Grand Débat: Le temps des arbres - Paysage in Marciac
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Paysage in Marciac 2020
Comme tous les dimanches, un sort une vidéo de Paysage in Marciac édition 2020
Aujourd’hui, grand débat sur le sujet: le temps des arbres
avec Jacques Hazera, Sophie Maillé, Alain Canet (présentateur), Nicolas Guix et Marie-France Barrier.
Bon visionnage !
Introduction
Ce grand débat de Paysage in Marciac, intitulé « Le temps des arbres », réunit autour de la table Marie-France Barrier, Nicolas Guix, Sophie Maillé et Jacques Hazera. La discussion prolonge le film documentaire Le temps des arbres et interroge à la fois la place de l’arbre dans les paysages agricoles, la forêt, les vieux arbres, la biodiversité, la sylviculture et les choix collectifs à faire face aux crises écologiques et climatiques.
Le débat met en lumière une idée forte : l’arbre n’est pas seulement un élément du décor ou un outil de production. Il est au cœur d’un rapport au sol, au vivant, au climat, à l’agriculture, à la forêt et à la société.
Le film « Le temps des arbres » selon Marie-France Barrier
Marie-France Barrier explique que son travail de réalisatrice s’inscrit depuis de nombreuses années au service de l’agroécologie. À travers ses documentaires, diffusés notamment sur les grandes chaînes de France Télévisions, elle cherche à donner un espace à celles et ceux qui montrent que la crise agricole et la crise des paysages actuels peuvent aussi devenir une opportunité : celle de faire émerger de nouveaux regards, de nouvelles pratiques et de nouvelles façons d’être en lien avec le vivant et avec le sol.
Elle présente Le temps des arbres comme la continuité d’un précédent documentaire intitulé Le champ des possibles, qui montrait déjà le renouveau du monde paysan. Ce renouveau y apparaissait porté à la fois par des agriculteurs issus du milieu agricole et par d’autres personnes venues d’ailleurs, toutes engagées dans une résistance à l’appauvrissement du métier et dans une recherche de sens.
Dans cette continuité, Le temps des arbres approfondit la réflexion sur le renouveau paysan à travers la question du lien au sol. Marie-France Barrier indique avoir été marquée par un article coécrit par Alain Canet et Nicolas Guix, affirmant que la crise agricole est d’abord une crise du sol, et que l’arbre constitue une part essentielle de la réponse.
Le film propose alors une lecture différente de celle, plus médiatique, popularisée par le succès autour de « l’intelligence des arbres ». Sans nier cette dimension, la réalisatrice dit avoir voulu montrer avant tout l’intelligence de notre lien à l’arbre : l’arbre comme compagnon de l’humanité, comme allié ancien et comme partenaire d’avenir.
Une approche transversale de l’arbre
Marie-France Barrier insiste sur le caractère transversal du film. Celui-ci ne se limite pas à l’arbre agricole ni à l’arbre forestier, mais circule entre plusieurs mondes :
- le monde forestier, avec les alternatives émergentes en matière de sylviculture ;
- le monde agricole, où l’arbre redevient un outil de fertilité et un compagnon des paysans ;
- la viticulture, où l’arbre retrouve une place auprès des vignerons ;
- la pédagogie, où l’arbre devient support d’apprentissage pour les enfants ;
- la santé, avec des thérapeutes et des médecins qui cherchent à reconnecter des enfants à leur propre voie de guérison par le lien à la forêt.
Le film commence par les nouvelles formes de sylviculture, se prolonge par l’arbre compagnon de l’agriculteur et se termine sur la forêt comme espace de soin. Cette progression traduit l’idée que la relation à l’arbre traverse tous les domaines du vivant humain.
Le temps long des arbres selon Nicolas Guix
Nicolas Guix, du Conservatoire d’espaces naturels d’Occitanie, explique qu’il travaille depuis son doctorat sur les insectes des vieux arbres, en particulier les coléoptères saproxyliques. Il cite notamment le pique-prune, espèce emblématique liée aux cavités des vieux arbres.
