Biodiversité à l’échelle de la commune Hervé Coves - Paysage in Marciac 2020
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Vers un peuple d’agroécologues
Hervé Covès propose d’abord un déplacement de regard très profond : nous étions un peuple d’agriculteurs, et nous allons devenir un peuple d’agroécologues. Il ne s’agit pas seulement d’un changement de techniques, mais d’un changement de culture au sens fort.
Il insiste sur le glissement entre le culte et le logos :
- passer d’un rapport fondé sur des habitudes, des croyances et des dogmes ;
- à un rapport fondé sur la connaissance.
Cette connaissance n’est pas seulement la science au sens strict. Elle comprend aussi :
- l’observation ;
- la sensibilité ;
- l’expérience ;
- l’apprentissage collectif.
La culture, dit-il, est ce qui permet de vivre ensemble, de partager une vision commune du monde et de se reconnaître comme appartenant à un même groupe. Pour lui, une mutation majeure est devant nous, parce que nous avons compris plusieurs choses en même temps :
- tout est lié ;
- tout est donné ;
- tout est fragile.
Il rappelle que la nature nous est donnée, gratuitement, mais que cette donation s’accompagne d’une immense fragilité. Cette fragilité peut faire peur, peut faire perdre espoir, et il évoque à ce propos les militants écologistes tués au Brésil pour souligner à quel point la protection de la nature reste un sujet difficile et conflictuel dans certains pays.
Selon lui, le dogme agricole dominant a besoin d’évoluer vers quelque chose de nouveau. En parcourant les campagnes et en accompagnant des agriculteurs dans leur évolution, il a identifié plusieurs obstacles conceptuels, mais aussi plusieurs appuis possibles pour refonder une nouvelle culture agricole.
Quatre idées pour refonder l’agriculture
Hervé Covès présente quatre grandes idées qui lui paraissent indispensables pour penser le passage vers l’agroécologie.
Le tout est plus grand que la somme des parties
Premier point : le tout est plus grand que la somme des parties.
Il reprend l’idée que la biodiversité n’est pas un simple assemblage d’éléments juxtaposés. Comme une voiture n’est pas seulement un tas de pièces mécaniques, un système vivant n’est pas seulement une addition d’êtres ou d’objets. Quand les éléments sont assemblés, il émerge autre chose.
Cette idée est difficile à accepter, parce qu’elle semble contredire nos habitudes intellectuelles. Elle revient à dire que :
- 1 + 1 est parfois supérieur à 2.
Il donne des exemples simples :
- un homme et une femme font des enfants ;
- des plantes associées font émerger des effets nouveaux ;
- des éléments mis ensemble produisent des qualités absentes lorsqu’ils sont séparés.
Pour lui, tant qu’on n’a pas ressenti profondément cette réalité d’émergence, on reste bloqué par une barrière conceptuelle qui empêche de croire à la puissance des associations, des écosystèmes et de la biodiversité.
Le temps est plus grand que l’espace
Deuxième point : le temps l’emporte sur l’espace.
Hervé Covès souligne que notre civilisation de l’immédiateté a oublié le temps long. Nous savons aménager l’espace, construire, organiser, assembler rapidement, mais le vivant ne fonctionne pas à ce rythme-là. Dans la nature, les processus sont gouvernés par le temps :
- naissance ;
- croissance ;
- maturation ;
- vieillissement ;
- évolution.
Il prend l’exemple des vieux arbres. Plus un arbre vieillit, plus il devient porteur de mémoire, de diversité, de microbiote, d’organismes associés. Un vieil arbre est un arbre « occupé » par une multitude d’êtres vivants. Il faut donc laisser à l’arbre le temps de devenir vieux pour qu’il devienne pleinement résilient.
Ce point conduit à une conséquence importante : des actions qui semblent minuscule ou insignifiantes au départ peuvent devenir majeures si on leur laisse le temps. Planter des arbres aujourd’hui peut sembler source de contraintes à court terme, mais dans plusieurs siècles, la présence d’arbres âgés de 500 ans changera profondément la qualité du milieu de vie.
