Une trogne, des paysages
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Ver de Terre Production s'invite à Paysages in Marciac 2020 ! 😍🍃
Et pour cette nouvelle édition mixée présentiel/visio, on vous propose aujourd’hui une conférence avec Dominique Mansion.
Avec la collaboration d'Arbre & Paysage 32.
Retrouvez tout le programme par ici 👋 https://paysages-in-marciac.fr/programmation/
Introduction
Cette conférence de Dominique Mansion s’inscrit dans la « grande journée des trognes », dans le cadre de l’année des trognes, prolongée en 2021 malgré le confinement. L’idée est de montrer que les trognes ont continué de pousser, et que la réflexion sur leur culture, leur démonstration et leur utilité doit se poursuivre.
Le titre proposé pour cette conférence est : « Une trogne, des paysages ». Dominique Mansion propose donc un parcours à travers la France, et un peu à travers le monde, pour découvrir différents paysages de trognes et les essences concernées. Il précise d’emblée que le sujet est immense et que cette présentation ne peut pas être exhaustive. Le diaporama repose uniquement sur des images et des photographies.
Le saule, arbre emblématique de la trogne
Pour beaucoup de gens, la trogne est d’abord associée au saule têtard. Beaucoup n’imaginent pas qu’on puisse faire des trognes avec du chêne, de l’érable, du platane ou bien d’autres essences. Dans l’imaginaire collectif, c’est le saule qui reste l’arbre emblématique de la trogne.
Dominique Mansion rappelle d’ailleurs qu’en Belgique un ouvrage a été intitulé Le royaume des têtards, ce qui montre bien à quel point cette image du saule têtard s’est imposée.
Les trognes dans le monde
En Nouvelle-Zélande
Dominique Mansion emmène d’abord le public très loin, en Nouvelle-Zélande, pour montrer que la trogne, bien qu’elle ait été particulièrement développée dans la vieille Europe, a aussi été exportée ailleurs. Lorsque les Anglais sont allés conquérir et occuper la Nouvelle-Zélande, ils ont apporté avec eux cette pratique.
Cette trogne néo-zélandaise est clairement liée à l’élevage. Sur l’image projetée, on voit le niveau atteint par le bétail qui a brouté les saules têtards. Il s’agit donc d’un usage pastoral direct. Dominique Mansion précise qu’il n’a pas trouvé beaucoup de trognes en Nouvelle-Zélande, peut-être faute d’avoir visité les bonnes régions, mais leur existence est certaine.
En Turquie
En Turquie, en Cappadoce, les saules têtards sont présents dans les vallées. On les voit au premier plan mais aussi tout au long du paysage. Ces arbres ont des usages multiples : production de perches, usage fourrager, et plus largement participation à l’économie locale.
En Pologne
La Pologne offre aussi des exemples de saules têtards. Dominique Mansion insiste sur le fait que rien n’est perdu dans ces systèmes : le bois de fagot sert sans doute au feu, mais peut aussi avoir bien d’autres usages. Il rappelle également que le saule est un excellent bois de chauffage, plus performant que le chêne en termes de production de biomasse, selon des travaux menés notamment en Belgique.
Aux Pays-Bas
Les Pays-Bas constituent l’un des paysages emblématiques des saules têtards. On y trouve surtout le saule blanc et de nombreux hybrides, notamment avec le saule fragile. Dans certains secteurs, les paysages sont presque monotones tant ils sont dominés par le saule.
Ces populations de saules sont entretenues et renouvelées. Il existe même des associations de bénévoles qui viennent aider les agriculteurs à tailler ces arbres. Dominique Mansion mentionne une très grande association mobilisant environ 80 000 bénévoles. Il souligne la dimension sociale de cette pratique : dans un pays à très forte densité de population, le saule sert aussi à faire des liens entre le monde agricole et le monde urbain.
