Une trogne, des paysages - Paysage in Marciac 2020

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Dans cette conférence illustrée, Dominique Mansion propose un voyage en France et dans le monde à la découverte des trognes, ces arbres taillés emblématiques des paysages ruraux. À partir de nombreux exemples – saules, frênes, peupliers noirs, chênes, platanes, charmes, tilleuls ou mûriers – il montre la grande diversité des essences concernées et des usages associés : bois de chauffage, fagots, vannerie, fourrage, protection des berges, ombrage, biodiversité ou encore production de biomasse. La trogne apparaît comme un arbre de l’élevage, du bocage et des zones humides, mais aussi comme une solution d’avenir face au changement climatique grâce à sa longévité, sa capacité de renouvellement et sa facilité de multiplication par bouturage pour certaines espèces. En filigrane, l’intervention alerte aussi sur les menaces qui pèsent sur ces arbres, liées à l’abandon des pratiques, à la disparition de l’élevage et à la méconnaissance de leur rôle paysager et écologique.

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Résumé
Dans cette conférence illustrée, Dominique Mansion propose un voyage en France et dans le monde à la découverte des trognes, ces arbres taillés emblématiques des paysages ruraux. À partir de nombreux exemples – saules, frênes, peupliers noirs, chênes, platanes, charmes, tilleuls ou mûriers – il montre la grande diversité des essences concernées et des usages associés : bois de chauffage, fagots, vannerie, fourrage, protection des berges, ombrage, biodiversité ou encore production de biomasse. La trogne apparaît comme un arbre de l’élevage, du bocage et des zones humides, mais aussi comme une solution d’avenir face au changement climatique grâce à sa longévité, sa capacité de renouvellement et sa facilité de multiplication par bouturage pour certaines espèces. En filigrane, l’intervention alerte aussi sur les menaces qui pèsent sur ces arbres, liées à l’abandon des pratiques, à la disparition de l’élevage et à la méconnaissance de leur rôle paysager et écologique.

Aujourd'hui Dominique Mansion nous parle de la place des trognes dans les paysages !




Tour de France et du monde des trognes

L’intervenant propose de faire « un peu un tour de France et un peu du monde aussi » des trognes, tout en regardant les essences concernées. Il précise d’emblée que cet aperçu est très loin d’être exhaustif, tant le sujet est vaste. Il s’agit simplement d’un premier panorama, construit à partir d’un diaporama de photographies, sans schémas.

L’idée de départ est de montrer la diversité des trognes et de corriger une représentation très répandue : pour beaucoup de gens, la trogne se réduit au saule têtard. Or on peut faire des trognes avec de nombreuses essences : , érable, et bien d’autres encore.

Le saule, arbre emblématique de la trogne

Pour beaucoup, la trogne est d’abord associée au saule. Cette image est si forte qu’en Belgique un ouvrage important a été intitulé autour du « saule têtard », publié par une association active sur ce sujet. Le saule apparaît ainsi comme l’arbre emblématique de la trogne dans l’imaginaire collectif.

L’exposé commence très loin de Marciac, en Nouvelle-Zélande. L’intervenant y montre que cette pratique, sans doute très développée d’abord dans la vieille Europe, a été emportée ailleurs par la colonisation britannique. En Nouvelle-Zélande, la trogne est clairement liée à l’élevage : on y voit des saules têtards broutés par le bétail, avec une hauteur de broutage très lisible sur les arbres. Cela montre que la trogne existe aussi là-bas, même si elle n’y est pas forcément très abondante selon les régions observées.

On retrouve ensuite ces saules trognés partout en Europe. En Cappadoce, en Turquie, toute une vallée est marquée par leur présence. Ces arbres ont des usages multiples : perches, fourrage, et autres productions. En Pologne également, les images montrent bien le caractère très complet de leur exploitation : rien n’est perdu, le bois de fagot sert au feu ou à d’autres usages, tandis que le bois de saule est aussi un excellent combustible. Il est même rappelé que, selon des travaux belges, le saule peut être plus performant que le en production de biomasse.

