La couverture végétale des sols, par Jean-François Agut
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Nous vous proposons cette semaine les interventions de la journée vigne filmée en décembre dernier au Château Latour.
Une ferme adaptée à son contexte
Jean-François Agut explique qu’il est à la fois viticulteur, céréalier et éleveur, parce que son système s’est construit en fonction d’un contexte géologique précis. Sa ferme est située dans un paysage vallonné, avec un peu de plaine, des coteaux, des pentes exposées au nord et des situations très différentes selon les parcelles.
Dans ce contexte, chaque culture a sa place, non pas par hasard, mais pour des raisons agronomiques. Derrière cette organisation, il y a eu une véritable réflexion sur le fonctionnement global de la ferme.
Le constat de départ : nous sommes souvent à l’origine de nos problèmes
Le point de départ de sa réflexion est un constat simple : en agriculture, on passe beaucoup de temps à lutter contre quelque chose. On lutte contre les maladies, contre les insectes, contre les champignons, contre les adventices.
Or, lorsqu’on fait le diagnostic de ses pratiques culturales et des problèmes à gérer, on se rend compte que l’on est souvent soi-même à l’origine de ces problèmes. Jean-François Agut cite notamment :
- la résistance aux herbicides ;
- la compaction des sols ;
- la baisse des rendements ;
- l’augmentation des coûts de production.
Selon lui, prendre conscience que l’on est à l’origine d’une partie des déséquilibres que l’on subit oblige à réfléchir. Cela signifie qu’agronomiquement, il existe des failles dans la manière de conduire le système. C’est ce constat qui a constitué le déclencheur de sa démarche.
S’inspirer du fonctionnement de la nature
Dans ses recherches agronomiques, Jean-François Agut s’est penché sur le fonctionnement de la nature. Il évoque les rencontres avec différentes personnes qui l’ont fait progresser dans cette compréhension.
Il se définit comme un « vrai terrien » : il a besoin de voir, de toucher, d’avoir les mains dans la terre pour ressentir les choses. À partir de là, il observe que la nature repose sur des principes et des lois qui le fascinent. Elle possède une capacité de résilience remarquable et semble capable de réparer, ou du moins d’amortir, les erreurs et les perturbations que l’homme lui inflige.
Parmi les grands principes qu’il évoque figurent :
- la pesanteur ;
- les échanges d’électrons ;
- les forces magnétiques ;
- l’attraction terrestre.
À ses yeux, il n’est pas logique de conduire des systèmes de culture sans chercher à utiliser ces lois fondamentales.
La loi de l’homéostasie
Jean-François Agut insiste particulièrement sur la loi de l’homéostasie, qu’il présente comme essentielle pour comprendre le vivant.
Il la formule ainsi : tout système vivant, laissé à lui-même et en l’absence de perturbation, revient à l’état d’équilibre au travers d’une série de processus appelés « processus régulateurs ».
Pour lui, cette loi est au cœur de la définition du vivant. C’est sur cette base qu’il faut chercher à gérer les déséquilibres, plutôt que d’intervenir de manière brutale en déséquilibrant encore davantage le milieu.
La nature fonctionne déjà comme cela : elle gère en permanence des déséquilibres climatiques, biologiques et physiques. L’enjeu est donc de copier ce fonctionnement.
Il cite à ce sujet un épigénéticien, Joël de Rosnay, qui compare l’homéostasie au surf : pour rester debout sur sa planche, il faut en permanence s’adapter à la vague, au vent, au courant, aux autres surfeurs. La nature sait faire cela. C’est ce modèle qu’il cherche à reproduire dans ses systèmes de culture.
Toute fonction à laquelle on se substitue s’atrophie
L’autre loi qu’il juge déterminante est la suivante : toute fonction à laquelle on se substitue s’atrophie.
Cette idée est fondamentale dans le pilotage agronomique. En apportant directement des engrais minéraux, par exemple, on se substitue à la fonction biologique qui consiste à rendre les éléments nutritifs disponibles pour la plante. En intervenant à la place du vivant, on affaiblit donc les mécanismes naturels.
Cela conduit à une réflexion centrale : dans la construction de la fertilité, qu’est-ce qui vient en premier ? Le sol construit-il la plante, ou la plante construit-elle le sol ?
Sol, plante et biologie : une relation réciproque
Jean-François Agut revient sur deux approches présentées auparavant, qu’il juge complémentaires.
D’un côté, une approche qui part du sol pour construire la fertilité : le carbone, le rapport carbone/azote, la structuration du sol, la matière organique.
De l’autre, une approche qui part du végétal : la plante, les champignons et plus largement la biologie apportent des fonctions qui, ensuite, construisent le sol.
Pour lui, il faut comprendre et maîtriser cet échange permanent entre sol, plante et biologie.
L’évolution biologique des sols
Il décrit ensuite un processus de constitution d’un sol. Lorsqu’on part d’un sol très minéral, on a au départ une population de bactéries et de champignons très faible. Puis, au fur et à mesure que le système évolue, on va vers des situations biologiques plus équilibrées, voire à dominante fongique, avec une proportion bactérienne plus limitée.
