Faire des pommes de terre en semis-direct, avec Sol en Caux
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Présentation de Sol en Caux
Sol en Caux est un groupe d’agriculteurs, constitué en association, qui s’est d’abord créé de façon assez informelle. Son origine remonte à l’hiver 2012-2013, un hiver très compliqué, marqué par beaucoup de précipitations. Les agriculteurs ont alors rencontré de grandes difficultés pour récolter, et les problématiques d’érosion sont devenues particulièrement visibles.
À cette occasion, des réunions avaient été proposées aux agriculteurs par les animateurs de bassins versants pour réfléchir à ces enjeux. Même si ces réunions mobilisaient peu de monde, quelques agriculteurs présents ont pris conscience qu’il n’était plus possible de continuer à travailler de la même façon. C’est de cette prise de conscience qu’est né Sol en Caux.
L’intervenant souligne d’ailleurs que ce type d’animation finit toujours par porter ses fruits, même si cela peut prendre du temps.
Le contexte agricole du pays de Caux
Avant de présenter plus précisément l’association, l’intervenant rappelle rapidement les caractéristiques de l’agriculture cauchoise, afin de mieux comprendre les enjeux locaux.
En grandes cultures, le pays de Caux est une région agricole très favorable, avec :
- un arrosage régulier, même si cela a été un peu moins vrai les deux dernières années ;
- des sols à fort potentiel ;
- une forte présence de cultures industrielles.
Parmi ces cultures, on trouve notamment :
- le lin textile, présenté comme un fleuron de l’agriculture locale ;
- la betterave à sucre ;
- la pomme de terre.
Ces cultures ont deux caractéristiques majeures :
- elles sont très exigeantes et très contraignantes pour les sols, en particulier la pomme de terre ;
- elles présentent une forte valeur ajoutée et constituent les piliers économiques de nombreuses fermes du pays de Caux.
Le point de départ de la réflexion du groupe a donc été le constat de sols fatigués par l’érosion.
Le choix de l’agriculture de conservation des sols
À partir de ce constat, les agriculteurs se sont demandé quel système agricole pourrait répondre au mieux à leurs problématiques. Ils se sont alors tournés vers l’agriculture de conservation des sols.
L’objectif, présenté de manière simple, est de modifier les pratiques afin de restaurer la vie des sols, de laisser travailler la biodiversité et les vers de terre, et de retrouver un sol vivant.
Cette agriculture repose sur trois piliers principaux.
La couverture permanente des sols
Le premier pilier est la couverture permanente : les sols ne doivent jamais rester nus. Il doit toujours y avoir un couvert, des résidus ou quelque chose à la surface du sol.
Le non-travail du sol
Le deuxième pilier est le non-travail du sol. L’idée est d’éviter de perturber sans cesse le milieu de vie de la faune du sol.
L’intervenant rappelle que si l’on détruit plusieurs fois par an l’habitat des vers de terre, on finit par perdre ces auxiliaires, ainsi que toute la vie du sol qui les accompagne. Le ver de terre n’est d’ailleurs que la partie visible d’un ensemble beaucoup plus vaste.
L’exemple du labour est cité comme particulièrement révélateur : il met en milieu oxygéné la faune anaérobie, et en milieu anaérobie la faune aérobie. Autrement dit, il remet les compteurs à zéro à chaque passage de charrue.
L’allongement des rotations
Le troisième pilier est l’allongement des rotations. Dans des systèmes trop simplifiés, il est difficile de mettre en place ces pratiques. Il faut donc diversifier les cultures dans le temps.
Dans le cas des agriculteurs de Sol en Caux, cet aspect a finalement été moins bouleversé que les autres, car ils disposaient déjà de rotations assez riches, avec des cultures industrielles, des cultures de printemps, des cultures d’automne et d’hiver. Le travail du groupe a donc surtout porté sur la couverture du sol et la réduction du travail du sol.
La question des produits phytosanitaires
Au-delà des trois piliers fondamentaux, le groupe a rapidement intégré un quatrième axe de travail : la réduction des produits phytosanitaires.
L’intervenant explique qu’il est difficile de restaurer la vie d’un sol si l’on applique régulièrement pesticides, fongicides et autres produits. La réduction de ces intrants est donc apparue comme une suite logique de la démarche.
La richesse du collectif
L’un des points fortement mis en avant est l’importance du collectif.
