Le vivant et le sol vivant, par François Mulet
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Aujourd'hui, c'est une intervention de François Mulet, directeur de Ver de Terre Production lors de la journée Sol Vivant au Havre en septembre dernier !
Introduction
François Mulet explique qu’il a été, en Normandie, parmi les pionniers du maraîchage « sur le vivant ». Ce concept a été formulé un jour autour d’une table, avec l’idée d’activer un certain nombre de leviers techniques pour changer les pratiques agricoles. La notion de « sol vivant » leur a semblé la plus juste pour décrire ce qu’ils cherchaient à faire.
L’objectif de l’intervention est d’expliquer pourquoi le sol est réellement vivant, pourquoi il faut le considérer comme tel, et en quoi ce changement de regard modifie profondément les pratiques agricoles. Selon lui, cela change aussi les résultats obtenus sur le terrain : efficacité énergétique, efficacité environnementale, et qualité nutritionnelle.
Le constat de départ : la nature pousse toute seule
Le premier constat présenté est simple : dans la nature, lorsque les conditions de température et d’humidité sont correctes, tout pousse. S’il y a trop d’eau, cela ne convient pas à la production végétale qui intéresse les agriculteurs ; s’il fait trop froid, cela ne fonctionne pas non plus ; s’il fait trop chaud ou trop sec, non plus. Mais dans une bonne plage de température et d’humidité, la végétation se développe spontanément.
François Mulet insiste sur un point essentiel : dans la nature, cela pousse tout seul. Il suffit d’attendre, et ça pousse. La forêt pousse, les bords de route poussent, tout pousse sans intervention humaine.
À partir de là, plusieurs questions apparaissent :
- Pourquoi, en agriculture, ne suffit-il pas de regarder pousser le blé ?
- Pourquoi faut-il travailler les sols avec des tracteurs puissants, des charrues, des outils de travail du sol ?
- Pourquoi met-on des engrais, alors qu’aucune forêt de chênes n’est fertilisée ?
- Pourquoi fait-on des rotations, alors que la nature ne déplace pas les chênes tous les ans ?
- Pourquoi fait-on du compost, alors que dans la forêt, personne ne rassemble les feuilles en tas avant de les remettre au pied des arbres ?
- Pourquoi l’agriculture pollue-t-elle, alors que les milieux naturels produisent en général une eau propre ?
Selon lui, la nature propose un modèle radicalement différent de l’agriculture moderne : un système qui fonctionne tout seul. Le problème est que la nature ne produit pas spontanément du blé ni des salades. La vraie question devient donc : comment faire pousser des salades, du blé ou des arbres fruitiers en respectant au mieux ce modèle naturel ?
Le sol est-il vraiment vivant ?
François Mulet explique que le problème vient en grande partie de notre difficulté à considérer le sol comme un être vivant. On reconnaît facilement qu’un pied de blé, une salade ou un arbre sont vivants. En revanche, le sol paraît moins évident à définir : il n’a pas clairement un extérieur et un intérieur comme un animal ou une plante, ses contours sont plus difficiles à cerner, et surtout son activité est moins visible.
Pour faire réfléchir à cette différence, il propose une expérience de pensée. Dans un supermarché, tout ce qui est présent a été fabriqué par l’être humain. Avec suffisamment d’ingénieurs, de machines et de techniques, on sait produire tous ces objets. En revanche, si on se place dans une forêt et qu’on demande à quelqu’un de fabriquer une feuille, une branche ou un arbre, cela n’a plus de sens. On est incapable de fabriquer un arbre vivant de toutes pièces.
Cela montre qu’il existe une différence fondamentale entre le vivant et les objets techniques fabriqués par l’homme. Les technologies humaines reposent sur des actions comme clouer, visser, souder, peindre, fraiser ou tourner. Le vivant, lui, ne fonctionne pas ainsi. On ne boulonne pas une branche sur un tronc pour faire un arbre.
Pour François Mulet, cela signifie qu’il existe deux technologies radicalement différentes :
- la technologie humaine, mécanique et assemblée ;
- la technologie du vivant, qui s’organise autrement.
Cette distinction est essentielle pour comprendre le sol.
La résistance à l’eau comme propriété du vivant
Un point central de l’exposé concerne la résistance du sol à l’eau.
François Mulet décrit une expérience connue dans le monde agricole : si l’on prend une motte d’un sol agricole classique, très travaillé et pauvre en matière organique, et qu’on la met dans l’eau, elle se défait rapidement et se transforme en boue. Selon lui, cette observation donne à elle seule une grande partie de l’explication de la pollution agricole.
Il montre aussi qu’un sol enrichi simplement avec du compost ne retrouve pas forcément cette propriété, ce qui amène à se poser des questions sur le compostage tel qu’il est parfois pratiqué.
