Olivier Husson 2/7 : Redox-pH et fonctionnements des sols
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Captation réalisée dans le cadre d’une formation d’Olivier Husson en février 2022 à Châteauneuf-du-Pape.
Captation et montage vidéo réalisé par : Charlotte Brunier et Romain Mercieux.
Découvrez sur la Chaine Youtube l'Alternative un condensé de la formation d'Olivier Husson !
Conférence d’Olivier Husson : https://youtu.be/pq_Yua7Fnas
Lien de la chaîne : https://www.youtube.com/channel/UCYDa7tXvpKOTB2XxnqaaqvQ
Fonctionnements du sol à différentes échelles
Olivier Husson explique qu’il est important de comprendre comment les choses se passent dans le sol, comment elles bougent, et cela à différentes échelles. Cette compréhension est essentielle pour saisir les mécanismes en jeu. En revanche, ce n’est pas directement cela qui permettra de piloter une culture au jour le jour : cela donne surtout des grandes lignes de fonctionnement.
Selon lui, le fonctionnement du sol ne peut pas être réduit à une vision statique. Les processus y sont dynamiques, très variables dans le temps et dans l’espace, et ils dépendent fortement de la structure du sol.
Mesurer le pH et le redox des sols
Au départ, Olivier Husson a cherché à mesurer le pH et le potentiel redox des sols en laboratoire, avec une méthode classique : prélèvement de sol, séchage, tamisage, remise en eau, agitation pendant une heure, attente, puis mesure.
En procédant ainsi sur une série de sols différents, de profondeurs différentes et sous divers systèmes de culture, on observe une corrélation entre le pH et le redox. Les collègues en venaient alors à lui dire : si le pH et le redox sont corrélés, à quoi bon mesurer les deux ?
Il montre cependant que cette corrélation ne rend pas les deux mesures redondantes. La pente observée est de l’ordre de 55 mV par unité pH, ce qui est très proche de la théorie (59 mV à 25 °C). Cela confirme que les mesures sont cohérentes. Mais cela ne signifie pas qu’il suffit d’un seul indicateur.
Pour l’expliquer, il prend une analogie avec la taille et le poids : taille et poids sont corrélés, mais si l’on veut juger de l’état de santé, on ne regarde pas seulement l’un ou l’autre, on regarde aussi l’écart à la relation moyenne. De la même manière, ce qui importe dans le système pH-redox, ce n’est pas seulement chaque variable séparément, mais aussi leur position relative.
Le pe + pH : un indicateur plus pertinent
Olivier Husson insiste donc sur l’intérêt de corriger le redox par le pH, ce qu’on peut exprimer sous la forme du « pe + pH ». C’est cet indicateur combiné qui renseigne le mieux sur le niveau d’oxydation-réduction effectif du milieu.
Quand on reprend les mêmes sols, on observe qu’à pH donné il peut y avoir plus de 60 mV d’écart de redox, soit l’équivalent d’environ une unité de pH. Autrement dit, si l’on ne regarde pas les deux ensemble, on passe à côté d’une part importante de l’information.
Il montre alors différents sols gérés différemment, notamment au Bénin :
- des sols très acides, sableux et dégradés ;
- des sols légèrement acides ;
- un sol de forêt ;
- ce même sol de forêt après dix ans de culture de maïs.
Si l’on ne regarde que le redox, certains sols très différents apparaissent semblables. Si l’on ne regarde que le pH, on ne distingue pas non plus des fonctionnements très différents. En revanche, la combinaison pH-redox permet de voir que le sol forestier fonctionne dans une zone beaucoup plus favorable, alors qu’après dix ans de maïs, le même sol a glissé vers des conditions plus oxydées.
Les limites des mesures sur sol séché et remanié
La mesure sur sol séché, tamisé et réhumidifié a l’avantage d’être standardisée, donc de permettre des comparaisons entre sols. Mais elle écrase aussi beaucoup de différences réelles. Ce n’est pas ainsi que fonctionne un sol au champ.
Dans les sols vivants, les conditions changent très vite. Le pH et le redox varient dans le temps, selon l’humidité, l’activité biologique, la structure, les échanges gazeux, etc. Une mesure ponctuelle ne reflète donc pas forcément le fonctionnement réel du sol.
