Qu'est-ce que l'écologie vraie ? par Marcel Bouché
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Et si on tentait de définir ce qu'est l'écologie vraie ? Sa définition, ses origines et son application ? C'est en tout cas ce que Marcel Bouché, notre éminent spécialiste des vers de terre, va tenter de nous expliquer.
Introduction
En janvier 2020, à l’occasion des rencontres nationales de Montpellier, Marcel Bouché est invité à intervenir après plusieurs journées où il a été beaucoup question de maraîchage, d’agriculture et de vers de terre, qui sont l’une de ses spécialités. Il explique cependant que, au-delà des vers de terre, une question plus large le préoccupe depuis longtemps : celle de l’écologie elle-même, de son statut scientifique, et de ses usages intellectuels et politiques.
Son propos consiste à dénoncer ce qu’il appelle une « escroquerie intellectuelle involontaire mais collégiale » autour du mot « écologie », mot-valise dans lequel chacun met ce qu’il veut. À partir de son expérience personnelle de chercheur, il cherche à distinguer plusieurs sens du mot, et surtout à rappeler la définition originelle de l’écologie scientifique.
Une insatisfaction ancienne sur la définition de l’écologie
Marcel Bouché rappelle qu’il a été diplômé d’écologie à la faculté d’Orsay en 1962, puis qu’il a soutenu une thèse d’écologie en 1971, publiée en 1972 sous le titre Écologie et systématique. Pourtant, malgré ce parcours, il se dit alors profondément insatisfait, car il ne sait pas précisément ce qu’est l’écologie.
Selon lui, en science, il faut être précis. Or il constate qu’aucune définition sérieuse de l’écologie ne lui a été donnée, ni par ses professeurs, ni par son jury de thèse. Il souligne même que, dans son propre ouvrage de thèse, il n’y avait pas d’écologie au sens rigoureux du terme, faute de définition claire.
Il évoque aussi une rencontre à Atlanta avec Eugene Odum, auteur de Principles of Ecology, qui lui aurait avoué ne pas savoir précisément ce qu’était l’écologie. Pour Marcel Bouché, cela confirme qu’il n’existait pas, dans les faits, de définition scientifique solide communément respectée.
La redécouverte de la définition de Haeckel
C’est en 1976, à Braunschweig, au retour d’un colloque en Suède, qu’il repose une nouvelle fois sa question : « Qu’est-ce que l’écologie ? » Un convive allemand lui répond qu’il le sait et lui envoie, quelques jours plus tard, une photocopie contenant la définition qu’il cherchait.
Cette définition est celle d’Ernst Haeckel, qui crée le mot en 1866. Marcel Bouché la traduit ainsi :
« Nous entendons par écologie la science globale des relations des organismes avec leur monde extérieur environnant, dans lequel nous incluons au sens large toutes les conditions d’existence. »
Il insiste particulièrement sur le mot « science » et sur le caractère « global » de cette science. Pour lui, Haeckel entend bien une science rigoureuse, dans le contexte du XIXe siècle où il fallait défendre la connaissance scientifique contre la prééminence des croyances. Quant au mot « global », il traduit selon lui l’idée d’un tout ensemble, pris conjointement et simultanément.
À partir de là, Marcel Bouché propose d’appeler « écologie-vraie » toute démarche qui respecte strictement cette définition.
Une science longtemps impraticable
Selon Marcel Bouché, cette définition de l’écologie était juste, mais longtemps impraticable. La difficulté principale était simple : les scientifiques, même rigoureux, ne savaient pas comment mettre en œuvre une « science globale ».
Il rappelle qu’à partir de la fin du XIXe siècle, des chercheurs ont proposé de diviser l’écologie en deux parties :
- l’autécologie, qui étudie les relations entre un organisme et certains facteurs du milieu, par exemple l’effet de la température ou de l’humidité sur la croissance d’une plante ;
- la synécologie, censée rassembler ensuite ces savoirs partiels.
Pour Marcel Bouché, cette distinction correspondait à ce qu’il était possible de faire à l’époque. Mais il souligne que l’autécologie n’était pas une science globale, et que la synécologie est restée largement programmatique, sans véritable mise en œuvre opérationnelle. Cette situation aurait perduré jusque dans les années 1970, voire au-delà.
Le tournant des bases de données relationnelles
Marcel Bouché situe un tournant décisif en 1984, lorsque IBM introduit le langage SQL, qui permet de gérer des bases de données relationnelles. À partir de 1985, il a la possibilité de travailler avec ce type d’outil.
Selon lui, c’est là que devient enfin possible une mise en œuvre concrète de l’écologie-vraie : non plus en accumulant des savoirs séparés, mais en mettant effectivement en relation des observations objectives issues du terrain.
