ferme maraîchère agroforestière sur le plateau du Roumois, dans l’Eure. Partis d’un ancien herbage et d’une grande parcelle de blé conventionnel, ils ont d’abord planté un verger de 300 fruitiers sur deux hectares. Très vite, Edouard remet en cause le labour, inadapté à ces limons profonds mais battants, sensibles au tassement et à l’érosion. Progressivement, le couple passe au non-travail du sol : apports de matière organique, couverts végétaux, paillage et gestion raisonnée des bâches. Les résultats sont visibles : meilleure structure du sol, poireaux arrachés à la main en hiver, forte activité des vers de terre. En recréant haies, arbres et fleurs mellifères, la ferme a aussi fait revenir une biodiversité remarquable, avec plus de 60 espèces d’oiseaux observées.

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Résumé
Installé avec sa compagne Linda Bedous à la ferme de la Mare des Rufaux, Edouard Stalin raconte la création, il y a cinq ans, de cette ferme maraîchère agroforestière sur le plateau du Roumois, dans l’Eure. Partis d’un ancien herbage et d’une grande parcelle de blé conventionnel, ils ont d’abord planté un verger de 300 fruitiers sur deux hectares. Très vite, Edouard remet en cause le labour, inadapté à ces limons profonds mais battants, sensibles au tassement et à l’érosion. Progressivement, le couple passe au non-travail du sol : apports de matière organique, couverts végétaux, paillage et gestion raisonnée des bâches. Les résultats sont visibles : meilleure structure du sol, poireaux arrachés à la main en hiver, forte activité des vers de terre. En recréant haies, arbres et fleurs mellifères, la ferme a aussi fait revenir une biodiversité remarquable, avec plus de 60 espèces d’oiseaux observées.

RDV sur http://www.kisskissbankbank.com/maraichage-sol-vivant

Edouard Stalin maraicher à la ferme de la Mare des Rufaux ​nous explique comment il a évolué vers un système sans travail du sol.


Edouard Stalin et Linda Bedouet​ sont situés à Bouquetot dans l'Eure entre Rouen et Le Havre.


Création de la ferme

La ferme de la Mare des Rufaux a été créée par Édouard Stalin avec sa compagne, Linda Bedous, il y a maintenant cinq ans. Le démarrage s’est fait à l’hiver 2011.

Au départ, il n’y avait rien : le site était constitué d’un herbage, et la grande parcelle que l’on voit ensuite en images était auparavant un champ de blé. Le projet a été conçu dès le début autour de l’agroforesterie et de la production de légumes. La ferme produit donc à la fois des légumes et des fruits.

La ferme est située sur le plateau du Roumois, en Haute-Normandie, dans le département de l’Eure, entre Elbeuf en gros, Le Neubourg et Pont-Audemer.

Les débuts du projet

Au tout début, un verger a été introduit sur les deux hectares, avec 300 arbres fruitiers à hautes tiges.

Les deux hectares n’ont pas été cultivés dès la première année. En effet, la grande parcelle de deux hectares était auparavant un champ de blé conduit en conventionnel, appartenant à deux frères qui habitaient très loin. Édouard Stalin explique qu’ayant grandi ici, il n’avait jamais vu de tas de fumier arriver sur cette parcelle. Il constatait aussi chaque année les phénomènes de battance et voyait la parcelle « partir en bas ».

Un an de repos a donc été laissé sur ces deux hectares. La culture a vraiment commencé sur une autre parcelle, celle où se déroule l’entretien, qui correspond à un ancien herbage, une prairie de 5 000 m².

La première année, pour pouvoir planter, ils ont commencé par bâcher la parcelle. De grandes bâches récupérées ont été utilisées, et les plantations ont été faites directement ainsi. Édouard Stalin raconte que beaucoup de gens se sont un peu moqués d’eux, mais que les résultats ont été là, notamment avec une récolte de courgettes démesurée. Cela posait même problème au démarrage, car la clientèle n’était pas encore construite.

Le travail du sol au début

Au début, Édouard Stalin a travaillé seul et a suivi ce qui se faisait autour de lui. Il dit s’être laissé influencer et avoir fait « bêtement comme tout le monde », notamment en récupérant une charrue et en se mettant à labourer.

Cela l’a rapidement gêné, car il venait du milieu de l’éducation à l’environnement, où il avait appris à observer les animaux du sol. Il savait qu’il existait des strates à respecter, avec des organismes vivant en surface et d’autres sous la surface. Le labour allait à l’encontre de cette compréhension.

En même temps, le projet s’inspirait déjà de préceptes venus de la permaculture et de la culture permanente, où l’on parle de non-travail du sol. Sur les petites parcelles, sous les serres notamment, cela était plus ou moins gérable, mais sur deux hectares, la surface paraissait trop grande et le système difficile à maîtriser.

Le contexte pédologique : les limons du plateau du Roumois

La ferme se trouve sur le plateau du Roumois, l’un des grands plateaux fertiles de la région. Le sol y est constitué de limon profond, et même de limon en surface sur l’ensemble du site.

Le limon est présenté comme une terre très riche. Il s’agit d’un dépôt éolien, constitué à l’échelle géologique sur des millions d’années. C’est une matière très fine, comparable à de la poussière emportée par le vent. Cette terre est donc à la fois très fine et très fertile.

Mais elle présente aussi un fort risque de battance. Autrement dit, s’il n’y a pas de matière organique, la terre se colmate, forme une croûte en surface, ou bien, s’il y a du relief, elle part avec l’eau.

Le constat de l’érosion

Édouard Stalin explique avoir fait un constat très concret en creusant les tranchées pour passer l’irrigation.