La réalité est plus grande que l’idée
Troisième point : la réalité est plus grande que l’idée.
Hervé Covès insiste ici sur ce qu’il appelle le principe de réalité. Dans les groupes, on peut avoir beaucoup d’idées : il faudrait faire ceci, il faudrait faire cela. Mais ces idées restent des concepts tant qu’elles ne sont pas mises en pratique.
Ce qui compte, c’est :
- faire ;
- observer ce que cela produit ;
- expérimenter ;
- ajuster.
C’est l’expérience concrète qui valide ou invalide les idées.
Il donne l’exemple de groupes où certains affirment qu’il ne faut plus labourer. L’idée peut sembler juste ou séduisante. Mais dans un vignoble où les personnes ne savent travailler qu’en labourant, la réalité est que, quelles que soient les idées, elles feront ce qu’elles savent faire. Il faut donc partir du réel, du savoir-faire existant, du temps d’apprentissage nécessaire, et non d’un simple débat théorique.
Cette idée rejoint la précédente : on apprend en faisant, parfois à toute petite échelle. Puis, lorsque de premières expériences montrent qu’autre chose est possible et fonctionne mieux, on peut élargir.
L’unité prévaut sur le conflit
Quatrième point : l’unité prévaut sur le conflit.
Pour Hervé Covès, aucune transformation profonde n’est possible si l’on reste enfermé dans les oppositions. Il évoque par exemple les relations entre chasseurs, écologues et écologistes. Si l’on ne croit pas qu’à un moment donné il faut faire unité, alors on n’avance pas.
Cette unité ne signifie pas l’effacement des désaccords, mais la reconnaissance qu’un travail commun est nécessaire.
Une mutation agricole et culturelle
À travers ces quatre idées, Hervé Covès affirme que l’évolution de l’agriculture vers l’agroécologie ne pourra se faire qu’en prenant conscience de ces principes :
- le tout est plus grand que la somme des parties ;
- le temps est plus grand que l’espace ;
- la réalité est plus grande que l’idée ;
- l’unité prévaut sur le conflit.
Il présente ces idées comme des portes d’entrée, à inscrire à la fois dans les têtes et dans les actes, pour avancer vers le monde auquel beaucoup aspirent.
Faire tomber les barrières entre biodiversité et agriculture
L’intervention suivante prend un angle plus opérationnel et territorial. L’orateur explique qu’il n’a pas le profil classique des experts présents à la table, mais qu’il se situe à la croisée de plusieurs mondes :
- naturaliste ;
- petit-fils d’agriculteur ;
- fils d’élus, chasseurs et pêcheurs.
Très tôt, il a perçu qu’il était possible de concilier ces approches, mais il s’est aussi rapidement heurté à des barrières culturelles fortes. Dans le monde rural, les mots « écologistes », « écolos » ou « biodiversité » étaient souvent associés à des empêchements, à des interdictions ou à des contraintes.
Il raconte par exemple que :
- à la cabane de chasse du village, il entendait parler des écologistes comme d’un obstacle ;
- son grand-père se méfiait dès qu’il évoquait des espèces ou des petites bêtes, avec l’idée que cela pourrait empêcher certaines pratiques.
Avec les années, il a constaté que ces barrières devenaient encore plus fortes dès qu’on sortait du cadre local, parce qu’elles se chargeaient alors d’enjeux politiques, stratégiques et idéologiques. Cela rendait très difficile la mise en œuvre du simple bon sens et des envies communes.
Depuis une quinzaine d’années, son travail consiste donc à faire tomber ces barrières et à montrer que la biodiversité est davantage un levier qu’un frein, y compris pour les agriculteurs.
Le rôle de l’association Nature en Occitanie
L’intervenant présente ensuite l’association dans laquelle il travaille, Nature en Occitanie, active à l’échelle régionale.
Il en rappelle les grands domaines d’action :
- amélioration des connaissances naturalistes ;
- gestion de sites naturels ;
- pédagogie et accompagnement ;
- intervention militante et contentieuse lorsque la réglementation liée à la biodiversité n’est pas respectée.