Des paysages de saules têtards en Europe

Les Pays-Bas apparaissent comme l’un des paysages les plus emblématiques du saule têtard. On y trouve surtout du et de nombreux hybrides avec le saule fragile. Dans certaines régions, les paysages deviennent presque monotones tant les saules y dominent.

Ce qui est particulièrement intéressant aux Pays-Bas, c’est que les populations de saules sont entretenues et renouvelées grâce à une organisation collective très structurée. Des associations de bénévoles, représentant des dizaines de milliers de personnes, vont aider les agriculteurs à tailler les arbres. Pour l’intervenant, c’est un bel exemple de coopération entre monde urbain et monde agricole. Dans un pays à très forte densité de population, le saule devient ainsi aussi un support de lien social.

Le fascinage et le génie écologique

Le saule est également utilisé pour protéger les berges des rivières. Cette pratique de fascinage, illustrée dans le nord de la France, sert à empêcher le clapotis des vagues de miner la base des digues. L’arbre est alors utilisé directement comme outil vivant de protection.

Cela relève de ce qu’on appelle aujourd’hui le génie écologique : l’arbre, par son enracinement, stabilise la berge, tandis que ses branches renforcent cette protection. À cela s’ajoute tout ce que cette présence apporte en matière de biodiversité.

Le saule têtard dans les paysages français

En France, le saule têtard structure fortement certains paysages, par exemple dans la Manche et dans les secteurs de marais. Il y devient un arbre réellement emblématique.

Dans certains parcs naturels, il est aussi valorisé autour des équipements d’accueil, comme les aires de pique-nique. L’intervenant souligne la sensation de bien-être qu’apporte la présence de ces arbres, notamment lorsqu’ils procurent une ombre légère, non écrasante, continuellement renouvelée par la taille.

À la ferme du parc évoquée dans l’exposé, ce sont plutôt des platanes et quelques frênes qui jouent ce rôle, mais l’idée est la même : la trogne, au-delà de ses productions, apporte une présence bénéfique. Les arbres trognés peuvent aussi accueillir des plantes épiphytes, transformant chaque tête en sorte de jardin suspendu.

Les risques liés à l’abandon de la taille

L’une des grandes problématiques actuelles est l’abandon de l’usage direct des trognes. Lorsqu’elles ne sont plus taillées, notamment chez les saules à bois blanc, les rejets deviennent trop importants, les têtes se chargent excessivement, et les arbres se fragilisent. Il existe alors un risque réel de casse.

L’intervenant insiste sur ce point : la trogne est un arbre qui suppose une gestion. Quand cette gestion disparaît, l’arbre entre dans une zone de vulnérabilité.

Le renouvellement contemporain des saules

Aujourd’hui, de nombreux espaces peuvent être réinvestis par l’arbre : abords d’autoroutes, voies ferrées, infrastructures diverses. Des exemples sont donnés en Normandie, où le saule têtard a été réutilisé à l’entrée d’une autoroute.

Cela ouvre des perspectives importantes en matière de production de biomasse, tout en apportant le « supplément » essentiel que sont le paysage et la biodiversité. Dans un contexte de réchauffement climatique, ces possibilités deviennent encore plus intéressantes.

Le saule a un atout majeur : sa multiplication est extrêmement simple par bouturage. En prenant des rejets, on peut produire des quantités considérables d’arbres à très faible coût. Pour l’intervenant, on pourrait imaginer, à l’échelle d’un pays, la plantation de millions de trognes par cette seule technique.

Un autre exemple est donné à Saint-Jacques-de-la-Lande, près de Rennes, où la commune a eu l’intelligence de planter des saules blancs têtards à proximité d’une zone humide, avec des roseaux, intégrée dans l’aménagement urbain. L’arbre trogne trouve donc aussi sa place dans les périphéries urbaines.

L’osier jaune et les usages domestiques

Parmi les formes de saule, l’intervenant mentionne le saule blanc sous-espèce vitellina, l’osier jaune. Celui-ci est bien sûr lié à la vannerie. Il rappelle qu’autrefois, dans les vignobles, toutes les étaient attachées avec de l’osier.

