Le Roll'n'Sem, par Denis Vicentini
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Nous vous proposons cette semaine les interventions de la journée vigne filmée en décembre dernier au Château Latour.
Présentation de Denis Vicentini et origine de la démarche
Avant de commencer, Denis Vicentini remercie les organisateurs de l’avoir invité à venir raconter son histoire, ou plutôt celle du Roll’n’Sem.
Denis Vicentini est ingénieur en mécanique, gérant de l’entreprise Comin industrie, basée à Nérac dans le Lot-et-Garonne, au sein de laquelle ces machines ont été conçues et construites. Il est également agriculteur, et c’est à ce titre qu’il explique l’origine de sa réflexion.
Il raconte qu’il y a sept ou huit ans, alors qu’il commençait à s’intéresser à ces sujets, il a assisté à une conférence. L’intervenant principal, également présent lors de cette journée, lui a conseillé de comparer une motte de terre prélevée dans un champ avec une autre prise en bordure, sur le tour du champ, sous une haie ou dans une zone non travaillée. La première apparaît dure, stérile, sans odeur. L’autre est fraîche, aérée, vivante, comparable à une terre de sous-bois.
Pourtant, ces terres ont la même origine géologique. Ce qui fait la différence, selon lui, c’est que la terre cultivée a perdu quelque chose : sa richesse, et en particulier l’humus qu’elle contenait. Cette perte est attribuée au travail du sol répété au fil des années. En dégradant l’humus, on perd progressivement la fertilité, mais aussi la capacité du sol à faire pousser des plantes saines, vigoureuses, et à produire de beaux rendements.
Denis Vicentini explique que cette prise de conscience a été le point de départ de sa réflexion. Il reconnaît qu’il a été difficile d’accepter que certaines pratiques, reproduites de génération en génération, aient pu contribuer à cette dégradation. Il précise qu’il ne s’agit pas de dire que ceux qui faisaient ainsi « faisaient mal », mais simplement qu’on ne savait pas auparavant ce que l’on sait aujourd’hui. Cette remise en question a été, selon lui, l’étape la plus difficile.
C’est cette réflexion qui l’a conduit à suivre une formation avec des agriculteurs, puis à chercher comment concilier son savoir-faire en mécanique avec cette nouvelle approche de l’agriculture, en développant des machines adaptées.
Le premier outil : un rouleau de type faca
Le premier outil développé est une bineuse intercep de type faca. Denis Vicentini précise qu’il parle surtout de grande culture, car c’est par là que le projet a commencé.
Le principe de cet outil est celui d’un rouleau muni de lames transversales. L’objectif est de venir pincer les tiges des plantes afin de ralentir ou d’interrompre la circulation de la sève et de faire mourir la plante. L’idée initiale était de détruire des couverts végétaux avant l’implantation de cultures de printemps, en particulier maïs et soja conduits en semis direct.
Les premiers essais donnent des résultats encourageants. Une fois le couvert roulé, la parcelle paraît propre, sans recours aux herbicides. Le maïs est implanté en agriculture biologique, en semis direct dans un couvert. Le paillage reste présent au sol et l’ensemble semble prometteur.
Cependant, l’année suivante, lors d’un nouvel essai avec semis direct de maïs dans un couvert de méteil, les résultats ne sont pas à la hauteur. Le couvert est roulé au moment de l’implantation du maïs, mais la parcelle se salit fortement. Dans certains endroits, les rangs de maïs sont à peine visibles.
Denis Vicentini explique que le problème vient du fait qu’un reliquat de ray-grass, qui avait déjà levé dans la parcelle, était présent dans le couvert au moment de sa destruction. Tant qu’il était contenu dans la végétation en place, il restait discret. Mais une fois le couvert écrasé, l’espace et la lumière libérés lui ont permis de se développer plus vite que le maïs, jusqu’à l’étouffer.
Les limites du rouleau faca classique
Cet échec montre que la solution était trop simple pour fonctionner dans tous les cas. Denis Vicentini identifie alors deux limites principales au système de type faca.
La première tient au suivi du sol. Avec des lames rigides montées sur un rouleau continu, le principe repose sur le passage de la tige entre la lame et le sol. Si le sol n’est pas parfaitement nivelé, la lame ne fait pas correctement son travail. Même sur un petit rouleau de 30 cm de large, le manque d’efficacité apparaît dès que le terrain n’est pas régulier.
