Partie 8 Concilier productivité, économies, qualité et environnement
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Le sol, une maison vivante
Le sol doit être vu comme une vraie maison. C’est l’idée centrale : le sol est une maison dans laquelle vivent des habitants, et ce sont ces habitants qui produisent la fertilité organo-biologique du système.
Comprendre cela permet de sortir de nombreux faux débats. Certains expliquent la fertilité par la chimie, d’autres par la physique. En réalité, le sol est d’abord une maison habitée : ce sont les organismes vivants qui font le travail, y compris les transformations physiques et chimiques. Tout dépend donc des habitants du sol.
Des enjeux agricoles considérables
Les enjeux à venir sont immenses.
D’une part, la population mondiale continue d’augmenter. Qu’on soit demain 10, 12 milliards d’habitants ou davantage, il faudra doubler l’alimentation humaine. Cela signifie que tous les paysans du monde ont un travail considérable devant eux.
D’autre part, la consommation d’énergie va aussi fortement augmenter, possiblement jusqu’à doubler. Il y a donc une compétition à venir autour de l’énergie.
En même temps, il faut impérativement réduire les émissions de gaz à effet de serre. Que l’on discute ou non du changement climatique, il reste nécessaire de moins polluer. Il faut également supprimer les pollutions agricoles, notamment les excédents de nitrates.
Dans les systèmes en construction, l’idée est justement d’aller vers moins de pollution, parce qu’on entre dans des raisonnements différents.
Enfin, si l’on veut produire de l’énergie, il ne s’agit pas de choisir entre alimentation et énergie : il faut produire l’alimentation et l’énergie. C’est une difficulté technique majeure.
Une surface agricole par habitant en forte diminution
Un autre point essentiel est souvent oublié : la surface agricole mondiale par habitant va être divisée par trois.
Après-guerre, autour de 1945-1950, la population mondiale était d’environ 3 milliards d’habitants. Si elle se stabilise autour de 10 milliards, elle aura été multipliée par trois. En revanche, la surface agricole totale ne varie pas beaucoup à l’échelle mondiale : ce que l’on gagne sur certains espaces est perdu ailleurs par la désertification, l’urbanisation ou d’autres phénomènes.
Globalement, la surface agricole reste donc stable. Cela signifie que, pour nourrir un habitant entre 1950 et 2050, il faudra multiplier par trois la productivité par hectare.
L’effort de productivité demandé aux systèmes agricoles est donc colossal. Dans certaines zones, notamment arides ou semi-arides, c’est encore plus difficile. Il faut donc des techniques agricoles efficaces.
Le modèle de durabilité : une plante et son sol
Le débat sur la durabilité de l’agriculture est ici centré sur un modèle simple : une plante et son sol.
L’idée forte est que c’est la plante qui fabrique le sol. La plante produit la terre fertile sur laquelle elle prolifère. Le fonctionnement du système repose là-dessus.
Le schéma est le suivant :
- la plante récupère le CO2 de l’air ;
- par la photosynthèse, elle transforme ce gaz en biomasse ;
- cette matière organique est utilisée par la société, les animaux, les hommes ;
- une partie revient au sol ;
- dans le sol, tout est recyclé, digéré, transformé ;
- cela redonne des éléments minéraux et de l’azote qui permettent à la plante de croître à nouveau.
Le sol transforme donc en permanence la matière en gaz ou en minéraux repris ensuite par la plante. On a ainsi une sorte de réacteur : on récupère du gaz, on en fait de la matière, cette matière est utilisée, puis recyclée en gaz et en éléments minéraux.
La durabilité repose ainsi sur un rythme fondamental : produire, consommer, recycler.
Les règles d’or du fonctionnement naturel
Dans la nature, quelques règles simples apparaissent :
- le sol est toujours couvert ;
- le sol n’est jamais travaillé ;
- avec très peu, le système fait énormément.
Le point frappant est que toute cette machine fonctionne avec seulement 0,04 % de CO2 dans l’air. C’est une ressource extrêmement rare en proportion, mais gratuite. Pourtant, c’est elle qui alimente tout le fonctionnement du vivant.
Plus cette machine fonctionne, plus tous les éléments du système collaborent. Le déchet de l’un devient la ressource d’une nouvelle activité. Rien ne se perd, tout se transforme.