Le rôle central de la matière organique
Le niveau redox régule fortement l’intensité de la minéralisation et les processus d’humification. Dans un sol très oxydé, la matière organique se minéralise vite. Cela paraît intuitif. À l’inverse, dans un milieu très réduit, la matière organique peut se conserver très longtemps, jusqu’à des milliers ou millions d’années : c’est ainsi que se forment des matières fossiles comme le pétrole.
Mais la matière organique agit aussi dans l’autre sens : elle constitue un réservoir d’électrons et contribue donc à faire baisser le redox. Certaines molécules jouent un rôle majeur, notamment les quinones, composés naturels issus entre autres des phénols végétaux, très impliqués dans les régulations redox.
Olivier Husson cite l’hydroquinone comme exemple :
- c’est une molécule naturellement proche de ces systèmes ;
- elle a été utilisée industriellement comme réducteur pour le développement argentique des photos ;
- elle est aussi utilisée dans certaines crèmes pour blanchir la peau ;
- elle possède une forte capacité à donner ou capter des électrons et des protons.
Il rapporte avoir travaillé au Cirad avec de très faibles concentrations d’hydroquinone pour réguler le redox dans des pots expérimentaux, ce qui lui a paradoxalement valu d’être accusé de contaminer les sols avec un produit cancérigène, alors même que les doses utilisées étaient infiniment plus faibles que dans certains usages cosmétiques.
Le sol comme batterie
Cette capacité de la matière organique à stocker et échanger des électrons amène Olivier Husson à une image importante : le sol peut être vu comme une grosse batterie.
Il rapproche cela des travaux sur les biochars et les matériaux carbonés :
- selon la température de pyrolyse, on fabrique des biochars plus ou moins oxydés ;
- certains ont une forte capacité tampon mais sont peu chargés ;
- d’autres sont moins compartimentés mais davantage chargés.
Il évoque aussi les travaux sur les batteries à base de lignine, qui montrent que des composés organiques peuvent réellement jouer un rôle électrochimique. Pour lui, cette lecture est très utile pour comprendre les sols.
Les micro-organismes régulent fortement le milieu
La quantité et le type de matière organique influencent directement le pH et le redox, mais aussi la structure du sol et les populations microbiennes. Or chaque micro-organisme est adapté à des conditions spécifiques.
Le pH du sol est un des grands régulateurs des populations microbiennes. Et inversement, les micro-organismes modifient fortement le milieu autour d’eux. Comme ils sont trop petits pour réguler en interne comme le fait une plante, ils régulent surtout en externe, par les populations, les biofilms, le quorum sensing, etc.
Lorsqu’ils se développent, ils tirent le milieu vers leur propre niveau d’équilibre. Les plantes utilisent cette capacité microbienne pour orienter leur environnement dans la rhizosphère.
La respiration consomme de l’oxygène et dégage du CO₂, ce qui tend à réduire le milieu. Cela amène Olivier Husson à insister sur l’importance de bien définir le système étudié : ce qui sort ou entre dans le système change totalement l’interprétation.
Il donne un exemple tiré de discussions avec son frère travaillant en aquaculture. En milieu aquatique, la photosynthèse des algues relargue de l’oxygène dans l’eau et peut donc oxyder ce milieu. Mais pour des plantes aériennes, l’oxygène est relargué dans l’atmosphère, tandis que le sol reçoit surtout des composés réduits issus de la photosynthèse. Il faut donc toujours préciser l’échelle et le compartiment étudiés.
Le rôle tampon du fer et du soufre
Outre la matière organique et les micro-organismes, l’argile et surtout le fer jouent un rôle tampon important. Le fer peut donner ou accepter un électron, ce qui lui confère une capacité de tampon redox importante dans les sols.
Olivier Husson signale même qu’il existe des mécanismes très fins d’échanges redox entre micro-organismes et feuillets d’argile, impliquant notamment la cystéine.
Le soufre joue aussi un rôle majeur. Il est en plus faible quantité que le fer, mais il peut échanger jusqu’à huit électrons entre H₂S et SO₄²⁻. Cela l’amène à une remarque plus générale : parmi les éléments fondamentaux du vivant, carbone, azote, phosphore et soufre peuvent échanger jusqu’à huit électrons, tandis que l’hydrogène est le plus réducteur et l’oxygène le plus oxydant. Pour lui, ce n’est probablement pas un hasard si la vie s’appuie sur ces éléments.
Les grands cycles biogéochimiques — azote, soufre, phosphore — sont donc fondamentalement des histoires d’échanges d’électrons et de protons, étroitement liés entre eux.
