Comment les feuilles fabriquent les racines, par Marceau Bourdarias
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Vous retrouverez dans cette vidéo une explication des racines et des microbes dans la gestion de l'eau, par Marc-André Selosse, intervenant lors du festival !
Contexte des formations et constat de terrain
Marceau Bourdarias explique qu’il intervient depuis რამდენიმე années pour la Chambre d’agriculture, notamment sur la [[taille douce de la vigne]]. À cette occasion, il rencontre souvent les mêmes préoccupations chez les viticulteurs : des problèmes d’eau, des plantes qui perdent en vigueur, une baisse progressive de dynamique, et la nécessité de compenser par des intrants, sans pour autant résoudre le blocage de fond.
C’est dans ce contexte qu’il évoque un viticulteur, Michael George, qui a choisi de prendre le contre-pied de la plupart des pratiques classiques, en travaillant différemment, notamment sur les enherbements. Cette démarche l’intéresse car elle rejoint ses propres réflexions.
Lors de ses premières interventions dans les Pyrénées-Orientales, on lui affirme cependant que l’herbe au printemps est impossible localement, car la concurrence serait trop forte pour la vigne. On lui dit que tout le monde a essayé et que cela s’est soldé par des échecs. Pour lui, ce type de retour soulève une vraie question : si l’approche consistant à remettre du carbone au sol ne fonctionne pas partout, pourquoi ne fonctionne-t-elle pas, et dans quelles conditions ?
Il choisit alors de revenir à son domaine de compétence principal : la compréhension de la physiologie des plantes. C’est en s’appuyant sur cette lecture physiologique qu’il dit avoir compris qu’il existe d’autres leviers que la seule fertilité directe du sol, notamment en considérant la vigne comme une plante autofertile.
Les feuilles fabriquent-elles les racines ?
L’idée centrale de l’intervention est résumée dans cette formule : « les feuilles construisent les racines ». On peut bien sûr se demander aussi si ce sont les racines qui construisent les feuilles. Mais selon Marceau Bourdarias, la plupart des viticulteurs raisonnent surtout comme si les racines construisaient les feuilles, puisqu’ils cherchent avant tout à :
- limiter la concurrence des enherbements ;
- faire en sorte que l’eau profite uniquement à la vigne ;
- favoriser les racines en priorité.
Il précise que réfléchir aux racines n’est pas une erreur. En revanche, il propose de déplacer le regard : il faut aussi se demander d’où vient l’énergie et comment la plante la redistribue. C’est à cette condition que les viticulteurs peuvent progresser dans leur manière d’appréhender leurs systèmes viticoles.
Pour lui, ces notions ne sont pas nouvelles, mais elles doivent être reconsidérées.
La plante comme interface entre lumière et sol
À partir de l’observation d’un jeune plant spontané arraché dans une vigne, Marceau Bourdarias rappelle qu’au départ, une plante développe souvent une racine très pivotante, très verticale, avec un appareil aérien encore modeste. Cela permet d’imaginer qu’une vigne issue de semis met du temps à s’installer.
Cette observation lui sert à rappeler un principe plus général : les plantes possèdent une capacité d’adaptation remarquable. Elles développent simultanément :
- une connexion à l’atmosphère, via la réception d’énergie lumineuse ;
- une connexion au sol, via l’exploration racinaire et la fertilité.
La structure même de la plante transporte les flux entre énergie lumineuse et ressources minérales du sol. En simplifiant, c’est l’énergie lumineuse captée par les feuilles qui permet à la plante de récupérer du carbone, puis d’envoyer cette énergie dans le sol pour stimuler le développement des racines.
Mais cela va plus loin que le seul développement racinaire : la plante stimule aussi sa capacité à entrer en connexion avec la fertilité du sol, notamment en injectant de l’énergie dans le sol sous forme de relations symbiotiques. Pour Marceau Bourdarias, il est indispensable de comprendre que la plante construit en partie sa propre fertilité.
La vigne, une plante autofertile
La vigne est présentée comme une plante pérenne qui stocke de l’énergie dans sa structure pour redémarrer chaque printemps. En cela, son fonctionnement diffère d’une plante annuelle.
