Entretien avec Olivier TASSEL - Biologie et Conservation des Sols - 1/2
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1/2 - Entretien avec Olivier TASSEL - Biologie et Conservation des Sols
Première partie de l'interview réalisée par nos équipes avec Olivier TASSEL, président du GIEE Sol en Caux.
0:15 = Présentation d'Olivier TASSEL.
1:20= Des itinéraires techniques pour la gestion sans travail du sol ?
2:20 = Pourquoi l'auto-fertilité des sols ?
3:50 = Une pratique qui a déjà fait ses preuves.
5:45 = Les couverts végétaux : des choix à faire ?
11:00 = Comment est utilisé le BRF ?
14:35 = Faut-il développer des variétés propres au système du sol vivant ?
17:30 = Existe-t-il un coût supplémentaire lors de la transition vers du semis direct ?
19:45 = Quels ont été les trois principaux changements lors de cette transition ?
Liens web :
- Le livre d'Arden ANDERSEN, Science & Agriculture : https://www.amazon.fr/Science-Agriculture-Advanced-Methods-Sustainable/dp/0911311351/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1515663574&sr=8-1&keywords=Science+in+Agriculture%3A+Advanced+Methods+for+Sustainable+Farming
Présentation de l’exploitation
Dans cette vidéo, Olivier Tassel se présente comme agriculteur dans le pays de Caux, en bordure de la Manche, en Seine-Maritime. Son exploitation couvre environ 250 hectares.
Le système de production repose en grande partie sur des cultures industrielles, qui représentent l’essentiel du chiffre d’affaires de la ferme, avec notamment :
- la pomme de terre, principalement en production de plants ;
- la betterave ;
- le lin ;
- le blé.
À cela s’ajoute un atelier de vaches allaitantes.
Olivier Tassel précise également son âge et sa situation familiale : il a 48 ans et quatre enfants.
Une orientation vers l’autofertilité des sols
Olivier Tassel explique que son système actuel vise à « repenser le système par l’autofertilité », c’est-à-dire à retrouver de la fertilité par la biologie du sol.
Cela passe par plusieurs principes :
- travailler le sol au minimum ;
- chercher à faire remonter la matière organique ;
- apporter le plus possible d’amendements organiques ;
- nourrir et relancer la vie biologique du sol.
Parmi les apports organiques utilisés, il cite :
- les fumiers ;
- les BRF ;
- la paille ;
- tout ce qui peut contribuer à alimenter le sol en matière organique.
Il précise cependant que, dans sa rotation, il accepte encore de « dégrader » temporairement le sol pour la culture de pomme de terre, avant de revenir ensuite à une logique plus conservatrice.
Le point de départ : l’érosion des sols
L’élément déclencheur de cette évolution a été l’érosion. Olivier Tassel explique qu’il y a cinq ans, l’érosion était un très gros problème sur son exploitation, avec des pertes pouvant atteindre jusqu’à 100 tonnes de terre par hectare et par an.
Cette situation l’a conduit à s’interroger sur les causes de cette dégradation. Il explique avoir notamment rencontré Konrad Schreiber, ce qui lui a permis de comprendre que le problème venait avant tout de l’état du sol.
Selon lui, le raisonnement a été le suivant :
- si le sol s’érode, c’est qu’il est « à bout de course » ;
- en améliorant le fonctionnement du sol, on agit sur l’érosion ;
- en améliorant le sol, on améliore aussi d’autres paramètres agronomiques.
Il explique qu’en travaillant sur le sol pour limiter l’érosion, il a constaté :
- une amélioration des rendements ;
- des cultures qui se développent mieux ;
- davantage de qualité ;
- une réduction des besoins en intrants.
Il parle d’une « spirale » positive, qui a laissé entrevoir de nouvelles perspectives de travail.
La mise en place du système
Olivier Tassel indique qu’il a commencé ses premiers semis directs quatre ans auparavant.
Aujourd’hui, dans son système :
- toutes les céréales sont semées en semis direct ;
- un couvert est implanté devant chaque culture ;
- l’objectif est de ne jamais laisser le sol nu.
Il précise que, si un semis est prévu dans les quinze jours, il peut y avoir un ajustement, mais que la règle générale reste de garder en permanence un sol couvert.
