L’Agroécologie : derrière les mots quelle réalité dans les champs ?

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Lors de cette table ronde organisée par l’Association pour une agriculture du vivant, agriculteurs, chercheurs et conseillers ont confronté leurs visions de l’agroécologie à la réalité du terrain. Jean-Baptiste Védie, agriculteur dans la Marne, témoigne d’une transition exigeante, fondée sur l’observation, la remise en question et l’appui du collectif. Jean-Pierre Sarthou, enseignant-chercheur à l’ENSAT et à l’UMR AGIR, rappelle que l’agroécologie consiste à mobiliser les services du vivant pour produire autrement, tout en améliorant sols, biodiversité, eau et climat. Sophie Bianuski, de la Chambre d’agriculture de l’Oise, souligne l’évolution du métier de conseiller, désormais centré sur l’accompagnement, l’expérimentation et l’intelligence collective. Les échanges montrent que l’agroécologie n’est pas une recette, mais une transformation globale des systèmes agricoles, qui demande du temps, des essais, des références partagées et de nouvelles filières pour valoriser les pratiques.

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Résumé
Lors de cette table ronde organisée par l’Association pour une agriculture du vivant, agriculteurs, chercheurs et conseillers ont confronté leurs visions de l’agroécologie à la réalité du terrain. Jean-Baptiste Védie, agriculteur dans la Marne, témoigne d’une transition exigeante, fondée sur l’observation, la remise en question et l’appui du collectif. Jean-Pierre Sarthou, enseignant-chercheur à l’ENSAT et à l’UMR AGIR, rappelle que l’agroécologie consiste à mobiliser les services du vivant pour produire autrement, tout en améliorant sols, biodiversité, eau et climat. Sophie Bianuski, de la Chambre d’agriculture de l’Oise, souligne l’évolution du métier de conseiller, désormais centré sur l’accompagnement, l’expérimentation et l’intelligence collective. Les échanges montrent que l’agroécologie n’est pas une recette, mais une transformation globale des systèmes agricoles, qui demande du temps, des essais, des références partagées et de nouvelles filières pour valoriser les pratiques.

L'agroécologie repose sur des fondamentaux agronomiques indispensables pour assurer la régénération des sols et la fertilité des systèmes de production agricole. Pour autant, comment cette transition est-elle perçue par les acteurs de terrain ?


Comment peut-on entraîner tous les acteurs dans cette démarche qui présente encore un certain nombre de défis ?

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Pour une Agriculture du Vivant a pour objectif d’accélérer la transition agricole et alimentaire vers l’agroécologie via la structuration de filières et la diffusion d’outils open-source. Le mouvement fédère l’ensemble des acteurs de la transition et met en place avec eux, des actions collectives et des outils performants pour pérenniser leurs systèmes de production.

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Introduction

Cette table ronde est organisée par l’Association pour une agriculture du vivant, dans le cadre de la Semaine de l’agriculture. L’association a pour objectif d’accélérer les transitions agricoles et alimentaires vers l’agroécologie, notamment par la structuration de filières et la diffusion d’outils open source. Elle rassemble aujourd’hui 65 entreprises adhérentes et plus de 600 agriculteurs membres, et construit avec eux des outils destinés à sécuriser la structuration de filières agroécologiques, dans une logique de progrès.

La discussion porte sur la question suivante : « L’agroécologie : derrière les mots, quelle réalité dans les champs ? ».

Trois intervenants sont invités à témoigner de leur expérience et de leur regard sur le sujet :

  • Jean-Baptiste Verdy, agriculteur dans la Marne et président de l’association de start-up agricole Pro Farming ;
  • Jean-Pierre Sarthou, enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse (ENSAT), à l’INP-ENSAT et à l’UMR AGIR ;
  • Sophie Bujarski, chargée de mission agroécologie et expérimentations à la chambre d’agriculture de l’Oise.