L’enjeu agronomique consiste donc à gérer cet équilibre bactéries/champignons.
Cela amène un deuxième niveau de diagnostic : savoir où l’on se situe, dans ses pratiques culturales, sur ce plan biologique.
Aujourd’hui, selon lui, l’agriculture suit souvent le chemin inverse. On a hérité de sols fertiles, déjà construits, et l’on est en train de les déconstruire. Il reprend ici l’idée selon laquelle nous sommes engagés dans un processus de désertification.
Concrètement, cela signifie :
- une perte des champignons ;
- une moindre stabilité de la matière organique ;
- une minéralisation plus rapide de l’humus par les bactéries ;
- une perte progressive de fertilité ;
- une baisse des rendements ;
- l’apparition croissante de problèmes agronomiques.
Déséquilibre biologique et apparition des problèmes
Jean-François Agut s’appuie sur un diagramme présenté par Ulrich Ayer, reprenant des travaux de Leininger, pour illustrer cette évolution. Sans entrer dans le détail, ce schéma permet de comprendre que lorsque l’équilibre biologique se dégrade, on crée un milieu favorable aux problèmes :
- adventices ;
- champignons pathogènes ;
- difficultés de développement des cultures.
Autrement dit, la plante cultivée se retrouve dans un milieu biologiquement déséquilibré pour elle.
La notion d’oxydoréduction
Pour commencer à comprendre ces phénomènes, Jean-François Agut introduit la notion d’oxydoréduction.
Il distingue deux grandes dynamiques :
- d’un côté, les mécaniques de réduction, qui correspondent à l’évolution naturelle des plantes et des sols, à la lignification, à l’humification, à la construction progressive de la fertilité ;
- de l’autre, les mécaniques d’oxydation, que l’on retrouve dans certaines catastrophes naturelles comme les inondations ou les éboulements, mais aussi dans de nombreuses pratiques culturales.
Selon lui, cette grille de lecture permet de mieux comprendre ce qui se passe dans les systèmes agricoles.
Une expérience sur féverole pour comprendre l’oxydation
Pour rendre cette notion concrète, Jean-François Agut présente une expérience menée sur féverole.
Dans son système de polyculture-élevage, il avait observé que les féveroles cultivées pour la récolte commençaient à tomber malades, alors que les féveroles présentes dans ses couverts végétaux étaient en parfaite santé : aucune tache, pas d’insectes, aucun symptôme. Pourtant, il s’agissait des mêmes graines, provenant du même champ, semées à peu près à la même date.
La grande différence était l’environnement : dans le couvert, la féverole se trouvait au milieu d’un ensemble diversifié, avec des graminées, d’autres légumineuses et plusieurs espèces.
Il a alors voulu tester l’effet d’une oxydation artificielle. Sur un pied de féverole, il applique une dilution très faible de glyphosate, à 0,3 %, en sachant que cette dose ne tue pas la plante, mais qu’elle l’oxyde.
Huit jours plus tard, le résultat est net : la plante traitée est malade, avec apparition d’anthracnose, tandis que la plante témoin est restée saine.
Selon lui, cela montre que ce n’est pas l’effet direct du glyphosate sous forme de brûlure ou de trace visible qui explique le phénomène, mais bien l’état oxydatif induit, qui ouvre la voie à la maladie.
Cette expérience a été déterminante dans sa compréhension : la maîtrise des phénomènes d’oxydoréduction est essentielle, et les pratiques culturales doivent s’inscrire dans un schéma plutôt réducteur, donc plus proche de ce que la nature cherche spontanément à faire.
Réduire la chimie et mieux contrôler le milieu
À partir de cette compréhension, Jean-François Agut cherche à réduire la chimie et à mieux contrôler le milieu par des leviers biologiques et agronomiques.
Il précise que son expérience s’inscrit dans un contexte particulier, le sien, avec notamment des vignes sur un écartement de 2,50 mètres, ce qui rend possible un certain type de conduite.
Favoriser la luzerne d’Arabie sous le rang
Une des expérimentations qu’il présente consiste à favoriser le développement de la luzerne d’Arabie (Medicago arabica) dans la parcelle, en cohérence avec l’arrêt du glyphosate.
En une année, cette plante a colonisé tout le rang. Quelques mois plus tard, au mois de juin, il observe un résultat très sec, sans aucun usage de chimie.
Pour lui, cette évolution est intéressante car, sous le rang, il se passe quelque chose de vivant : des êtres vivants reviennent, une structuration se met en place. À l’inverse, dans une conduite reposant exclusivement sur la chimie, sans intervention mécanique ni couverture végétale, le sol est maintenu dans un état d’oxydation permanent, ce qui complique la relation sol-plante.
Son objectif est donc d’accompagner cette stabilisation, avec pour conséquence une réduction, voire une suppression, de la chimie.