Son approche de l’arbre est celle du temps long. Pour lui, un arbre commence véritablement à devenir accueillant pour certaines espèces seulement à partir de 200 à 250 ans. C’est à cet âge qu’apparaissent des cavités et d’autres microhabitats utilisables par toute une biodiversité spécialisée.
Or, ces arbres très âgés ont presque disparu des forêts françaises. Nicolas Guix souligne que le pique-prune, pourtant espèce forestière, n’est pratiquement plus trouvé en forêt en France. On le rencontre désormais surtout dans les trognes, c’est-à-dire des arbres façonnés par des pratiques agricoles anciennes, qui ont permis de maintenir des arbres vivants très longtemps dans le paysage.
À travers cet exemple, il montre un paradoxe : alors que l’arbre est censé venir de la forêt, ce sont aujourd’hui souvent les paysages agricoles qui conservent les plus vieux arbres et les habitats devenus rares.
Les vieux arbres comme patrimoine vivant et culturel
Nicolas Guix insiste sur le fait que les vieux arbres sont presque toujours liés à une histoire humaine. Lorsqu’ils ont été conservés, c’est souvent parce qu’ils sont associés :
- à une histoire familiale ;
- à un souvenir d’enfance ;
- à une limite de parcelle ou de territoire ;
- à la mémoire d’un ancêtre ou d’un lieu.
Ainsi, les vieux arbres ne relèvent pas seulement de l’écologie. Ils appartiennent aussi au patrimoine culturel, affectif et social. Ce lien humain a souvent permis leur survie là où la logique purement productive les aurait condamnés.
Les trognes et la continuité temporelle
Le débat revient longuement sur les trognes. Pour Nicolas Guix, ces arbres taillés régulièrement ont joué un rôle décisif dans le maintien d’habitats pour la biodiversité sur de très longues durées.
Mais il alerte aussi sur leur disparition rapide. L’abandon des pratiques anciennes et l’arrivée de la tronçonneuse ont entraîné la perte d’un grand nombre de trognes. Il donne un exemple local dans le Gers : parmi des arbres suivis pour leurs populations de pique-prune, environ 80 % avaient disparu entre 2000 et 2015.
Le problème est alors celui de la continuité temporelle. Si l’on replante aujourd’hui, il faudra parfois 200 ans pour retrouver des cavités favorables à certaines espèces. Entre-temps, si les vieux arbres restants disparaissent, les espèces spécialisées n’auront plus d’habitat et s’éteindront localement. Pour des espèces peu mobiles, quelques années de rupture suffisent à faire disparaître une population.
Les dendromicrohabitats et leur rôle
Nicolas Guix évoque les dendromicrohabitats, c’est-à-dire tous les petits habitats portés par les arbres : cavités, coulées de sève, bois mort, branches cassées, poches d’eau, écorces décollées, etc. Il rappelle qu’une typologie européenne standardisée en recense plus de 130.
Chaque microhabitat héberge une biodiversité spécifique. Dans une trogne, du fait des usages successifs et des blessures répétées, ces microhabitats peuvent être particulièrement nombreux et concentrés sur un même arbre. En forêt, ils sont répartis sur une multitude d’arbres, ce qui suppose de conserver tout un continuum forestier.
Ces microhabitats ne sont pas de simples curiosités naturalistes : ils assurent des fonctions écologiques essentielles et contribuent à la complexité du vivant.
La forêt naturelle, la libre évolution et leurs limites actuelles
Nicolas Guix décrit le fonctionnement d’une forêt naturelle comme une mosaïque dynamique dans l’espace et dans le temps : des jeunes arbres, des arbres mûrs, des arbres sénescents, des chutes, des trouées, de la régénération, des perturbations locales, des cycles longs.
Ce modèle n’existe pratiquement plus en Europe occidentale. La sylviculture moderne interrompt souvent le cycle avant la vieillesse et la sénescence des arbres, en les récoltant à la fin de leur phase de croissance.
Il explique que la libre évolution est une piste importante, mais qu’elle suppose de très grandes surfaces pour permettre à tous les processus forestiers de se déployer. Sur quelques dizaines d’hectares, on ne peut pas retrouver toute l’hétérogénéité spatiale et temporelle d’une forêt fonctionnant naturellement. C’est pourquoi, en complément de la libre évolution, il faut aussi agir sur les arbres en milieu ouvert, comme les trognes, pour recréer certains habitats.