Sur la parcelle qui n’avait jamais été cultivée et qui était restée en herbage, il trouvait l’argile seulement à 80 centimètres, voire à 1 mètre de profondeur. En revanche, sur les anciennes parcelles de céréales, juste à côté, il atteignait l’argile dès 40 centimètres.

Il ne dit pas que la parcelle cultivée en conventionnel a perdu à elle seule 40 centimètres de sol, puisqu’il y a aussi des zones d’accumulation, mais il considère qu’on voit bien qu’elle a perdu du sol. Ayant grandi sur place, il voyait tous les hivers la mare devenir marron : toute la parcelle glissait. Pour lui, le constat est clair : s’il n’y a pas de matière organique, le sol s’en va.

La transition vers le non-travail du sol

Le système initial fonctionnait, mais il ne lui plaisait pas. Pourtant, puisque cela marchait, il n’était pas simple de passer brutalement d’un modèle à un autre. Le changement faisait peur.

Avec Linda Bedous, l’objectif était néanmoins clair : tendre vers le non-travail du sol. La transition s’est donc faite progressivement, « techniquement », en avançant pas à pas du travail du sol vers son abandon.

Les rencontres et les échanges ont joué un rôle décisif. Édouard Stalin évoque en particulier les formations mises en place par François, qui ont constitué un véritable déclic. Il a alors pris conscience que certains avaient vraiment testé ces pratiques à fond, et que cela rendait le non-travail du sol non seulement possible, mais souhaitable. À ses yeux, travailler le sol est devenu une aberration.

C’est par les échanges, les visites et les discussions qu’ils ont trouvé les moyens techniques d’aller dans cette direction.

Des pratiques qui évoluent

Au début, même une grelinette était utilisée. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Cette grosse fourche destinée à aérer le sol n’est plus employée, même sous les serres.

Désormais, le sol n’est plus du tout travaillé. À la place, la ferme fonctionne avec :

Le plastique est encore utilisé, mais de manière raisonnée, avec une logique de réemploi maximal. Il est choisi le plus épais possible afin de durer.

Pour Édouard Stalin, les effets sur le sol sont très nets : « il n’y a pas photo » d’un point de vue agronomique.

L’exemple des poireaux

L’un des exemples qu’il donne est celui des poireaux d’hiver. Sur les deux hectares auparavant, leur arrachage en hiver était très difficile. C’était une galère, comme le savent bien les jardiniers : il faut souvent une fourche ou aller chercher le poireau dans un sol dur.

Désormais, sur la ferme, les poireaux s’arrachent à la main. Après tout un hiver à recevoir la pluie, le sol reste suffisamment structuré et meuble pour permettre un arrachage sans effort particulier.

Pour Édouard Stalin, c’est une démonstration très simple et très parlante des effets des techniques culturales mises en place.

Le rôle des vers de terre et la structure du sol

L’un des « ouvriers de la ferme par excellence », selon lui, ce sont les vers de terre. Ce sont eux qui mélangent le sol, rendant inutile une intervention mécanique.

D’un point de vue agronomique, il suffit de regarder la structure du sol : on y voit des grumeaux, une terre agrégée, structurée. Pour un sol limoneux qui pourrait facilement faire de la battance et se colmater, c’est un résultat remarquable.

Toute cette structure n’a pas été obtenue par des machines, mais uniquement par l’activité des animaux du sol, notamment des vers de terre. Des machines peuvent certes émietter la terre, mais elles détruisent la structure du sol et ne respectent pas les strates. Ici, au contraire, les strates sont respectées.

La matière organique laissée en surface

Le principe suivi est de laisser la matière organique morte en surface, comme dans la nature. Lorsqu’une plante meurt ou lorsqu’un arbre meurt, cela tombe au sol. Un tronc d’arbre ne s’enterre pas tout seul.

La matière doit donc rester en surface, être d’abord digérée, puis assimilée petit à petit. C’est ce fonctionnement naturel qui est recherché sur la ferme.

Biodiversité et réseaux trophiques

Édouard Stalin compare ce fonctionnement à celui d’une oasis, ou d’une réserve sous-marine. Dans une réserve sous-marine, on observe beaucoup de poissons et une grande diversité ; dans une zone de surpêche, c’est le désert. Pour lui, la logique est la même sur terre : sans biodiversité, il n’y a plus de vie fonctionnelle.

Sur la ferme, un important travail a été mené pour réintroduire cette biodiversité :

  • plantation d’arbres ;
  • installation de haies ;
  • mise en place d’étages de végétation ;
  • culture sous les arbres ;
  • arrêt du travail du sol ;
  • implantation de nombreuses plantes mellifères attirant les insectes.

Ces plantes mellifères attirent les insectes par leur nectar, ce qui densifie ensuite d’autres réseaux, notamment avec les oiseaux. Les réseaux trophiques se multiplient.

Au niveau du sol, la présence de nombreux carabes est mentionnée. Cela a attiré des musaraignes, qui prédatent aussi les carabes et surtout les limaces. La ferme accueille également des hérissons, eux aussi grands consommateurs de limaces.

Ainsi, en favorisant la biodiversité, la ferme a recréé des régulations naturelles.

Une ferme redevenue vivante

Aujourd’hui, plus de 60 espèces d’oiseaux ont été observées sur la ferme. Ce chiffre a encore été confirmé lors de sorties avec des ornithologues de la LPO, et Édouard Stalin précise qu’il y en a probablement davantage encore.

Pour lui, le contraste avec la situation initiale est très fort. Avant, il s’agissait d’une parcelle de blé conventionnel perdue au milieu d’une steppe agricole, où il n’y avait quasiment rien. Le travail engagé a permis de transformer cet espace en un milieu riche, vivant et fonctionnel.