Il pose alors une question simple : connaît-on un être vivant qui ne résiste pas à l’eau ? Un être vivant qui fondrait ou mourrait au simple contact de la pluie ? La réponse est évidemment non. Au contraire, l’eau est intimement liée au vivant.
À l’inverse, lorsqu’on prend une motte de prairie ou de forêt et qu’on la laisse plusieurs jours dans l’eau, elle ne se défait pas. Elle reste structurée. Il peut y avoir quelques diffusions d’éléments dans l’eau, mais très peu. Les sols naturels possèdent donc, eux aussi, cette propriété du vivant : ils résistent à l’eau.
Pour François Mulet, c’est une propriété fondamentale. Si les sols naturels se transformaient en boue à chaque pluie, la nature ne pourrait pas maintenir des sols structurés, aérés et biologiquement actifs.
La recette de la pollution
Pour expliquer cette idée, François Mulet propose ce qu’il appelle une « recette de la pollution ».
Il prend l’exemple du café :
- un grain de café entier mis dans l’eau ne donne pas du café, car il garde sa structure ;
- si l’on broie le grain finement et qu’on ajoute de l’eau, on obtient du café.
Pourquoi ? Parce qu’en broyant le grain, on détruit sa structure et on libère ce qu’il contient.
Il applique la même logique au sol : si l’on prend une motte de terre portant une culture, qu’on y ajoute de l’eau et qu’on passe l’ensemble à la moulinette, on obtient le même phénomène. En détruisant la structure carbonée du vivant, on libère les éléments solubles, qui peuvent alors partir dans l’eau. C’est ainsi que se produit la pollution.
Il insiste sur le rôle central de la structure carbonée du vivant. Le vivant est constitué de structures de carbone capables de faire circuler des liquides physiologiques : le sang, la lymphe, la sève. Dans ces liquides circulent des éléments solubles. Tant que la structure est intacte, ces éléments restent organisés. Si la structure est détruite, les éléments solubles s’échappent. Pour lui, c’est la même chose dans le sol.
Reconstruire biologiquement un sol
Le travail du réseau « maraîchage sol vivant » a consisté à apprendre à recréer cette structure carbonée dans les sols agricoles.
François Mulet donne un exemple concret : dans un kilo de terre pauvre en matière organique, ils ont incorporé 10 % de branches fraîches broyées. Cette matière organique a servi de nourriture à des réseaux alimentaires composés de champignons, de bactéries, d’insectes et d’autres organismes. Après six mois, la motte de terre était devenue parfaitement résistante à l’eau.
Selon lui, cela montre qu’il est possible de recréer un sol vivant avec une grande partie de ses propriétés, à partir d’un sol qui, au départ, fondait facilement dans l’eau.
Il précise que cette reconstruction peut se faire de différentes façons :
- avec de la matière organique morte ;
- avec des couverts végétaux ;
- avec d’autres formes d’apports biologiques.
L’idée générale est qu’il est possible de reconstruire biologiquement les sols.
Qui fait le travail dans le sol ?
François Mulet rappelle que ce ne sont pas les agriculteurs qui, eux-mêmes, organisent le sol. Ils ne placent pas à la main la matière organique dans chaque agrégat. Le travail est réalisé par les êtres vivants du sol.
Il cite notamment :
- les champignons, qui tissent des réseaux très denses de filaments carbonés résistants à l’eau et stabilisent le sol ;
- les vers de terre, qui enfouissent et redistribuent la matière organique ;
- les racines, qui injectent du carbone dans le sol ;
- les bactéries, acariens, insectes et autres micro-organismes, qui participent en permanence à la transformation et à l’organisation du sol.
Quand on étudie leur alimentation et leur cycle écologique, on constate qu’ils passent leur temps à faire la même chose : manger de la matière organique, la transformer, l’intégrer au sol, construire le sol et le stabiliser.
C’est pourquoi François Mulet affirme qu’il ne sait pas, lui, fabriquer un sol, pas plus qu’il ne sait fabriquer un arbre ou une feuille. En revanche, il existe des êtres biologiques capables de le faire. Le travail de l’agriculteur consiste alors à collaborer avec eux.
Le vivant comme nanotechnologie
Un autre point important de l’intervention est l’idée que le vivant fonctionne comme une « nanotechnologie » qui organise la matière depuis l’infiniment petit jusqu’au macroscopique.
François Mulet prend l’exemple du corps humain : l’organisme se construit atome par atome, molécule par molécule, cellule par cellule. On ne fabrique pas un muscle en assemblant de gros morceaux ; le vivant reconstruit tout à toutes les échelles.
