Viticulture : Outils et Techniques d'Amélioration de la Résilience - M. BOURDARIAS
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Outils et Techniques d’Amélioration de la Résilience en Viticulture
par Marceau BOURDARIAS
Résilience des plantes en viticulture
Dans cette intervention, Marceau Bourdarias choisit de se concentrer sur un point particulier de la viticulture : la résilience des plantes, c’est-à-dire leur capacité à retrouver une structure et une fonction proches de leur état antérieur après une perturbation.
L’idée centrale est que, dans la conduite de la vigne, on a trop souvent tendance à oublier la plante elle-même, et en particulier à oublier le rôle fondamental du bois. Le bois n’est pas seulement un conducteur vasculaire pour les sèves : c’est aussi un organe majeur de stockage des réserves. Cette fonction est déterminante pour la santé, la longévité et la capacité de réaction de la vigne face aux aléas.
La plante ligneuse comme système étanche
Marceau Bourdarias rappelle qu’une plante ligneuse doit être pensée comme un organisme qui cherche en permanence à maintenir son étanchéité. Comme cela a été évoqué pour les arbres, il existe une « peau » protectrice ; chez la vigne aussi, cette logique d’enveloppe et de fermeture est essentielle.
On peut concevoir la vigne de la manière suivante : une pousse d’un an est, l’année suivante, entièrement recouverte d’une nouvelle couche de bois. Chaque année, chaque bourgeon s’allonge grâce aux méristèmes primaires, responsables de la croissance en longueur. Ces méristèmes produisent des feuilles, qui fabriquent la photosynthèse. Les produits de cette photosynthèse alimentent ensuite les méristèmes secondaires, qui assurent le grossissement en diamètre.
La plante croît donc à la fois :
- en longueur ;
- en diamètre.
Selon l’intervenant, cet allongement et ce grossissement sont indispensables à la santé de la plante. Dès que l’on intervient par la taille ou par la création de plaies, on perturbe ce système.
Le rôle des feuilles dans la circulation de la sève
La vigne fonctionne comme un système hydraulique extrêmement élaboré. Ce système dépend du fonctionnement des feuilles et de leur évapotranspiration.
Marceau Bourdarias insiste sur le fait que ce sont les feuilles qui sont le moteur principal de la circulation de la sève brute, via le phénomène de tension-cohésion. Il rappelle que l’on a souvent tendance à surévaluer le rôle de la poussée racinaire ou des phénomènes osmotiques dans les racines, alors que ces processus sont surtout importants au début de la croissance. Une fois les feuilles en place, ce sont elles qui assurent l’essentiel de la dynamique de circulation.
La sève brute monte donc vers les feuilles, où elle est transformée par la photosynthèse en sève élaborée. Cette dernière redescend ensuite pour nourrir les méristèmes secondaires et permettre à la plante de construire du bois, de grossir et de maintenir son fonctionnement.
L’intervenant évoque également les exsudats racinaires, c’est-à-dire les substances relâchées dans le sol, qui participent à la connexion de la plante avec son environnement souterrain.
Une circulation sous très forte tension
Chez la vigne, les vaisseaux conducteurs de la sève brute sont particulièrement visibles : on peut les observer à l’œil nu. Cela permet de rappeler à quel point cette plante est soumise à des tensions hydrauliques considérables.
Marceau Bourdarias indique que la vigne peut fonctionner à des tensions de l’ordre de 20 bars. Cette valeur permet de prendre conscience de l’effort fourni par la plante en période sèche. En plein mois d’août, même lorsque le sol paraît sec sur plusieurs dizaines de centimètres, la vigne peut encore extraire de l’eau. Elle est capable, selon son image, de « presser l’éponge du sol » avec une force considérable.
Mais cette performance a un coût très élevé pour la plante. C’est pourquoi la préservation de l’intégrité de son système vasculaire est essentielle.
Les plaies et la nécessité de recréer l’étanchéité
Si l’étanchéité de la plante est indispensable, encore faut-il qu’elle soit capable de la reconstituer après une blessure. Marceau Bourdarias s’appuie ici sur les travaux d’un chercheur américain, Alex Shigo, qui a étudié pendant des années la manière dont les arbres réagissent à la dégradation du bois par les champignons.
En disséquant des milliers d’arbres, Alex Shigo a montré que le bois et son organisation permettent de ralentir la dégradation de la lignine et de la cellulose par les champignons saprophytes, c’est-à-dire les champignons spécialisés dans la décomposition des bois morts.
Il a également mis en évidence le rôle du cambium dans la constitution d’une barrière de protection au moment des plaies. Cette barrière, appelée dans ses travaux la paroi numéro 4, permet de compartimenter les zones blessées et de protéger le bois qui sera formé après la blessure.