Les rizières : un modèle utile pour comprendre la chimie redox
La chimie redox des rizières est très bien connue depuis les années 1970. Pour Olivier Husson, ce n’est pas forcément l’agronomie la plus intéressante du point de vue des systèmes de culture, car une rizière est surtout un système où l’on cherche à contrôler l’eau et la rhizosphère. En revanche, c’est un excellent modèle pour comprendre la chimie redox.
En submersion :
- le [[Potentiel RedOx|potentiel redox]] chute rapidement ;
- le pH remonte plus doucement ;
- le fer joue un rôle important dans la régulation de cette évolution.
Sur sols aérobies, ce serait plutôt l’azote qui joue davantage au départ sur cette pente moyenne. En Pologne, explique-t-il, il existe même des cartes de sols caractérisés selon leur capacité à rester au-dessus de certains seuils redox pendant un certain temps après submersion. Cela correspond à une capacité tampon du sol face à l’asphyxie.
Des variations extrêmement rapides au champ
Au champ, les variations de redox peuvent être très rapides. Olivier Husson montre des séries de mesures quotidiennes où, sous l’effet des pluies et de la proximité de la nappe :
- un sol passe de +600 mV à -100 mV en deux jours ;
- puis de -100 mV à +600 mV en deux jours ;
- ou connaît des bascules comparables en trois ou quatre jours.
Cela donne une idée de la violence des fluctuations que subissent les plantes. C’est aussi ce qui rend les mesures de terrain si difficiles à interpréter : mesurer le redox un jour, puis revenir deux jours après, peut donner un résultat complètement différent.
Il insiste donc : mesurer le redox dans le sol peut être utile pour comprendre les processus, mais ce n’est pas un outil simple de pilotage au champ. La structure du sol donne une information beaucoup plus robuste.
Variations de pH au champ
Il montre aussi des mesures de pH et de redox sur différentes parcelles en Côte d’Ivoire, suivies pendant trois mois à raison d’une mesure par semaine. Sur un même site de culture, le pH peut varier d’environ 5,25 à 6,75 en quelques mois. Il ne s’agit donc pas d’un indicateur fixe.
Ces mesures étaient faites directement dans le sol, avec une électrode plate adaptée. Il précise qu’il existe aussi des électrodes pour redox, mais que la mesure est encore plus délicate, notamment parce que les électrodes se couvrent rapidement de biofilms, ce qui fausse fortement les résultats.
Engorgement, structure et réactions de Fenton
Quand un sol s’engorge, son redox chute fortement par rapport à la pente moyenne pH-redox. Ce phénomène est lié à des réactions complexes, notamment autour du fer.
L’engorgement déstructure le sol, et cette perte de structure favorise à son tour l’engorgement : on entre dans des cercles vicieux.
Dans ces milieux asphyxiants, il peut aussi se produire des réactions très contre-intuitives, comme les réactions de Fenton. Même en milieu apparemment privé d’oxygène, certains micro-organismes produisent encore des espèces oxygénées réactives. En présence de fer ferreux, cela peut générer des radicaux très oxydants, comme l’anion superoxyde.
Ainsi, un milieu qui s’asphyxie peut aussi localement devenir très oxydant, au point d’attaquer chimiquement la matière organique. Pour Olivier Husson, c’est un bon exemple du fait que les fonctionnements redox sont souvent bien plus complexes qu’une simple opposition entre « oxydé » et « réduit ».
Il fait aussi le parallèle avec la cellule végétale :
- trop d’oxydation bloque la photosynthèse ;
- mais trop d’oxydation peut aussi bloquer la respiration ;
- il faut donc toujours un équilibre avec suffisamment d’antioxydants.
Dans le sol, il n’y a pas d’équilibre thermodynamique stable
Le message central est qu’un sol n’est jamais à l’équilibre thermodynamique. Les niveaux redox y bougent sans cesse, dans le temps et dans l’espace.
La matière organique et l’activité biologique déterminent le niveau d’équilibre et la diversité des niches pH-redox. Dès qu’un sol sature en eau, on bascule vers une forte réduction. Dès qu’il se réoxyde, d’autres processus prennent le relais.
Il souligne également un point contre-intuitif : dans des conditions très sèches, les processus physiques et chimiques peuvent parfois tirer les mesures dans un sens opposé à celui des processus biologiques. Mais, dans la plupart des sols, la composante biologique reste dominante.