Concernant les différentes cultures :
- le blé est conduit en semis direct ;
- le lin peut être implanté en semis direct ou en techniques culturales simplifiées ;
- les betteraves sont conduites en TCS ;
- les pommes de terre restent en TCS avec un travail du sol plus classique, notamment avec une fraise.
Le rôle central des couverts végétaux
Olivier Tassel insiste fortement sur le fait que les couverts végétaux sont une des clés majeures du système, peut-être même davantage que le semis direct lui-même.
Il explique qu’au départ, avec son groupe, ils se sont lancés « un peu bille en tête » dans le semis direct. Mais avec l’expérience, ils se sont rendu compte que la clé de réussite se situait encore plus dans les couverts végétaux que dans l’outil de semis.
Les objectifs recherchés avec les couverts sont notamment :
- produire un maximum de biomasse ;
- nourrir la vie du sol ;
- protéger la surface ;
- éviter de laisser le sol nu ;
- préparer la culture suivante.
Des mélanges systématiques
Chez lui, l’utilisation de mélanges est devenue systématique ou presque.
La raison est simple : les conditions varient beaucoup d’une année à l’autre, et il est difficile de savoir à l’avance quelle espèce va le mieux se développer. Le mélange permet donc de sécuriser la production de biomasse.
L’objectif principal reste d’obtenir le plus de biomasse possible, car c’est à la fois :
- un indicateur de productivité du sol ;
- une ressource pour nourrir la vie du sol.
Une forte complexité technique
Olivier Tassel souligne que les couverts constituent sans doute l’une des parties les plus complexes du système.
Plusieurs difficultés sont mentionnées :
- certaines espèces montent à graines plus vite que d’autres ;
- il faut parfois détruire le couvert à cause d’une seule espèce devenue trop précoce ;
- cela peut empêcher d’autres espèces du mélange d’exprimer pleinement leur potentiel.
Il donne l’exemple d’un mélange où les radis montent à graines trop tôt, ce qui oblige à stopper le couvert avant que des tournesols aient atteint leur plein développement.
Il estime qu’il reste beaucoup de progrès à faire dans la conception des mélanges, notamment sur les questions de précocité et de tardivité des espèces.
Un besoin d’appui des semenciers
Olivier Tassel exprime un besoin clair d’accompagnement de la part des semenciers et des fournisseurs de semences de couverts.
Il regrette en particulier le manque d’informations disponibles sur certains caractères agronomiques pourtant déterminants, par exemple :
- la précocité à montaison des radis ;
- la tardivité de certaines moutardes ;
- l’adaptation des espèces à telle ou telle fenêtre d’implantation.
Il explique que, contrairement aux grandes cultures comme le blé, où le choix variétal est très développé, les couverts végétaux restent encore un domaine peu structuré.
Selon lui :
- on passe beaucoup trop de temps à sélectionner la variété de culture ;
- et pas assez à sélectionner les espèces et variétés de couverts.
Il note également qu’il est déjà difficile d’obtenir une variété précise de radis, car les distributeurs ne disposent pas toujours de la variété commandée.
L’importance de semer très vite après récolte
Un point technique essentiel est la rapidité d’implantation du couvert.
Pour Olivier Tassel, un couvert doit idéalement être semé dans les trois jours suivant la moisson. Il rapporte même que certains collègues considèrent qu’il faudrait le semer dans la journée.
Cet enjeu est particulièrement fort dans son secteur, où les moissons sont souvent tardives. Or, plus la récolte est tardive, plus la fenêtre de développement du couvert est réduite.
Cela renforce l’importance :
- d’être très réactif ;
- de disposer d’une bonne organisation ;
- de raisonner le système globalement, en tenant compte des dates de récolte.
Les effets observés des couverts sur les cultures suivantes
Olivier Tassel estime qu’il reste encore beaucoup à apprendre sur ce que les couverts peuvent apporter aux cultures suivantes.
Il cite l’exemple du radis avant pomme de terre. Selon lui, l’effet du radis dépasse la simple production de biomasse ou l’apport de sucres / matière sèche. Il observe un effet plus global sur l’état sanitaire de la culture suivante.
Il explique notamment que :
- le radis semble « nettoyer » une partie des pathogènes ;
- les pommes de terre apparaissent plus claires et plus propres après un radis.