La deuxième limite concerne le stade des plantes à détruire. Le principe du rouleau faca atteint ses limites lorsqu’il faut intervenir sur des jeunes plantes ou des plantules, ce qui est précisément le cas lorsqu’on veut gérer certaines adventices en culture.
Une première évolution : des éléments indépendants pour mieux suivre le sol
Pour répondre au problème du suivi du sol, l’équipe développe une nouvelle machine qui conserve le principe du faca, mais avec des roues indépendantes.
Le rouleau est découpé en tranches mobiles les unes par rapport aux autres. Ainsi, chaque élément peut suivre le profil du sol indépendamment, ce qui permet d’assurer un appui correct sur toute la largeur de travail. Denis Vicentini précise que l’outil est lourd, de l’ordre de 600 kg par mètre de largeur, ce qui améliore encore le contact avec le sol.
Avec ce système, les résultats deviennent très intéressants pour la destruction des couverts végétaux. Il rappelle que le principe du faca est efficace si l’on intervient sur une plante au bon stade, généralement à floraison. Dans ces conditions, un seul passage peut suffire pour détruire le couvert. Pour d’autres espèces, ou lorsqu’il faut profiter d’un risque de gel, il peut être nécessaire de repasser deux, voire trois fois au maximum.
L’outil présente plusieurs avantages :
- il roule facilement ;
- il ne comporte pas de pièces d’usure importantes ;
- il permet de gros débits de chantier ;
- il est beaucoup moins énergivore qu’un broyeur.
Denis Vicentini insiste sur la différence avec le broyage. Selon lui, plus on broie, plus on stimule la repousse. À l’inverse, avec le rouleau, si l’on intervient au bon moment, un seul passage peut suffire à détruire durablement le couvert.
Des exemples sont montrés, notamment sur féverole. Une semaine après le roulage, on obtient un paillage intéressant, capable de protéger le sol contre l’érosion et le soleil, tout en conservant la vie du sol, bactéries, champignons et autres organismes. En arboriculture aussi, la hauteur et l’épaisseur de la végétation permettent d’obtenir un paillage qui peut rester plusieurs mois dans l’inter-rang.
Denis Vicentini résume alors ce premier acquis : avec le Roll’n’Sem, il existe une solution efficace pour gérer les couverts, et même d’autant plus efficace qu’il y a de biomasse à traiter.
Le second problème : le désherbage des jeunes plantules
Il restait cependant à résoudre la question du désherbage des jeunes adventices.
En travaillant avec un groupe d’agriculteurs du Tarn, Denis Vicentini échange sur les observations de terrain. Certains lui font remarquer que dans les tournières, là où les roues des tracteurs ripent sur le sol lors des manœuvres, l’herbe ne pousse pas dans le rang concerné, alors qu’elle continue à pousser ailleurs.
L’idée naît alors de reproduire ce phénomène de ripage mécanique.
Le développement de l’Herbis
Pour reproduire cet effet, une nouvelle machine est mise au point. Au lieu d’avoir des lames longitudinales, elle comporte des éléments disposés en travers, montés de manière inclinée pour provoquer un glissement latéral sur le sol. Le but est de venir arracher les plantules lorsqu’elles sont très jeunes, ou bien de les peler, de les écorcher sur leur longueur, afin qu’elles sèchent.
Denis Vicentini souligne que, contre toute attente, cela fonctionne.
L’outil est conçu pour ne pas travailler le sol en profondeur. Il agit en surface, par friction. Dans des situations où la végétation est peu développée, il gratouille légèrement, mais surtout il abîme les adventices en les écorchant. Sur une luzerne, par exemple, il ne va pas nécessairement la détruire complètement, mais il peut stopper sa croissance et donc réduire sa concurrence vis-à-vis de la culture en place.
Comme pour le premier outil, le problème du suivi du sol s’est rapidement posé. La solution a de nouveau consisté à découper l’ensemble en éléments indépendants. Chaque bras porte deux disques et est monté sur une articulation souple qui lui permet de monter et descendre pour suivre le profil du terrain.
Les disques sont épais, et ne sont pas destinés à pénétrer dans le sol comme des outils de travail du sol. Leur fonction est de glisser à la surface pour écorcher les plantes, les lever légèrement et les abîmer suffisamment pour qu’elles dessèchent.