Dans le Bordelais, certains vignobles prestigieux reviennent aujourd’hui à cette pratique : attacher la avec ces rameaux d’osier, biodégradables, produits sur place. Dans les vignes, les trognes d’osier pouvaient prendre de nombreuses formes : au bout des rangs, parallèles aux rangs, hautes ou basses selon les lieux et les traditions.

À l’échelle domestique, dans les petites fermes, l’osier autour de la mare avait de multiples usages : liens, paniers, faisselles à fromage, etc.

Le peuplier noir, autre essence majeure

Autre arbre facile à bouturer : le peuplier noir. Pour l’intervenant, c’est une essence extrêmement importante, peut-être appelée à jouer un rôle de recours si la chalarose venait à décimer les paysages de frênes.

Comme le saule, le peuplier est une espèce dioïque : il existe des pieds mâles et des pieds femelles. En Espagne, dans l’Aragon, on le trouve le long des ruisseaux, où il forme à l’automne de magnifiques « serpents jaunes » le long des rivières.

Son usage traditionnel est lié à l’habitat : charpentes, chevrons, poutres, solives. L’intervenant insiste sur le savoir-faire extraordinaire associé à ce bois, souvent utilisé quasiment tel quel, parfois sans sciage important.

On retrouve ce peuplier noir dans la plaine du Pô, en Italie, notamment dans le parc naturel du Pô, et aussi en , dans le parc naturel des boucles de la Seine. Là encore, des actions importantes ont été menées autour de la trogne : conservation des arbres anciens, nouveaux bouturages, observation du vieillissement.

Certaines plantations denses montrent aussi qu’une sélection naturelle s’opère avec le temps : les plus faibles disparaissent, tandis que subsistent les arbres les plus robustes.

L’intervenant rappelle que le peuplier noir est très présent en France, notamment en Haute-Loire, dans les Pyrénées ou dans les Alpes, mais qu’il demeure paradoxalement assez mal connu. C’est pourtant un arbre capable de vivre plusieurs centaines d’années. Les plus gros vus par l’intervenant en Espagne atteignent 8 mètres de circonférence pour environ 9 mètres de haut, tout en restant parfaitement vigoureux.

Il évoque aussi une sortie réalisée avec Marc Villar, chercheur à l’INRA d’Orléans, spécialiste du peuplier noir, dans le but de retrouver des peupliers noirs antérieurs à la populiculture moderne, génétiquement « purs », afin de constituer des ressources non polluées par les hybrides interaméricains.

Le frêne, arbre fourrager et arbre-refuge

L’exposé revient ensuite au , notamment le frêne élevé, très présent dans les zones humides, même si l’on trouve aussi beaucoup de frênes oxyphylles dans certaines vallées.

L’une des images fortes données par l’intervenant est celle du frêne comme « arche de Noé ». Lors des crues, ces arbres souvent creux servent de refuge à de nombreux animaux incapables de fuir rapidement : fourmis, insectes, taupes, musaraignes. Ceux-ci montent dans le terreau accumulé dans la tête ou dans les cavités et échappent ainsi à la noyade. Cela illustre le rôle fondamental de la trogne dans les zones inondables.

Le marais poitevin est présenté comme un paysage majeur de frênes têtards. Leur nombre y est considérable, presque indénombrable. Aujourd’hui cependant, cette quasi-monospécificité pose problème face à la menace de la chalarose. Le parc naturel réfléchit donc à un renouvellement avec plusieurs autres essences, afin d’éviter qu’un seul aléa sanitaire ne fasse tout disparaître en même temps.

Des trognes de toutes hauteurs

L’intervenant insiste sur un point pratique important : les trognes peuvent être faites à des hauteurs très diverses. Il n’est pas nécessaire de les établir à cinq ou six mètres si cela n’a pas d’utilité. On peut faire des trognes basses, ce qui facilite grandement la taille.

Selon lui, le principal inconvénient de la trogne est précisément la nécessité de monter pour la tailler. Si l’on peut éviter échelles et engins, la gestion devient beaucoup plus simple.