Il précise cependant que l’action contentieuse n’intervient qu’après d’autres formes de travail, notamment la pédagogie.
Selon lui, les associations de protection de la nature ont longtemps été peu invitées dans les espaces de discussion, car elles étaient perçues comme moralisatrices ou systématiquement opposées aux projets. Cela reposait parfois sur des expériences réelles, mais aussi sur des amalgames et des idées fausses.
Aujourd’hui, la situation évolue : les associations sont davantage sollicitées, y compris dans des cadres de dialogue avec :
- les collectivités ;
- les chasseurs ;
- les agriculteurs ;
- d’autres acteurs du territoire.
Cette évolution repose sur une conviction désormais partagée : il faut se rassembler pour travailler ensemble à des actions concrètes.
Travailler avec les collectivités
Pour les collectivités, l’intervenant insiste sur l’importance d’outils qui servent de porte d’entrée pour parler de biodiversité sans effrayer.
Les atlas de la biodiversité communale
L’un des principaux outils cités est l’atlas de la biodiversité communale (ABC).
Cet outil permet d’aborder la biodiversité à l’échelle d’une commune en s’appuyant sur plusieurs piliers.
Améliorer les connaissances
La première étape consiste à améliorer les connaissances sur le territoire. Cela ne signifie pas seulement faire des listes d’espèces pour elles-mêmes, mais identifier les enjeux écologiques :
- espèces menacées ou protégées ;
- espèces indicatrices de zones humides ;
- espèces liées aux milieux secs ;
- espèces caractéristiques de vieilles forêts ;
- éléments permettant de mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes.
Ces inventaires ne sont pas pensés comme un travail réservé aux experts. Au contraire, la population locale est associée, car elle connaît souvent très bien le territoire :
- agriculteurs ;
- chasseurs ;
- habitants ;
- élus ;
- maire.
Les habitants peuvent aider à faire remonter des informations sur :
- des milieux remarquables ;
- des vieux arbres ;
- des mares ;
- des haies ;
- des espèces particulières.
Cette démarche permet aussi une montée en compétence collective.
Définir les enjeux du territoire
La deuxième étape consiste à définir les enjeux propres à la commune. Il ne s’agit pas seulement des enjeux vus par l’association, mais de ceux reconnus par les acteurs du territoire eux-mêmes :
- points forts ;
- points faibles ;
- éléments à préserver ;
- éléments à restaurer.
Construire un programme d’action
La troisième étape est la construction d’un programme d’action concret, élaboré avec :
- les habitants ;
- la collectivité ;
- les usagers du territoire.
Ce programme s’inscrit dans le temps et vise une amélioration réelle de la situation écologique locale.
Les territoires engagés pour la nature
L’intervenant mentionne aussi le dispositif Territoires engagés pour la nature.
Alors que l’ABC sert à établir un état des lieux et un plan d’action, ce dispositif permet plutôt de valoriser le travail déjà engagé par une collectivité. Il peut aussi ouvrir l’accès à de nouveaux financements publics, ce qui est essentiel pour passer de l’intention à l’action.
Pour lui, les ABC et les Territoires engagés pour la nature constituent aujourd’hui deux outils majeurs pour travailler avec les collectivités.
Travailler avec les agriculteurs
L’autre grand axe de travail présenté concerne l’agriculture. L’intervenant insiste sur le caractère assez nouveau de cette coopération pour une association de protection de la nature.
Longtemps, ces associations ont été vues comme porteuses de contraintes vis-à-vis des agriculteurs. Depuis trois ou quatre ans, le dialogue progresse fortement, et il en tire un constat encourageant : cela fonctionne.
Réapprendre à dialoguer
Il raconte une expérience marquante avec une coopérative locale, Vivadour/Gersycoop ? ou un groupe d’agriculteurs conventionnels, où il s’est retrouvé deux jours en salle avec un agriculteur. La première heure a été difficile : à l’annonce de son profil de naturaliste, il a vu immédiatement des bras croisés et une posture de méfiance. Pourtant, au bout de deux jours, la relation s’était transformée au point qu’ils se faisaient la bise.