Les résultats présentés montrent une forte réduction du ray-grass dans des parcelles de maïs. Même dans des conditions compliquées, avec une végétation basse et un sol peu couvert, là où un rouleau faca classique n’aurait pas été efficace, cette nouvelle machine permet de nettoyer la parcelle.
Denis Vicentini précise que les plantes ne sont pas forcément arrachées. Lorsqu’elles le sont, il s’agit souvent de très jeunes plantules. Sinon, elles sont simplement écorchées sur leur longueur, ce qui suffit à les faire sécher.
Cet outil, commercialisé sous le nom d’Herbis, complète le Roll’n’Sem.
Commercialisation des outils
Au moment de l’intervention, Denis Vicentini indique que :
- le Roll’n’Sem est commercialisé depuis deux ans ;
- l’Herbis doit commencer à être commercialisé dans l’année.
Le modèle présenté a été montré au concours de l’innovation du salon du Sival à Angers, où il a été primé. Le Roll’n’Sem avait lui aussi été récompensé lors de sa sortie, deux ans auparavant.
Questions sur l’usage en vigne
Une question est posée sur le cavaillon, c’est-à-dire la zone située sous le rang en vigne.
Denis Vicentini reconnaît qu’ils ne travaillent pas encore complètement sur ce sujet. Deux pistes de réflexion existent.
La première, qu’il juge intéressante, est celle de la couverture végétale du cavaillon, solution présentée par un autre intervenant. Il précise toutefois que cette approche n’est peut-être pas possible partout et que, dans tous les cas, ils n’ont pas encore aujourd’hui de solution pleinement aboutie sur ce point.
La seconde piste consiste à s’inspirer du second outil pour développer un matériel capable de travailler au plus près du rang. Mais cela pose la question du débit de chantier, car ce type d’outil ne travaille pas très vite : on ne dépasse pas environ 3 à 4 km/h. Selon les situations et les surfaces, cela peut devenir une limite importante.
Il ajoute que si la solution végétale sur le cavaillon fonctionne, ce serait probablement, selon lui, la meilleure option, même si cela signifie vendre moins de machines.
Adaptation sur enjambeur
Il est précisé que le Roll’n’Sem peut être monté sur enjambeur. Les éléments, notamment la fourche, sont démontables et peuvent être adaptés sur ce type de porteur. Cela a déjà été réalisé.
Pour l’Herbis, cette adaptation n’a pas encore été faite au moment de l’intervention, mais elle est prévue. Les largeurs envisagées commencent à 40 cm et progressent ensuite de 10 cm en 10 cm, de manière à s’adapter aux différents écartements.
Le modèle présenté comporte aussi des extensions hydrauliques : trois rouleaux sont montés, avec deux éléments extérieurs qui peuvent être écartés grâce à un vérin hydraulique, afin de s’adapter à différentes largeurs de vigne.
Différences entre les deux outils en vigne
Une autre question porte sur l’intérêt du premier modèle par rapport au second en vigne.
Denis Vicentini répond que si l’on veut gérer des couverts végétaux, il faut utiliser le premier outil, le Roll’n’Sem. Le second, l’Herbis, a été développé surtout pour la grande culture et pour des contextes où il est difficile d’implanter des couverts, notamment dans le sud, où l’automne est souvent sec et où les couverts lèvent mal.
Dans ces situations, il faut malgré tout une solution de désherbage, et l’Herbis est alors efficace, là où un rouleau ne le serait pas.
En revanche, le second outil n’est pas vraiment destiné à détruire de grosses masses d’engrais verts. Il pourrait le faire partiellement, mais avec moins d’efficacité. Le Roll’n’Sem, lui, agit par pincement vertical de la végétation. Même avec un paillage important, par exemple 10 cm d’épaisseur, il parvient à casser pratiquement toutes les tiges.
L’Herbis, en revanche, possède une surface de contact plus large, donc moins de pression, et agit davantage de façon horizontale et superficielle. Il abîme la couche végétale superficielle, mais ne travaille pas en profondeur et n’a pas la même capacité à coucher et casser une forte biomasse.
Pour Denis Vicentini, ce sont donc bien deux outils complémentaires.
Conclusion
Denis Vicentini conclut en remerciant l’auditoire de son attention. L’échange se termine sur un mot de remerciement pour sa venue et pour l’acharnement qu’il a fallu pour développer ces machines.