En Espagne
En Aragon, en Espagne, Dominique Mansion montre aussi des peupliers noirs têtards en bord de cours d’eau, parfois étagés avec d’autres essences. Dans certaines zones, on observe que le saule est plus proche de la rivière, tandis que le peuplier supporte des sols un peu plus secs.
En Birmanie
Un exemple de trognes en Birmanie est aussi mentionné, même si l’essence exacte n’est pas identifiée. Cette image sert surtout à montrer que la pratique de la trogne dépasse largement le cadre français ou européen.
Les saules têtards et leurs usages
Le fascinage et la protection des berges
Aux Pays-Bas, mais aussi dans le nord de la France, les saules têtards servent au fascinage, c’est-à-dire à la protection des berges et des digues. Les branchages et les fascines empêchent le clapotis des vagues de miner la base des digues.
Dominique Mansion y voit un bel exemple de génie écologique : l’arbre protège directement par son enracinement, tandis que ses branches renforcent encore cette protection. À cela s’ajoutent tous les bénéfices en matière de biodiversité.
En France : marais, bocages et paysages normands
Dans la Manche, dans le parc naturel régional des Marais du Cotentin et du Bessin, le saule est l’arbre emblématique du paysage. Sa présence y est si massive qu’il structure totalement la perception du territoire.
Dominique Mansion évoque aussi la ferme de Refaire, où des platanes et quelques frênes offrent des espaces de pique-nique très agréables. Ces arbres, régulièrement taillés, procurent une ombre bienfaisante sans être écrasants. De plus, chaque platane porte des plantes épiphytes : ce sont de véritables jardins suspendus.
Dans le Perche, il montre en revanche des saules qui ne sont plus taillés. C’est l’une des problématiques majeures des trognes délaissées : à mesure que le houppier grossit, l’arbre devient plus fragile et le risque de casse augmente, notamment pour les essences à bois tendre.
Recréer des trognes dans les paysages contemporains
Dominique Mansion insiste sur le potentiel actuel de recréation de paysages de trognes. De nombreux espaces pourraient être « retrognerisés » ou reconquis par l’arbre : abords d’autoroutes, voies ferrées, réseaux de circulation.
Il cite l’exemple de l’entrée de l’autoroute en Normandie, où des saules têtards ont été installés. Grâce au bouturage, qui est extrêmement simple avec le saule, il est possible de multiplier ces arbres à très grande échelle et à faible coût. Selon lui, on pourrait mettre en place des millions de trognes en quelques années.
À Saint-Jacques-de-la-Lande, près de Rennes, la commune a planté des saules blancs dans un quartier en lisière d’une zone humide. C’est pour lui un exemple intelligent d’intégration du saule têtard dans l’urbanisme.
L’osier et les usages domestiques
Une sous-espèce du saule blanc, vitellina, le « losier jaune », est utilisée pour la vannerie. Autrefois, dans le vignoble, la vigne était attachée avec de l’osier. Dominique Mansion rappelle que certains grands domaines bordelais reviennent aujourd’hui à cette pratique, qui présente de nombreux avantages : matériau 100 % biodégradable, produit sur place, traditionnel et efficace.
Dans les petites fermes, des trognes d’osier étaient souvent installées autour de la mare pour les usages domestiques : fabrication de liens, de paniers, de faisselles pour le fromage, etc.
Le peuplier noir
Le peuplier noir est présenté comme une essence très importante, et même peut-être comme une essence de recours si la chalarose venait à ravager les paysages de frênes.
Comme le saule, le peuplier noir se bouture facilement. C’est une espèce dioïque, avec des pieds mâles et des pieds femelles. En Espagne, dans certaines vallées, on observe des boisements de peupliers noirs dont l’usage traditionnel concernait l’habitat : charpentes, chevrons, poutres, solives. Le bois était souvent utilisé tel quel, écorcé mais non scié, ce qui suppose un véritable savoir-faire charpentier.
