Le génie végétal, par Lucien Séguy
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Conférence inédite de Lucien Séguy captée lors du Innov´Agri de 2013, filmé par la France Agricole. Veuillez nous excuser pour la piètre qualité de la vidéo, c´est tout ce qui reste de cet enregistrement. Un grand merci à Noël Deneuville et à Serge Bouzinac, ses amis et collaborateurs, de nous avoir aidés à retrouver les diapositives.
Introduction
Cette conférence s’inscrit dans le cadre d’un cycle sur les grands défis de notre temps, en particulier les défis environnementaux et alimentaires. Il est rappelé que l’agriculture est aujourd’hui soumise à des injonctions parfois contradictoires : continuer à produire, répondre aux attentes écologiques, réduire les intrants, préserver les sols, tout en maintenant la viabilité économique des exploitations.
L’intervenant principal est Lucien Séguy, agronome, ancien ingénieur du Cirad, devenu consultant international. Il a travaillé notamment au Brésil, où il a mis au point des systèmes de semis direct dans les zones tropicales. Ces systèmes se sont ensuite diffusés dans de nombreux pays. La conférence annonce également des témoignages d’agriculteurs français ayant adapté ces principes à leurs propres contextes.
Présentation de Lucien Séguy
Lucien Séguy se présente d’abord comme un homme de terrain, proche des agriculteurs. Il insiste sur le fait qu’il parle à partir d’une longue expérience pratique, accumulée sur plusieurs décennies et dans de nombreux pays.
Son propos porte sur ce qu’il appelle les SCV, c’est-à-dire les systèmes de culture sur couverture végétale, qu’il rattache plus largement au semis direct et à une logique de fonctionnement inspirée des écosystèmes naturels.
Il précise que le sujet n’est pas seulement technique. Il s’agit d’un changement complet de regard sur le sol, la fertilité, les plantes, les interactions biologiques et la conduite des cultures.
Le constat de départ : on connaît encore très mal le sol
Lucien Séguy rappelle plusieurs idées fortes sur le sol :
- il y a dans une poignée de sol plus d’êtres vivants que d’êtres humains sur Terre ;
- on connaît mieux certains espaces lointains que la biologie réelle des sols ;
- la science du sol est encore très incomplète.
À partir de là, il explique qu’il faut faire preuve d’humilité. Selon lui, les systèmes de culture performants de demain devront s’appuyer non pas sur une maîtrise totale et simplifiée du vivant, mais sur une meilleure coopération avec les processus biologiques.
Le principe général : imiter les fonctionnements de la nature
Le cœur de la démarche exposée est celui du biomimétisme. Lucien Séguy explique qu’il s’agit d’observer comment fonctionnent les milieux naturels, notamment les forêts ou les savanes couvertes en permanence, puis de transposer ces principes à l’agriculture.
Les idées fondamentales sont les suivantes :
- maintenir le sol couvert ;
- ne pas le travailler ou le travailler le moins possible ;
- maximiser la production de biomasse ;
- diversifier fortement les espèces végétales ;
- utiliser les plantes pour remplir des fonctions agronomiques ;
- faire en sorte que le sol redevienne une machine biologique active.
Il insiste sur l’idée que ce n’est pas seulement la paille déposée en surface qui compte, mais aussi et surtout l’activité racinaire continue dans le sol.
Les SCV : systèmes de culture sur couverture végétale
Les SCV reposent sur plusieurs piliers.
Couverture permanente du sol
Le sol ne doit pas rester nu. La couverture peut être morte ou vivante, mais l’objectif est toujours le même :
- protéger contre l’érosion ;
- limiter l’évaporation ;
- réguler la température ;
- nourrir la vie du sol ;
- améliorer l’infiltration de l’eau ;
- réduire la pression des adventices.
Absence de travail du sol
Lucien Séguy défend le semis direct comme une rupture majeure. Il explique que le travail du sol détruit une partie de l’organisation biologique, accélère la perte de matière organique et fragilise durablement la fertilité.
Le semis direct permet au contraire de laisser se reconstruire la porosité, grâce aux racines et aux organismes du sol.
Diversification végétale
Un point central de la conférence est le passage :
- des couverts monospécifiques,
- aux mélanges d’espèces,
- puis à des assemblages complexes de plantes aux fonctions complémentaires.
Lucien Séguy explique que les mélanges ne donnent pas seulement une somme d’effets, mais des interactions positives. Les espèces se complètent, se stimulent, explorent des horizons différents, recyclent des éléments variés et exercent ensemble un meilleur contrôle des adventices.
Les fonctions agronomiques des plantes de couverture
Lucien Séguy rappelle qu’il a progressivement identifié des espèces non pour elles-mêmes, mais pour les fonctions qu’elles sont capables d’assurer dans un système de culture.