La plante est décrite comme un ensemble de méristèmes, c’est-à-dire de tissus capables de fabriquer de nouveaux organes :
- les méristèmes primaires, situés aux extrémités, produisent les rameaux ;
- les méristèmes racinaires produisent les racines ;
- les méristèmes secondaires produisent le bois, l’écorce et l’augmentation du diamètre.
Les rameaux, en se développant, fabriquent des hormones et libèrent de l’énergie, ce qui permet aussi le développement des racines dans le sol. En parallèle, la plante construit du bois, stocke de l’énergie et augmente sa structure pour accroître sa capacité à capter la lumière.
En viticulture, cependant, cette expansion est fortement limitée : chaque pied dispose d’un espace alloué très précis, et la plante est empêchée de progresser librement. La surface foliaire exposée est donc contrainte. Or cette surface foliaire est directement liée à la capacité du système racinaire à explorer le sol. Il existe ainsi un lien direct entre surface aérienne et surface racinaire.
Le rôle des réserves au printemps
Au printemps, la surface aérienne se développe d’abord grâce à l’énergie libérée par les réserves accumulées dans le bois. Ces réserves comprennent :
- de l’amidon ;
- des minéraux ;
- quelques acides aminés ;
- éventuellement des lipides ;
- des hormones.
Ces réserves permettent le débourrement. Les bourgeons de la vigne sont déjà préformés : ils ont été construits l’année précédente, puis se déploient au printemps suivant grâce à l’énergie stockée.
Selon Marceau Bourdarias, plus il y a de réserves, plus :
- les rameaux sont grands ;
- les feuilles sont grandes ;
- la connexion à l’énergie lumineuse est importante dès le printemps.
Il insiste sur un point : jusqu’à la floraison, chez la vigne, l’essentiel du développement est alimenté par les réserves. La production énergétique nouvelle reste faible au début du cycle. Ce sont les réserves qui permettent le développement des bourgeons.
Il distingue alors :
- la pousse préformée, déjà préparée dans le bourgeon ;
- la pousse néoformée, qui prolonge la croissance au-delà de ce qui était préformé.
Plus la pousse préformée est dynamique, plus elle peut prolonger la croissance en pousse néoformée. À l’inverse, si la dynamique est faible, la croissance s’arrête plus tôt.
La croissance aérienne commande la croissance racinaire
L’un des points centraux de l’exposé est qu’il existe une corrélation directe entre croissance aérienne et croissance racinaire. Marceau Bourdarias renvoie à ce sujet au Traité de la vigne de Carbonneau.
Il rappelle que, contrairement aux bourgeons aériens, les racines ne sont pas préparées à l’avance sous forme d’organes déjà constitués. Leur croissance dépend uniquement de l’énergie produite par les rameaux. Autrement dit, s’il y a de l’énergie issue de la croissance aérienne, cette énergie peut être envoyée vers le sol et alimenter le système racinaire.
Il décrit le système racinaire de la vigne comme organisé autour :
- d’un axe principal ou pivotant ;
- de racines secondaires ;
- de très fines racines actives, fortement impliquées dans les symbioses.
Ces petites racines, souvent mycorhizées, augmentent le contact entre la plante et le sol.
La question du bouturage et des systèmes racinaires fasciculés
À force d’arracher des vignes pour observer leur enracinement, Marceau Bourdarias dit avoir été frappé par un phénomène : beaucoup de systèmes racinaires de vigne ne sont pas réellement pivotants, mais fasciculés.
Selon lui, cela ne correspond pas à la nature première de la vigne, mais à l’effet du bouturage. Avec cette technique, plusieurs racines partent de la base du plant. En grossissant au fil des années, elles peuvent finir par se stranguler mutuellement et produire une forme de chignon racinaire.
Cela a des conséquences énergétiques importantes : l’énergie de la plante est distribuée entre toutes les racines. Plus il y a de racines, moins chaque racine reçoit d’énergie. À l’inverse, un système plus simple, plus pivotant, aurait potentiellement une meilleure capacité à descendre en profondeur.