Pour lui, cette scène résume bien le problème : pendant longtemps, les acteurs ont été opposés politiquement et stratégiquement, alors qu’ils ont souvent envie de travailler ensemble.
Il reconnaît qu’il restera toujours :
- des agriculteurs qui ne veulent pas de ce dialogue ;
- des écologistes qui ne le veulent pas non plus.
Mais, dans l’ensemble, il constate aujourd’hui une réelle volonté commune de coopération.
Le diagnostic partagé
Avec les agriculteurs, la méthode privilégiée est celle du diagnostic partagé.
Concrètement, cela consiste à aller sur le terrain avec :
- l’agriculteur ;
- parfois ses voisins ;
- d’autres acteurs du territoire.
Lors de ces visites, chacun apporte son regard.
Le naturaliste montre :
- les espèces présentes ;
- la lecture écologique d’une zone humide, d’une prairie humide ou d’un milieu sec ;
- les éléments de patrimoine naturel remarquables.
L’agriculteur, de son côté, partage :
- ses inquiétudes ;
- sa manière de travailler ;
- les raisons pour lesquelles certains milieux ont été abandonnés ;
- les difficultés économiques ou techniques rencontrées, par exemple dans la gestion de l’élevage ou des prairies.
L’objectif est de croiser les points de vue pour identifier :
- ce qui fonctionne bien sur l’exploitation du point de vue de la biodiversité ;
- ce qui fonctionne moins bien ;
- les améliorations envisageables à court, moyen et long terme.
Des actions concrètes à l’échelle des exploitations
À partir de ce diagnostic, un plan d’action peut être construit, comme pour les collectivités. Il peut porter sur :
- la préservation des prairies naturelles ;
- la restauration de milieux ;
- la plantation de haies ;
- la régénération naturelle ;
- le travail sur les continuités écologiques, notamment les trames vertes et bleues.
L’association n’intervient pas seule sur tous les sujets. Lorsqu’il s’agit par exemple de plantation de haies, elle peut orienter vers d’autres acteurs compétents. Son rôle consiste surtout à mettre en évidence les enjeux écologiques et à montrer en quoi certaines actions seraient utiles pour la fonctionnalité du territoire et pour les cortèges d’espèces présents.
L’accompagnement des agriculteurs se fait progressivement, dans le temps, en tenant compte de leurs pratiques réelles et des contraintes locales.
La biodiversité comme levier d’action
L’idée centrale de cette seconde intervention rejoint en partie celle d’Hervé Covès : il faut sortir des oppositions stériles.
La biodiversité ne doit plus être pensée uniquement comme une contrainte réglementaire ou idéologique, mais comme un levier pour :
- comprendre les territoires ;
- améliorer leur fonctionnement ;
- accompagner les collectivités ;
- aider les agriculteurs à faire évoluer leurs pratiques.
Cette dynamique est d’autant plus possible qu’elle commence à être soutenue par différents partenaires financiers :
- la Région Occitanie ;
- les agences de l’eau ;
- des départements ;
- d’autres partenaires locaux.
L’enjeu est donc de montrer très concrètement comment une association de protection de la nature peut travailler avec des publics très différents et contribuer à concilier biodiversité et activités humaines.
Une convergence entre visions et pratiques
Au fil de ces interventions se dessine une même orientation.
D’un côté, Hervé Covès propose un cadre philosophique et culturel pour penser la transition :
- reconnaître les interdépendances ;
- retrouver le temps long ;
- se confronter au réel ;
- rechercher l’unité.
De l’autre, l’expérience de terrain présentée par l’intervenant de Nature en Occitanie montre comment ces principes peuvent s’incarner dans des méthodes concrètes :
- diagnostics partagés ;
- implication des habitants ;
- construction collective de programmes d’action ;
- coopération entre naturalistes, élus, chasseurs et agriculteurs.
L’ensemble dessine une agroécologie comprise non seulement comme un ensemble de pratiques agronomiques, mais comme une transformation culturelle profonde, fondée sur la connaissance, l’observation, l’expérience et le travail collectif.