Les souterrains de la Croix-Rousse

De Triple Performance
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Sous la colline de la Croix-Rousse, à Lyon, s’étend un réseau souterrain fascinant : les « arêtes de poisson ». À partir d’un souvenir personnel et du livre de Walid Nazim, le narrateur remonte le fil d’une énigme née avec leur découverte en 1959. Ces galeries, longues de plus de deux kilomètres, révèlent une architecture d’une complexité exceptionnelle, mais leur fonction demeure inconnue. Stockage, ouvrage militaire, aménagement antique, lieu rituel : toutes les hypothèses sont explorées. Les datations au carbone 14 orientent vers l’époque romaine, sans lever les contradictions archéologiques. Le film tisse alors un vaste réseau d’échos entre Lyon, le sanctuaire des Trois Gaules, Miribel, Jérusalem, les Templiers, la franc-maçonnerie et l’imaginaire ésotérique. Entre enquête historique, méditation intime et quête symbolique, cette plongée dans les souterrains de la Croix-Rousse interroge autant le passé de la ville que notre besoin de secret et de mystère.

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Résumé
Sous la colline de la Croix-Rousse, à Lyon, s’étend un réseau souterrain fascinant : les « arêtes de poisson ». À partir d’un souvenir personnel et du livre de Walid Nazim, le narrateur remonte le fil d’une énigme née avec leur découverte en 1959. Ces galeries, longues de plus de deux kilomètres, révèlent une architecture d’une complexité exceptionnelle, mais leur fonction demeure inconnue. Stockage, ouvrage militaire, aménagement antique, lieu rituel : toutes les hypothèses sont explorées. Les datations au carbone 14 orientent vers l’époque romaine, sans lever les contradictions archéologiques. Le film tisse alors un vaste réseau d’échos entre Lyon, le sanctuaire des Trois Gaules, Miribel, Jérusalem, les Templiers, la franc-maçonnerie et l’imaginaire ésotérique. Entre enquête historique, méditation intime et quête symbolique, cette plongée dans les souterrains de la Croix-Rousse interroge autant le passé de la ville que notre besoin de secret et de mystère.

Aujourd'hui, nous vous proposons quelque chose d'un peu particulier, une pause dans notre programme agricole : un documentaire sur les souterrains de la Croix-Rousse, colline à Lyon.


Les Souterrains du Temps

Réalisation : Georges Combe

PGA Films

Arca Mundi


Le secret des souterrains

Les souterrains sont le lieu du secret, un secret qui se divise à l’infini. Il est partout. Un jour ou l’autre, il vient à la rencontre de chacun d’entre nous, discrètement, sans qu’on s’en aperçoive. Dès lors, il ne cesse de nous hanter.

Le narrateur raconte que le secret lui a fait signe lorsqu’au détour des quais, un libraire lui conseilla L’Énigme des arêtes de poisson de Walid Nazim. Ces « arêtes de poisson » sont des souterrains situés sous une colline de la ville où il habite : Lyon. Au fil des pages, ces galeries l’ont fait entrer dans un jeu de couloirs et de miroirs où se reflètent sans fin l’histoire de l’Occident, sa propre vie et même les arcanes de l’univers.

Il décide alors de rassembler sa vie, sa ville, ce qu’il sait ou croit savoir, et de descendre sous la terre.

Lyon, ville verticale et souterraine

La ville où il a grandi est située entre deux cours d’eau, la Saône et le Rhône, et entre deux collines, Fourvière et la Croix-Rousse. Lyon apparaît comme une ville verticale, tirée vers le haut et vers le bas, entre le ciel et la terre. Le narrateur y voit une ville peuplée par les vivants comme par les morts, une ville où le passé ne cesse de remonter à la surface.

Les Romains ont stabilisé les collines, mais ils les ont aussi percées d’égouts et d’aqueducs courant sous la terre. Ces aqueducs, qui apportaient l’eau dans la ville, nourrissaient aussi l’imaginaire de l’enfant qu’il était. Ils étaient pour lui un but de promenade et l’occasion d’inventer des mondes antiques et merveilleux.