L’objectif est de mieux comprendre comment la transition agroécologique est perçue par les acteurs de terrain, comment elle se concrétise dans les pratiques, et comment entraîner davantage d’acteurs dans cette démarche.

Une vision de l’agroécologie ancrée dans le terrain

Pour Jean-Baptiste Verdy, l’agroécologie ne se résume pas à une définition académique. À son niveau, il la décrit comme le fait de « prendre tous les éléments sur lesquels on travaille le plus possible avec et pour le vivant ». Son approche consiste à s’inspirer autant que possible de la nature et à devenir partenaire de celle-ci pour produire sur son exploitation.

Cette manière de produire remet en cause une grande partie des habitudes acquises. Selon lui, il ne s’agit pas simplement de remplacer un produit phytosanitaire par un outil mécanique, mais bien de repenser l’ensemble du système. C’est un changement global, qui suppose aussi un travail personnel préalable. Il souligne qu’il faut accepter le changement, aimer bouger ses repères, et parfois se lancer sans disposer d’un accompagnement très important au départ.

Sur son exploitation, la transition s’est faite progressivement : dix ans de couverts végétaux, puis cinq ans de semis direct. Il explique être allé chercher l’information directement auprès d’autres agriculteurs, sans attendre qu’elle vienne d’elle-même, et en apprenant à se protéger du regard extérieur, souvent dissuasif. Le regard des voisins peut en effet être un frein important, surtout dans les premières années, quand les parcelles changent d’aspect et ne correspondent plus aux codes esthétiques classiques.

Il donne l’exemple de parcelles semées dans des féveroles encore en place, destinées à geler pendant l’hiver. Visuellement, ce type de conduite peut surprendre, surtout quand l’exploitation est au bord de la route. Mais une fois l’étape psychologique franchie et les premiers résultats compris, le critère esthétique passe au second plan.

Le poids du regard des autres et l’importance du déclic

Jean-Baptiste Verdy insiste sur le fait que l’un des freins majeurs à la transition est psychologique. Il faut accepter d’être perçu différemment, parfois d’être critiqué, et de ne plus faire comme tout le monde. Il rappelle aussi que l’environnement de conseil habituel n’est pas toujours prêt à accompagner ce type de changement, ou en tout cas ne l’était pas forcément à ses débuts.

Il explique qu’il a eu la chance de ne pas habiter directement sur son exploitation, ce qui l’a sans doute protégé d’une partie de la pression sociale locale. Il estime qu’il faut parfois être « un peu fou » pour entreprendre ce type de transformation, tant cela bouscule les pratiques établies.

Avec le temps, il a cependant constaté un changement dans le regard de ses voisins. Certains agriculteurs qu’il respecte beaucoup techniquement se sont mis à venir observer ses parcelles. Cela lui a montré que ces pratiques intéressaient, même si elles n’étaient pas forcément commentées ouvertement. Des prestations entre agriculteurs ont également permis d’ouvrir le dialogue.

En revanche, il met en garde contre les transitions incomplètes, lorsqu’on tente de mélanger ancien et nouveau système sans cohérence. Il parle de ceux qui « font la technique du cul entre deux chaises », c’est-à-dire qui veulent conserver leurs anciennes pratiques tout en ajoutant quelques éléments nouveaux. Pour lui, cette situation ne fonctionne pas. Le problème n’est pas seulement technique : c’est une incohérence de système.

Il illustre cela avec un exemple concret : vouloir faire du semis direct de colza après avoir travaillé plusieurs fois les chaumes ne fonctionne pas. Ce n’est pas la peine d’essayer ainsi, car on ne change pas réellement de logique.

La transition comme changement de système

L’un des messages centraux de la table ronde est que l’agroécologie ne se résume pas à une addition de techniques. C’est un changement de système. Cette idée est reprise à plusieurs reprises par les intervenants.