Cette réduction de hauteur n’empêche pas la biodiversité. Dans le marais poitevin, la rosalie des Alpes peut vivre dans de petites trognes de frênes un peu dégradées. On y observe même des pics épeiches nichant à seulement 80 cm du sol. Les animaux s’adaptent donc à la morphologie de l’arbre.

Le frêne comme ressource fourragère

Le a été dans toute l’Europe un arbre fourrager majeur. Ses feuilles étaient réputées parmi les plus nourrissantes pour les animaux, et probablement aussi bénéfiques sur le plan médicinal.

Dans toutes les régions de montagne et dans les zones où le temps d’herbage était limité, il remplissait une double fonction :

  • apport direct en été lorsque les pâtures venaient à manquer ;
  • récolte de fagots fourragers conservés pour l’hiver.

On pouvait ainsi donner aux animaux une sorte de « foin de ligneux », à base de feuilles de frêne, mais aussi d’autres essences. Des exemples sont montrés dans les Hautes-Alpes, et l’intervenant souligne que cette pratique n’a pas totalement disparu. En Lozère, en Aveyron ou en Haute-Loire, avec les canicules de plus en plus fréquentes, des paysans redécouvrent cette ressource.

Il rappelle aussi que cette pratique est aujourd’hui étudiée par l’INRA, notamment sur le site de Lusignan.

La taille n’est pas une mutilation

L’intervenant réagit avec force à l’usage fréquent du mot « mutilation » pour désigner la taille des trognes. Il y voit un anthropomorphisme trompeur. Là où la mutilation humaine détruit, la taille de la trogne stimule la repousse et permet à l’arbre de vivre plus longtemps.

Un exemple spectaculaire est donné avec un grand frêne recépé en 2013 : deux ans après, la repousse est très vigoureuse. L’arbre est pourtant totalement creux, ce qui n’est pas un problème pour lui, et atteint près de 7 mètres de circonférence à environ 1,20 m du sol. Pour l’intervenant, il s’agit probablement de l’un des plus gros frênes montagnards de France ou d’Europe. La trogne montre ici sa capacité à prolonger considérablement la vie de l’arbre.

La trogne dans le bocage

Dans le bocage, les trognes sont souvent peu visibles en saison feuillée, dissimulées dans les alignements de haies. Elles constituaient pourtant les arbres permanents de la haie, ceux que l’on ne recépait pas au sol comme le reste de la haie, mais que l’on recépait en hauteur.

En hiver, leur présence devient beaucoup plus lisible. Des exemples sarthois montrent des trognes de très rapprochées, avec une production abondante de rejets après seulement un an de taille.

L’objectif de cette organisation est clair : produire un maximum de biomasse. Avant les énergies fossiles, cette biomasse était essentielle pour le chauffage, les fagots, le petit bois, le charbon de bois. Pour l’intervenant, la trogne présente à cet égard un potentiel de production extraordinaire, supérieur à celui d’un arbre conduit autrement, car elle peut produire pendant des décennies ou des siècles sans disparaître.

Cela ne signifie pas qu’il faille transformer tous les arbres en trognes. Il existe aussi des fonctions de bois d’œuvre, gérées en forêt. Mais l’« arbre paysan » révèle ici des potentialités considérables.

Biodiversité intraspécifique et singularité des arbres

Une image est utilisée pour montrer la biodiversité intraspécifique au sein d’une même essence, ici le . Deux arbres côte à côte, probablement connectés par le sol, n’ont pourtant pas le même patrimoine génétique ni le même comportement : l’un est déjà presque en feuillage d’automne quand l’autre est à peine développé.

Cela rappelle que chaque arbre garde son individualité. Les deux sujets sont montrés taillés, avec une pratique de « tire-sève » qui peut fonctionner tant que les cycles de taille ne sont pas trop longs.

L’intervenant prévient toutefois que sur le chêne pédonculé, attendre trop longtemps avant de retrogner condamne souvent l’arbre : il recèpe mal lorsqu’on a laissé passer le moment opportun.

