Objectifs de l’agriculture de conservation, par Konrad Schreiber
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Pendant deux semaines, on vous propose de (re)découvrir la journée agroécologie au Salon de l'Agriculture 2020 !
Introduction
Cette matinée agronomique s’ouvre avec une intervention de Konrad Schreiber, qui remplace au pied levé Alain Canet, empêché à la suite d’un accident de voiture sans gravité. Konrad Schreiber précise qu’il était initialement présent comme visiteur au salon et ne souhaitait pas spécialement intervenir, afin de laisser la place aux autres, mais accepte finalement d’assurer cette prise de parole.
Il se présente comme agronome des sols vivants depuis une vingtaine d’années. Il a également été pendant 21 ans paysan à temps plein sur une ferme laitière en Centre-Bretagne. Il explique être aussi issu de la mouvance des Cuma, où il a exercé des responsabilités professionnelles, notamment comme président sur son canton pendant l’essentiel de sa carrière agricole.
Né dans le Sud-Ouest sur une ferme de polyculture-élevage, où l’on produisait notamment du foie gras, du maïs et du lait, il rappelle que ses parents, d’origine allemande, ont émigré après la fermeture du rideau de fer. Il se définit ainsi comme un « pur produit de la République française », avec une double culture : d’un côté une forme d’agronomie allemande, de l’autre une éducation française.
Une agronomie de crise
Konrad Schreiber explique avoir été marqué par l’expérience de ses parents, qui ont traversé des périodes de crise et de bouleversements politiques majeurs. Selon lui, cette histoire familiale l’a imprégné d’une culture agronomique de crise, c’est-à-dire une manière de penser où il faut savoir « tout faire avec rien ».
Il souligne que cette culture, reçue sans qu’il en mesure immédiatement toute la portée, prend aujourd’hui un sens nouveau, car l’agriculture contemporaine se retrouve selon lui dans une situation comparable : il y a énormément de problèmes à résoudre, mais les moyens réellement dirigés vers l’essentiel manquent. À ses yeux, la question centrale est la suivante : comment développer des systèmes agricoles résilients face aux enjeux actuels ?
Nourrir l’humanité sans dégrader les milieux
L’intervenant rappelle que l’agriculture doit contribuer à nourrir 10 milliards d’êtres humains. Cependant, il estime que la révolution verte ne parvient plus à répondre correctement à cet objectif, non pas parce qu’elle ne produit pas, mais parce qu’elle produit en générant trop de dégâts.
Il cite plusieurs conséquences :
- les problèmes de qualité de l’eau ;
- les problèmes liés aux produits phytosanitaires ;
- l’érosion des sols ;
- la perte d’humus ;
- l’appauvrissement des sols en matière organique.
Selon lui, la révolution verte a certes permis une productivité formidable, mais elle n’apporte pas les gains environnementaux nécessaires pour affronter le changement climatique.
Le changement climatique comme opportunité pour l’agriculture
Konrad Schreiber affirme que l’agroécologie doit être vue comme une chance pour les paysans. Il en donne une définition simple : une agriculture capable de récupérer le CO2 de l’air et de le mettre dans le sol sous forme de carbone séquestré dans l’humus.
Il oppose alors deux logiques :
- celle de la révolution verte, héritée selon lui d’outils venus de l’économie de guerre ;
- celle d’une agriculture fondée sur le vivant, la plante et le sol.
Il rappelle que des produits comme le nitrate d’ammonium ou certains herbicides ont une histoire liée à des usages militaires ou à des logiques industrielles de guerre. Son propos vise à montrer que les outils de l’agriculture moderne dominante ne sont pas issus d’une pensée du vivant, mais d’une logique de destruction ensuite reconvertie.
Une agriculture qui lutte contre les plantes produit le désert
Pour Konrad Schreiber, l’agriculture s’est historiquement construite comme une lutte contre les plantes afin de protéger les cultures. Mais il considère que cette logique est profondément erronée. Selon lui, une agriculture organisée contre les plantes finit par produire le désert.
Il prend pour exemple les grandes civilisations issues du Moyen-Orient, dont les centres historiques se trouvent aujourd’hui dans des zones désertifiées. Il en tire l’idée que l’on ne pose pas les bonnes questions agronomiques tant que l’on raisonne principalement en termes de destruction des adventices.
La plante, seul capteur de CO2 réellement efficace
L’intervenant insiste sur un point fondamental : le seul capteur de CO2 rentable pour l’humanité, c’est la plante. À partir de là, il propose un changement complet de regard.
Il rappelle que la concentration de CO2 dans l’air est très faible :
- environ 0,03 % avant l’ère industrielle ;
- environ 0,04 % avec l’augmentation due à l’usage du pétrole et du charbon.
Malgré cette très faible présence, les plantes ont, depuis des millions d’années, construit toute la vie terrestre en captant ce CO2. Pour lui, c’est là une grande leçon de durabilité : avec presque rien, les plantes produisent tout.
Il en déduit qu’il existe, au sein d’un monde fini, une logique d’infini biologique, visible non pas à l’échelle des astres, mais à l’échelle des sols, des bactéries, des vers de terre et des plantes.
Le modèle du vivant : produire, consommer, recycler
Konrad Schreiber décrit la biologie comme un système où tout fonctionne selon une boucle vertueuse :
- produire ;
- consommer ;
- recycler.
Dans ce modèle, rien ne se perd. Le déchet de l’un devient la ressource de l’autre. C’est, selon lui, le véritable modèle du développement durable.