Dans ses propres travaux, qui ne portent pas seulement sur les vers de terre mais aussi sur les sols, les plantes et les milieux où vivent ces organismes, il commence alors à relier entre elles des données multiples, observées dans des situations réelles. Il dit avoir ainsi, sans en avoir immédiatement conscience, mis le doigt sur la solution permettant de rendre l’écologie opérationnelle.
Avec l’aide de Patricio Soto, il crée alors la première base de données relationnelle en écologie, centrée sur les vers de terre, qu’il nomme Écovermes, « pour mettre de l’ordre dans la connaissance écologique ».
L’importance des données initiales concrètes
Un point central de l’intervention est la critique de l’usage courant des « données » en science. Marcel Bouché appelle à se méfier de ce mot, notamment à l’époque du big data, si l’on ne précise pas ce que l’on appelle réellement une donnée.
Il reproche à de nombreux chercheurs de ne fournir que des moyennes, issues de traitements statistiques, au lieu de conserver les observations initiales faites sur le terrain. Or, pour lui, la seule donnée véritablement objective est celle qui est directement observée sur un objet concret, en un lieu et à un moment donnés.
Il nomme ces observations des « DIC », pour données initiales concrètes. Ce concept est fondamental dans sa démarche.
Une DIC peut être, par exemple :
- la présence d’un ver de terre ;
- la teneur en cadmium d’un sol ;
- un taux de carbone ;
- la présence d’une plante ;
- une mesure de qualité de l’eau en sortie de station d’épuration.
Chaque DIC doit être rattachée précisément :
- à une localisation dans l’espace ;
- à un moment dans le temps ;
- à une technique d’observation ;
- à la personne ou à l’équipe qui l’a produite.
La moyenne, au contraire, n’est pour lui qu’une interprétation, construite sur l’hypothèse qu’un ensemble d’observations représente un tout. Cette hypothèse peut être utile dans certaines études, mais elle ne doit pas être confondue avec la réalité observée.
Il compare la DIC au pixel en photographie : c’est l’élément de base indispensable à la reconstruction fidèle d’une image d’ensemble.
Une écologie rendue opérationnelle
Marcel Bouché explique avoir finalement publié en 1990 ce qu’il considère comme la définition et la méthode de l’écologie-vraie, dans un ouvrage intitulé Écologie opérationnelle assistée par ordinateur.
Le titre a, selon lui, une importance particulière : l’écologie y devient « opérationnelle », c’est-à-dire qu’elle cesse d’être un simple discours ou un « éco-baratin » pour devenir une science exacte, fondée sur des procédures rigoureuses.
Cette démarche suppose :
- de collecter des DIC sur le terrain ;
- de les organiser dans des bases de données relationnelles ;
- de permettre l’accès à l’ensemble des connaissances disponibles ;
- de repartir de ces données à chaque fois qu’une demande sociale s’exprime.
Pour lui, qu’il s’agisse de problèmes d’environnement, d’optimisation de productions agricoles ou de toute autre question concrète, il faut toujours repartir du réel observé, et non de discours abstraits.
Une critique de l’« écologie scientifique » dominante
Marcel Bouché estime qu’il s’est mis en place, sous le nom d’« écologie », une discipline qui se prétend scientifique mais ne l’est pas réellement. Il lui reproche de ne pas respecter les règles élémentaires de la démarche scientifique, en particulier l’exigence de précision sur la définition même de son objet.
Selon lui, cette écologie dite scientifique constitue un désastre, car elle se substitue à l’écologie-vraie sans jamais la mettre en œuvre. Elle empêche donc le développement d’une science réellement utile au moment même où les demandes sociales la rendent plus nécessaire que jamais.
Il affirme que, depuis 1990, il a fait connaître le sens rigoureux du mot « écologie » et montré qu’il était possible de la développer. Mais cela n’aurait eu, selon lui, pratiquement aucune incidence, personne ne s’intéressant vraiment à cette écologie-vraie.
Le prolongement vers l’environnement
Marcel Bouché indique qu’il avait d’abord laissé de côté la problématique environnementale dans son livre de 1990, car il ne la maîtrisait pas encore suffisamment. Il dit n’en avoir saisi toute la portée que plus tard, à la retraite, lorsqu’il a eu davantage de temps pour réfléchir.
Il publie alors, en 2014, un nouvel ouvrage intitulé Pour un renouveau dans l’homme et l’environnement. De l’anti-science à l’intelligence artificielle.
Dans ce livre, il développe l’idée que l’écologie telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui par le monde scientifique dessert la science au lieu de la servir. Il la qualifie même d’« anti-science ». Il y associe la notion d’intelligence artificielle, en précisant que celle-ci n’est, selon lui, rien d’autre que l’intelligence naturelle décrite par des moyens informatiques.