Pour lui, cette logique vaut aussi pour le sol. Le vivant organise tout, depuis les bactéries et les micro-organismes jusqu’aux racines et aux structures visibles à grande échelle. Cette capacité d’organisation est extrêmement complexe et dépasse largement ce que les outils modernes de travail du sol peuvent faire.
Cela conduit à une conclusion importante : pour améliorer un sol, il faut reconnaître que cette organisation biologique nous dépasse en partie. Il faut comprendre les grandes règles, mais aussi laisser faire les organismes du sol, qui travaillent bien mieux que nous.
Pourquoi le travail du sol détruit cette organisation
François Mulet se montre très critique vis-à-vis des outils de travail du sol, qu’ils soient à traction animale ou motorisés.
Selon lui, vouloir construire, structurer ou améliorer un sol avec ces outils revient à appliquer au vivant une logique purement mécanique, qui ne correspond à aucune loi de la biologie. Il compare cela à l’idée absurde de broyer un pommier en petits morceaux et d’espérer obtenir ensuite des pommes.
Quand on passe des outils de travail du sol, que devient :
- le ver de terre ;
- le réseau de filaments fongiques ;
- la galerie patiemment creusée dans le sol ;
- toute l’organisation biologique préexistante ?
Pour lui, ces outils détruisent cette structure et cette organisation. C’est le point de départ de nombreux problèmes : besoin d’engrais, nécessité de retravailler le sol chaque année, apparition de pollutions, perte de fertilité.
Que mange un sol ?
François Mulet ramène ensuite le fonctionnement du sol à une idée très simple : tous les êtres vivants mangent. Pour fonctionner, il faut à la fois ne pas être détruit, et être nourri.
Le sol mange toujours la même chose : la matière organique issue de la photosynthèse.
Le schéma général est le suivant :
- la photosynthèse et l’eau permettent aux plantes de pousser ;
- les plantes produisent de la matière organique riche en énergie carbonée ;
- dans la nature, cette matière organique retourne au sol : feuilles, racines mortes, résidus végétaux ;
- le sol mange cette matière organique ;
- en la mangeant, il se structure, s’organise et se construit.
Ainsi, au-dessus du sol, les plantes produisent la matière organique ; en dessous, le sol la consomme et se construit.
Le pari fait il y a une dizaine d’années par le réseau de François Mulet était le suivant : si l’on cesse de détruire le sol avec des outils et qu’on le nourrit abondamment, alors il doit se remettre à fonctionner, et les plantes doivent pouvoir y pousser.
Selon lui, cela fonctionne effectivement.
La question des quantités : combien mange le sol ?
Une fois ce principe posé, reste une question de praticien : combien faut-il apporter ?
François Mulet compare cela à l’alimentation humaine. Si l’on donne à quelqu’un une tonne de riz par jour, cela ne va pas ; si l’on ne donne qu’un grain de riz, cela ne va pas non plus. Il faut une ration adaptée. De la même façon, le sol a besoin d’une certaine quantité de nourriture.
Il faut donc se demander :
- combien mange le sol ;
- ce qui se passe si on ne lui donne pas assez ;
- ce qui se passe si on lui en donne trop.
Ces questions ont été travaillées de manière pratique afin de construire des sols agricoles fonctionnels.
Le cycle plante-sol et la part prélevée par l’agriculture
Dans le fonctionnement naturel, le sol nourrit la plante, et la plante nourrit le sol, en mourant mais aussi de son vivant. Les racines contribuent elles aussi à structurer le sol.
Le problème de l’agriculture est qu’elle retire en permanence une partie de ce cycle pour nourrir les humains. Il a donc fallu quantifier ce qui sort du champ et définir des limites : combien peut-on prélever sans détruire le système ?
Plus l’on prélève, plus le risque est grand de rompre le cycle écologique. Inversement, plus le cycle est intense, plus il y a de matière organique produite, plus il y a à manger pour le sol, et plus il devient possible d’en prélever une partie pour l’usage humain sans dégrader le système.
François Mulet insiste sur ce point : le modèle qu’il défend est un modèle agricole qui cherche à maximiser la production. Plus le cycle écologique est intense, plus il y a de possibilités de prélever sans abîmer.
Il s’oppose ainsi à l’idée selon laquelle il faudrait produire peu pour produire bien. Pour lui, produire bien, c’est produire le plus possible, comme le fait la nature.
Le besoin en biomasse
François Mulet donne un ordre de grandeur pour les climats tempérés : il faut produire entre 20 et 40 tonnes de matière sèche par hectare et par an pour nourrir correctement un sol.
Cette matière comprend :
- les parties aériennes ;
- les feuilles ;
- les racines ;
- les exsudats racinaires.