Pourquoi il faut recycler en permanence le CO2
Le recyclage du CO2 est indispensable.
Les plantes réalisent la photosynthèse à partir du CO2 de l’atmosphère. Sur environ 750 gigatonnes de CO2 présentes dans l’air, les plantes en captent chaque année une part très importante, de l’ordre de plusieurs dizaines de gigatonnes. Cela signifie que, sans recyclage, le stock atmosphérique disponible serait rapidement épuisé pour la photosynthèse.
La plante a donc « inventé » un système dans lequel le CO2 circule en permanence. Toute la biodiversité associée au végétal participe à ce recyclage :
- les animaux mangent les plantes et rejettent immédiatement du CO2 ;
- les organismes du sol consomment de la matière organique et dégagent eux aussi du CO2 ;
- ce CO2 redevient disponible pour la photosynthèse.
Ainsi, le système ne manque jamais de carbone tant que les cycles fonctionnent correctement.
Le cas des vaches et du carbone
Dans ce raisonnement, une vache n’est pas, en elle-même, un générateur de gaz à effet de serre au sens où on le présente souvent.
Si elle mange du végétal issu du cycle naturel, elle rejette simplement du carbone qui venait du CO2 capté auparavant par les plantes. Elle s’inscrit donc dans un cycle biologique. Tant que l’on reste dans ce cycle naturel, il n’y a pas là une pollution nouvelle.
Le problème apparaît si l’animal est alimenté indirectement par du carbone fossile ou si l’on rompt le bon fonctionnement des cycles. Dans ce cas, il peut y avoir pollution. Mais dans un cycle naturel équilibré, le raisonnement est différent.
Les plantes ont inventé le développement durable
L’idée est que les plantes ont mis en place ce fonctionnement durable depuis des centaines de millions d’années. Le développement durable existe déjà dans le fonctionnement du vivant. Ce sont les systèmes humains qui ont du mal à s’en inspirer.
C’est pourquoi l’observation des écosystèmes naturels devient un modèle pour penser l’agriculture.
Toujours couvrir le sol et intensifier la photosynthèse
Le raisonnement conduit à une ligne directrice claire :
- toujours couvrir les sols ;
- utiliser les plantes comme énergie de la terre ;
- laisser de la paille au sol ;
- créer de la diversité végétale ;
- intensifier la photosynthèse toute l’année.
Le bon usage du système consiste à produire un maximum en privilégiant le rendement photosynthétique. Le modèle à copier est l’écosystème : capter la lumière et produire de la biomasse en permanence, toute l’année, au maximum.
Ensuite, l’agriculteur devient le manager de la matière organique. Il gère le sol, la biomasse et les recyclages.
L’exemple des sorghos : l’importance de la génétique
Des essais sur des plantes très productives, notamment des sorghos, montrent à quel point la génétique compte.
Un premier sorgho a été sélectionné pour le grain : il vise un rendement élevé en grain, mais pas en paille. Un second sorgho a été sélectionné pour produire beaucoup de paille, jusqu’à environ 25 tonnes.
Dans les deux cas, la période pédoclimatique, la photosynthèse et l’eau mobilisées sont comparables, mais le résultat n’est pas le même. Si l’on cherche à faire un couvert végétal, le choix de la plante modifie fortement le rendement environnemental du système. Certaines variétés permettent de faire entrer énormément de matière sèche dans le champ, jusqu’à plus de 20 tonnes à l’automne.
Cela montre qu’il y a un véritable enjeu autour du végétal et de sa génétique. Encore faut-il disposer des semences.
Nourrir d’abord le sol avec le carbone
Le point clé est le suivant : dès que l’on nourrit le sol avec du carbone, on active à la fois :
- la biodiversité ;
- le recyclage ;
- la fertilité ;
- l’environnement.
Le sol est lui-même un enjeu environnemental. Mieux travailler avec le sol, mieux le gérer, c’est déjà traiter les problèmes environnementaux.
La hiérarchie proposée est la suivante :
- la matière organique doit d’abord aller au sol ;
- ensuite, elle peut servir à l’alimentation humaine ;
- s’il en reste, elle peut être valorisée en matériaux, en énergie, ou demain en produits de chimie verte comme les bioplastiques.