Jean-Baptiste Verdy raconte qu’à un moment, avec son collègue, ils ont décidé d’accélérer. Ils revenaient d’un voyage technique et constataient depuis plusieurs années qu’ils n’arrivaient pas à implanter leurs couverts assez tôt après moisson. Or ils avaient compris que la réussite du système passait par de beaux couverts, bien implantés, qui constituaient un véritable atout agronomique.

Ils ont alors pris une décision forte : acheter un semoir de semis direct. Pour éviter d’augmenter leurs charges, ils ont vendu tous les autres semoirs et remplacé le parc existant par cet unique outil. Pour eux, c’était une manière de ne pas rester entre deux systèmes. Garder l’ancien matériel tout en ajoutant le nouveau aurait été une manière de conserver la possibilité de revenir en arrière, et surtout d’alourdir les charges avant même d’avoir changé les pratiques.

Cette décision a aussi eu une portée psychologique : en supprimant les outils de retour en arrière, ils se sont en quelque sorte obligés à aller au bout de la démarche.

Il souligne qu’il faut malgré tout adapter l’intensité du changement à la situation de chacun. Certaines exploitations déjà fragiles financièrement ne peuvent pas se permettre n’importe quel risque. Il insiste donc sur la nécessité de maîtriser le niveau de risque, d’avancer selon sa personnalité, et éventuellement de commencer petit : faire quelques hectares, faire semer par quelqu’un d’autre, observer, se faire un avis.

Les premiers résultats observés dans les champs

Jean-Baptiste Verdy évoque plusieurs observations concrètes qui l’ont conforté dans sa transition.

L’une des premières choses qui l’a marqué concerne l’eau dans le sol. Dans une parcelle semée en direct après blé de maïs, dans un contexte assez humide, il a constaté en marchant une différence très nette entre son champ et celui du voisin. Chez le voisin, ses bottes s’enfonçaient davantage ; dans son champ, la sensation était différente, avec une dynamique de l’eau qu’il percevait physiquement. Il dit même entendre l’eau sous ses pieds et sentir que celle-ci se répartissait autrement dans le sol.

En allant voir le drainage, il a constaté que l’eau qui sortait était plus propre. Cela lui a donné confiance. Même si tout n’était pas encore acquis, il avait déjà un premier signe tangible que le système faisait évoluer le fonctionnement du sol.

Il note aussi que, dès la première année, il a pu obtenir de bons résultats en semant du blé directement dans de la luzerne. L’implantation ne paraissait pas parfaite, les conditions n’inspiraient pas une grande sérénité, mais au final le rendement a atteint 88 quintaux, soit seulement quatre quintaux de moins qu’une parcelle voisine conduite de manière très classique avec davantage de travail du sol. À ses yeux, le résultat était excellent compte tenu des charges économisées.

Il insiste ainsi sur le fait qu’une culture visuellement moins « propre » ou moins conforme aux références habituelles n’est pas forcément synonyme de moins bon résultat, et encore moins de moins bonne performance économique.

L’économie comme porte d’entrée de la transition

Pour Jean-Baptiste Verdy, la baisse des coûts de production a été une porte d’entrée importante. Dans un contexte de marchés très volatils, il considère qu’il faut devenir « plus gymnaste » sur les fermes et maîtriser davantage ses charges.

Il rappelle qu’auparavant, il usait chaque année un jeu de socs de charrue et un jeu de rotative. La recherche d’économie a donc été une motivation forte. Ensuite seulement, il a pris conscience du fait que travailler davantage avec le vivant donnait aussi le sentiment d’être mieux aligné avec son métier.

L’un des points marquants de son témoignage est que la réduction de rendement éventuelle ne suffit pas à juger un système. Il prend l’exemple d’un agriculteur qui perdrait quatre quintaux par rapport à un voisin resté en conventionnel. Si les charges engagées sont beaucoup plus faibles, alors le résultat économique peut rester supérieur.

