La vie du sol, Marc André Selosse
![]()
Réalisation : Château Cheval Blanc, https://www.chateau-cheval-blanc.com
Introduction
[Applaudissements]
L’entretien s’ouvre sur un appel au soutien de la production des vidéos, avec l’idée que ces contenus peuvent aider à faire évoluer les itinéraires techniques agricoles. L’invité est ensuite présenté : Marc-André Selosse, biologiste spécialisé en botanique et plus particulièrement en mycologie, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, et spécialiste de la vie microbienne, notamment des symbioses, autrement dit des formes de mutualisme entre êtres vivants microscopiques et plantes.
Marc-André Selosse explique travailler sur les interactions entre les champignons du sol et les racines des plantes. Parmi ces champignons, certains sont pathogènes, mais beaucoup sont au contraire des auxiliaires de la vie des plantes. Il cite par exemple les cèpes, les girolles ou encore les truffes pour les arbres. Plus généralement, il rappelle que toutes les plantes ont des champignons associés qui les aident à se nourrir et à se défendre dans les sols. Selon lui, c’est une règle générale dont on commence seulement à prendre pleinement conscience.
Ses équipes, au Muséum national d’histoire naturelle, ainsi qu’à l’université de Gdańsk en Pologne et en Chine, travaillent sur ces associations pour mieux comprendre leur fonctionnement écologique, leur rôle, leur diversité, ainsi que leur histoire évolutive, c’est-à-dire la manière dont elles se sont formées et adaptées à différents environnements.
La vie du sol : une biodiversité largement invisible
Marc-André Selosse souligne qu’au moment où l’on parle beaucoup de biodiversité, on découvre de plus en plus que cette biodiversité se situe aussi sous nos pieds. Il y a dans les sols une énorme diversité d’espèces, encore largement inexplorée.
Pour lui, parler de la vie du sol revient en réalité à parler de la vie des écosystèmes terrestres. Ce que l’on voit en surface — quelques parties de plantes, quelques animaux — ne représente qu’une petite part de la réalité. Il rappelle qu’environ 25 % des espèces connues se trouvent dans le sol.
Si cette biodiversité est si mal perçue, c’est d’abord parce que le sol n’est pas transparent. On ne réalise pas facilement, par exemple, qu’environ un tiers de la biomasse des plantes se trouve sous le sol, en particulier sous forme de racines fines. Ensuite, une grande partie de la vie du sol est microscopique : la plupart des animaux invertébrés du sol mesurent moins d’un millimètre, et il faut y ajouter l’immense diversité microbienne faite de champignons, de bactéries, d’amibes et d’autres organismes invisibles à l’œil nu.
Le fait que le sol soit opaque et que la vie qui s’y trouve soit trop petite pour être vue directement empêche donc de mesurer l’ampleur de cette biodiversité.
Une diversité d’espèces, mais aussi de fonctions
Au-delà du nombre d’espèces, Marc-André Selosse insiste sur la diversité fonctionnelle de la vie du sol.
Le sol est d’abord constitué de matières minérales qui se délitent progressivement et reconstituent la fertilité. Ce sont les microbes qui pilotent largement cette transformation. Il en va de même pour la matière organique, qui se transforme soit pour libérer de la fertilité, soit pour former l’humus : là encore, ce sont les microbes qui sont au cœur du processus.
Il rappelle aussi que l’azote présent dans le sol provient en partie de l’azote atmosphérique, et que ce sont des microbes qui assurent cette conversion. Ainsi, les grandes fonctions des écosystèmes terrestres passent par la vie du sol. Selon lui, fonctionnellement aussi, la vie du sol est au fond la vie terrestre elle-même.
L’intérêt de l’arbre en agroforesterie
Dans le contexte de l’agroforesterie, l’échange se concentre sur l’arbre placé au cœur des cultures et sur les services qu’il peut rendre. Marc-André Selosse explique que réintroduire des arbres dans les cultures annuelles ou dans des cultures d’arbustes revient à retrouver une partie de la complexité des écosystèmes, complexité qui a souvent été simplifiée par l’agriculture.