Dans la plaine du Pô, en Italie, dans le parc naturel du Pô, le peuplier noir têtard côtoie les peupliers de culture destinés à la caisserie, notamment pour les fromages.
En Normandie, dans le parc naturel régional des Boucles de la Seine, des alignements de peupliers noirs têtards existaient déjà, et le parc a engagé des actions importantes autour de ces arbres. Dominique Mansion souligne qu’on y observe aussi des arbres morts, ce qui montre que l’on pouvait planter à forte densité puis laisser la sélection naturelle éliminer les plus faibles. Les arbres morts participent eux aussi à la richesse biologique du paysage.
En Haute-Loire, dans la vallée de la Loire, et plus généralement dans les Pyrénées ou les Alpes, le peuplier noir est plus présent qu’on ne l’imagine. C’est selon lui un arbre finalement assez méconnu, malgré son importance.
Il évoque aussi une sortie menée avec Marc Villar, spécialiste de l’INRA d’Orléans, dans la vallée du Cher, pour retrouver des peupliers noirs génétiquement purs, antérieurs à la populiculture et non pollués par les peupliers américains.
Le frêne
Le frêne des zones humides
Le frêne élevé, et en vallée de la Loire aussi le frêne oxyphylle, sont très présents dans les zones humides. Dominique Mansion décrit ces arbres comme de véritables arches de Noé : lors des crues, leurs troncs creux servent de refuges à de nombreux animaux incapables de fuir rapidement, comme les fourmis, les insectes, les taupes ou les musaraignes. Ceux-ci montent dans le terreau accumulé dans les cavités et échappent ainsi à la noyade.
Le marais poitevin
Le marais poitevin est présenté comme un paysage incontournable de frênes têtards. Les arbres y bordent les canaux en très grand nombre. Toutefois, cette forte monospecificité pose aujourd’hui problème, car si la chalarose s’y installe massivement, tout le paysage risque d’être affecté en même temps.
Le parc naturel réfléchit donc au renouvellement avec plusieurs autres essences, plantées soit sur des terrains maîtrisés par le parc, soit avec des agriculteurs et des propriétaires volontaires.
Des trognes de toutes hauteurs
Dominique Mansion insiste sur le fait qu’il n’est pas nécessaire de faire des trognes très hautes. On peut créer des trognes basses, ce qui simplifie énormément l’entretien. Le principal inconvénient des trognes, selon lui, c’est en effet la nécessité d’aller les tailler en hauteur. Si cette contrainte est réduite, la pratique devient beaucoup plus accessible.
La biodiversité n’en souffre pas : dans le marais poitevin, la rosalie des Alpes vit dans le bois de petites trognes basses en décomposition. On y a même observé des pics épeiches nichant à seulement 80 centimètres du sol. Les animaux s’adaptent donc aussi à la morphologie de l’arbre.
Le frêne fourrager
Le frêne est une essence fourragère très importante, présente partout en Europe. Sa feuille était reconnue comme particulièrement nourrissante et probablement aussi médicinale pour les animaux.
Dans les régions de montagne et partout où la durée d’herbage était limitée, on utilisait le frêne à la fois comme ressource directe en été, lorsque les pâtures étaient épuisées, et comme réserve hivernale sous forme de fagots de feuillage séché. C’était une forme de « foin ligneux ».
Des exemples sont donnés dans les Hautes-Alpes. Dominique Mansion précise que cette pratique existe encore aujourd’hui en Lozère, en Aveyron, en Haute-Loire, notamment avec le retour des canicules. Il mentionne aussi les recherches de l’INRA de Lusignan sur ce sujet.
La taille n’est pas une mutilation
Dominique Mansion critique l’usage du mot « mutilation » appliqué aux trognes. Pour lui, il s’agit d’un anthropomorphisme abusif. Il rappelle que les arbres taillés repoussent, et que cette pratique peut même leur permettre de vivre plus longtemps.