Mais cela n’est possible que si le système végétal atteint son rendement maximal tout au long de l’année. Il faut donc produire non seulement avec la culture principale, mais aussi avant, après, en été, en hiver, au printemps et à l’automne.
Passer d’une agriculture de culture principale à une agriculture du végétal permanent
Traditionnellement, l’agriculture s’est surtout concentrée sur la culture principale. Le reste du temps, il n’y avait rien, ou bien l’on remettait seulement de la fertilisation.
L’idée ici est complètement différente : il faut envoyer du « punch » au système en mettant en production le végétal le plus possible, tout le temps.
La plante devient alors l’intrant principal, ou plutôt l’outil principal de travail. Plus on met de végétal, mieux le système fonctionne.
Cela suppose de changer d’approche. Dans l’agriculture classique, hors culture principale, tout le reste du végétal est souvent considéré comme un problème à éliminer. Ici, au contraire, il s’agit d’accompagner le végétal et de le gérer.
Couvrir plus, travailler moins
Le raisonnement peut être représenté sur un plan :
- d’un côté, on couvre de moins en moins et on travaille de plus en plus le sol ;
- de l’autre, on couvre de plus en plus et on travaille de moins en moins.
Quand on couvre peu et qu’on travaille beaucoup, on s’éloigne de l’écosystème et on va vers des formes de dégradation pouvant conduire au désert.
À l’inverse, quand on couvre davantage et qu’on réduit le travail du sol, on se rapproche du modèle écosystémique.
L’objectif est donc clair : aller progressivement vers plus de couverture et moins de travail du sol. Tous les agriculteurs ne peuvent pas arriver immédiatement au même point, mais chacun peut avancer dans une démarche de progrès. Celui qui est loin du modèle peut déjà, par exemple, commencer par implanter des couverts végétaux.
Le rôle des couverts végétaux et de l’agroécologie
La couverture des sols a été poussée aussi par les réglementations, notamment la directive nitrates et la loi sur l’agroécologie. Même si cela a suscité de nombreuses polémiques, le fond du sujet reste le même : le végétal, encore le végétal, toujours le végétal.
Les discussions techniques ou réglementaires ne doivent pas faire perdre de vue l’essentiel : apprendre à gérer le végétal pour faire fonctionner le système.
Une grande richesse biologique des sols européens
Les sols européens disposent d’un atout majeur : leur biodiversité potentielle est élevée. Dans la littérature, on observe qu’entre les forêts de feuillus, les conifères, les forêts denses, les steppes, les prairies ou les zones désertiques, les niveaux de biodiversité du sol diffèrent fortement.
Dans beaucoup de systèmes européens, on peut mobiliser une grande diversité biologique du sol, avec de nombreuses grandes communautés biologiques différentes. C’est une chance considérable pour donner de la robustesse aux systèmes agricoles.
La plante produit sa terre fertile
L’idée de fond est réaffirmée : les plantes protègent, structurent, nourrissent et développent le sol. Elles produisent en fait la terre fertile sur laquelle elles prolifèrent.
C’est la clé de voûte de tout le système.
Dès lors, un écosystème fondé sur une couverture permanente et sur la réduction du travail du sol peut produire un maximum en mobilisant les processus naturels. C’est sur ce sujet que la réflexion est engagée.
Conclusion
Le message central est que la durabilité agricole ne peut pas être pensée uniquement en termes d’intrants, de chimie ou de technique isolée. Elle repose d’abord sur le fonctionnement du vivant.
Le sol est une maison peuplée d’organismes. La plante capte le CO2, fabrique de la biomasse, nourrit le sol, active la biodiversité et construit la fertilité. Plus le sol est couvert, plus la photosynthèse est intense, plus les cycles fonctionnent.
Le cap proposé est donc net :
- intensifier la photosynthèse ;
- garder les sols couverts en permanence ;
- réduire le travail du sol ;
- gérer la matière organique comme une ressource centrale ;
- faire du végétal l’outil principal de production, de fertilité et de protection de l’environnement.
C’est en allant vers ce modèle que l’on peut espérer concilier productivité, économies, qualité et environnement.