Il insiste également sur la notion de prise de risque perçue. Selon lui, beaucoup d’agriculteurs considèrent comme risquées des pratiques qui ne le sont pas réellement si on les replace dans l’économie globale du système. Il cite par exemple l’implantation de couverts ou les mélanges variétaux. À l’inverse, certaines pratiques classiques, comme les passages répétés de déchaumage, représentent des coûts importants mais sont perçues comme normales.

Observer autrement les parcelles et reconstruire des repères

La transition agroécologique oblige les agriculteurs à développer un autre regard sur leurs parcelles. Les repères habituels changent.

Dans les systèmes classiques, explique Jean-Baptiste Verdy, un beau labour suivi d’une belle préparation donne immédiatement le sentiment que tout est prêt. Le semis se fait dans une terre fine, propre, rassurante visuellement. Dans les systèmes avec couverts végétaux et semis direct, le lit de semence n’a plus du tout la même apparence. La graine peut sembler moins bien positionnée, le sol moins homogène, et l’agriculteur perd ses repères visuels.

Il donne l’exemple du roulage, qu’il considérait d’abord comme secondaire. On lui avait pourtant dit qu’il fallait rouler. Pendant un temps, il n’en voyait pas l’intérêt. Puis, à l’observation, il a compris que là où la culture poussait le mieux, c’était dans certaines traces de roues ; ou inversement, dans d’autres conditions, que les zones de contact différent montraient clairement l’importance de ce facteur. Il en a conclu que le rouleau était devenu indispensable dans son système, car le contact terre-graine n’est plus assuré de la même façon qu’en agriculture conventionnelle.

Il insiste aussi sur la nécessité de regarder les champs différemment. Une parcelle peut paraître peu engageante à un moment donné, puis se rééquilibrer ensuite. Une culture qui semble hétérogène ou un couvert peu spectaculaire peuvent malgré tout produire un effet agronomique réel.

Sols, matière organique et patience

La question du sol revient constamment dans les échanges. Jean-Baptiste Verdy observe que certaines de ses parcelles réagissent très bien, tandis que d’autres peinent davantage. Selon lui, la teneur en matière organique joue un rôle central. Les parcelles les plus faciles, les plus réactives, sont aussi celles qui disposent déjà de bons niveaux de matière organique. À l’inverse, les parcelles qui « rament » ont besoin de plus de temps et peut-être d’ajustements supplémentaires.

C’est dans cette logique qu’il envisage de recourir davantage à des engrais organiques, pour remonter les taux de matière organique et accompagner la dynamique du sol.

Il rappelle néanmoins que, même si la transition demande de la patience, les années passent vite. Cinq ans ne sont pas si longs. Et surtout, il estime qu’on ne perd jamais totalement une année, même lorsqu’un couvert reste petit ou décevant. Il se passe toujours quelque chose dans le sol. Il y a toujours un effet, même modeste. La progression peut être lente, mais elle existe.

Il ajoute cependant qu’il vaut mieux démarrer sur des sols relativement propres et bien pourvus en matière organique, car cela limite un certain nombre de difficultés, notamment sur la gestion des adventices.

La gestion des adventices et des bioagresseurs

La question des mauvaises herbes et, plus largement, des bioagresseurs, revient naturellement dans les échanges.

Jean-Baptiste Verdy considère que, du point de vue du désherbage, le semis direct peut apporter plus d’atouts que d’inconvénients. Il cite néanmoins des erreurs de conduite : lors d’une première année, il a semé avec un semoir à dents dans des chaumes où il restait des passages de tonnes. À chaque fois qu’il arrivait dans ces zones compactées, cela faisait comme un râteau, et le résultat n’était pas bon. Ils ont alors dû intervenir avec la rotative sur ces zones. En revanche, à l’échelle du colza, il n’y a pas eu de problème majeur de salissement.

Jean-Pierre Sarthou complète ce point en évoquant les services écosystémiques de régulation. Il prend l’exemple des pucerons et des insecticides. Dans bien des cas, dit-il, il vaut mieux « se détendre un peu » et ne pas traiter trop vite. En supprimant les pucerons très tôt, on supprime aussi les auxiliaires qui commençaient à s’en nourrir et à s’installer. Cela peut conduire à devoir retraiter ensuite, alors qu’un peu de patience aurait permis à la régulation biologique de jouer son rôle.