Cette simplification a pu être rentable à court terme, mais elle entraîne à long terme une perte de certaines fonctions. Réintroduire des arbres permet donc de retrouver une partie de ces fonctions.
Il insiste sur le fait qu’il ne faut pas raisonner uniquement en termes de compétition. L’arbre, dans le sol comme dans l’air, utilise aussi d’autres compartiments que ceux exploités par la culture. Il peut donc exister une part de compétition, mais aussi un accès à des ressources qui, sans lui, ne seraient pas utilisées.
Il mentionne des travaux menés à Montpellier montrant qu’en agroforesterie, il est possible d’obtenir jusqu’à cinq fois plus de biomasse que dans des systèmes séparés de foresterie ou de céréaliculture. L’idée générale est donc de faire émerger des synergies et de restaurer des fonctions écologiques en complexifiant l’agrosystème.
Les mycorhizes et les réseaux souterrains
Marc-André Selosse explique qu’il peut exister des champignons communs aux racines des arbres et à celles des cultures situées en dessous. Cela peut créer des synergies à travers l’entretien d’un bien commun : le réseau mycorhizien.
Il précise toutefois que ces interactions ne se limitent pas à cela. Les arbres injectent aussi de la matière organique dans le sol, notamment à travers leurs feuilles ou les résidus de taille laissés sur place. Cette matière organique nourrit la vie microbienne du sol, ce qui favorise ensuite le développement des végétaux.
Pour lui, la promesse de l’agroforesterie est donc celle de synergies retrouvées, qui permettent non seulement de produire davantage, mais aussi de produire avec davantage de fonctions écologiques.
Le rôle possible dans l’accès à l’eau
L’entretien aborde ensuite la question du réchauffement climatique et du rôle éventuel des réseaux mycorhiziens dans la redistribution de l’eau ou dans l’accès à des réserves plus profondes.
Marc-André Selosse rappelle d’abord que les arbres ont déjà des effets microclimatiques en surface, même si ceux-ci peuvent être ambivalents. Par exemple, certaines situations peuvent aussi favoriser la stagnation d’air froid et augmenter le risque de gelées tardives. Il insiste donc sur le fait qu’il s’agit d’un outil à utiliser avec discernement.
Du point de vue souterrain, il existe cependant l’espoir que des racines profondes puissent aller chercher de l’eau plus bas dans le sol et opérer ce qu’on appelle un ascenseur hydrique. Ce phénomène correspond au fait qu’une partie de l’eau remontée par les racines profondes peut être relâchée dans les horizons de surface plus secs, où elle devient accessible à des plantes ayant un enracinement moins profond.
Il ajoute que ce flux, qui peut déjà se faire par le sol, pourrait aussi transiter par des champignons mycorhiziens partagés entre les arbres et les cultures situées à proximité ou en dessous.
Un bien commun, mais pas forcément sans conflit
Interrogé sur le fait de savoir si ces interactions microbiennes relèvent toujours d’un échange mutuellement bénéfique, Marc-André Selosse répond que c’est là un point central.
Le réseau mycorhizien, c’est-à-dire le fait que des champignons colonisent plusieurs plantes à la fois, parfois d’espèces différentes, n’est ni bon ni mauvais en soi. C’est un fait biologique, et l’enjeu consiste à identifier les configurations favorables.
Il explique que ses équipes de recherche ne considèrent plus la mycorhize comme une simple interaction entre une plante et un champignon, mais comme un système dans lequel plusieurs plantes sont mises en réseau par des champignons partagés, et interagissent entre elles. Il ajoute qu’il ne faut pas avoir une vision trop simpliste : les champignons ne sont pas de simples tuyaux au service des plantes. Ce sont eux aussi des organismes à part entière, avec leur propre logique évolutive, et ils peuvent parfois faire des choses qui ne conviennent pas aux plantes.