Il parle de signaux biologiques encore mal compris mais visibles sur le terrain, ce qui montre selon lui qu’il reste beaucoup de choses à démontrer et à mieux documenter.
Le rôle du collectif dans la transition
Olivier Tassel insiste sur un point qu’il considère comme fondamental : on ne change pas seul.
Il explique qu’un groupe local, « Sol en Caux », a été créé, rassemblant environ quinze agriculteurs. Ce collectif leur a permis :
- de partager les expériences ;
- de multiplier les essais ;
- d’aller plus loin ;
- d’oser davantage.
Cette dynamique collective a joué un rôle décisif dans l’évolution de ses pratiques. Elle a permis de confronter les observations, de progresser plus vite et d’éviter certaines erreurs.
Pour lui, c’est une condition majeure de réussite dans un changement de système.
Le BRF comme levier de redémarrage biologique
Parmi les amendements organiques évoqués, Olivier Tassel s’arrête plus particulièrement sur le BRF.
Pourquoi avoir utilisé du BRF ?
Au départ, il explique qu’ils se sont intéressés au BRF avec l’idée d’apporter du carbone au sol, notamment parce qu’ils manquaient de paille. Ils se sont donc dit qu’il était possible de remplacer en partie cet apport carboné par du bois.
Avec le recul, il considère que l’intérêt du BRF est surtout biologique.
Un soutien aux champignons du sol
Selon lui, le bois raméal fragmenté permet de nourrir des organismes spécifiques, notamment les champignons, qui jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des sols.
Il rappelle que le bois est dégradé par les champignons. En apportant du BRF, on favorise donc une flore fongique bénéfique.
Il estime que cela a été particulièrement utile pour relancer une chaîne trophique qui ne fonctionnait plus correctement dans ses sols.
Il décrit en effet des sols limoneux profonds, mais dont l’état de surface était très dégradé, avec environ 1,5 % de matière organique. À cela s’ajoutait l’usage important d’engrais chimiques, qui selon lui avait favorisé une vie du sol dominée par les bactéries, avec très peu de champignons bénéfiques et surtout des champignons pathogènes.
Le BRF a donc été utilisé comme un moyen de redémarrer cette composante fongique du sol.
Des usages raisonnés
Sur le plan pratique, Olivier Tassel reconnaît que le BRF n’est pas facile à mobiliser en grandes cultures :
- il faut disposer de la ressource ;
- il faut le broyer ;
- cela coûte cher ;
- il faut l’épandre ;
- il faut éviter qu’il ne gêne ou ne parte avec certaines récoltes, comme les pommes de terre ou les betteraves.
Il indique avoir apporté des doses de l’ordre de 10 à 15 tonnes par hectare par passage.
Il ajoute que le BRF lui semble surtout utile là où il ne se décompose pas immédiatement, car c’est dans ces zones qu’il sert d’appel et de support au développement des micro-organismes.
Le besoin de critères variétaux adaptés à l’agriculture de conservation
À propos des semences de cultures, Olivier Tassel estime qu’il serait déjà très utile de disposer d’informations simples sur l’aptitude des variétés au semis direct.
Il ne demande pas forcément une sélection entièrement spécifique à l’agriculture de conservation, mais au minimum des données sur :
- la germination à différentes températures ;
- la capacité de levée en sol non travaillé ;
- l’aptitude à s’implanter dans des sols plus froids.
Il rappelle qu’en sol non travaillé, on peut perdre près de 2 °C avant semis, ce qui change fortement les conditions de levée. Dans ce contexte, il serait important de pouvoir identifier les variétés les plus adaptées.
Précocité des variétés et cohérence du système
Olivier Tassel développe également un point important sur la précocité variétale.
Selon lui, le système qu’il met en place a besoin de cultures récoltées relativement tôt. Or, depuis 25 à 30 ans, la sélection variétale a plutôt orienté les productions vers :
- plus de rendement potentiel ;
- plus de tardivité ;
- des récoltes plus tardives.
Cela pose problème dans un système fondé sur les couverts, car plus la récolte est tardive, plus la période disponible pour le couvert est courte.
Il prend l’exemple du lin, où la recherche de rendements élevés complique ensuite le séchage et retarde les chantiers. Il souligne aussi qu’avec le changement climatique, ces situations deviennent plus difficiles à gérer.