Dans l’alcôve de la chambre de ses parents, cette eau souterraine alimentait aussi ses cauchemars. Une voisine lui avait dit que sous son lit, sous la maison, il y avait d’immenses couloirs avec des têtes de mort. Dès l’enfance naît ainsi l’idée que la ville repose sur un labyrinthe obscur.

La découverte des arêtes de poisson

Le flanc ouest de la colline de la Croix-Rousse est traversé par de nombreuses galeries souterraines, environ 50 kilomètres au total. On ignore qui les a creusées. Elles ont été sans cesse maçonnées, bétonnées, rectifiées. Certaines remontent peut-être aux Romains et aux Gaulois, lorsque Lyon s’appelait Lugdunum, la colline du dieu celte Lug, la colline de la lumière.

En 1959, la Croix-Rousse est le théâtre d’une découverte impressionnante. À l’est de la colline, la chaussée ne cesse de s’enfoncer. Les services techniques de la ville ouvrent le sol et tombent sur un puits vertigineux. En descendant, ils découvrent tout un dédale de galeries inconnues.

Un rapport mentionne alors :

  • une profondeur de 28 à 30 mètres ;
  • une quantité importante d’ossements humains paraissant très anciens ;
  • l’impossibilité de déterminer l’origine de ces ouvrages ;
  • le danger qu’ils représentent pour les immeubles construits à proximité.

Les services des ponts et chaussées et du génie militaire disent ignorer ces galeries. Les travaux de consolidation commencent et dureront vingt ans.

La couronne de lauriers et la piste romaine

Le 13 janvier 1961, on met au jour, dans le remblai, la moitié d’une grande couronne de lauriers en bronze doré. Le conservateur du musée gallo-romain de Fourvière, Amable Audin, parle d’une découverte miraculeuse.

Cette couronne fait rêver le narrateur, qui songe aux aventures d’Alix l’intrépide et à la Rome antique. On pense alors qu’elle pourrait être un fragment des couronnes tenues par deux Victoires placées de chaque côté du sanctuaire fédéral des Trois Gaules, sanctuaire qui se dressait sur la Croix-Rousse. On n’en a jamais retrouvé la moindre trace, sinon sur des monnaies romaines.

Ce sanctuaire, inauguré en l’an 12 avant Jésus-Christ, était célèbre dans tout l’Empire. Selon certains archéologues, il se situait au sommet de la colline, juste en haut de la rue Pouteau, une rue liée à l’histoire familiale du narrateur. Ainsi, la Croix-Rousse apparaît comme un lieu sacré pour les Romains, pour les Gaulois et pour sa propre famille.

Pourtant, malgré la découverte de la couronne, Amable Audin conclut qu’après examen des maçonneries, il ne s’agit pas d’un ouvrage antique.

Effondrements et fragilité de la colline

L’exploration des souterrains s’inscrit dans une inquiétude plus vaste : éviter à la Croix-Rousse un drame comparable au glissement de terrain de Fourvière, le 13 novembre 1930, qui causa la mort de 39 personnes.

Malgré cela, le 23 février 1963, le sol de la Croix-Rousse s’effondre près de la rue des Fantasques. Des maisons doivent être détruites, et un petit square marque encore aujourd’hui leur emplacement. Cette fois, ce ne sont pas les galeries nouvellement découvertes qui sont en cause, mais d’autres souterrains, creusés au XVIIIe siècle par les religieuses du couvent des Colinettes.

À Lyon, le passé continue ainsi de perturber la surface des choses. Comme à Rome, il fait glisser le présent vers l’incertitude des temps anciens.

Description du réseau

En 1981, le bétonnage des souterrains est terminé. Les relevés font apparaître un ouvrage d’une incroyable complexité, situé à environ 30 mètres de profondeur sous la rue des Fantasques, au-dessus de la sortie du tunnel de la Croix-Rousse.

Le réseau se compose de plusieurs éléments :

Les arêtes proprement dites

On compte 32 galeries parallèles, disposées comme les marches d’un escalier. Elles sont reliées à un couloir central appelé la dorsale supérieure. Les galeries se font face deux par deux, d’où le nom d’« arêtes de poisson ».

Chaque arête :

  • mesure environ 30 mètres de long ;
  • a une largeur d’environ 2 mètres ;
  • se termine par un mur parfaitement maçonné.