Il explique aussi que les cultures conduites selon les principes de l’agriculture de conservation des sols sont souvent plus saines lorsque le système est bien mis en œuvre. Dans ces cas, les besoins en fongicides et en insecticides peuvent diminuer, et dans certains cas également les besoins en herbicides, même s’il rappelle que sur ce point le sujet reste délicat, notamment en grandes cultures.

L’agroécologie vue par la recherche

Jean-Pierre Sarthou propose une définition de l’agroécologie sous un angle plus scientifique, tout en restant proche du terrain.

D’un point de vue biotechnique, il la définit comme l’art et la manière d’utiliser les services de la nature pour aider les agriculteurs dans leur travail, en leur permettant de faire des économies d’intrants, de matériel et d’énergie, et en offrant dans le même temps au reste de la société des bénéfices plus larges, comme la régulation du climat, l’épuration de l’eau ou la préservation de la biodiversité.

D’un point de vue socio-économique, il présente l’agroécologie comme le jeu des différents acteurs professionnels, économiques et sociaux d’un territoire, à différentes échelles, pour faire émerger une agriculture multifonctionnelle et un système alimentaire durable.

Il insiste sur le fait que l’agroécologie ne vise pas seulement la production agricole au sens strict, mais l’ensemble de la chaîne, « du champ à l’assiette », avec une ambition de bénéfices partagés pour les agriculteurs, les consommateurs et l’environnement.

Les services écosystémiques au cœur de l’agroécologie

Jean-Pierre Sarthou développe longuement la notion de services écosystémiques.

Il rappelle que les écosystèmes rendent à l’humanité différents types de services :

  • des services d’approvisionnement ;
  • des services de régulation ;
  • des services culturels ;
  • et des services d’auto-entretien, qui assurent le fonctionnement même des écosystèmes.

Appliqués aux agroécosystèmes, ces services peuvent être distingués entre ceux qui entrent dans le fonctionnement du système et ceux qui en sortent.

En amont du fonctionnement de l’agrosystème, on trouve les services de support et de régulation : qualité biologique du sol, régulation des ravageurs, fonctionnement hydrique, etc.

En aval, on trouve d’une part les éléments qui constituent directement le revenu de l’agriculteur, c’est-à-dire les productions végétales et animales dans leurs dimensions quantitatives et qualitatives, et d’autre part les services rendus à l’ensemble de la société : régulation du climat, qualité et quantité de l’eau, lutte contre les incendies, préservation de la biodiversité.

Pour lui, l’enjeu majeur est de mieux utiliser ces services. L’agroécologie consiste justement à faire en sorte que le vivant rende davantage de services utiles à la production, tout en augmentant les bénéfices pour la collectivité.

Est-ce que l’agroécologie fonctionne ?

Jean-Pierre Sarthou répond à cette question en s’appuyant sur des travaux scientifiques récents.

Il cite une méta-analyse de second ordre, publiée l’année précédente, qui a compilé 98 méta-analyses de premier ordre, représentant environ 41 000 comparaisons de pratiques agroécologiques avec des pratiques conventionnelles comparables : diversification des productions, aménagements favorables aux auxiliaires, non-travail du sol, etc.

Selon lui, les résultats sont clairs : globalement, l’agroécologie fonctionne. En moyenne, tous les services écosystémiques étudiés sont améliorés dans les systèmes agroécologiques, sans compromettre les rendements. Dans certains cas, les rendements sont même améliorés.

Il insiste cependant sur la nécessité de comparer les systèmes en multicritères. On ne peut pas réduire l’évaluation d’un système agricole au seul rendement. Il faut aussi regarder :

  • les performances agronomiques ;
  • les performances environnementales ;
  • les performances économiques ;
  • les dimensions sociales ;
  • voire la qualité nutritionnelle des produits.