L’observatoire des forêts des Pyrénées centrales présenté par Sophie Maillé
Sophie Maillé, de Nature en Occitanie, présente l’Observatoire des forêts des Pyrénées centrales, qu’elle coordonne. Cet observatoire vise à faire reconnaître et préserver les vieilles forêts, tout en améliorant la prise en compte de la biodiversité dans la gestion courante des forêts.
Le travail mené repose sur :
- l’accompagnement des territoires ;
- la remontée de données naturalistes ;
- la sensibilisation ;
- le dialogue avec les propriétaires publics et privés ;
- des études scientifiques conduites avec plusieurs partenaires, dont le Conservatoire d’espaces naturels, le Conservatoire botanique national, l’école d’ingénieurs de Purpan et l’UMR Dynafor avec l’INRA.
Elle précise que ce travail d’inventaire et d’étude des vieilles forêts dure depuis une dizaine d’années.
Qu’est-ce qu’une vieille forêt ?
Sophie Maillé prend le temps de définir ce qu’est une vieille forêt. Pour elle, une vieille forêt n’est pas seulement une forêt ancienne.
Elle cumule au moins deux dimensions :
- une continuité de l’état boisé depuis au moins le minimum forestier du XIXe siècle, repéré à partir des cartes d’état-major vers 1850 ;
- une maturité forestière, c’est-à-dire la présence de stades avancés du cycle sylvigénétique.
Elle rappelle qu’en France et dans les Pyrénées, les forêts ont été fortement réduites et transformées au cours des siècles, notamment par :
- les défrichements liés à l’agriculture et au pastoralisme depuis le Néolithique ;
- l’exploitation du bois pour la marine et la guerre ;
- le charbonnage ;
- les taillis ;
- les exploitations par câble dans les fortes pentes.
Pour reconnaître les vieilles forêts, les chercheurs croisent les cartes anciennes avec des indicateurs biologiques, comme certains lichens de continuité forestière, par exemple Lobaria pulmonaria.
Les critères de maturité forestière
Sophie Maillé détaille les critères de maturité retenus. Une forêt mature présente notamment :
- des espèces de fin de succession écologique, comme le hêtre, le sapin, le chêne sessile ou le pin sylvestre selon les étages ;
- de très gros vieux arbres ;
- du gros bois mort au sol et sur pied ;
- des cycles sylvigénétiques complets.
Elle explique que dans les Pyrénées, on retient par exemple des seuils de diamètre importants pour caractériser les très gros arbres, mesurés à 1,30 m du sol.
Ces attributs sont essentiels car c’est à partir de ces gros diamètres que se développe la plus grande diversité de microhabitats et que s’exprime la biodiversité spécialisée des forêts matures.
Les vieilles forêts en Occitanie : des reliques très rares
Sophie Maillé souligne la rareté extrême de ces milieux. Dans les Pyrénées d’Occitanie, les vieilles forêts ne représenteraient qu’environ 4 % des surfaces forestières, soit autour de 12 000 hectares. En plaine, leur part est encore plus faible, autour de 0,5 %.
Ces vieilles forêts sont donc des reliques. Elles abritent une flore, une faune et des champignons spécialisés qui ont trouvé refuge dans ces derniers espaces relativement proches d’un fonctionnement naturel.
Le rôle des espèces saproxyliques
Une grande partie des explications de Sophie Maillé porte sur les espèces saproxyliques, c’est-à-dire les espèces qui dépendent du bois mort pendant tout ou partie de leur cycle de vie. Elle rappelle qu’elles représentent environ 25 % de la biodiversité forestière.
Ces espèces ont un rôle central : elles participent à la décomposition du bois, à la formation de l’humus et au bon fonctionnement global de l’écosystème forestier. Pourtant, près de 40 % d’entre elles sont menacées à l’échelle nationale et européenne, principalement en raison du manque de bois mort et de gros vieux arbres.