Les ragosses de Bretagne

En , notamment dans le bassin de Rennes, subsistent des formes emblématiques appelées localement « ragosses ». Ce sont des chênes mondés, souvent très hauts, parfois à 10 ou 12 mètres, qui ressemblent à de véritables usines à fagots.

Ils se caractérisent par une multiplication des nœuds qui produit des bois figurés remarquables. L’intervenant souligne que cette nodosité ne fragilise pas forcément le bois ; au contraire, elle peut le rendre extrêmement résistant. Ces bois intéressent aujourd’hui certains architectes pour l’habitat contemporain.

Il rappelle aussi qu’on utilisait jadis ces troncs et branches sur le littoral, notamment vers le sillon de Saint-Malo, comme brise-lames plantés dans le sable. Victor Hugo en a même donné des représentations.

Les forêts de chênes têtards du Pays basque et de Navarre

Au Pays basque, la logique est poussée encore plus loin : ce ne sont plus seulement des arbres isolés mais de véritables forêts de chênes têtards, sur des milliers d’hectares. Cette organisation aurait été encouragée dès le XVIe siècle sous les rois de Navarre, afin de produire du charbon de bois en grande quantité.

L’intérêt de cette forme est évident en contexte pastoral : les arbres restent hors de portée du bétail, mais leurs fruits restent exploitables. Ces forêts avaient une fonction importante dans la glandée. Les cochons en transhumance s’y engraissaient progressivement en consommant glands et faînes, dans des parcours allant du Pays basque jusqu’à Pampelune.

L’intervenant précise aussi que le peut se rencontrer en bord de mare, tout comme le saule. Il montre même un cas où, sur une vieille trogne couchée au bord de l’eau, les rejets ont été à leur tour transformés en trognes : une « trogne de trognes », ou plutôt trois trognes issues d’une seule.

Plasticité extraordinaire de l’arbre

Un exemple frappant est donné en Gâtine, dans les Deux-Sèvres : un chêne s’est installé dans une fissure de granite, adaptant totalement la forme de son tronc à la roche. Les paysans l’ont malgré tout étêté en hauteur. Cela illustre, pour l’intervenant, la plasticité extraordinaire de l’arbre.

Cette plasticité est également mise en avant avec le , très présent dans le Sud-Ouest, notamment dans le Gers, souvent le long des routes mais aussi dans les champs. On le voit parfois comme un arbre urbain, alors qu’il a aussi toute sa place dans les paysages agricoles.

Le platane est jugé remarquable par les qualités de son bois, souvent sous-estimées, et par sa capacité à supporter des formes variées. Des trognes très basses montrent qu’il est encore exploité et produit beaucoup de biomasse. C’est aussi un arbre très plastique : ombrage, soudure entre individus, adaptation à des situations diverses. Il aime avoir les pieds dans l’eau ; au Pays basque, il est planté le long des rivières, où il remplace parfois le saule têtard.

Le charme et le tilleul

Le est une autre essence très plastique, souvent favorisée dans le bocage parce qu’il produit un excellent fagot grâce à ses ramifications régulières. Dans certaines haies surpâturées, tout a disparu sauf les trognes de charme, qui continuent à produire.

L’intervenant donne aussi l’exemple d’un paysan chez qui certains charmes montraient déjà des signes de descente de cime : ils ont commencé à être retaillés pour éviter leur disparition.

Le est présenté comme une essence plus surprenante en bord d’eau, mais qui supporte bien cette situation. Lui aussi possède d’étonnantes capacités plastiques.

À propos du tilleul, l’intervenant suggère une idée de gestion, notamment pour les collectivités : plutôt que de s’acharner à supprimer constamment les rejets bas, pourquoi ne pas les maintenir à mi-hauteur, voire prolonger ainsi une haie ? Cela protégerait la base de l’arbre des machines, apporterait de la biodiversité et économiserait du travail.

Le tilleul peut aussi être utilisé en « mail », c’est-à-dire en boisement urbain, et il reste traditionnellement associé aux cimetières.