Parmi ces fonctions, il cite notamment :
- la protection physique du sol ;
- la production de biomasse ;
- le contrôle des mauvaises herbes ;
- le recyclage des éléments minéraux ;
- la restructuration du sol ;
- l’alimentation biologique du sol ;
- la fixation de l’azote ;
- la réduction de certains besoins en intrants ;
- la régulation partielle de certains bioagresseurs ;
- la restauration de la fertilité.
Il insiste sur le fait qu’un couvert bien conçu n’est pas un simple « interculture », mais un véritable outil agronomique.
Des mélanges de plantes plutôt que des espèces isolées
Lucien Séguy explique qu’au début, on a souvent travaillé avec une espèce unique, parce qu’il fallait d’abord identifier ses effets. Mais il dit clairement que l’étape suivante est celle des mélanges complexes.
Selon lui :
- plusieurs espèces remplissent des fonctions complémentaires ;
- certaines ont des racines puissantes ;
- d’autres couvrent rapidement le sol ;
- d’autres encore recyclent mieux le phosphore ou la potasse ;
- d’autres fixent l’azote ;
- certaines dominent mieux les adventices.
Il compare ces assemblages à des communautés végétales plus proches du fonctionnement naturel. Plus la diversité fonctionnelle augmente, plus le système devient robuste.
Le contrôle des adventices
Un des messages les plus marquants de la conférence est que les adventices peuvent être fortement contrôlées par la biologie des systèmes, et pas seulement par les herbicides.
Lucien Séguy explique que des couverts très compétitifs et bien choisis permettent :
- d’occuper l’espace ;
- de capter la lumière ;
- de mobiliser l’eau et les nutriments ;
- d’empêcher la levée de nombreuses adventices.
Il ne dit pas que la chimie disparaît toujours immédiatement, mais il affirme que les doses peuvent être fortement réduites. Il évoque des réductions de moitié, voire davantage, dans certains cas.
Il met aussi en garde contre la dépendance à un seul herbicide ou à un seul mode d’action, qui favorise les résistances. Les systèmes végétaux diversifiés sont alors présentés comme une réponse beaucoup plus durable.
Restaurer la matière organique et le carbone des sols
Lucien Séguy insiste longuement sur la possibilité de reconstruire rapidement la matière organique des sols. Il conteste l’idée selon laquelle les pertes de carbone seraient quasiment irréversibles à l’échelle pratique d’une exploitation.
Au contraire, il présente des résultats montrant que, grâce à :
- une forte production de biomasse ;
- des couverts bien conduits ;
- des systèmes racinaires actifs ;
- l’absence de travail du sol ;
il est possible de remonter les stocks de carbone en quelques années.
Selon lui, cela change profondément le regard sur la fertilité. Un sol dégradé n’est pas condamné. Il peut être remis en état si l’on reconstruit ses processus biologiques.
Recycler les éléments nutritifs
Un autre aspect important du raisonnement de Lucien Séguy est le recyclage des éléments minéraux.
Les couverts végétaux, surtout lorsqu’ils sont diversifiés, permettent de :
- récupérer des éléments lessivés ou immobilisés ;
- les remonter en surface ;
- les restituer progressivement à la culture suivante.
Il cite en particulier :
- la potasse ;
- le phosphore ;
- l’azote ;
- le calcium et d’autres bases.
Il explique que certaines plantes ont une capacité particulière à aller chercher des éléments difficilement disponibles, grâce à leur enracinement profond ou à leurs exsudats racinaires.
La plante comme outil de restructuration du sol
Pour Lucien Séguy, les plantes sont capables de faire une grande partie du travail qu’on attend traditionnellement des outils mécaniques.
Il insiste sur le rôle de certaines espèces à enracinement agressif ou profond, capables :
- d’ouvrir le sol ;
- de traverser des horizons compactés ;
- de restaurer la porosité ;
- de faciliter ensuite l’enracinement des cultures.
Il affirme ainsi que la porosité du sol peut être reconstruite biologiquement. C’est une idée centrale de sa démarche : remplacer une partie du travail mécanique par du travail biologique.
Une agriculture productive avec moins d’intrants
Lucien Séguy affirme que les systèmes qu’il présente ne relèvent pas d’une baisse volontaire de production. Au contraire, ils visent une productivité élevée associée à une fertilité croissante.
Il soutient qu’il est possible :
- de maintenir ou d’augmenter les rendements ;
- de réduire fortement les intrants ;
- de limiter les pertes ;
- de rendre les systèmes plus stables face aux aléas climatiques.
Il parle même d’une forme de révolution agronomique, car il ne s’agit plus d’augmenter la production en détruisant progressivement la base de fertilité, mais d’augmenter la production tout en reconstruisant cette base.