Elle indique qu’en France, plus de 75 % des forêts ont moins de 15 m³ de bois mort par hectare, alors qu’il en faudrait au moins 50 m³ pour satisfaire les besoins des coléoptères saproxyliques.
Le bois mort comme élément central de la forêt
Le débat insiste à plusieurs reprises sur l’importance du bois mort. Jacques Hazera souligne qu’il ne faut pas le voir comme une perte, mais comme un facteur favorisant aussi la production forestière à long terme.
Sophie Maillé et Nicolas Guix rappellent que le bois mort :
- abrite une très grande biodiversité ;
- participe à la fertilité des sols ;
- retient l’humidité comme une éponge ;
- stocke et restitue lentement du carbone ;
- favorise la régénération naturelle ;
- améliore la qualité de l’humus.
Sophie Maillé cite l’exemple du champignon amadouvier, capable d’héberger des centaines d’espèces d’arthropodes. Elle explique que certaines espèces très spécialisées ne peuvent s’installer qu’après le travail de décomposition engagé par d’autres organismes. Le bois mort est donc le support de successions biologiques complexes.
Jacques Hazera et la critique du modèle landais
Jacques Hazera se présente comme expert forestier dans le massif landais, qu’il décrit comme l’un des territoires les plus avancés en France dans la foresterie intensive.
Il décrit un système fondé sur :
- la mécanisation lourde ;
- le travail du sol ;
- la plantation systématique ;
- la réduction des cycles de production ;
- la simplification des peuplements ;
- la recherche d’un productivisme maximal.
Pour le pin maritime, il indique que l’on est passé en gros de cycles de production d’environ 60 ans à des cycles d’environ 30 ans, voire moins. Il considère que ce modèle mène à une impasse écologique et économique.
Face à cela, il dit essayer, avec quelques autres, de réintroduire de la raison dans la filière, mais reconnaît que ces propositions sont encore peu audibles chez beaucoup de professionnels.
Une filière qui élimine la complexité
Jacques Hazera dénonce une sylviculture qui vise à faire « propre », de la même manière que l’agriculture intensive a longtemps voulu des champs nus et parfaitement nettoyés. Dans le massif landais, il explique que tout ce qui peut être perçu comme concurrent du pin maritime est éliminé : arbres feuillus, arbustes, herbacées.
Pour lui, cette logique est erronée. Il affirme que le mélange des essences, ainsi que l’acceptation d’une végétation diversifiée, favorisent au contraire la production. Il insiste aussi sur le fait que plus on accepte du bois mort, plus on améliore les conditions de production du bois d’œuvre.
Son discours rejoint ainsi celui du monde de l’agroécologie : faire propre, simplifier et standardiser détruit les bases mêmes de la fertilité et de la résilience.
Le rôle de l’opinion publique et des consommateurs
Jacques Hazera estime qu’au-delà des professionnels, l’opinion publique joue un rôle important. Il observe que les idées portées par Pro Silva, le Réseau pour les alternatives forestières et d’autres acteurs sont bien reçues dans le grand public et les médias.
Il suggère également que, comme pour l’alimentation, une évolution peut venir des consommateurs. Si l’on consommait tous du « bois vertueux », cela pourrait contribuer à faire évoluer les pratiques. Sans pousser trop loin le raccourci, il souligne que la demande sociale peut peser sur la filière.
Le rapprochement entre monde agricole et monde forestier
Marie-France Barrier insiste sur un point qui lui paraît essentiel : les liens entre les dérives de l’agriculture intensive et celles de la foresterie intensive sont très forts. Dans les deux cas, on retrouve les mêmes logiques de mise à nu des sols, de simplification, de recherche du propre et de rupture avec les équilibres du vivant.
Elle se réjouit donc des connexions croissantes entre les acteurs du renouvellement agricole et ceux du renouvellement forestier. Pour elle, ces deux mondes ont longtemps évolué séparément alors qu’ils doivent aujourd’hui se réconcilier et apprendre l’un de l’autre.
L’agroforesterie, les auxiliaires, le lien au sol, les mycorhizes et la fertilité sont autant de notions qui peuvent faire pont entre agriculture et forêt.