Dans cette logique, le sol occupe une place centrale. Il est le pivot de tout le cycle, car c’est lui qui reçoit les résidus des plantes et des consommateurs de plantes, et qui les recycle intégralement pour permettre une nouvelle production.
Les objectifs de l’agriculture de conservation
À partir de cette analyse, Konrad Schreiber rejoint pleinement les objectifs de l’agriculture de conservation des sols. Celle-ci vise à conserver la fertilité organique et biologique des systèmes agricoles.
Pour y parvenir, il faut selon lui copier le fonctionnement de la nature. Cela se résume dans une formule simple :
- toujours couverts ;
- jamais travaillés.
Couvrir les sols en permanence
La couverture permanente et intégrale du sol permet de développer en continu le capteur de CO2. Plus il y a de plantes, plus il y a de photosynthèse, plus le système capte du carbone.
Il affirme ainsi que le sol nu est une aberration technologique et technique de l’agriculture. Un sol laissé nu ne capte rien, ne protège rien, n’abrite pas la biodiversité et se dégrade.
À l’inverse, un sol couvert en permanence :
- capte du carbone ;
- nourrit la vie du sol ;
- crée des habitats ;
- soutient la biodiversité ;
- protège contre l’érosion et le lessivage.
Ajouter la verticalité : l’arbre
À la couverture horizontale des sols doit s’ajouter la verticalité, c’est-à-dire l’arbre. Pour Konrad Schreiber, l’arbre enseigne quelque chose de fondamental : il multiplie le potentiel de captage du carbone et le stocke sur des durées longues.
Il insiste aussi sur sa complémentarité spatiale avec l’agriculture. Même si les arbres occupent une petite part de la surface agricole utile, ils apportent beaucoup :
- stockage de carbone ;
- production de bois d’œuvre ;
- production de matériaux ;
- production d’énergie ;
- amélioration du microclimat.
Il explique que si 7 % de la SAU sont occupés par les arbres, il reste encore 90 % ou plus à cultiver, et que la productivité globale du système peut malgré tout augmenter.
Augmenter la production en supprimant les sols nus
L’un des points clés du raisonnement est que la productivité peut croître non pas malgré ces changements, mais grâce à eux. Selon lui, il faut remettre en production les périodes de l’année où les sols sont habituellement nus.
Autrement dit, une partie du gain vient du fait que l’on transforme des périodes improductives en périodes de captation de carbone et parfois de production végétale. Dans certains cas, il devient possible de faire deux cultures par an là où une seule était auparavant envisageable.
Ainsi, l’espace est d’abord « recarboné » par la végétation, puis le sol lui-même se recharge en carbone. Mais cela suppose une condition impérative : supprimer le travail du sol. Pour Konrad Schreiber, on ne peut pas stocker durablement du carbone dans le sol si l’on continue à le travailler.
Une agriculture compétitive face à l’effet de serre
Konrad Schreiber affirme que l’agriculture pourrait devenir un acteur majeur dans la lutte contre l’effet de serre. Il avance plusieurs ordres de grandeur de séquestration :
- environ 1 tonne de carbone pur par hectare et par an dans le sol ;
- environ 2 tonnes supplémentaires dans un dispositif arboré interparcellaire ;
- encore environ 2 tonnes dans les haies et éléments périphériques.
La séquestration totale pourrait donc être très importante. Il présente ainsi l’agriculture non comme un problème à corriger à la marge, mais comme une solution centrale pour le climat, à condition de changer complètement d’approche agronomique.
Pour une politique agricole du carbone
Dans la dernière partie de son intervention, Konrad Schreiber appelle à une transformation profonde de la PAC. Selon lui, il ne suffit pas de parler de verdissement de façon superficielle : il faut une politique agricole réellement organisée autour de l’agronomie.
Il estime que la PAC devrait devenir une véritable politique agricole du carbone, capable d’aider les paysans à mettre en place ces systèmes. Pour lui, c’est une urgence.
Cette évolution serait d’autant plus pertinente qu’elle ne relèverait pas uniquement de la contrainte environnementale : elle serait aussi rentable, puisque le stockage du carbone s’accompagne de productions marchandes.
Une approche globale, déjà en marche
Konrad Schreiber présente cette transformation comme une approche globale de système. Elle ne concerne pas seulement les sols, mais aussi :
- la biodiversité ;
- le climat ;
- la santé des plantes ;
- la santé des animaux.
Il note que cette dynamique est déjà en train de se développer à l’échelle internationale, notamment sous le nom d’agriculture régénératrice, c’est-à-dire une agriculture qui régénère les sols, la biodiversité, le climat et plus largement les équilibres du vivant.
Il rappelle enfin que des réseaux paysans travaillent déjà activement sur ces questions, et que l’association mentionnée dans l’intervention cherche précisément à porter ce débat jusque dans les villes, là où les paysans sont moins présents.
Conclusion
La conclusion de l’intervention est très nette : pour Konrad Schreiber, les débats publics passent souvent à côté de l’essentiel. L’enjeu n’est pas d’ajouter quelques ajustements à l’agriculture existante, mais de refonder les systèmes autour du génie du végétal, du sol vivant et de la séquestration du carbone.
Le message final, repris dans l’échange qui suit, est que le verdissement ne peut pas se limiter à une logique administrative : il doit d’abord signifier le stockage du carbone dans les sols, grâce à une agriculture fondée sur la couverture permanente, l’arrêt du travail du sol, l’intégration de l’arbre et une pensée globale des écosystèmes agricoles.