Cette observation conduit Marceau Bourdarias à relier architecture racinaire et résistance à la sécheresse. Une plante capable de concentrer son énergie dans moins de racines peut, selon lui, mieux explorer le sol en profondeur et récupérer de l’eau dans les horizons profonds.
Le jeu hormonal entre feuilles et racines
La redistribution de l’énergie dans la plante passe notamment par les hormones.
Les apex des rameaux en croissance produisent de l’auxine. Cette hormone :
- organise la hiérarchie dans la partie aérienne ;
- récupère de l’énergie ;
- favorise son transfert vers le système racinaire.
Plus les rameaux poussent de manière dynamique, plus ils produisent d’auxine, et plus les racines reçoivent d’énergie pour explorer le sol.
En retour, les racines stimulées fabriquent une autre hormone, la cytokinine. Cette hormone :
- freine la croissance racinaire ;
- stimule le développement des rameaux.
Il y a donc un aller-retour permanent entre feuilles et racines. Ce n’est pas une relation à sens unique. Mais ce fonctionnement est fortement perturbé par les interventions du viticulteur, notamment :
- la taille ;
- le travail du sol ;
- le rognage.
Les effets du rognage
Marceau Bourdarias insiste particulièrement sur le rognage. Quand on rogne, on enlève les apex, c’est-à-dire les organes qui produisent l’auxine. On supprime donc le signal qui organisait le système.
Le résultat, bien connu des viticulteurs, est le développement des entre-cœurs. En l’absence du signal apical, la cytokinine produite par les racines stimule d’autres points de croissance, qui prennent le relais. Ces entre-cœurs reforment du feuillage, produisent à leur tour des apex, puis de l’auxine, jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre soit retrouvé.
Mais pendant cette phase, la croissance racinaire est perturbée.
Quand les racines poussent-elles ?
Sur le cycle annuel, Marceau Bourdarias explique que la croissance des racines n’est pas synchrone avec celle des rameaux.
Au printemps, l’essentiel de l’énergie sert d’abord à la croissance aérienne, grâce aux réserves. Ce n’est qu’au moment où la croissance néoformée démarre, soit approximativement autour de la floraison, que les racines commencent réellement à croître dans le sol.
Cela signifie qu’il existe un décalage entre la croissance des plantes pérennes comme la vigne et celle des plantes annuelles, bisannuelles ou même vivaces présentes sur le sol. Les plantes pérennes lancent leur croissance racinaire à un moment où beaucoup d’autres plantes ont déjà bien avancé, voire presque terminé leur propre croissance.
Il souligne aussi qu’il existe un second moment de croissance racinaire, à l’automne, en lien avec la reconstitution des réserves. Si la plante a suffisamment d’énergie, elle peut stimuler à nouveau la croissance des racines au moment de la chute des feuilles.
Où va l’énergie produite par les feuilles ?
L’énergie captée par les feuilles est consommée par de nombreuses fonctions de la plante :
- la croissance des rameaux ;
- le développement des entre-cœurs ;
- l’activité du cambium et la fabrication du bois ;
- la floraison ;
- la nouaison ;
- le grossissement des baies ;
- la véraison ;
- la maturation du raisin ;
- la transformation des rameaux en sarments ;
- la constitution des réserves pour l’année suivante.
Pour Marceau Bourdarias, il faut bien voir que toutes ces dépenses interviennent après la mise en place de la surface foliaire. Ce sont donc d’abord les rameaux qui se développent, puis, à leur suite, toutes les autres fonctions.
Il rappelle à ce sujet une référence donnée par Carbonneau : il faut environ entre 1,3 et 1,8 m² de feuillage par kilo de raisin pour mener à bien la maturation tout en reconstituant les réserves nécessaires au cycle suivant.
Cette base montre, selon lui, que le rendement ne se décrète pas. Il se construit à partir de la capacité de la plante à fabriquer des feuilles.
Adapter la charge, mais laquelle ?
On dit souvent qu’il faut adapter la charge en raisin à la vigueur. Marceau Bourdarias reformule cette idée : ce n’est pas seulement la charge en raisin qu’il faut adapter, mais d’abord la charge en bourgeons.