Il montre l’exemple d’un frêne recépé en 2013, déjà totalement recreusé après la repousse, mais toujours vivant et atteignant près de sept mètres de circonférence à environ un mètre ou un mètre vingt du sol. Il estime qu’il n’existe probablement pas en France ni en Europe de frêne montagnard non taillé aussi gros et aussi ancien.
Les frênes dans les haies bocagères
Dans les haies bocagères, les trognes sont parfois peu visibles, car elles sont noyées dans l’alignement. Ce sont pourtant les arbres permanents de la haie : lorsque celle-ci était recépée, on ne les coupait pas au sol, on les recépait seulement en hauteur.
Dominique Mansion montre ainsi des exemples de trognes de chêne et de frêne très rapprochées dans le bocage sarthois. L’objectif était bien une production maximale de biomasse : fagots, petit bois, charbon de bois.
Le chêne
Des formes variées
Avec le chêne pédonculé, on peut obtenir des trognes de hauteurs et de formes très différentes. En Ille-et-Vilaine, Dominique Mansion montre des alignements où se côtoient des trognes variées et des arbres de haut jet. Une même haie peut donc réunir une extraordinaire diversité d’usages, de productions et de structures.
Les « ragosses » de Bretagne
En Bretagne, notamment autour de Rennes, subsistent des paysages célèbres de chênes têtards appelés localement « ragosses ». Ce sont de grands émondes, parfois à 10 ou 12 mètres de haut, véritables usines à fagots.
La multiplication des nœuds y produit des bois très figurés, aujourd’hui recherchés par certains architectes pour l’habitat contemporain. Dominique Mansion souligne que ces nœuds ne fragilisent pas le bois, mais peuvent au contraire le renforcer.
Il rappelle aussi que ces chênes étaient utilisés comme brise-lames sur le sillon de Saint-Malo, plantés dans le sable. Victor Hugo les a même illustrés.
Les forêts de trognes du Pays basque
Au Pays basque, on est allé jusqu’à créer de véritables forêts de trognes sur des milliers d’hectares. Cette politique aurait commencé sous les rois de Navarre au XVIe siècle, dans le but de produire du charbon de bois en grande quantité.
Dans ces paysages, la trogne avait aussi l’avantage de maintenir les arbres hors de portée de la dent du bétail. En revanche, les fruits, surtout les glands, restaient disponibles pour la glandée. Dominique Mansion rappelle l’existence d’une transhumance porcine qui allait du Pays basque jusqu’à Pampelune, les cochons s’engraissant au passage dans ces forêts de chênes et de hêtres têtards.
Trognes de trognes et adaptation de l’arbre
Le chêne montre aussi une plasticité remarquable. Au bord d’une mare, un paysan a laissé pousser deux rejets sur une trogne existante et en a fait deux nouvelles trognes : il s’agit donc d’une « trogne de trognes ».
Dans les Deux-Sèvres, un gland tombé dans une fissure de granite a donné naissance à un chêne dont le tronc s’est adapté à la roche ; les paysans l’ont ensuite étêté en hauteur. Pour Dominique Mansion, c’est un très bel exemple de la capacité d’adaptation de l’arbre.
La difficulté du chêne très vieux
À une question finale, Dominique Mansion précise que lorsqu’un vieux chêne n’a pas été taillé depuis trop longtemps, il ne faut surtout pas revenir brutalement au point initial de coupe. La pratique consiste plutôt à intervenir sur les charpentières, relativement haut.
Il rappelle cependant qu’avec le chêne, le succès n’est jamais garanti. Les bourgeons dormants y perdent leur vitalité plus rapidement que chez des essences comme le frêne. Des cycles de taille trop longs conduisent à de très grosses coupes, donc à une plus grande fragilité. Attendre trop longtemps condamne souvent le chêne.