Des exemples de coopération et de parasitisme
Marc-André Selosse prend l’exemple de ses travaux sur des plantes de sous-bois capables de vivre en pompant le carbone photosynthétisé par les arbres par l’intermédiaire de champignons communs. Certaines de ces plantes sont même devenues non chlorophylliennes. Cet exemple montre que le réseau peut être utilisé par des organismes que l’on pourrait qualifier de « boulets », même si ces plantes sont, scientifiquement, très intéressantes.
À l’inverse, il existe aussi des effets favorables. En forêt, on a décrit des effets de « pouponnière » : des champignons déjà présents, développés et nourris par les arbres, deviennent immédiatement disponibles pour des plantules qui arrivent ensuite. Ces jeunes plantes peuvent ainsi se connecter à un réseau fongique qu’elles n’auraient pas pu « payer » seules au départ.
L’idée importante est donc que les réseaux mycorhiziens peuvent générer à la fois des synergies et des compétitions. L’enjeu est d’identifier dans quelles conditions ils deviennent favorables.
L’exemple de la vigne et des couverts végétaux
Marc-André Selosse cite des travaux montrant que, pour la vigne, il peut exister des flux d’azote allant des plantes du couvert vers la vigne, en particulier lorsque ce couvert comprend des plantes fixatrices d’azote et qu’on l’enlève. Mais il précise aussi que, dans d’autres circonstances, le flux d’azote peut s’inverser si le couvert exerce lui-même une forte demande.
Cela montre que tout dépend de la gestion du couvert végétal, notamment de la présence ou non de plantes très utilisatrices d’azote. Selon lui, c’est cette gestion qui détermine si les échanges éventuels deviennent favorables à la vigne.
Il insiste donc sur le fait que ces phénomènes peuvent être pilotés, même si beaucoup d’itinéraires techniques restent encore à inventer.
Un outil prometteur, mais des itinéraires techniques à construire
Marc-André Selosse explique qu’on dispose désormais d’un outil potentiel important, mais que les pratiques précises pour l’utiliser efficacement restent à mettre au point.
Il compare la situation à celle des engrais minéraux au XIXe siècle : leur découverte n’a pas immédiatement fourni les bons modes d’emploi, et il a fallu des décennies pour construire des pratiques adaptées. De la même manière, les réseaux biologiques du sol et les interactions mycorhiziennes représentent aujourd’hui une ressource prometteuse, susceptible de se substituer en partie à certains apports d’engrais minéraux trop réguliers, mais leur usage agronomique demande encore de la recherche.
Il insiste sur un point essentiel : on ne peut pas croire au terroir tout en imaginant que les mêmes pratiques fonctionneront partout. Chaque région, chaque type de culture, chaque sol et chaque climat doivent trouver les gestes qui leur conviennent. Il y a là, selon lui, l’espoir d’un renouvellement de l’agriculture.
Quelles pratiques favorisent ou dégradent la vie du sol ?
Interrogé sur les gestes agricoles susceptibles d’impacter la vie du sol, Marc-André Selosse commence par ce que l’on sait déjà être défavorable.
Le labour répété
Il distingue le simple travail d’aération d’un sol compacté du labour au sens de retournement fréquent. Ce retournement récurrent déchire notamment les filaments des champignons. Il évoque aussi l’image des oiseaux qui viennent manger les vers remontés à la surface après le labour, image qui traduit selon lui une forme d’« holocauste » pour la vie du sol.
Il ne dit pas pour autant qu’il ne faut jamais intervenir : dans certains terroirs, il peut être nécessaire de décompacter. Mais il met clairement en garde contre la récurrence du retournement.