Une agriculture fondée sur l’écologie, mais pas sur les slogans
Lucien Séguy emploie beaucoup le terme d’ingénierie écologique. Il critique en revanche l’usage flou ou idéologique du mot « écologie » lorsqu’il devient un slogan plus qu’un outil de compréhension.
Son propos est de ramener l’écologie à son sens agronomique concret :
- comprendre les interactions entre les êtres vivants ;
- utiliser ces interactions pour produire ;
- préserver les ressources ;
- réduire les dépendances aux intrants.
Il s’oppose à une vision purement militante ou abstraite, et défend une écologie appliquée aux systèmes de production réels.
Exemples internationaux
Lucien Séguy puise dans de nombreux exemples internationaux pour montrer le caractère universel des principes exposés. Il évoque des situations allant :
- des zones tropicales humides ;
- aux régions sèches ;
- de l’Afrique au Brésil ;
- jusqu’à l’Europe et au Canada.
Son objectif est de montrer que, malgré les différences climatiques et pédologiques, les grands principes restent valables :
- couverture permanente ;
- diversité végétale ;
- activité racinaire ;
- semis direct ;
- restauration biologique de la fertilité.
Les espèces changent selon les contextes, mais la logique d’ensemble demeure.
Les limites de l’approche purement chimique
Lucien Séguy critique fortement les systèmes qui reposent principalement sur les engrais minéraux, les herbicides et les pesticides comme solutions centrales.
Selon lui, cette logique conduit à :
- détruire progressivement la fertilité biologique ;
- simplifier excessivement les systèmes ;
- augmenter la dépendance économique ;
- favoriser l’apparition de résistances ;
- rendre les cultures plus vulnérables.
Il ne nie pas que certains produits puissent encore être utilisés en transition ou dans certains contextes, mais il affirme qu’ils ne doivent plus structurer la pensée agronomique.
La gestion de l’eau
L’un des bénéfices majeurs mis en avant est l’amélioration du comportement des sols vis-à-vis de l’eau.
Les couverts et la matière organique permettent :
- une meilleure infiltration ;
- moins de ruissellement ;
- une évaporation réduite ;
- une meilleure réserve utile ;
- un accès plus régulier à l’eau pour les cultures.
Lucien Séguy souligne que dans un contexte de variabilité climatique croissante, ces systèmes offrent un tampon très important.
Les témoignages français
Après l’exposé de Lucien Séguy, la parole est donnée à des agriculteurs français qui montrent comment ces principes sont appliqués sur le terrain.
Le témoignage de Christian Abadie
Christian Abadie explique qu’il s’est engagé dans cette voie pour répondre à une dégradation de ses sols. Il indique être installé sur des terres pauvres en matière organique, qu’il décrit comme difficiles, avec une forte baisse de fertilité.
Il précise qu’au départ, malgré la présence d’élevage et les apports de fumier, il n’arrivait pas à restaurer durablement la matière organique. C’est ce qui l’a conduit à repenser entièrement son système.
Passage au semis direct
Le choix a été de stopper le travail du sol et de couvrir en permanence. L’objectif était de recréer :
- de la structure ;
- de l’activité biologique ;
- de la matière organique ;
- de la portance ;
- de la fertilité.
Il insiste sur le fait que cela demande du temps, de l’observation et de la cohérence, mais que les résultats sont bien là.
Double culture et autonomie protéique
Christian Abadie explique aussi qu’il a introduit des doubles cultures, notamment à partir de méteils récoltés tôt, suivis de soja ou d’autres cultures d’été.
L’un des objectifs est d’améliorer l’autonomie, notamment en protéines, tout en augmentant la production totale par hectare et par an.
Il résume la logique en disant qu’il faut produire pour :
- la récolte ;
- le couvert ;
- et le sol.
Autrement dit, le système n’est pas conçu uniquement pour l’exportation, mais aussi pour nourrir le fonctionnement biologique de la parcelle.
Matière organique et fertilité
Christian Abadie affirme avoir retrouvé, sur l’horizon de surface, les niveaux de matière organique qui avaient été perdus. Il rejoint ainsi le message de Lucien Séguy : un sol dégradé peut être reconstruit.
Eau et irrigation
Il souligne également une baisse importante des besoins en irrigation. Dans son cas, les économies d’eau deviennent un argument majeur, avec des cultures capables de mieux supporter les périodes sèches grâce à l’amélioration du sol.
Le témoignage d’Hubert Charpentier
Hubert Charpentier intervient à son tour pour montrer l’adaptation de ces principes dans d’autres conditions françaises, notamment autour des couverts vivants de luzerne sous colza puis sous blé.