À chaque intersection entre une arête et la dorsale supérieure s’ouvre un puits dans le sol, ce qui rend très difficile le passage d’une arête à l’autre.

La dorsale inférieure

Sous les arêtes se trouve une seconde galerie, exactement parallèle à la dorsale supérieure : la dorsale inférieure. Tous les puits relient la dorsale inférieure à la dorsale supérieure au niveau de chaque arête.

La galerie du gardien

Dans le dernier puits, à mi-hauteur, s’ouvre une galerie particulière appelée la galerie du gardien, ainsi nommée à cause d’une grosse pierre semblant surveiller l’entrée. Plus longue que les autres, elle forme plusieurs angles et relie le réseau principal à un autre ensemble situé plus haut dans la colline : l’extension nord.

L’extension nord

Cette extension nord se compose elle aussi de deux couloirs parallèles à deux hauteurs différentes. Ils ne desservent pas des arêtes de poisson, mais des salles transversales. Les maçonneries montrent que cette extension a été construite en même temps que le réseau principal.

Les extrémités est et ouest du réseau n’ont pas été complètement déblayées. Les galeries explorées représentent déjà plus de deux kilomètres.

Une architecture sans fonction évidente

Le narrateur détaille les lieux : les puits carrés de 2 mètres de large, les arêtes toutes semblables, les murs maçonnés, la dorsale supérieure presque entièrement bétonnée, la dorsale inférieure où la maçonnerie d’origine reste souvent visible.

Une question domine : à quoi pouvait servir un tel réseau, qui a nécessité un gigantesque travail de construction ? Qui l’a conçu ? Dans quel but ?

Pendant plus de cinquante ans, aucun véritable rapport archéologique n’est entrepris sur les arêtes de poisson, comme si l’on préférait ne pas savoir.

Redécouverte au XXIe siècle

Le narrateur a quitté Lyon, puis y revient après une vingtaine d’années. Coïncidence : au même moment, les arêtes de poisson se réveillent.

En 2008, la ville de Lyon décide de creuser un second tunnel sous la colline de la Croix-Rousse, parallèle au premier. Ce nouveau tube rencontre la partie basse du réseau et doit en détruire une petite partie. Des pétitions circulent, mais les travaux commencent et quelques arêtes sont supprimées.

Cependant, ce chantier a un effet positif : il déclenche enfin une vaste enquête archéologique. Pendant cinq années, les archéologues de la ville étudient, mesurent, modélisent et analysent ces souterrains, avec l’aide de Bruno Perret, responsable du service des galeries du Grand Lyon, et sous la conduite de l’archéologue Emmanuel Bernot. Cette étude donne lieu à un rapport de plus de 400 pages.

Graffitis, empreintes et traces de chantier

Peu à peu, les souterrains commencent à parler.

On y découvre des graffitis tracés dans le mortier encore frais, donc contemporains de la construction. Certains ressemblent à des suites de lettres latines, mais leur signification reste incomprise. Les formes d’écriture observées peuvent aussi bien appartenir à l’Antiquité qu’au XVIIe siècle.

On trouve aussi :

  • une main d’enfant d’environ 14 cm ;
  • de nombreuses empreintes de doigts formant des motifs.

Les archéologues pensent que des enfants ont participé aux finitions, en jouant dans le mortier pendant les travaux. Mais cela n’aide pas à dater précisément l’ensemble, puisque le travail des enfants a existé dans l’Antiquité, au Moyen Âge et à l’époque moderne.

Le rôle des puits

Les nombreux puits ont probablement servi :

  • à topographier l’ouvrage ;
  • à extraire les matériaux ;
  • à acheminer les matériaux de construction ;
  • peut-être à ventiler.

Ils n’ont pas pu servir à l’éclairage, car la profondeur est trop importante. Or, contrairement à d’autres galeries où l’on trouve des niches pour les lampes, ici aucune trace d’un système d’éclairage n’a été repérée.

Cette absence intrigue fortement.

Un possible lieu de stockage

Le sol est constitué d’un radier drainant, fait de blocs variés, recouvert d’une chape de mortier. Cela permettait de maintenir une humidité relativement faible dans les galeries et pourrait indiquer une fonction de stockage, afin de conserver des denrées ou des objets dans de bonnes conditions.