L’intervenant, qui précise être arrivé tardivement dans le monde agricole après une première carrière dans un autre métier, dit avoir découvert un univers assez individualiste, notamment en grandes cultures, où chacun regarde surtout ce que fait son voisin sans aller beaucoup plus loin.
Dans ce contexte, Sol en Caux représente une grande richesse : une quinzaine d’agriculteurs y partagent un idéal commun, se soutiennent mutuellement, et bénéficient d’une grande diversité de profils :
- agriculteurs en bio ;
- agriculteurs en conventionnel ;
- personnes de différents âges ;
- parcours variés, avec ou sans expérience agricole initiale.
Cette diversité permet une ouverture d’esprit permanente et évite de rester enfermé dans des positions stéréotypées. L’intervenant insiste sur le fait que le vivant n’est ni simple ni binaire : ce n’est pas « bien » ou « mal », « blanc » ou « noir ». Le vivant est un compromis permanent. Selon lui, le dénominateur commun capable de faire avancer tout le monde, c’est le sol, et non les guerres de chapelle.
Associer toute la filière
Dès le départ, le groupe a estimé qu’il ne pourrait pas changer ses pratiques seul, dans son coin. Il a donc jugé indispensable d’intégrer le reste de la filière agricole.
Ont ainsi été associés :
- les coopératives ;
- les organismes stockeurs ;
- les techniciens ;
- les organismes de gestion.
Pour l’animation, le groupe travaille avec le Cerfrance.
L’association échange également avec d’autres structures, notamment le Modèle:Abréviation, que l’intervenant remercie pour l’invitation. Il souligne la richesse de ces partenariats : même si les échelles et les approches diffèrent, le fait de nourrir le sol et de viser un sol vivant constitue un socle commun.
Les freins au changement
L’intervenant rappelle toutefois que sortir des sentiers battus et bousculer les habitudes de la profession agricole n’est pas un long fleuve tranquille.
Le groupe n’a pas toujours été accueilli à bras ouverts, ni toujours bien vu. Sans entrer dans les détails, il insiste sur le fait que le regard des autres constitue un frein majeur au changement. Pour un agriculteur, il n’est pas évident de quitter un chemin balisé et utilisé depuis des décennies. La pression sociale et professionnelle est forte.
Le travail sur les couverts végétaux
Concernant la couverture permanente des sols, le groupe a beaucoup travaillé sur les couverts végétaux :
- choix des espèces ;
- implantation au plus près de la récolte ;
- modes de destruction.
Dans la logique de réduction des produits phytosanitaires, l’association a aussi cherché des solutions de destruction non chimiques. Cela a conduit à travailler :
- sur des espèces gélives, capables de disparaître naturellement pendant l’hiver ;
- sur l’utilisation de rouleaux qui blessent le couvert et permettent sa décomposition naturelle.
La réduction du travail du sol dans le contexte local
La réduction du travail du sol est présentée comme un des éléments les plus compliqués à mettre en œuvre localement.
En effet, avec les cultures de pomme de terre et de betterave, dans un contexte de récolte mécanisée à grande échelle, il est aujourd’hui très difficile de se passer totalement de travail du sol.
Le groupe a commencé par une formation intensive avec Konrad Schreiber, qui a profondément bousculé les repères des agriculteurs. L’intervenant compare cela à un « décompactage du cerveau » : deux jours pendant lesquels beaucoup d’idées reçues ont volé en éclats.
À partir de cette base, les agriculteurs ont essayé d’adapter les principes de l’agriculture de conservation à leur propre système. Le raisonnement a été le suivant : sur une rotation de cinq, six ou sept ans, deux cultures sont particulièrement pénalisantes pour le sol, la pomme de terre et la betterave. Puisqu’il est difficile de les conduire sans travail du sol, il faut chercher, pendant les autres années de la rotation, à reconstruire davantage que ce qui a été déconstruit.
À l’échelle d’une rotation de six ans, l’objectif est donc de construire plus que l’on ne détruit, afin d’améliorer progressivement les sols et de se rapprocher d’un sol vivant.
La question de la matière organique
Le groupe s’est aussi rapidement rendu compte qu’il serait difficile de restaurer la vie du sol sans apport de matière organique, c’est-à-dire sans nourriture pour cette vie du sol.