Une image du sol : mosaïque de niveaux redox
Pour illustrer cela, Olivier Husson présente une réaction chimique oscillante en boîte de Pétri, où des composés redox produisent des structures spatio-temporelles très dynamiques. La couleur y indique le niveau redox.
Cette image lui semble très parlante pour le sol : on n’a pas un niveau redox uniforme, mais une mosaïque de micro-zones qui évoluent en permanence. Si l’on met une électrode à un endroit, on mesure tantôt oxydé, tantôt réduit. Si l’on utilise une grosse électrode, on ne capte plus que des moyennes et l’on perd toute l’information sur les gradients.
Sol compacté et sol bien structuré
Cela conduit à distinguer deux grands types de fonctionnement :
Sol compacté
Dans un sol compacté :
- la diversité spatiale est faible ;
- les fluctuations temporelles sont fortes ;
- le redox peut monter ou chuter brutalement selon pluie et dessèchement.
Ce type de sol donne peu d’informations utiles par des mesures ponctuelles. Il varie trop vite et trop brutalement.
Sol bien structuré
Dans un sol bien structuré :
- il existe une large diversité de niches dans l’espace ;
- les variations dans le temps sont beaucoup plus amorties ;
- il y a toujours à la fois un minimum d’air et d’eau circulant.
Cette diversité de gradients permet différentes fonctions simultanées :
- nitrification ;
- dénitrification ;
- fixation d’azote ;
- cycles du fer et du soufre ;
- et beaucoup d’autres processus.
Surtout, ces gradients permettent les échanges d’énergie. Si tout est au même niveau redox, plus rien ne circule, donc peu de travail biologique est possible.
La structure du sol comme meilleur indicateur
Pour Olivier Husson, la conclusion pratique est très forte : le meilleur indicateur du fonctionnement redox d’un sol, c’est sa structure.
Autrement dit :
- stabilité structurale ;
- stabilité des agrégats dans l’eau ;
- porosité ;
- capacité à ne pas s’engorger brutalement.
Voilà ce qui renseigne réellement sur le fonctionnement du sol. Les mesures de redox aident à comprendre, mais la structure donne l’indication la plus utile au champ.
Nutrition azotée et niveaux redox
La question de l’azote est ensuite abordée à travers les diagrammes redox-pH. Olivier Husson montre la position relative des différentes formes minérales :
- NH₄⁺ d’un côté, plus réduit ;
- NO₃⁻ de l’autre, beaucoup plus oxydé.
Il y a presque un volt d’écart entre les deux. Cela signifie que les bactéries de nitrification, de dénitrification ou de fixation d’azote ne fonctionnent pas du tout dans les mêmes zones redox.
Si le sol fluctue constamment d’un extrême à l’autre, certaines étapes du cycle dominent à certains moments, d’autres à d’autres moments. Mais si certaines étapes manquent, on bloque le cycle, avec des conséquences comme des émissions de N₂O, puissant gaz à effet de serre.
Le problème n’est pas seulement de produire du N₂O dans le sol : le problème est de ne pas avoir toute la chaîne microbienne qui permettrait de le reconvertir avant son émission dans l’atmosphère.
Le pH et le redox pilotent la disponibilité des éléments
Olivier Husson rappelle que la disponibilité des éléments minéraux dépend à la fois du pH et du redox. Les diagrammes de Pourbaix permettent de visualiser cela.
Fer et manganèse
Il montre notamment :
- la solubilité du fer ;
- la solubilité du manganèse ;
- leur dépendance très forte à la position du sol dans le diagramme pH-redox.
Quand un sol bascule dans certaines conditions plus réduites, le fer soluble peut augmenter brutalement. Ce qui est mesuré expérimentalement dans les pots correspond très bien à ce que prédit la théorie.
Même chose pour le manganèse : ce n’est pas parce que le manganèse aurait été lessivé ou perdu qu’il manque, mais parce qu’il n’est plus sous forme soluble dans les conditions du moment.
Sur des cultures comme la vigne, cela peut expliquer certaines carences apparentes.
Carences induites
Un point important est développé : lorsqu’on observe une carence en manganèse, en fer ou autre, apporter l’élément au sol ne résout pas forcément le problème. Au contraire, en augmentant la concentration totale, on peut déplacer l’équilibre et rendre la forme soluble encore moins disponible.
Dans ces cas, il s’agit souvent de carences induites par les conditions redox et pH du sol. La correction passe alors plutôt :
- par une amélioration du fonctionnement du sol ;
- par de la matière organique ;
- par une meilleure structure ;
- et parfois, en attendant, par des apports foliaires.