Sur ce point, il évoque aussi les comparaisons entre agriculture biologique et agriculture conventionnelle. Les systèmes biologiques s’en sortent généralement mieux sur presque tous les critères autres que le volume produit, même si leur production est souvent inférieure de 10 à 30 %, voire davantage selon les cas.

Des outils pour piloter la transition

Jean-Pierre Sarthou souligne l’importance de disposer d’outils permettant de relier les performances observées aux pratiques mises en œuvre. Cela permet de montrer à l’agriculteur où son système fonctionne bien, où il peut progresser, et quels leviers mobiliser.

Il cite à ce titre un outil développé par l’Association pour une agriculture du vivant : le référentiel de l’indice de régénération. Cet outil permet d’évaluer la performance agronomique globale d’un système, avec une composante importante liée au sol, mais sans s’y limiter.

Pour lui, ce type d’outil est essentiel, car il permet :

  • d’objectiver les performances ;
  • de faire le lien entre résultats et pratiques ;
  • d’aider l’agriculteur à piloter son système ;
  • et de raisonner la progression de manière structurée.

Sophie Bujarski rejoint cette analyse en expliquant que ces outils donnent une « photographie » de la santé de l’exploitation et servent aussi aux conseillers pour identifier des pistes de travail à l’échelle collective.

Le rôle du collectif dans la transition

L’un des fils rouges de la table ronde est l’importance du collectif.

Sophie Bujarski insiste sur le fait qu’il vaut mieux s’entourer de personnes qui ont la même vision des choses, ou qui expérimentent des pratiques similaires. Cela rassure, permet de poser les bonnes questions, de réfléchir ensemble, et surtout d’éviter d’écouter en permanence des avis construits à partir d’autres modèles de production.

Le collectif permet selon elle de :

  • réfléchir ensemble ;
  • confronter les réussites et les échecs ;
  • construire des solutions adaptées à chaque situation ;
  • se sentir conforté dans son changement de pratiques ;
  • mutualiser les références.

Elle anime depuis six ans des groupes d’agriculteurs à la chambre d’agriculture de l’Oise. Son retour d’expérience est clair : la force du collectif est déterminante dans ce type d’agriculture.

Jean-Baptiste Verdy confirme ce point. Il explique d’ailleurs qu’il pense être allé aussi loin parce qu’il travaille avec un collègue. À deux, il a été possible d’avancer plus franchement. Seul, chacun se serait peut-être mis davantage de barrières.

Jean-Pierre Sarthou reprend cette idée en insistant sur la complémentarité entre agriculteurs pionniers, experts de terrain et chercheurs. Selon lui, les agriculteurs perçoivent souvent des phénomènes remarquables sans forcément pouvoir expliquer ce qui se passe « dans la boîte noire ». Les chercheurs peuvent alors contribuer à comprendre ces mécanismes et à transformer ces observations en références plus générales.

L’évolution du métier de conseiller

Sophie Bujarski décrit une transformation importante du métier de conseiller agricole.

Selon elle, aujourd’hui, le conseil n’est plus l’apport d’une solution toute faite. Il s’agit plutôt d’un accompagnement de l’agriculteur dans ses choix. Cela suppose d’abord de bien comprendre son système dans sa globalité, de développer l’observation, de faire une veille scientifique et technique, et d’identifier les pratiques qui pourraient être pertinentes et transposables.

Elle explique que le rôle du conseiller consiste désormais à :

  • écouter ;
  • comprendre le système de l’agriculteur ;
  • aider à poser les problèmes ;
  • apporter des références et des pistes ;
  • accompagner l’interprétation des résultats.

Le conseiller n’apporte plus seulement une réponse technique ; il facilite une construction collective du savoir et des solutions.

Elle insiste aussi sur le fait que l’agriculture agroécologique demande énormément aux agriculteurs : remise en question permanente, réflexion sur les couverts, les rotations, la réintroduction d’espèces, le fonctionnement du système. Dans ce contexte, le conseiller a un rôle d’appui méthodologique et technique essentiel.