Si une culture, par exemple en maraîchage, ne produit pas cette quantité, il faut importer de la biomasse pour compenser et maintenir le sol en vie.
Il rappelle que les sols se détruisent naturellement si on ne les nourrit pas, comme un être vivant qui dépérit lorsqu’il ne mange pas. Le sol se construit en mangeant, et cet équilibre alimentaire doit être respecté.
Le modèle agricole dominant comme désertification
François Mulet résume ensuite de manière volontairement caricaturale le modèle agricole qui lui a été proposé lorsqu’il s’est installé : travailler le sol, puis ajouter un peu de chimie et d’engrais pour que ça pousse.
Selon lui, écologiquement, cela correspond à un désert. Un désert est défini comme un sol incapable de faire pousser tout seul une plante. Or, beaucoup de sols agricoles sont dans cette situation : sans travail du sol, sans intrants, sans interventions annuelles, ils ne sont plus capables de produire correctement une plante en bonne santé.
Les deux causes principales de cette désertification sont, selon lui :
- le travail du sol ;
- la faible production de biomasse.
Cette désertification entraîne ensuite de nombreux problèmes :
- sols non résistants à l’eau ;
- tassement et compaction ;
- faible activité biologique ;
- perte de matière organique ;
- faible réserve utile en eau ;
- dégradation de la biodiversité ;
- détérioration de la qualité de l’eau.
Le rôle des plantes dans le climat
François Mulet ouvre aussi une réflexion sur le climat. Il estime qu’on devrait observer de plus près l’impact de la présence des plantes sur le climat local.
Il raconte un exemple observé en Mauritanie, près de Boutilimit, à environ 150 kilomètres de Nouakchott. Une personne y a installé une grande clôture, sur plusieurs centaines d’hectares, simplement pour empêcher les animaux de brouter la végétation. Dix ans plus tard, la forêt était en train de repousser au milieu du désert. Le phénomène est même visible sur Google Maps comme une tache verte.
Pour lui, cela montre le rôle majeur des végétaux dans la régulation climatique :
- ils font de l’ombre ;
- ils captent l’énergie du soleil ;
- ils participent à l’amélioration du climat local.
La couverture végétale permanente devrait donc être une composante essentielle des systèmes agricoles.
Le modèle proposé : maximiser la photosynthèse et arrêter le travail du sol
Le modèle défendu par François Mulet repose sur deux grands principes :
- la maximisation permanente de la photosynthèse et de la production de biomasse ;
- l’arrêt du travail du sol.
Il reconnaît que selon les cultures, cette logique est plus ou moins facile à atteindre. En maraîchage, par exemple, un radis de 18 jours ne produit évidemment pas autant de biomasse qu’un chêne centenaire. Il existe donc des limites propres aux cultures choisies.
Cela conduit aussi à poser des questions sur la sélection variétale. Certaines plantes cultivées sont-elles réellement adaptées à une agriculture durable ? Pour une grande culture comme le blé, il faudrait peut-être se demander si les variétés sélectionnées permettent vraiment de maximiser la biomasse et d’utiliser au mieux l’énergie solaire.
Malgré ces limites, François Mulet affirme que si l’on respecte ces deux règles, la fertilité revient toujours. Un sol fertile est alors un sol sur lequel on plante, et la plante pousse.
La question du désherbage
François Mulet précise enfin qu’un problème demeure : celui de la gestion des mauvaises herbes.
Même avec un sol très fertile, la concurrence écologique reste forte. Entre un chêne centenaire et une salade, on comprend bien que le rapport de force n’est pas le même. Dans un système agricole, il faut donc des outils de désherbage efficaces.
Il rappelle toutefois qu’il n’est pas favorable à l’usage de la charrue pour désherber, puisqu’elle détruit l’organisation biologique du sol. Reste alors une question technique majeure : avec quels outils désherber, et comment arbitrer entre les différentes solutions possibles, notamment dans le contexte actuel des débats sur la chimie et les herbicides ?
Conclusion
La thèse défendue par François Mulet est que le sol doit être considéré comme un être vivant, ou du moins comme un système vivant organisé par une multitude d’êtres biologiques.
À partir de cette idée, les pratiques agricoles changent profondément :
- on ne cherche plus à construire le sol mécaniquement ;
- on cherche à ne plus le détruire ;
- on le nourrit avec de la biomasse ;
- on laisse les organismes du sol faire le travail d’organisation ;
- on cherche à maximiser la photosynthèse et les flux de matière organique.
Selon lui, cette approche permet de restaurer la fertilité, de réduire fortement la pollution, d’améliorer le fonctionnement écologique des systèmes agricoles et de repenser complètement le métier d’agriculteur.