Pourquoi ? Parce qu’il faut que chaque bourgeon soit capable de produire :
- une pousse préformée suffisante ;
- puis une pousse néoformée dynamique.
C’est cette dynamique qui permet à la plante de progresser réellement et de soutenir une croissance racinaire continue.
Si une vigne ne produit que de la pousse préformée, sans relance néoformée, elle ne peut pas résister à ce qui est perçu comme une concurrence de l’enherbement. Dans ce cas, le système racinaire se développe peu. Souvent, il y a déjà trop de racines, trop nombreuses, et pas assez de sarments dynamiques ni de réserves pour assurer une vraie résilience.
Conserver les apex pour maintenir la croissance racinaire
Marceau Bourdarias évoque aussi les viticulteurs qui essaient de conserver les apex et d’éviter le rognage. Il reconnaît que cette stratégie n’est pas possible partout, notamment à cause :
- de la mécanisation ;
- du passage du tracteur ;
- des traitements ;
- du besoin de main-d’œuvre pour le relevage et le palissage.
Mais, sur le plan physiologique, le constat est clair : lorsque les apex sont conservés, la croissance racinaire se maintient. À l’inverse, lorsqu’on rogne, cette croissance s’interrompt temporairement. Elle ne reprend qu’une fois les entre-cœurs redéveloppés.
Cette reprise n’est pas neutre. Elle relance la croissance depuis plusieurs points, ce qui tend à diviser encore davantage le système racinaire. Selon lui, cela empêche la plante de poursuivre une descente continue dans le sol au fur et à mesure que celui-ci se déshydrate.
Le lien avec les vers de terre et la descente dans le sol
Les racines ne descendent pas seules à travers un sol compact : elles ont besoin de porosité. Marceau Bourdarias reprend ici une idée déjà abordée ailleurs dans la journée : les vers de terre jouent un rôle majeur.
À mesure que le sol de surface se dessèche, les vers de terre descendent. En creusant et en faisant leurs allers-retours, ils créent des galeries. Si la plante peut maintenir sa croissance racinaire, elle peut emprunter ces galeries.
Ces galeries sont décrites comme :
- recouvertes de glomalines ;
- riches en azote ;
- connectées à des zones où subsistent eau et nutrition.
Ainsi, une croissance racinaire continue permettrait à la vigne de suivre la descente de l’humidité dans le profil du sol.
Conséquences pratiques pour la gestion de l’enherbement
Au terme de ce raisonnement, Marceau Bourdarias en tire une conséquence agronomique importante : le démarrage du printemps est capital, et l’adaptation de la charge à la vigueur réelle de la plante est déterminante.
Une vigne équilibrée est définie comme une vigne autofertile, c’est-à-dire une vigne dont la production énergétique et la dépense énergétique s’équilibrent. Dans cette situation, certains viticulteurs peuvent se passer totalement d’intrants.
Il insiste sur le fait que ce n’est pas l’absence d’intrants qui fait fonctionner le système, mais l’équilibre entre :
- la production d’énergie par les feuilles ;
- les dépenses de la plante ;
- la mise en réserve.
Cela change aussi la manière de regarder les enherbements. Pour lui, ils peuvent contribuer progressivement à reconstruire la fertilité du sol.
Il propose donc une approche prudente : ne pas commencer l’enherbement sur les parcelles les plus en difficulté, car ce sont celles où la vigne n’a déjà plus assez de dynamique pour supporter le décalage de fonctionnement. Mieux vaut commencer là où les ceps sont encore vigoureux et capables d’encaisser ce qui est souvent interprété comme de la concurrence.
Une autre lecture de la concurrence
La conclusion de l’intervention est très nette : lorsque des plantes poussent sur le sol, elles ne concurrencent pas la vigne au sens strict. Elles récupèrent de l’énergie par photosynthèse.
La vraie question n’est donc pas de savoir si ces plantes prennent quelque chose à la vigne, mais à quel moment l’énergie qu’elles ont captée pourra être redistribuée au système sol-vigne.
Autrement dit, lorsqu’une plante pousse, elle ne fait pas que consommer : elle produit. C’est cette production, et les conditions de sa restitution au sol et à la vigne, qu’il faut apprendre à raisonner.