Les arbres de bord d’eau

La gestion des arbres de bord de rivière est présentée comme essentielle. Leur enracinement protège les berges, offre des abris pour la reproduction de nombreux organismes, notamment les poissons, et contribue à la stabilité du milieu.

Mais si on ne les taille pas, ces arbres enracinés parfois seulement sur une moitié de leur emprise deviennent fragiles et finissent par tomber dans l’eau, créant des embâcles. La maîtrise de leur hauteur par la trogne facilite donc grandement leur gestion.

Cela vaut pour le , l’aulne, le ou encore le peuplier noir. L’intervenant évoque à ce sujet des systèmes racinaires de peupliers noirs en Espagne absolument spectaculaires, qu’on ne peut vraiment comprendre qu’en observant des arbres arrachés par l’érosion.

Dans les marais de Bourges, à deux pas de la cathédrale, il rappelle aussi la présence de nombreuses trognes sur 12 hectares de marais, preuve que l’arbre trogne peut s’installer dans des contextes très variés.

L’olivier et la très longue durée

L’olivier est une autre essence qui peut être bouturée et qui compte parmi les plus vieilles trognes d’Europe. En Crète, un olivier estimé à 3000 ans est montré. D’autres sujets du même type y sont également connus.

Cet arbre a servi lors des Jeux olympiques d’Athènes : on est venu y couper des rameaux destinés aux vainqueurs. Pour l’intervenant, c’est encore une démonstration du fait que la taille ne détruit pas l’arbre mais stimule sa vitalité, y compris sa fructification.

Le hêtre en trogne

Le hêtre est une essence qu’on imagine peu en trogne, sauf en montagne où cela existe. Dans le contexte actuel de changement climatique, il pourrait cependant devenir une essence en difficulté.

L’intervenant précise qu’il est très difficile de reprendre de vieilles trognes de hêtre. Des travaux menés en Angleterre et en Espagne, dans le cadre d’un programme Life, ont montré que les vieux hêtres trognés sont souvent mieux laissés à leur évolution naturelle plutôt que retrognes de force.

En Navarre, dans le parc naturel de Bertiz, il existe des trognes de hêtre absolument extraordinaires, avec des démarrages de racines en hauteur et des circonférences monumentales, de l’ordre de 7 mètres.

Boisements de trognes

L’intervenant insiste sur l’existence passée de véritables boisements de trognes, bien plus fréquents qu’on ne l’imagine aujourd’hui. Il évoque des boisements de en Bourgogne, signalés par un grand spécialiste des arbres remarquables de la région, ainsi que des boisements mélangés charme-chêne dans le Perche.

Ces formations étaient souvent situées sur des pentes, avec une combinaison d’usages : production ligneuse, pâturage, maintien de l’arbre hors d’atteinte du bétail. Elles témoignent de systèmes agroforestiers autrefois très répandus.

Trognes hors d’Europe et en milieu urbain

L’exposé s’échappe aussi hors d’Europe, avec des exemples en Birmanie ou avec des eucalyptus trognés. Même si cette essence pose par ailleurs d’importants problèmes écologiques, l’image montre qu’une gestion en trogne permet au moins une production avec maintien du pied.

Aujourd’hui, avec l’extension urbaine, beaucoup de vieilles trognes se retrouvent incluses dans des lotissements ou des périphéries urbaines, notamment en . Or la pratique n’est souvent plus renouvelée, faute de transmission. Des habitants néoruraux peuvent même s’offusquer de la taille, par méconnaissance. L’intervenant dit être intervenu récemment à plusieurs reprises pour expliquer que cette pratique ancestrale n’était pas un mépris de l’arbre mais une forme de gestion liée à des usages.

Selon lui, il faut retrouver aujourd’hui des usages adaptés, notamment de proximité, comme le bois déchiqueté à petite échelle. En revanche, il met en garde contre les unités industrielles démesurées qui conduiraient à surexploiter la ressource forestière.

Trognes décoratives et trognes paysannes

L’intervenant distingue les trognes paysannes, généralement à une ou deux têtes, des trognes décoratives ou urbaines, à têtes multiples. Il montre un exemple avec un tilleul et un dans une commune des Deux-Sèvres.