Les pesticides et le glyphosate
Il pointe ensuite les effets collatéraux des pesticides. Il cite explicitement le glyphosate, dont l’agriculture a aujourd’hui du mal à se passer dans certains systèmes, mais qu’il décrit comme néfaste pour les organismes du sol. Selon lui, il affecte les vers de terre et perturbe aussi les champignons mycorhiziens, pourtant utiles aux plantes pour se nourrir dans le sol.
Il estime donc que ce type de pratique devrait être réservé à des cas exceptionnels et ne pas devenir une routine.
Les excès d’engrais
Marc-André Selosse rappelle que les champignons mycorhiziens aident les plantes à chercher des éléments minéraux dans le sol. Or, si la plante dispose déjà en abondance d’azote, de phosphate ou de potassium, elle n’a plus intérêt à nourrir le champignon, puisque cela lui coûte du sucre. Dans une mycorhize, il y a en effet échange de sels minéraux contre des sucres.
Dans un sol très riche, il est donc plus avantageux pour la plante de se nourrir seule que de rémunérer le champignon. Il en résulte une diminution de l’intérêt fonctionnel de la mycorhize.
Il ajoute que des travaux montrent qu’en augmentant fortement les apports d’engrais, on augmente le potentiel de microbes parasites par rapport au potentiel de microbes favorables, précisément parce que les plantes cessent de nourrir convenablement les organismes utiles dont elles n’ont plus besoin immédiatement.
Retrouver des gestes agronomiques fondés sur le vivant
Pour Marc-André Selosse, l’écologie ne doit pas être vue comme une suite d’interdictions, mais comme une ouverture de perspectives.
Il rappelle que les agriculteurs ont depuis longtemps su gérer certains groupes microbiens du sol, par exemple ceux liés à la transformation de l’azote. Historiquement, cela passe notamment par le semis de légumineuses, qui favorisent les micro-organismes capables de convertir l’azote atmosphérique en azote utilisable et échangeable dans le sol.
Selon lui, l’avenir consiste à retrouver des gestes sur le sol et des gestes sur les plantes — choix des intercultures, intégration des couverts, diversité végétale — qui ont des effets vertueux sur la vie du sol. Il ne s’agit pas de transformer les agriculteurs en microbiologistes, mais de remettre en œuvre des pratiques qui respectent la vie du sol et permettent aux processus naturels de fonctionner.
Il oppose cette logique à celle d’une agriculture qui met les sols « sous perfusion » avec des intrants. Il prend l’image d’un être humain pouvant survivre avec une poche de glucose en perfusion : c’est possible, mais ce n’est pas un fonctionnement vivant complet. Pour lui, c’est ce que l’on a en partie fait subir aux sols.
Une logique locale plutôt qu’universelle
En conclusion, Marc-André Selosse insiste sur l’idée qu’il n’existe pas de solution universelle. Il n’y a pas, selon lui, d’interdit absolu valable partout, ni de recette unique.
Ce qu’il faut retrouver, c’est une logique locale, propre à chaque bassin de culture, adaptée au sol et au climat. Cette approche conduit à considérer l’agriculteur comme un acteur important de la production de biodiversité.
La conclusion de l’entretien retient donc une idée forte : si l’on veut vraiment parler de diversité aujourd’hui, il faut aussi regarder sous nos pieds, et le faire de manière urgente.
Conclusion
L’intervention de Marc-André Selosse met en lumière l’importance centrale de la vie du sol dans le fonctionnement des écosystèmes terrestres et dans l’avenir des pratiques agricoles. Elle souligne à la fois la richesse invisible de cette biodiversité, le rôle majeur des microbes et des champignons dans la fertilité, et les promesses de l’agroforesterie et des réseaux mycorhiziens.
Mais elle rappelle aussi que ces interactions ne sont ni automatiquement bénéfiques ni simples à piloter. Elles demandent de la connaissance, de l’observation et des techniques adaptées à chaque contexte local. L’agriculture de demain apparaît ainsi moins comme une agriculture de correction par intrants que comme une agriculture de conduite du vivant, dans laquelle la compréhension de la vie du sol devient décisive.