Mais là encore, rien n’a été retrouvé dans les sols ou entre les pierres qui permette de savoir ce qu’on y stockait.

Les archéologues sont frappés par le contraste entre :

  • le soin extrême apporté aux piédroits et aux parements ;
  • le caractère très fruste des voûtes.

Ils pensent que le réseau n’a peut-être jamais été totalement achevé, même s’il a pu servir partiellement.

L’extension nord et la galerie de captage

Dans l’extension nord, les archéologues découvrent à un endroit l’intersection avec une galerie de captage d’eau connue par les archives : la galerie Saint-Sébastien, creusée en 1651-1652 pour alimenter les fontaines de l’hôtel de ville.

Cette rencontre est capitale. L’appareillage des pierres montre que la galerie de captage est postérieure à l’extension nord. On sait donc avec certitude que le réseau des arêtes de poisson est antérieur au milieu du XVIIe siècle.

Un premier point fixe chronologique apparaît enfin.

L’hypothèse de la citadelle de Catherine de Médicis

L’extension nord fait naître une hypothèse : les arêtes de poisson auraient pu être un ouvrage militaire lié à la citadelle construite sur la Croix-Rousse par Catherine de Médicis vers 1564-1565, pour tenir les villes susceptibles de basculer du côté protestant.

Les grandes salles de l’extension nord et les galeries auraient pu servir au stockage de vivres, d’armes et de munitions. Les deux galeries de l’extension nord sont parallèles au tracé général de l’enceinte de la Croix-Rousse, contre laquelle la citadelle royale était adossée.

Le boulevard de la Croix-Rousse a remplacé cette enceinte au XIXe siècle. Au début du boulevard se trouve le Gros Caillou, énorme bloc erratique devenu symbole du quartier.

Le narrateur évoque aussi la disparition presque totale des traces de cette citadelle, comme si cet endroit de la colline effaçait les monuments successifs : sanctuaire romain, forteresse de la Renaissance, maisons anciennes.

Une orientation cosmique

L’enquête prend ensuite une tournure symbolique et géométrique.

Le 21 septembre, jour de l’équinoxe, le soleil se lève dans l’axe du boulevard de la Croix-Rousse, selon une ligne est-ouest. Or l’extension nord suit cet axe. Les dorsales des arêtes de poisson, elles, forment un angle d’environ 23,5° avec la direction de l’est, soit l’inclinaison de l’axe de la Terre sur le plan de l’écliptique.

Le narrateur rapproche cette mesure d’autres alignements célèbres :

  • les trois monts Saint-Michel ;
  • l’axe des jardins de Versailles ;
  • l’axe des Champs-Élysées.

Il s’interroge : les architectes ont-ils voulu donner à ce lieu une dimension cosmique ? Catherine de Médicis, attirée par l’astronomie, l’astrologie, l’hermétisme et la magie, aurait-elle pu en être l’inspiratrice ?

Le plan retrouvé à Turin

En 2009, les archéologues découvrent à la bibliothèque de Turin un plan de Lyon du XVIe siècle, sans doute dressé par un espion. Ce plan montre la citadelle et son implantation le long de la partie est des remparts de la Croix-Rousse, à proximité immédiate du réseau.

L’extension nord arrive presque à l’intérieur de la forteresse. Les deux galeries sont parallèles aux murs de la citadelle. Quand les remparts s’infléchissent pour descendre vers le Rhône, ils deviennent parallèles aux dorsales des arêtes de poisson.

Cela permet de soutenir que les souterrains font partie de la citadelle et datent du milieu du XVIe siècle.

Mais cette hypothèse est aussitôt fragilisée : les remparts existaient avant Catherine de Médicis, et les souterrains pourraient leur être antérieurs. De plus, un récit de la prise de la citadelle en 1583 évoque une « grotte connue de fort peu de gens », par laquelle un homme serait rentré chez lui après avoir aidé à ouvrir les portes.

Les datations au carbone 14

L’étude des maçonneries apporte une surprise majeure. Des prélèvements de bois et de charbons de bois, prisonniers des mortiers, sont datés au carbone 14. Tous donnent des résultats proches de l’Antiquité, plutôt du Ier siècle après Jésus-Christ.