Le platane
Le platane est une essence très plastique, que l’on rencontre beaucoup dans le Sud-Ouest, notamment dans le Gers, le long des routes, mais aussi dans les prés et dans les systèmes agricoles.
Dominique Mansion insiste sur les qualités remarquables de son bois, encore trop sous-estimées. Il montre aussi des trognes de platanes très basses, preuve que cette essence est toujours exploitée. Le platane apporte une grosse production de biomasse, de l’ombre, et peut même se souder par anastomose lorsqu’il est conduit de certaines façons.
Au Pays basque, on le trouve aussi en bord de rivière, là où dans d’autres régions on aurait plutôt rencontré le saule têtard.
Le charme
Le charme est présenté comme une essence très adaptée à la trogne, souvent favorisée dans le bocage parce qu’il donne un excellent fagot, avec des ramifications régulières.
Dominique Mansion montre des haies anciennes disparues où seules subsistent les trognes, survivantes du surpâturage. Il évoque aussi un paysan qu’il connaît bien, chez qui l’on voit des descentes de cime sur des charmes vieillissants, ce qui a conduit à recommencer leur taille pour éviter leur disparition.
En Bourgogne, en Saône-et-Loire, il existe aussi des boisements de trognes de charme. Dans le Perche, on trouve des boisements mêlant charmes et chênes têtards sur des pentes. Ce sont selon lui les reliques de pratiques agroforestières autrefois très fréquentes, les zones de pente étant souvent boisées de trognes et pâturées.
Le tilleul
Le tilleul est une essence de bord d’eau qui supporte très bien l’humidité. Dominique Mansion le présente comme un arbre extraordinaire, très plastique, avec lequel on peut presque tout faire.
Il critique l’habitude consistant à éliminer systématiquement les rejets à la base des tilleuls, notamment dans les communes. Il propose plutôt de les maintenir à mi-hauteur, voire d’en faire une haie basse en prolongement. Cela permettrait de protéger la base du tronc, d’éviter les blessures par les machines, d’économiser du travail et d’augmenter la biodiversité.
Le tilleul est également évoqué comme arbre de mail et arbre de cimetière.
L’olivier
L’olivier est un arbre très anciennement conduit en trogne. Dominique Mansion évoque notamment un olivier de Crète estimé à 3000 ans, voire davantage selon les versions. Cet arbre a même fourni des rameaux pour couronner des vainqueurs lors des Jeux olympiques d’Athènes.
Pour lui, cet exemple montre bien qu’un arbre taillé n’est pas affaibli, mais peut au contraire voir sa vitalité et sa fructification relancées.
Le hêtre
Le hêtre n’est pas spontanément imaginé sous forme de trogne, sauf en montagne. Pourtant, il existe de très vieux hêtres têtards, notamment en Navarre, dans le parc naturel de Bertiz.
Dominique Mansion souligne cependant une difficulté majeure : reprendre en trogne de vieux hêtres est presque impossible. Des travaux menés en Angleterre et en Espagne ont montré qu’il vaut mieux laisser ces vieux hêtres finir leur vie en tant que trognes plutôt que de chercher à les remettre brutalement en gestion.
Le mûrier blanc
Le mûrier blanc a été massivement planté dans le cadre de la sériciculture, jusque dans le jardin du roi à Versailles. L’orangerie a même servi de magnanerie.
Lorsque la sériciculture a décliné avec l’industrialisation, les paysans ont conservé leurs mûriers, car ils avaient compris l’intérêt de leur feuillage pour nourrir les animaux herbivores de la ferme : lapins, cochons, chèvres.
Dominique Mansion y voit une essence de recours possible, notamment si les frênes venaient à disparaître sous l’effet de la chalarose. Il cite des exemples de mûriers dans l’Hérault, en Touraine et dans le Bourbonnais.
Les trognes, l’élevage et le bocage
Pour Dominique Mansion, la trogne est fondamentalement liée à l’élevage. C’est même l’une de ses fonctions principales. Les animaux bénéficient de l’ombre, du fourrage, de la protection paysagère, mais la taille en hauteur protège aussi l’arbre de leur dent.