Les trois piliers de l’animation collective

Sophie Bujarski décrit plus précisément les trois piliers sur lesquels repose son travail d’animation de groupes d’agriculteurs.

Les formations

Premier pilier : les formations. Elles peuvent prendre des formes classiques, sur une journée, parfois certifiantes, avec des experts ou des agriculteurs reconnus. Elles peuvent aussi être organisées sous la forme d’interventions en tour de plaine sur des problématiques précises.

En général, trois formations par an sont organisées au minimum pour chaque groupe.

Les tours de plaine

Deuxième pilier : les tours de plaine. Ils permettent de maximiser le temps d’échange entre agriculteurs. Pour elle, c’est dans ces échanges entre pairs que la technique progresse réellement.

Elle cite la formule d’un membre de groupe : l’idée de ces réunions est que chacun vienne avec des questions et reparte avec des idées.

On est donc dans une logique où le conseil n’est pas une prescription unique, mais une mise en commun de points de vue, de pistes et d’interprétations.

Les essais chez les agriculteurs

Troisième pilier : les essais en parcelles d’agriculteurs, qui représentent environ 60 % de son temps. Chaque année, une dizaine d’essais par groupe sont mis en place sur des thèmes variés : gestion du couvert permanent, comparaison de techniques d’implantation, associations de légumineuses, etc.

Ces essais ont plusieurs fonctions :

  • produire des références ;
  • servir de support aux échanges dans le groupe ;
  • valoriser le travail réalisé ;
  • diffuser les résultats hors du groupe ;
  • créer une dynamique locale.

Elle insiste sur le fait que tout ne se mesure pas uniquement en rendement. Les retours qualitatifs de l’agriculteur sur sa parcelle, sur sa technique, sur ses observations, sont tout aussi importants.

Les essais comme outil d’apprentissage et de diffusion

Jean-Baptiste Verdy abonde dans ce sens en soulignant que beaucoup d’agriculteurs ont désormais sur leur exploitation une sorte de petite cellule de recherche et développement. Les essais peuvent prendre des formes très simples : quelques hectares semés autrement, un essai comparatif, une bande témoin. Cela suffit déjà à produire de l’apprentissage.

Il insiste toutefois sur le fait que certains essais peuvent être mal interprétés s’ils ne sont pas intégrés dans une logique de système. Il prend l’exemple des purins ou macérations de plantes. Si l’on retire un fongicide classique dans un système qui repose encore entièrement sur les intrants conventionnels, et qu’on remplace cela ponctuellement par une macération appliquée au mauvais moment, alors on risque de conclure trop vite que « ça ne marche pas ».

Pour lui, ce type d’échec n’est pas la preuve que la technique est mauvaise ; il montre surtout qu’elle n’était pas adaptée au système ou au stade de transition du système.

Jean-Pierre Sarthou complète en rappelant que la recherche commence justement à comprendre les mécanismes d’action des macérations de plantes, notamment via les équilibres électrochimiques au niveau des feuilles. Selon lui, il ne s’agit pas de croyances ou de recettes magiques : lorsqu’elles fonctionnent, leur action s’explique. Mais la logique n’est pas de soigner une plante déjà malade ; elle consiste plutôt à préparer une plante à mieux se défendre.

Un changement de philosophie : préparer plutôt que réparer

Cette idée est reprise comme l’un des changements profonds portés par l’agroécologie.

Plutôt que d’intervenir une fois le problème installé, il s’agit de préparer une plante saine dans un système sain, à commencer par le sol. Jean-Pierre Sarthou insiste sur cette notion : la santé normale de la plante vient d’abord de la santé du sol, et plus largement de la santé du système.

Cette approche suppose de sortir d’une logique de correction ponctuelle par intrants, pour entrer dans une logique de prévention fondée sur le fonctionnement biologique du système.