Des essais d’apports de BRF ont été réalisés, mais l’intervenant souligne qu’en grandes cultures, les quantités massives parfois envisageables en maraîchage sont irréalistes à l’hectare.
Il faut donc surtout travailler avec :
- les couverts végétaux ;
- les retours de paille ;
- l’ensemble des restitutions possibles au sol.
La remontée du taux de matière organique est présentée comme un travail de longue haleine, qui s’inscrit à l’échelle de la vie d’un agriculteur.
Le problème de l’érosion
L’érosion est au cœur de la démarche.
Les terres du pays de Caux sont décrites comme des limons à fort potentiel, mais extrêmement fragiles. Sur des sols épuisés et pauvres en matière organique, dès qu’il pleut, la terre s’en va.
L’intervenant évoque des phénomènes spectaculaires, avec des ravines visibles, mais rappelle que le plus important est peut-être l’érosion diffuse, moins visible, qui emporte peu à peu les meilleurs éléments du sol, les minéraux et aussi les polluants.
Les conséquences sont doubles :
- pour l’agriculteur, c’est une perte directe de capital ;
- pour la société, cela génère des coûts, puisque l’eau et les boues emportées doivent ensuite être gérées quelque part.
C’est cette réalité qui a constitué la prise de conscience de départ.
Des résultats visibles sur l’érosion
Sur ce point, l’intervenant considère que les résultats sont les plus probants.
Depuis la mise en place de ces pratiques, les phénomènes d’érosion spectaculaires ont largement disparu dans les parcelles concernées. Le sol tient mieux, sa structure s’améliore.
Il précise toutefois que tout n’est pas simple. La transition n’est pas un long fleuve tranquille : les formations ont bien montré qu’une période de transition de trois à cinq ans peut être assez compliquée. Les sols peuvent « se reprendre », devenir durs, et le couvert végétal n’est pas toujours suffisant, à lui seul, pour restructurer le sol grâce à son système racinaire.
C’est un point sur lequel le groupe continue de travailler.
Une autre manière de semer
L’intervenant donne comme illustration un semis de blé réalisé dans un couvert vivant. Cette image est présentée comme représentative d’une situation idéale : un sol non travaillé, protégé, capable d’encaisser 100 mm de pluie comme des périodes de sécheresse, avec une vie du sol nourrie et abritée.
Il reconnaît cependant que cette situation n’est pas encore possible dans toutes les parcelles, ni après toutes les cultures, notamment après une pomme de terre, récoltée à l’automne avec travail du sol au moment de l’arrachage.
L’adaptation de ces techniques au système local reste donc complexe.
Une dynamique d’essais permanente
Au début, le groupe avait essayé de mettre en place une plateforme d’essais commune. Cela n’a pas été simple et l’expérience n’a pas pu être maintenue dans la durée.
En revanche, chaque agriculteur réalise des essais sur sa propre ferme. Au bout de quatre ans, le groupe avait ainsi cumulé environ 150 essais portant sur :
- les changements de pratiques ;
- les couverts ;
- les modes de destruction ;
- la réduction des phytosanitaires ;
- d’autres ajustements techniques.
L’intervenant insiste sur la richesse de cette somme d’expériences et d’échanges.
Une ouverture vers d’autres pratiques
Au-delà des aspects purement techniques, l’existence du groupe a favorisé une grande ouverture d’esprit.
Partis d’une réflexion centrée sur l’érosion en 2013, les membres de Sol en Caux en sont venus à s’intéresser à des sujets beaucoup plus larges, comme :
- le biocontrôle ;
- l’homéopathie ;
- la protection globale des plantes par le fonctionnement du sol.
L’idée développée est qu’une plante installée sur un sol naturellement fertile, nourri et protégé, devient beaucoup moins sensible aux ravageurs et aux maladies. Cela a conduit plusieurs agriculteurs de l’association à supprimer les insecticides et à réduire fortement, voire presque totalement, les fongicides.
Selon l’intervenant, lorsque l’on adopte une approche globale en s’occupant d’abord du sol, cela ouvre des perspectives exceptionnelles.
Conclusion
En conclusion, l’intervenant résume la démarche de Sol en Caux par une idée simple : il s’agit de ne plus travailler contre le vivant, mais avec le vivant.
Pour les membres du groupe, c’est là que se trouve la clé. Ensuite, il s’agit d’avancer, pas à pas.