Mise en place de la luzerne sous colza
Il explique qu’il implante la luzerne dans le colza, ce qui lui permet d’installer progressivement un couvert vivant sans pénaliser la culture principale. Cette luzerne reste ensuite en place et joue plusieurs rôles :
- elle travaille le sol biologiquement ;
- elle couvre ;
- elle concurrence certaines adventices ;
- elle contribue à l’alimentation azotée du système ;
- elle repart après récolte.
Le blé dans un couvert vivant
Le blé est ensuite semé dans cette couverture. Hubert Charpentier décrit le mode de régulation de la luzerne pour éviter la concurrence excessive, notamment par de très faibles doses d’herbicide.
Le résultat, selon lui, est un blé implanté dans un sol très bien structuré, avec très peu de perturbation mécanique.
Comparaison avec les parcelles voisines
Il compare ces résultats à ceux des parcelles conduites plus classiquement autour de lui, dans une campagne difficile marquée par :
- sécheresse de début de saison ;
- retards d’implantation ;
- excès d’eau ensuite ;
- difficultés de désherbage ;
- forte salissure dans certaines parcelles.
Dans ce contexte, les systèmes avec couvert vivant montrent selon lui une meilleure régularité et une meilleure résilience.
Rendements et baisse des intrants
Hubert Charpentier présente des résultats chiffrés sur blé avec des niveaux d’azote fortement réduits. Il insiste sur le fait que le système fonctionne d’autant mieux qu’on reste à des niveaux d’intrants raisonnables. Lorsque les apports montent trop haut, l’équilibre se dégrade.
Il en tire l’idée suivante : ces systèmes sont conçus non pour pousser toujours plus fort avec la chimie, mais pour produire correctement avec peu d’intrants.
Les performances économiques
Les intervenants insistent beaucoup sur l’économie des systèmes.
Les gains viennent de plusieurs postes :
- baisse du travail du sol ;
- baisse des herbicides dans certains cas ;
- baisse des engrais azotés ;
- baisse des fongicides ;
- amélioration de l’efficience de l’eau ;
- stabilité des rendements.
Hubert Charpentier compare ainsi des charges opérationnelles nettement plus faibles dans les systèmes avec couverture vivante et semis direct, pour des rendements comparables ou supérieurs.
Le message est clair : la durabilité ne doit pas être pensée seulement sous l’angle environnemental, mais aussi économique.
Une agriculture plus résiliente
Les témoignages français rejoignent le propos de Lucien Séguy sur un point fondamental : la résilience.
Dans les années difficiles, ces systèmes peuvent mieux encaisser :
- les excès d’eau ;
- les sécheresses ;
- les retards d’intervention ;
- la pression adventice ;
- la variabilité croissante du climat.
Cette stabilité devient un critère au moins aussi important que le rendement maximal d’une bonne année.
Une transition qui demande de nouvelles références
Plusieurs passages de la conférence soulignent que ces pratiques ne peuvent pas être conduites avec les anciennes grilles de lecture. Elles demandent :
- de nouvelles observations ;
- une meilleure compréhension des plantes ;
- une autre façon de raisonner les intrants ;
- des plateformes d’expérimentation ;
- des références construites dans la durée.
Lucien Séguy insiste sur la nécessité de créer des dispositifs où l’on ne compare pas seulement des techniques isolées, mais des systèmes de culture complets.
Le rôle de la recherche et du développement
Le besoin de recherche est présenté comme considérable. Il ne s’agit pas simplement d’accumuler des résultats ponctuels, mais de mieux comprendre :
- les interactions entre espèces ;
- la biologie microbienne ;
- la dynamique du carbone ;
- la gestion des nutriments ;
- le contrôle biologique des adventices et maladies ;
- les effets à long terme des systèmes de couverture.
Les intervenants regrettent que ces approches systémiques restent insuffisamment soutenues au regard des enjeux.
Conclusion
La conférence défend une vision ambitieuse de l’agriculture : une agriculture capable à la fois de produire, de restaurer les sols, de réduire les intrants, de mieux gérer l’eau et de devenir plus autonome.
Le message central de Lucien Séguy est que les plantes et les sols vivants peuvent redevenir les moteurs de la fertilité, à condition de concevoir les cultures comme des écosystèmes pilotés, et non comme des supports inertes alimentés de l’extérieur.
Les témoignages de Christian Abadie et d’Hubert Charpentier montrent que ces principes ne relèvent pas seulement d’expérimentations lointaines, mais qu’ils sont déjà mis en œuvre en France, avec des résultats agronomiques, économiques et environnementaux jugés très encourageants.
En conclusion, la conférence présente les systèmes de culture sur couverture végétale comme une voie majeure pour répondre simultanément aux défis alimentaires, environnementaux et économiques de l’agriculture contemporaine.