La plante modifie fortement sa rhizosphère
Olivier Husson rappelle qu’une plante ne subit pas passivement le sol. Elle modifie fortement son environnement racinaire.
Il montre notamment que selon la forme d’azote absorbée :
- l’absorption de nitrate alcalinise la rhizosphère ;
- l’absorption d’ammonium l’acidifie.
Sur des expériences avec maïs ou blé, on observe sur un même pied, avec nitrates d’un côté et ammonium de l’autre, des écarts de plusieurs unités de pH autour des racines.
Cela montre à quel point il faut distinguer :
- le pH moyen du sol ;
- le pH de la rhizosphère ;
- les micro-environnements créés par l’activité racinaire.
Nitrate et ammonium : deux fonctionnements très différents
Olivier Husson insiste longuement sur le fait que nitrate et ammonium ne sont pas équivalents, même s’ils sont tous deux « disponibles » pour la plante.
Absorption de nitrate
Quand une plante absorbe des nitrates :
- elle relargue des OH⁻ ou des HCO₃⁻ ;
- elle alcalinise son environnement ;
- elle doit réduire le nitrate en ammonium avant de fabriquer des acides aminés ;
- cela lui coûte de l’énergie ;
- cela lui demande aussi beaucoup d’eau.
Il estime que :
- le coût énergétique de l’absorption des nitrates est déjà supérieur d’environ 10 à 15 % ;
- puis leur réduction en ammonium avant assimilation ajoute encore environ 15 %.
Au total, nourrir une plante uniquement aux nitrates représente donc un coût énergétique élevé, de l’ordre de 25 à 30 %.
Comme la réduction des nitrates demande aussi beaucoup d’eau, l’efficience de l’eau peut fortement baisser, par exemple en riz pluvial.
En contrepartie, si l’eau est abondante, les nitrates favorisent une croissance rapide :
- forte turgescence ;
- allongement cellulaire ;
- croissance rapide.
Mais on obtient alors souvent des plantes plus oxydées, plus sensibles aux maladies, avec un fonctionnement moins équilibré.
Absorption d’ammonium
L’ammonium est moins coûteux à assimiler, mais il a aussi ses problèmes :
- il acidifie fortement la rhizosphère ;
- il peut bloquer l’absorption de calcium et de magnésium ;
- à forte dose, il devient toxique ;
- il est peu mobile dans le sol, donc demande davantage de prospection racinaire ou microbienne.
Autrement dit, tout ammonium n’est pas bon non plus. Une plante nourrie uniquement à l’ammonium est aussi en situation déséquilibrée.
Le mélange et l’azote organique
Quand elles ont le choix, les plantes absorbent généralement un mélange de nitrate et d’ammonium. Cela leur permet d’éviter les déséquilibres extrêmes de pH et de métabolisme.
Mais surtout, Olivier Husson rappelle qu’en réalité les plantes ne se limitent pas à l’azote minéral. Elles absorbent aussi :
- des acides aminés ;
- des sucres aminés ;
- et même, d’une certaine manière, des bactéries entières ou des fragments microbiens au niveau racinaire.
Selon lui, si la plante a vraiment le choix, elle préfère l’azote organique. C’est un point que les modèles classiques prennent mal en compte, car ils ont été construits surtout à partir de sols fonctionnant majoritairement sur l’azote minéral.
Température et forme d’azote
La température joue aussi sur ces équilibres :
- à basse température, l’absorption d’ammonium est favorisée ;
- l’absorption de nitrate devient très faible en dessous d’environ 13 °C ;
- à température plus élevée, les nitrates deviennent davantage disponibles et absorbés.
Là encore, Olivier Husson souligne qu’il est difficile de séparer ce qui relève :
- de la préférence réelle de la plante ;
- et de ce qui est simplement plus présent dans le sol selon les conditions.
Impacts sur la qualité des plantes et des produits
La forme d’azote absorbée modifie non seulement la croissance, mais aussi la qualité.
Il cite par exemple des travaux sur l’endive :
- avec 30 % de nitrate et 70 % d’ammonium, la production est un peu plus faible mais la teneur en nitrate de l’endive est bien plus basse ;
- en inversant le ratio, on augmente un peu le rendement mais on multiplie fortement la teneur en nitrates dans le produit.