Les archéologues restent prudents, car cette datation est problématique au regard de plusieurs éléments :

  • la pierre employée, un calcaire ocre rouge de la région de Mâcon, n’est pas utilisée à Lyon dans l’Antiquité ;
  • la maçonnerie ne ressemble pas tout à fait aux constructions romaines de Fourvière ;
  • le plan des galeries ne correspond à aucun ouvrage romain connu.

Pourtant, les dates sont cohérentes entre elles.

Ainsi, la construction des souterrains pourrait remonter à l’époque romaine, alors même que leur architecture et leur fonction semblent étrangères aux modèles habituels.

Comparaisons et impasse archéologique

Les archéologues comparent les arêtes de poisson :

  • aux égouts romains de Fourvière ;
  • à des souterrains médiévaux, notamment à Limoges ;
  • à des constructions de l’époque moderne ;
  • aux souterrains de Rome.

Mais rien n’y correspond vraiment. Les arêtes de poisson ne sont :

  • ni des égouts ;
  • ni des canaux ;
  • ni des citernes ;
  • ni des carrières ;
  • ni des catacombes ;
  • ni des refuges ;
  • ni des entrepôts pratiques ;
  • ni des casernements militaires plausibles.

Le réseau demeure sans équivalent.

Comme le dit le conservateur du musée gallo-romain de Fourvière, ce dossier impose la modestie : il oblige à reconnaître qu’on bute sur un obstacle.

Les sarrasinières de Miribel

L’enquête s’élargit alors à un autre réseau mystérieux : les sarrasinières de Miribel, souterrains à double voie s’étendant sur environ 15 kilomètres au bord du Rhône, en direction de Lyon.

Le narrateur s’y rend et observe :

  • deux galeries parallèles ;
  • des chambres plus vastes, transversales ;
  • des dimensions proches de celles de l’extension nord ;
  • des matériaux et une technique de construction comparables.

Ces galeries, longtemps attribuées aux Sarrasins par l’imagination populaire, ont elles aussi été tenues pour romaines. Au XVIIe siècle, le jésuite Claude-François Ménestrier y voyait un aqueduc. D’autres y ont vu plus tard un ouvrage militaire ou médiéval lié au château de Miribel.

Pour le narrateur, les sarrasinières et les arêtes de poisson semblent appartenir au même univers de questions sans réponse.

Les Templiers, la maçonnerie et les souterrains

L’enquête glisse ensuite vers l’histoire symbolique de Lyon.

Le narrateur découvre qu’un puits maçonné du XIXe siècle relie l’église Saint-Bernard à l’extension nord. L’église, construite vers 1850, est placée sous le vocable de saint Bernard, fondateur spirituel de l’ordre du Temple. Il y voit des croix templières, saint Michel, saint Jean-Baptiste, Marie-Madeleine. Cette église abandonnée semble concentrer les signes.

Il suit alors la piste de Jean-Baptiste Willermoz, grande figure de la franc-maçonnerie lyonnaise du XVIIIe siècle. Willermoz avait acquis après la Révolution de vastes terrains sur la Croix-Rousse, précisément dans la zone des anciens clos religieux des Colinettes et des Bernardines, au-dessus des arêtes de poisson.

Des actes mentionnent explicitement des puits et des souterrains sur cette propriété. Cela alimente l’idée qu’il connaissait l’existence de galeries considérables.

Dans les textes maçonniques de Willermoz, le temple de Salomon est évoqué avec un pavement couvrant l’entrée d’un souterrain. Le narrateur rapproche alors :

  • les mythes maçonniques sur les cryptes du temple de Salomon ;
  • les traditions templières ;
  • les galeries de Jérusalem ;
  • les souterrains de la Croix-Rousse.

Jérusalem en miroir

Le voyage à Jérusalem approfondit ces correspondances. Le narrateur y voit :

  • les souterrains du mur occidental ;
  • les citernes ;
  • les galeries du Temple ;
  • les « écuries de Salomon » ;
  • le dôme du Rocher et le « puits des âmes ».