Il rappelle que si l’on coupe ces arbres au ras du sol dans des parcelles pâturées, ils disparaissent sous l’effet du bétail. La trogne est donc véritablement la forme qui permet à l’arbre de se maintenir dans les systèmes d’élevage : une « forêt suspendue », une « forêt sur pilotis ».
Il insiste aussi sur les dangers du cheval, qu’il qualifie de terrible prédateur pour l’arbre, car il peut aller jusqu’à écorcer les troncs dans des espaces mal gérés ou sous-alimentés.
Enfin, il dénonce la disparition actuelle de l’élevage, qui entraîne avec elle la disparition du bocage et de l’arbre. Il montre des paysages dégradés près de chez lui, dans la commune de Boursay, et rappelle que ce genre de scènes existe aussi chez nous, et pas seulement à l’autre bout du monde.
Les trognes en ville et dans les nouveaux contextes
Les trognes se retrouvent aujourd’hui de plus en plus en milieu urbain, à mesure que la ville s’étend sur d’anciens territoires ruraux. C’est notamment le cas en Bretagne.
Le problème est que les néo-ruraux ou les nouveaux habitants comprennent mal cette pratique et s’offusquent parfois de voir ces arbres taillés. Dominique Mansion dit être souvent intervenu pour expliquer qu’il ne s’agit pas d’un mépris de l’arbre, mais d’une pratique ancestrale liée à des usages précis.
Il estime que la clé est de retrouver des usages contemporains, par exemple à travers des filières de bois déchiqueté de proximité, sans tomber dans la logique de très grandes unités industrielles qui conduiraient à d’autres destructions.
Il évoque aussi les trognes décoratives urbaines, à têtes multiples, comme certains tilleuls ou charmes dans les Deux-Sèvres. Ces formes demandent beaucoup de temps d’entretien, mais peuvent devenir un emblème communal si elles restent raisonnablement utilisées.
À Barcelone, il mentionne aussi les « arbres trottoirs », selon l’expression de Francis Hallé : des arbres dont les racines superficielles et les bourrelets finissent par recouvrir et soulever de grandes surfaces de trottoirs.
Le paysage, l’imaginaire et la biodiversité
Dominique Mansion insiste sur la puissance imaginaire des trognes. Dans une société saturée d’images, ces arbres peuvent susciter un rêve bien plus profond que les panneaux publicitaires ou les images télévisuelles.
Mais il rappelle qu’il faut toujours voir la trogne dans un contexte global : elle est liée au bocage, aux haies, aux arbres de haut jet, aux mares, aux prés, aux usages agricoles. La biodiversité, le bien-être et les bénéfices climatiques sont comme « la cerise sur le gâteau » de toutes ces fonctions.
Il cite de nombreux rôles écologiques :
- refuge pour la faune dans les arbres creux ;
- protection des berges par l’enracinement ;
- abri et reproduction pour de nombreuses espèces ;
- ombrage pour les animaux ;
- maintien de paysages vivants et habités.
Conclusion
À travers ce parcours de paysages et d’essences, Dominique Mansion montre que la trogne n’est ni une curiosité marginale, ni une mutilation, ni un simple héritage du passé. C’est une forme d’arbre extraordinairement plastique, productive, durable, écologique et culturellement riche.
Les trognes ont structuré des paysages entiers, en France et ailleurs. Elles ont fourni du bois, du fourrage, des liens, de l’ombre, de la protection, de la biodiversité et de l’imaginaire. Elles sont profondément liées à l’arbre paysan, au bocage et à l’élevage.
Pour Dominique Mansion, il ne s’agit donc pas seulement de contempler des formes anciennes, mais bien de comprendre que la trogne peut redevenir une clé de voûte des systèmes agroforestiers contemporains.