Pour lui, il faudrait donc davantage travailler :
- la précocité ;
- la robustesse ;
- la cohérence globale du système.
Il résume cette logique ainsi : plus on récolte tôt, plus on peut installer tôt un couvert, et meilleure est la production annuelle totale de matière.
Matériel et investissement en semis direct
Sur la question économique, Olivier Tassel explique que la transition vers le semis direct pose surtout problème lorsqu’on possède déjà un parc matériel conventionnel amorti.
Dans son cas, il a fallu se rééquiper alors qu’il disposait déjà du matériel pour le système précédent.
Néanmoins, il souligne qu’en théorie, le semis direct coûte moins cher, car :
- le semoir est certes un investissement important ;
- mais il n’y a plus besoin de nombreux outils de travail du sol ;
- il faut moins de tracteurs ;
- moins de chauffeurs ;
- moins de carburant.
Au total, il considère donc que le semis direct revient moins cher qu’un système conventionnel, à condition de raisonner l’ensemble du parc matériel.
Le choix du semoir
Il observe également que l’offre en semoirs a beaucoup évolué en quatre ans et s’est nettement enrichie.
Il distingue notamment :
- les semoirs à disques ;
- les semoirs à dents.
Dans sa région, qu’il décrit comme humide et froide, il tend à penser que les semoirs à dents apportent souvent un plus sur beaucoup de cultures.
Il reconnaît cependant qu’il reste difficile de trouver un semoir parfaitement adapté à toute la diversité des situations rencontrées sur son exploitation.
Les conseils donnés à ceux qui veulent se lancer
En conclusion, Olivier Tassel formule plusieurs recommandations à destination de ceux qui souhaiteraient s’installer directement dans ce type de système ou s’y convertir.
Ne pas y aller seul
Son premier conseil est très clair : il ne faut pas y aller seul.
Il recommande :
- de s’engager à plusieurs agriculteurs ;
- de travailler en groupe ;
- de préparer aussi ses interlocuteurs.
Par « interlocuteurs », il entend notamment :
- les clients ;
- les fournisseurs ;
- les techniciens ;
- les conseillers.
Selon lui, ces acteurs doivent être prévenus et, si possible, incités à aller chercher eux aussi de l’information, afin d’accompagner correctement le changement.
Se méfier de l’improvisation
Son deuxième message est qu’il faut se méfier de l’improvisation.
Même s’il ne veut pas décourager, il explique qu’il existe de nombreux facteurs de risque et qu’on peut facilement se tromper si l’on change de système sans préparation suffisante.
Tout repenser à plat
Enfin, il insiste sur le fait que lorsqu’on met en place un tel système, tout doit être repensé.
Il cite en particulier :
- la fertilisation ;
- les engrais ;
- les produits phytosanitaires.
Sur ce dernier point, il tient un discours très direct : selon lui, certains produits phytosanitaires « vont bien avec le labour », car le labour permet de diluer ou d’enfouir les effets résiduels. En revanche, en absence de labour, un produit à forte rémanence peut rester en place et continuer à agir plus longtemps que prévu.
Il explique qu’il n’avait pas suffisamment mesuré cet aspect au départ et qu’il n’avait pas forcément été bien mis en garde par ses conseillers.
Il recommande donc de s’appuyer sur quelqu’un qui a une vraie expérience des interactions entre phyto, engrais et techniques culturales, afin d’éviter de devoir refaire du travail du sol simplement pour corriger les conséquences d’un produit mal raisonné.
Conclusion
À travers cet entretien, Olivier Tassel présente une transition engagée vers un système centré sur la biologie et la conservation des sols. Son témoignage montre que cette évolution est née d’un problème concret, l’érosion, puis s’est structurée autour de plusieurs leviers :
- la couverture permanente des sols ;
- la réduction du travail du sol ;
- l’usage d’amendements organiques, notamment le BRF ;
- l’observation des effets biologiques ;
- le travail en collectif.
Il insiste aussi sur les limites actuelles du cadre technique disponible, notamment en matière de semences, de couverts végétaux et de conseil, et sur la nécessité de repenser l’ensemble du système de production pour réussir ce type de transition.