Il mentionne aussi des travaux sur l’amarante montrant qu’une nutrition plus nitratée réduit :
- les flavonoïdes ;
- les phénols.
Cela ouvre la question de la qualité nutritionnelle globale des aliments. Il évoque à ce sujet des travaux en cours, notamment une thèse avec Jean-Pierre Sarthou à Toulouse, visant à relier les systèmes de culture jusqu’à la qualité nutritive finale des produits.
Il pense que l’on pourrait faire des démarches analogues sur la vigne, du sol jusqu’à la bouteille.
Les difficultés de restauration des sols
Quand un sol est très dégradé, relancer son fonctionnement demande de la progressivité. Olivier Husson explique qu’un apport massif de biomasse peut temporairement bloquer l’azote si le système n’est pas prêt à la digérer. Avant plantation, ce n’est pas forcément un problème. En revanche sur une culture en place, cela peut perturber un cycle entier.
Il cite l’exemple de François d’Argelos dans le Gers, sur boulbènes, où après de nombreuses années de couverts végétaux, l’ajout de fortes quantités de broyat a donné des résultats intéressants sans blocage d’azote, car le système était déjà partiellement relancé.
Pour lui, il faut adapter les pratiques au niveau de restauration du sol :
- plus le sol est dégradé, plus les marges de manœuvre sont faibles ;
- plus le sol se restaure, plus il offre de possibilités.
Une analogie avec le tube digestif
Olivier Husson propose une analogie très forte : le sol fonctionne comme un tube digestif.
- La microflore du sol digère, comme notre flore intestinale.
- Les vers de terre assurent un brassage comparable à des mouvements de péristaltisme.
- Les racines, root hairs et mycorhizes augmentent les surfaces d’échange, comme les villosités intestinales.
Dans cette logique :
- labourer, c’est détruire une partie de cette flore et de ces structures ;
- supprimer les vers de terre, c’est supprimer le brassage ;
- laisser le sol nu longtemps, c’est imposer un jeûne prolongé à la microflore.
Et comme dans un tube digestif, si l’on impose un long jeûne puis qu’on apporte brutalement un gros « steak » de matière organique, la digestion ne se relance pas instantanément.
Le problème des pulvérisations et de l’oxydation
Olivier Husson aborde aussi l’impact des pulvérisations. Il estime que le conventionnel repose globalement sur des pratiques oxydantes :
- travail du sol ;
- peu de couverts ;
- forte minéralisation ;
- plantes poussant vite, riches en nitrates et plus oxydées.
Les produits de protection ont donc souvent été développés dans une logique de sur-oxydation des bioagresseurs. Les pulvérisateurs eux-mêmes peuvent accentuer cette oxydation :
- fortes pressions ;
- turbulence ;
- injection d’air ;
- microgouttes.
Il rapporte des mesures montrant qu’entre la cuve et ce qui arrive sur la feuille, on peut perdre facilement plus de 60 mV de potentiel redox.
Cela pourrait expliquer pourquoi certains produits, notamment des préparations plus réductrices comme certaines macérations, donnent des résultats très variables : selon le matériel, la pression ou le mode d’application, on oxyde plus ou moins fortement la préparation avant même qu’elle n’atteigne la plante.
Selon lui, si l’on veut aller vers des approches plus réductrices, il faudra revoir :
- les pressions ;
- la taille des gouttes ;
- les buses ;
- et plus largement la logique de pulvérisation.
Sols, forêts et stabilité
Il rappelle enfin que les grandes fluctuations de pH et de redox sont bien plus marquées dans les sols cultivés déstructurés que dans les forêts. Dans les forêts, le fonctionnement est beaucoup plus stable, précisément parce que la structure, la couverture, l’alimentation biologique et la continuité du système tamponnent les variations.
Conclusion : sortir du schéma de destruction du sol
La conclusion d’Olivier Husson est claire : il faut sortir d’un schéma où l’on :
- détruit la structure ;
- détruit la microflore ;
- détruit les vers de terre ;
- impose des jeûnes prolongés ;
- puis tente de corriger ensuite par des intrants.
Pour lui, tout ramène à l’importance de :
- la structure du sol ;
- la diversité spatiale des niches ;
- la stabilité des conditions dans le temps ;
- l’alimentation continue de la vie du sol ;
- et un fonctionnement redox équilibré.
Le redox est donc fondamental pour comprendre les sols, mais l’indicateur opérationnel le plus simple et le plus puissant reste la structure du sol.