L’association « Des enfants et des arbres »
À la suite du film, Marie-France Barrier explique avoir voulu transformer le propos documentaire en action citoyenne. C’est dans cet esprit qu’est née l’association Des enfants et des arbres.
L’idée est de faire participer des classes, du CM1 à la sixième, à des chantiers de plantation d’arbres et de haies avec des agriculteurs de leur territoire. L’objectif est multiple :
- accompagner des agriculteurs engagés dans des démarches agroécologiques ;
- permettre aux enfants de devenir acteurs du changement ;
- recréer du lien entre les jeunes, les paysans et les paysages ;
- faire de la transition agroécologique une affaire collective.
Marie-France Barrier indique qu’une première série d’environ 25 chantiers est déjà en préparation sur différents territoires, avec des vignerons, des éleveurs et des maraîchers. Elle souligne aussi que lorsque les enfants entrent dans l’histoire, cela crée une dynamique plus large qui touche les familles et les territoires.
La connectivité écologique et les corridors
Sophie Maillé revient sur la notion de connectivité. Elle explique qu’il faut penser ensemble les cœurs de biodiversité forestière, les vieux arbres en forêt, les arbres champêtres, les trognes, les haies et les ripisylves.
Elle évoque l’idée de construire une trame de vieux arbres à l’échelle de l’Occitanie, en croisant les données sur :
- les vieilles forêts ;
- les îlots de sénescence et de vieillissement ;
- les réserves biologiques ;
- les réserves naturelles ;
- les vieux arbres agroforestiers.
Cette mise en réseau permettrait de renforcer les continuités écologiques entre des milieux aujourd’hui très fragmentés.
Une politique forestière jugée trop productiviste
Sophie Maillé critique le Plan national forêt bois et sa déclinaison régionale. Selon elle, cette politique pousse un modèle productiviste qui transpose à la forêt les logiques de l’agriculture intensive.
Elle évoque notamment l’adaptation de la filière aux scieries de petits diamètres, inspirées des modèles nordiques. Au lieu d’adapter l’industrie aux caractéristiques des forêts françaises, on cherche selon elle à adapter la forêt à la machine. Cela conduit à réduire les âges et diamètres d’exploitabilité et à intensifier les prélèvements.
Elle cite plusieurs exemples de raccourcissement des rotations, notamment pour le douglas et le pin maritime.
Les dangers du bois-énergie
Le débat pointe aussi les effets pervers du développement du bois-énergie, en particulier sous forme de plaquettes, pellets et granulés.
À l’origine, l’idée était d’utiliser les connexes de scierie. Mais ces ressources ne suffisant plus, les prélèvements s’étendent désormais à des parties autrefois laissées en forêt :
- purges de pied ;
- houppiers ;
- rameaux ;
- parfois même arbres entiers.
Pour Sophie Maillé, cela pose un double problème :
- on retire des éléments utiles à la biodiversité, notamment du bois mort ou des pièces de gros diamètre ;
- on exporte hors du système forestier des éléments minéraux précieux, concentrés dans les feuilles et les jeunes rameaux.
Elle établit explicitement un parallèle avec l’exportation des pailles en agriculture intensive.
Le cas des ripisylves et des coupes rases
Sophie Maillé évoque également le problème des coupes dans les ripisylves, c’est-à-dire les forêts riveraines. Ces milieux jouent un rôle important de corridor écologique, mais ils sont juridiquement mal protégés.
Elle rappelle que la forêt française est majoritairement privée et très morcelée. Beaucoup de parcelles sont petites, en dessous des seuils réglementaires qui imposeraient une autorisation préalable. Cela permet, en enchaînant les interventions parcelle par parcelle, de réaliser à l’échelle du paysage de vastes surfaces de coupes rases tout en restant dans la légalité à l’échelle cadastrale.
Elle mentionne des cas allant jusqu’à 70 hectares de coupes rases cumulées. Des associations nationales cherchent selon elle à faire évoluer la réglementation et à abaisser les seuils de contrôle.
Replanter, oui, mais pas n’importe comment
Tous les intervenants insistent sur le fait qu’il ne suffit pas de planter des arbres. Nicolas Guix note qu’il existe aujourd’hui une forme de compétition entre institutions ou territoires autour du nombre d’arbres plantés, dans le contexte du changement climatique.