Il rappelle que neuf chevaliers fondèrent l’ordre du Temple en s’installant précisément sur l’esplanade du Temple de Salomon. Cette image des neuf chevaliers vient se superposer à la symbolique des nombres, omniprésente dans son enquête.

Peu à peu, Lyon et Jérusalem semblent se refléter l’une l’autre :

  • deux collines sacrées ;
  • deux villes entre des vallées ou des cours d’eau ;
  • des lieux souterrains ;
  • des lions, des temples, des traditions de fin des temps et de résurrection.

Ce jeu de miroirs ne prouve rien, mais nourrit la méditation du film.

Les communautés religieuses de la Croix-Rousse

Le narrateur rappelle que la Croix-Rousse du XVIIIe siècle était couverte de couvents : Chartreux, Bénédictines, Carmélites, Capucins, Oratoriens, Feuillants, Bernardines, Dames de Sainte-Élisabeth dites Colinettes.

Il s’interroge sur la volonté tenace des autorités de s’approprier certains clos, notamment celui des Bernardines. Il remarque aussi que la marquise de Coligny installa les Dames de Sainte-Élisabeth d’abord en pensant à Montluel, près de Miribel, avant de choisir la Croix-Rousse, c’est-à-dire les deux extrémités supposées des sarrasinières.

Les archives des Colinettes mentionneraient même :

  • un charnier en souterrain sous leur couvent ;
  • un passage permettant d’aller jusqu’à Saint-Denis.

Le narrateur rapproche ces mentions des ossements découverts en 1959 dans les arêtes de poisson.

Les arêtes murées

Une hypothèse décisive est avancée, notamment à partir du livre de Walid Nazim : les arêtes ont pu être murées dans le passé.

Le dessin d’Antoine-Marie Chenavard au XIXe siècle montre la dorsale inférieure mais pas les départs des arêtes ni la dorsale supérieure. Le narrateur, avec Walid Nazim, suggère qu’à l’époque ces ouvertures étaient peut-être obstruées.

Les observations faites dans le réseau renforcent cette idée :

  • les intersections de la dorsale supérieure ont été fortement bétonnées ;
  • la dorsale inférieure montre des intersections maçonnées d’origine ;
  • les rapports de 1959 mentionnent des pans de maçonnerie effondrés ;
  • dans l’axe de la dorsale supérieure, on distingue les restes d’un ancien mur.

Cela conduirait à penser qu’à un moment donné, les arêtes ont été transformées en sortes de chambres scellées, comme un coffre monumental souterrain.

Le vide, le trésor et la bibliothèque

Si les arêtes ont été scellées, que contenaient-elles ? Les imaginations se précipitent :

  • un trésor ;
  • le trésor des Templiers ;
  • l’arche d’alliance ;
  • des archives secrètes ;
  • une bibliothèque souterraine.

Le réseau pourrait évoquer, par sa structure, une immense bibliothèque avec ses sections et ses couloirs. Mais rien n’a été retrouvé :

  • aucun objet ;
  • aucun rayonnage ;
  • aucun parchemin ;
  • aucun papyrus.

Les galeries sont vides. Totalement et désespérément vides.

Les ossements disparus

Dans la « 33e galerie », seule galerie superposée à une arête et ne mesurant qu’une dizaine de mètres, on aurait trouvé quatre à cinq mètres cubes d’ossements humains, soit de 200 à 400 corps.

Les services de police avaient recommandé de les laisser en place et de murer la galerie après les travaux. Pourtant, aujourd’hui, ces ossements sont introuvables. Le narrateur ne parvient pas non plus à retrouver le rapport de police. Cela renforce le sentiment que le secret des souterrains se dérobe sans cesse.

Les nombres, la géométrie et une hypothèse rituelle

Peu à peu, le narrateur est conduit vers une autre hypothèse : les galeries n’auraient pas été destinées à contenir quelque chose, mais à produire un effet.

Le réseau lui apparaît comme le domaine des nombres et de la géométrie :

  • 32 arêtes ;
  • deux dorsales ;
  • deux tunnels possibles vers Miribel ;
  • des salles jumelles dans l’extension nord ;
  • des paires, des symétries, des répétitions ;
  • les nombres 7 et 9.