L’idée est que les outils informatiques permettent de partir des données de terrain et de les mobiliser pour répondre à des interprétations ou à des demandes sociales particulières. Encore faut-il que ces données existent sous une forme mutualisée et universelle, ce qui n’est pas le cas selon lui.
La nécessité d’une base de données mutualisée
Marcel Bouché défend l’idée d’une base de données universelle, construite à partir des DIC, partagées entre disciplines et entre acteurs.
Une telle base serait techniquement faisable, parce que chaque donnée pourrait être repérée :
- dans l’espace ;
- dans le temps ;
- par la méthode utilisée ;
- par ses responsables scientifiques.
Selon lui, cela ne poserait pas de problème de propriété intellectuelle, puisque l’attribution des observations serait conservée. Le véritable obstacle n’est donc pas technique, mais culturel et institutionnel.
Tant qu’une telle base n’existe pas, il juge impossible de faire une écologie rigoureuse. C’est pourquoi, à ses yeux, on ne fait aujourd’hui « rien de sérieux » en matière d’écologie scientifique.
Trois réalités différentes derrière le mot « écologie »
Marcel Bouché propose finalement de distinguer trois choses différentes que l’on appelle couramment « écologie ».
L’écologie-vraie
C’est l’écologie au sens de Haeckel : une science globale des relations des organismes avec leur monde extérieur, incluant toutes les conditions d’existence. Elle exige de la rigueur, une méthode, des données concrètes et une mise en relation systématique des observations.
Marcel Bouché dit se considérer comme un « écologue-vrai », et souligne qu’il se sent très seul à porter cette exigence.
La métaécologie
Pour désigner ce qu’on appelle habituellement l’« écologie scientifique », mais qui selon lui ne respecte ni la définition originale ni les exigences de la science, il propose le mot de métaécologie.
Il présente cette métaécologie comme à l’écologie ce que la métaphysique est à la physique : un discours qui parle de l’objet sans en relever véritablement. Elle serait la forme dominante de l’écologie dans le monde académique, mais ne constituerait pas une science au sens strict.
L’écologisme
Enfin, il distingue l’écologie politique, apparue à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Pour éviter la confusion avec l’écologie comme science, il reprend le terme écologisme, qu’il attribue à un auteur ayant publié un ouvrage sous ce titre aux Presses universitaires de France.
L’écologisme désigne ici un mouvement philosophique et politique. Marcel Bouché précise qu’il ne parle pas de cela dans son intervention, car il ne se situe pas sur le terrain politique.
Une interpellation adressée aux agroécologues
Invité par des agroécologues, Marcel Bouché relie son propos à l’agriculture. Il observe que ceux-ci cherchent à mettre en place une agriculture qui utilise au mieux les milieux, notamment en maraîchage, à partir de bases empiriques construites au contact du terrain.
Selon lui, ces praticiens ne reçoivent aucun véritable soutien du monde scientifique. Les chercheurs viennent bien leur présenter des exposés de travaux spécialisés, parfois intéressants, mais cela reste insuffisant. Chaque spécialiste reste enfermé dans son domaine, alors que l’écologie-vraie devrait permettre d’articuler l’ensemble des connaissances sur les milieux réels.
Il affirme qu’une telle science globale pourrait être particulièrement utile à l’agriculture, car elle aiderait à comprendre les systèmes concrets dans lesquels se développent les plantes, les sols, les organismes et leurs interactions.
Le cas des écosystèmes
Marcel Bouché mentionne enfin le concept d’écosystème, qu’il estime avoir lui aussi dérivé loin de son sens initial. Pour lui, les écosystèmes sont simplement des systèmes écologiques concrets, réels, situés dans un champ, une forêt, une prairie, un lagon, ou tout autre milieu défini.
Ces systèmes sont constitués d’échanges entre leurs composants. Il n’entre pas ici dans le détail, mais souligne que cette notion est essentielle pour les agriculteurs, puisque les plantes se développent dans ces systèmes en interaction avec le sol, l’eau, les autres organismes et l’ensemble des conditions locales.
Il critique au passage les discours sur le « fonctionnement du sol » qui, selon lui, restent souvent extérieurs au sol réel, faute d’une étude rigoureuse fondée sur les observations concrètes.
Conclusion
Marcel Bouché conclut en affirmant avoir dit ce qu’il avait à dire, même s’il sait qu’il risque de ne pas être compris et que son propos n’est pas fait pour plaire.
Son intervention est un appel à réveiller les consciences scientifiques sur un point qu’il juge fondamental : tant que l’on continuera à appeler « écologie » des discours ou des pratiques qui ne correspondent ni à la définition de Haeckel ni aux exigences d’une science rigoureuse, l’écologie-vraie ne pourra pas se développer.
Il plaide donc pour une refondation méthodologique de l’écologie, fondée sur les données initiales concrètes, les bases de données relationnelles, la rigueur scientifique et le service des besoins réels de la société.