Ces formes nécessitent beaucoup de travail communal, mais peuvent devenir un emblème local, à condition de rester compatibles avec les moyens disponibles.

Trogne, élevage et ombrage

La trogne est profondément liée à l’élevage. L’exposé le rappelle à plusieurs reprises : si l’on coupe les arbres au ras du sol dans des parcelles pâturées, ils disparaissent sous l’effet du bétail. La trogne est donc la forme par excellence de l’arbre maintenu hors de portée des animaux.

Elle apporte aussi de l’ombrage, ce qui devient crucial. Le cheval est évoqué comme un redoutable destructeur d’arbres, capable d’écorcer les troncs lorsque les parcelles sont petites ou l’alimentation insuffisante. Beaucoup d’arbres, y compris des trognes, disparaissent ainsi faute de protection.

Des images montrent aussi le cheval dans l’oliveraie, les moutons sous les peupliers noirs en Aragon, ou encore des frênes creux parfaitement vivants dans le Gers.

Formes étonnantes et imaginaire des trognes

Certaines images montrent des formes presque fantastiques : vieux plessages devenus trognes, arbres aux silhouettes étonnantes, ou encore à Barcelone ce que Francis Hallé appelle des « arbres-trottoirs », où la trogne produit aussi des bourrelets puissants au niveau des racines superficielles, capables de recouvrir de grandes surfaces.

Pour l’intervenant, les trognes jouent un rôle important dans l’imaginaire. Dans une société saturée d’images imposées, elles offrent des formes qui font rêver autrement.

Mais il faut toujours les replacer dans un contexte plus large : le bocage, les arbres fruitiers, les arbres de haut jet. L’arbre ne se pense jamais seul ; il s’inscrit dans un paysage global et dans des fonctionnalités multiples.

Le mûrier blanc, arbre de la sériciculture et du fourrage

Parmi les essences fortement développées par l’usage, le mûrier blanc occupe une place importante, notamment dans le sud de la France. Des millions de sujets ont été plantés pour la sériciculture. On a même tenté d’en développer jusque dans le jardin du roi à Versailles, où l’orangerie avait servi de magnanerie, mais sans réel succès climatique.

Lorsque la sériciculture a décliné avec l’essor industriel, les paysans ont conservé les mûriers parce qu’ils savaient que leur feuille était très nourrissante pour les animaux herbivores de la ferme : lapins, cochons, chèvres. L’intervenant note que des petits producteurs du Sud-Ouest utilisent encore aujourd’hui les feuilles de mûrier pour nourrir leurs chèvres.

Il y voit peut-être une essence de recours face au déclin possible du frêne, si la chalarose s’avérait désastreuse.

La disparition de l’élevage et du bocage

L’exposé se termine sur une inquiétude forte : les trognes sont partout menacées par la disparition de l’élevage. Or cette disparition entraîne aussi celle du bocage et, avec lui, de l’arbre.

L’intervenant plaide donc pour une attention renouvelée à des systèmes d’élevage liés à des paysages vertueux. Sans entrer dans une opposition simpliste entre consommation ou non de viande, il insiste sur la nécessité de savoir d’où vient la production et dans quel type de paysage elle s’inscrit.

Les images finales montrent des paysages de disparition : des scènes que l’on imaginerait « à l’autre bout du monde », mais qui existent aussi chez nous.

Conclusion

À travers ce voyage très large, l’intervenant montre que la trogne n’est ni un détail folklorique ni une curiosité marginale. C’est une forme d’arbre profondément liée aux sociétés paysannes, à l’élevage, au fourrage, à l’énergie, au bocage, à la protection des berges et à la biodiversité.

Le , le peuplier noir, le , le , le , le , le , l’olivier, le hêtre ou encore le mûrier blanc montrent que presque toutes les situations, tous les milieux et de nombreuses essences peuvent être concernés.

La trogne apparaît ainsi comme un arbre de production, un arbre de paysage, un arbre de résilience et un arbre d’avenir, à condition de retrouver les usages, les savoir-faire et les contextes agricoles qui lui permettent de vivre.