Mais il rappelle qu’il faut se poser plusieurs questions :
- planter où ?
- planter quoi ?
- dans quel objectif ?
- avec quelle cohérence écologique ?
Il souligne qu’un arbre planté n’est pas automatiquement une réussite, et que planter sans stratégie peut conduire à des échecs massifs ou à des choix d’espèces inadaptés.
La régénération naturelle comme base du bon sens
Plusieurs intervenants rappellent que la forêt sait se régénérer seule depuis des centaines de millions d’années. Jacques Hazera insiste fortement sur ce point : dans son territoire, tout est fait pour favoriser la plantation, alors que la régénération naturelle existe souvent déjà et pourrait renouveler la forêt gratuitement, avec des arbres issus de géniteurs locaux, donc adaptés à la station.
Il critique un système où la plantation déclenche une chaîne économique complète : travail du sol, vente de plants, conseil, exploitation, négoce. Il y voit un conflit d’intérêts structurel au sein de la filière.
Le problème des espèces exotiques et des migrations assistées
Nicolas Guix alerte sur les débats actuels autour des migrations assistées. Face au changement climatique, certains proposent d’introduire plus au nord ou plus en altitude des essences méridionales, voire des espèces exotiques.
Il cite par exemple l’idée d’introduire des sapins méditerranéens ou d’autres essences venues de Turquie ou de Grèce. Pour lui, cela soulève plusieurs problèmes :
- ces espèces ne sont pas forcément mieux adaptées qu’on le croit ;
- elles peuvent hybridiser avec les populations locales ;
- elles risquent de perturber les équilibres écologiques ;
- elles n’emportent pas avec elles les mêmes cortèges d’espèces associées.
Il préfère l’idée de mieux étudier les populations locales déjà adaptées à des conditions difficiles, comme certains sapins poussant à basse altitude dans le Volvestre.
L’importance des communautés mycorhiziennes
Nicolas Guix rappelle aussi que lorsqu’on parle d’arbres, il faut toujours parler des champignons. Les capacités de résistance au stress hydrique ne dépendent pas seulement de la génétique de l’arbre, mais aussi des communautés mycorhiziennes associées.
Il cite des observations montrant que le sapin dépérit parfois plus fortement dans les stations qui semblaient les plus favorables, alors qu’il résiste mieux dans des versants plus secs où les communautés fongiques sont déjà adaptées à ces conditions.
Cette idée renforce encore l’importance de penser l’arbre comme un être en relation, inséré dans un système vivant complexe.
Le feu, les tempêtes et les perturbations
Le débat aborde aussi les perturbations naturelles comme le feu, les tempêtes, les chutes de pierres ou les avalanches. Nicolas Guix et Sophie Maillé rappellent que ces phénomènes font partie du fonctionnement des écosystèmes forestiers.
La difficulté vient du fait qu’en Europe, les surfaces de libre évolution sont trop réduites pour absorber ces perturbations comme le feraient de grands ensembles forestiers. De plus, la situation actuelle est souvent celle de forêts jeunes de reconquête, parfois embroussaillées, résultant de l’abandon de milieux agricoles. Ces systèmes sont très différents de forêts matures structurées.
Le besoin de forêts en libre évolution
Sophie Maillé insiste sur la nécessité de sanctuariser certaines forêts en libre évolution. Cela permettrait de préserver des noyaux de biodiversité, mais aussi d’avoir des observatoires scientifiques pour mieux comprendre le fonctionnement de forêts sans intervention sylvicole.
Elle cite différents outils et acteurs engagés dans cette voie : Conservatoire d’espaces naturels, Forêts sauvages, Fonds pour l’arbre, réserves naturelles et autres structures cherchant à acquérir des parcelles pour les soustraire à l’exploitation et les suivre scientifiquement dans la durée.
La libre évolution n’est pas présentée comme un abandon, mais comme une forme de gestion assumée, avec des objectifs précis de conservation et de connaissance.