Jean-Baptiste Verdy le formule d’une autre manière en disant qu’il faut parfois « retourner la table », c’est-à-dire accepter de remettre entièrement à plat ses pratiques. Ce n’est pas toujours facile, car cela implique de reconnaître que l’on peut encore faire mieux, sans pour autant considérer que tout ce qui a été fait avant était mauvais.

Il insiste sur cette nuance : les agriculteurs ont déjà beaucoup progressé. Entre la génération de son père et la sienne, de nombreuses évolutions ont eu lieu. L’enjeu n’est donc pas de culpabiliser les pratiques passées, mais de reconnaître qu’un nouveau saut est possible.

Produire autrement, et peut-être mieux nutritionnellement

En conclusion de la table ronde, Jean-Baptiste Verdy ouvre une perspective importante : celle de la qualité nutritionnelle.

Il explique qu’il est convaincu que produire autrement peut aussi apporter d’autres vertus aux aliments, au-delà des seules dimensions réglementaires et sanitaires. Il précise qu’il ne remet pas en cause la qualité sanitaire des productions françaises, qui sont bonnes. Mais il estime que l’on peut aller chercher des bénéfices nutritionnels supplémentaires.

Il cite son propre projet de transformation à la ferme, avec la production de pâtes. Son ambition est de pouvoir expliquer son mode de production et, à terme, montrer que ses produits possèdent une valeur nutritionnelle différente. À ses yeux, cela pourrait constituer une vraie voie de différenciation et de valorisation.

Jean-Pierre Sarthou confirme que ces questions sont désormais explorées, avec des travaux portant sur les vitamines, oligo-éléments, protéines d’intérêt, antioxydants ou encore mycotoxines.

Cette dimension pourrait constituer un levier important pour l’avenir, en reliant pratiques agricoles, qualité des produits et reconnaissance économique.

Valoriser les pratiques dans les filières

Sophie Bujarski rappelle enfin que l’enjeu n’est pas seulement de faire évoluer les pratiques dans les exploitations, mais aussi de réussir à les intégrer et à les valoriser dans les filières.

Pour elle, l’agroécologie se sécurisera aussi par la communication, par la recréation de sens au sein des filières, et par le rétablissement de liens entre acteurs qui avaient parfois cessé de vraiment se parler.

Cela suppose de mieux faire connaître le travail réalisé par les agriculteurs, les résultats obtenus, et les bénéfices produits. C’est aussi à cette condition que la confiance pourra se reconstruire autour de ces pratiques.

Conclusion

Au fil des échanges, l’agroécologie apparaît comme une réalité bien concrète dans les champs, mais aussi comme une démarche exigeante, progressive et systémique.

Elle demande :

  • un changement de regard ;
  • un travail psychologique et technique ;
  • une remise en question du système dans son ensemble ;
  • de l’observation ;
  • des essais ;
  • du collectif ;
  • des outils d’évaluation ;
  • et une articulation forte entre recherche, développement agricole et savoirs paysans.

Les intervenants s’accordent sur plusieurs points essentiels :

  • l’agroécologie n’est pas un simple assemblage de techniques ;
  • elle fonctionne d’autant mieux qu’elle est pensée comme un système cohérent ;
  • le collectif est un facteur clé de réussite ;
  • les agriculteurs ont déjà fait beaucoup d’efforts, mais des marges de progrès existent encore ;
  • la transition doit être accompagnée et sécurisée ;
  • la valorisation économique et sociétale des pratiques reste un enjeu majeur.

Jean-Pierre Sarthou conclut en soulignant que le défi est complexe, mais qu’il vaut la peine d’être relevé. Toutes les bonnes volontés sont nécessaires : celles des agriculteurs, des conseillers, des chercheurs et des acteurs des filières. L’enjeu est bien d’embarquer le plus grand nombre possible d’exploitations dans une transition agroécologique capable de conjuguer production, autonomie, résilience et bénéfices pour l’ensemble de la société.