Un objectif : des techniques bio sans cuivre
L’objectif qu’il se fixe est ambitieux : maîtriser des techniques biologiques sans cuivre, sur des supports organiques fonctionnels, où la plante active pleinement son propre système immunitaire.
La recherche de performance ne repose alors plus d’abord sur les intrants, mais sur le bon fonctionnement du système vivant.
L’exemple du trèfle souterrain
Une autre expérimentation porte sur le trèfle souterrain. Ici, il ne s’agit plus d’une plante spontanée, mais d’un semis volontaire.
Au moment de la conférence, cela fait trois ans que le trèfle est en place, sans intervention chimique. Il se ressème de lui-même en permanence.
Jean-François Agut souligne l’intérêt agronomique de ce résultat : trois ans après le semis, le couvert est toujours présent et continue de contrôler le milieu. Pour lui, cela montre qu’il est possible de faire autrement, d’installer durablement des couverts utiles et fonctionnels.
Introduire de la biodiversité dans les parcelles
Au-delà des espèces utilisées, Jean-François Agut insiste sur l’importance de la diversité. Il ne se dit pas « dans la mode » des couverts à la mode ou des recettes simplifiées, mais dans une logique de choses variées.
L’idée est de nourrir la biodiversité et de permettre le retour d’un grand nombre d’organismes utiles. Cela passe notamment par la présence de fleurs, destinées à attirer :
- les pollinisateurs ;
- les auxiliaires ;
- plus largement toute la biodiversité fonctionnelle.
Il reprend ici l’idée de corridors écologiques : il s’agit de faire rentrer les espèces à l’intérieur même des parcelles.
Selon lui, cela fonctionne rapidement : coccinelles, abeilles et autres organismes intéressants reviennent vite lorsque le milieu redevient favorable.
Des aménagements cohérents avec cette logique
Dans cette logique de biodiversité, il met également en place d’autres éléments d’aménagement, notamment des arbres, dans une cohérence d’ensemble avec ce qui a été expliqué sur les corridors et la complexification du paysage agricole.
Ces aménagements participent à la fonctionnalité écologique des parcelles.
Utiliser la vigne comme surface fourragère
Un autre élément original de son système consiste à utiliser les vignes comme surfaces fourragères.
L’objectif est double :
- réguler les couverts ;
- apporter une fonction biologique supplémentaire.
Les matières azotées produites par le sol et les couverts sont ainsi recyclées en passant par le tube digestif des ovins. Cela enrichit ensuite le milieu d’une diversité biologique et bactériologique plus complexe et plus intéressante.
Cette pratique est en place depuis 2015.
Le pâturage comme gestion de l’espace et du milieu
Lorsqu’il introduit les animaux dans une parcelle, Jean-François Agut précise qu’il ne s’agit jamais de surpâturage, qu’il qualifie de non-sens agronomique.
Il s’agit au contraire de gérer l’espace et le milieu. Les animaux sélectionnent, consomment, rabattent la végétation ; une partie de la biomasse revient ensuite au sol sous une autre forme organique.
Le pâturage devient ainsi un outil de pilotage agronomique et biologique.
La fertilité humaine et l’économie de la connaissance
Jean-François Agut élargit enfin la réflexion à ce qu’il appelle la fertilité humaine.
Dans la biodiversité et dans l’évolution des systèmes, il y a aussi l’homme. On ne peut pas s’extraire de cette dimension. S’il a appris et progressé, c’est grâce à l’agronomie, à l’agroécologie, mais aussi grâce aux échanges avec des experts et des personnes qui l’ont aidé à grandir.
À côté de l’évolution de la matière organique, de la biologie et des systèmes, il faut donc aussi penser à l’évolution des hommes. Cela suppose :
- l’acquisition de savoir-faire ;
- l’acquisition de connaissances ;
- la formation ;
- la capacité à faire progresser collectivement les systèmes.
Il parle à ce sujet d’« économie de la connaissance ».
S’engager pleinement dans la démarche
Dernier point essentiel pour Jean-François Agut : lorsqu’on enclenche une transition agroécologique, on ne peut pas y aller à moitié. On ne peut pas s’engager avec « le pied en arrière ». Il faut y aller franchement, être à 100 % dans la démarche.
Il conclut sur une formule volontairement provocatrice, reprise d’un mathématicien : une mauvaise décision égale du bordel. Sous-entendu : il faut prendre la bonne décision, et s’engager pleinement.
Conclusion
À travers son témoignage, Jean-François Agut défend une approche agronomique fondée sur l’observation du vivant, la compréhension des équilibres biologiques et la recherche de systèmes plus autonomes.
La couverture végétale des sols n’est pas, dans cette vision, un simple outil technique. Elle s’inscrit dans une logique beaucoup plus large :
- restaurer les équilibres biologiques ;
- limiter les phénomènes d’oxydation ;
- redonner des fonctions au vivant ;
- réduire la dépendance à la chimie ;
- intégrer biodiversité, élevage et végétation dans un même système cohérent ;
- faire évoluer en même temps les sols et les hommes.