La formation des propriétaires forestiers
Jacques Hazera soulève un autre enjeu important : la formation des propriétaires forestiers. Il observe que la plupart n’ont aucune formation technique sur le fonctionnement du vivant, des sols, des arbres ou des écosystèmes forestiers.
Selon lui, beaucoup connaissent les tracteurs, les chantiers ou les circuits économiques, mais pas la forêt elle-même. Il estime que la formation des propriétaires serait un axe majeur de transformation.
Sophie Maillé ajoute qu’un grand nombre de propriétaires ignorent même qu’ils possèdent des parcelles forestières, en raison du morcellement, des indivisions et de l’éloignement géographique.
Les groupements forestiers citoyens
Le débat mentionne aussi l’existence de groupements forestiers citoyens ou écologiques, qui permettent à des particuliers de mettre en commun de petites sommes pour acheter des parcelles menacées de coupes rases ou de mauvaise gestion.
Ces structures peuvent ensuite orienter la gestion vers :
- une sylviculture douce et continue ;
- la préservation de la biodiversité ;
- parfois la libre évolution.
Cette piste est présentée comme une manière concrète de faire entrer la société civile dans les choix forestiers.
Le projet de grande scierie à Lannemezan
Une large partie des échanges porte sur le projet d’implantation d’une grande scierie à Lannemezan, adossée à un gros groupe industriel italien.
Sophie Maillé explique que le projet vise notamment le hêtre, avec des besoins annoncés d’environ 50 000 m³ de grumes de très grande qualité en entrée de scierie. Mais, selon les études et les calculs rappelés dans le débat, pour obtenir ce volume de bois d’œuvre de qualité, il faudrait prélever au total jusqu’à 540 000 m³ de bois toutes qualités confondues.
Pour les intervenants, cela pose un problème majeur car :
- la ressource en gros bois de qualité n’est pas disponible à cette échelle ;
- les forêts pyrénéennes sont encore jeunes ;
- les gros vieux arbres restants sont déjà insuffisants pour les besoins de l’écosystème ;
- un tel projet serait incompatible avec les enjeux de biodiversité et de résilience climatique.
Ils dénoncent aussi le fait qu’un tel projet bénéficierait de financements publics importants, alors qu’ils préféreraient voir ces moyens investis dans le renforcement de petites scieries locales et de filières territoriales plus sobres et plus résilientes.
Une alternative : le tissu local et les projets de territoire
Face au projet de Lannemezan, Sophie Maillé défend une autre orientation : soutenir un réseau de petites scieries locales et des démarches de territoire, comme celles déjà engagées dans certains parcs naturels régionaux.
L’idée serait de mieux valoriser la ressource disponible, de la transformer localement, de mieux respecter les limites écologiques et de ne pas organiser une décapitalisation rapide de la forêt au profit d’un seul industriel.
Une minorité encore, mais grandissante
En conclusion, Marie-France Barrier retient surtout un point d’espoir : même si les acteurs du changement restent minoritaires, ils sont de plus en plus nombreux. Elle souligne que les échanges entre forestiers, naturalistes, agriculteurs, citoyens et réalisateurs témoignent d’une prise de conscience réelle.
Pour elle, de nouvelles solutions apparaissent, de nouvelles démonstrations existent, et une voie s’ouvre peu à peu. Le débat reste difficile, les rapports de force sont réels, mais une dynamique est engagée.
Conclusion
Ce grand débat montre que « le temps des arbres » renvoie à plusieurs réalités à la fois :
- le temps long du vivant ;
- le temps très lent de formation des habitats forestiers ;
- le temps des décisions humaines qui, elles, peuvent détruire très vite ce qui a mis des siècles à se construire ;
- le temps politique et social nécessaire pour faire évoluer les modèles.
À travers les interventions de Marie-France Barrier, Nicolas Guix, Sophie Maillé et Jacques Hazera, se dessine une même conviction : il ne s’agit pas simplement de planter plus d’arbres, mais de renouer avec une intelligence du vivant, du sol, des paysages et des forêts. Le véritable enjeu est de faire cohabiter production, transmission, biodiversité, climat et mémoire, en redonnant aux arbres leur place de compagnons dans les territoires.