Il évoque alors Jacques Grimault et l’idée que certaines formes architecturales, notamment dans les lieux sacrés, serviraient à mettre en résonance la terre, le ciel, les corps et les consciences.

Dans cette perspective, les arêtes murées auraient fonctionné comme des résonateurs, à la manière des cavités d’un instrument de musique. Toutes ayant la même longueur, elles vibreraient à la même fréquence.

Une procession rituelle pourrait alors être imaginée : les délégués des 60 tribus gauloises, arrivés par les sarrasinières depuis Miribel, monteraient dans l’obscurité des galeries, s’arrêtant de palier en palier, traversés par les vibrations de la terre et du ciel, avant d’atteindre le sanctuaire fédéral des Trois Gaules au sommet de la colline.

Cette hypothèse reste entièrement spéculative, mais elle donne au réseau une cohérence symbolique que l’archéologie n’a pas encore pu fournir.

Des échos jusqu’à l’époque moderne

Le film fait alors dialoguer cette hypothèse avec d’autres couches de l’histoire lyonnaise :

  • le Songe de Poliphile et ses monuments initiatiques ;
  • Rabelais et l’oracle de la Dive Bouteille ;
  • les spéculations hermétiques de la Renaissance ;
  • Corneille Agrippa et la magie céleste ;
  • l’humaniste Jean Kleberger ;
  • la franc-maçonnerie lyonnaise de Willermoz ;
  • l’église Saint-Bernard ;
  • le projet de monument aux morts de Tony Garnier sur la Croix-Rousse.

Autant d’indices, de survivances ou de réemplois possibles d’une très ancienne vocation symbolique du lieu.

Le temps, la conscience et l’énigme ouverte

Dans la dernière partie, le film s’ouvre à une méditation sur le temps et la conscience, notamment à travers l’intervention du physicien Philippe Guillemant. L’idée avancée est que le passé, le présent et le futur seraient liés dans un champ d’information, et qu’un secret de cette ampleur ne pourrait se révéler que lorsque l’humanité serait prête à l’accueillir.

Le narrateur en vient à penser que les arêtes de poisson sont peut-être là pour rappeler qu’il nous manque une part essentielle de notre histoire et de notre savoir.

Il hésite entre plusieurs hypothèses :

  • un trésor matériel ;
  • des archives ou des livres ;
  • un dispositif rituel, musical, symbolique et spirituel.

C’est cette troisième hypothèse qu’il choisit intérieurement.

L’opéra comme écho souterrain

Dans les dernières images, le film fait résonner les arêtes de poisson avec l’opéra de Lyon. Déjà au XVIIIe siècle, un érudit croyait qu’une des galeries des sarrasinières se prolongeait jusqu’au quartier des Terreaux, à proximité de l’emplacement du futur opéra. Plus tard, Antoine-Marie Chenavard, qui avait exploré la dorsale inférieure des arêtes de poisson, construisit le nouvel opéra de Lyon.

Le narrateur retrouve là une analogie profonde :

  • galeries superposées ;
  • passages souterrains ;
  • mystère sonore ;
  • quête d’un secret que l’on ne voit pas mais que l’on écoute.

Comme dans l’opéra de son enfance, où les lumières s’éteignaient avant l’ouverture, les souterrains de la Croix-Rousse semblent inviter à descendre dans l’ombre pour entendre ce qui ne se montre pas.

Conclusion

Les souterrains de la Croix-Rousse ne résolvent pas l’énigme des arêtes de poisson. Le film accumule au contraire les questions :

  • ouvrage romain, médiéval ou renaissant ?
  • structure militaire, entrepôt, coffre souterrain ou dispositif rituel ?
  • lien avec la citadelle de Catherine de Médicis ?
  • rapport avec les sarrasinières de Miribel ?
  • traces templières, maçonniques, hermétiques ?
  • secret archéologique ou secret de la conscience ?

Ce qui demeure certain, c’est l’existence d’un réseau unique par sa géométrie, sa profondeur, sa complexité et l’absence d’explication convaincante. À travers lui, le film fait de la Croix-Rousse non seulement une colline lyonnaise, mais un lieu où se rencontrent mémoire personnelle, histoire des civilisations, mythes, religions, science et imaginaire.

Le secret reste entier. Mais il a parlé.