Pour Marceau Bourdarias, cette réponse ne doit pas être comprise seulement comme une compartimentation de la pourriture : elle doit d’abord être vue comme un maintien de l’étanchéité du système vasculaire, condition nécessaire au fonctionnement hydraulique de la plante. Le fait que cette organisation ralentisse aussi la progression des champignons lignivores serait, selon lui, une conséquence favorable supplémentaire.
Le rôle des tanins dans la défense
Lorsque la plante est blessée, elle doit reconstruire une forme d’étanchéité. Pour cela, elle mobilise de l’énergie et transforme une partie de la sève élaborée afin de produire des tanins.
Ces tanins participent à la construction du système de défense de la plante. Ils servent à :
- reformer une barrière protectrice ;
- préserver le fonctionnement vasculaire ;
- limiter les effets de la dégradation du bois.
L’intervenant relie ainsi directement la physiologie de la vigne, l’énergie issue de la photosynthèse et la capacité de défense contre les agressions.
Les conséquences de la taille sur le système vasculaire
La démonstration se poursuit avec une réflexion sur les conséquences des choix de taille. Si l’on limite l’allongement de la vigne en coupant régulièrement les extrémités, on sectionne des vaisseaux qui alimentaient les parties en croissance.
Comme ces vaisseaux constituent un réseau continu, toute coupe impose à la plante de reconstituer une étanchéité. Cela se traduit par une zone de dessèchement et par l’abandon d’une partie du bois interne, qui devient non fonctionnelle.
Marceau Bourdarias explique que, lorsque l’on raccourcit la plante, on provoque une déshydratation qui peut descendre jusqu’à la base de la coupe. Le cambium, seule partie réellement vivante et productrice de la plante, est alors mobilisé pour refermer la blessure. Mais cette réponse implique une perte de bois fonctionnel.
Avec le temps, ce bois abandonné devient du bois mort, puis un substrat progressivement dégradé par les champignons saprophytes.
Le bois mort, les champignons et l’esca
L’intervenant revient sur une idée fréquente en viticulture : attribuer certains dépérissements, notamment l’esca, à la seule présence de champignons saprophytes.
À partir de nombreuses dissections de ceps, il propose une autre lecture. Selon lui, le problème ne vient pas d’abord des champignons eux-mêmes, mais de notre manière de conduire la plante et de méconnaître la façon dont elle maintient l’étanchéité de son système vasculaire.
Les champignons saprophytes dégradent les bois morts ; ils remplissent en cela un rôle normal de décomposition. Le véritable enjeu serait donc de comprendre pourquoi une partie croissante du bois devient non fonctionnelle, et comment certaines pratiques de taille favorisent cette évolution.
Le bois comme lieu de stockage des réserves
Au-delà de la circulation des sèves, le bois remplit une autre fonction majeure : il stocke les réserves.
Marceau Bourdarias décrit la structure du bois comme constituée :
- de cercles concentriques correspondant aux années de croissance ;
- de rayons médullaires, qui relient le bois aux parties vivantes, notamment au cambium et au liber.
Ces rayons médullaires constituent le siège du stockage des réserves. La plante ne peut pas stocker directement ses sucres sous forme libre, car ils fermenteraient ; elle les stocke donc sous forme d’amidon, qu’elle peut remobiliser ensuite selon ses besoins.
Ces réserves sont utilisées :
- pour relancer l’activité au printemps ;
- pour faire face à des problèmes de parasitisme ou de maladie ;
- pour accompagner la maturation des raisins ;
- plus généralement, pour soutenir toute reprise ou réparation.
Le cycle annuel et la concurrence entre production et réserve
La plante connaît une alternance saisonnière très marquée. Pendant une partie de l’année, elle ne produit pas ou très peu de photosynthèse. Puis, avec le développement des feuilles au printemps, la circulation de la sève s’intensifie et la photosynthèse devient progressivement importante.
Cette reprise nécessite beaucoup d’énergie, mobilisée d’abord à partir des réserves accumulées. Ensuite, plus tard dans la saison, la plante se remet à fabriquer du bois. Au mois de juillet intervient l’aoûtement, pendant que débute également la maturation du raisin, avec la véraison.
À partir de ce moment, il existe une concurrence entre :
- la maturation des raisins ;
- la constitution des réserves ;
- la fabrication du bois.
La fructification est donc une période critique. Le raisin agit comme un organe puits majeur, qui capte une grande part de l’énergie de la plante. Celle-ci peut alors consacrer moins de ressources à la mise en réserve pour l’année suivante. Cela peut expliquer, selon l’intervenant, certains phénomènes d’alternance entre années de forte production et années plus faibles.
Pourquoi l’étanchéité conditionne aussi les réserves
Remettre en cause l’étanchéité de la plante ne perturbe pas seulement la circulation de la sève : cela compromet aussi la capacité à utiliser du bois fonctionnel pour stocker les réserves.
Autrement dit, lorsqu’une plaie importante est faite :
- la plante dépense beaucoup d’énergie pour construire une paroi de protection ;
- elle perd une partie du bois fonctionnel ;
- elle réduit potentiellement sa capacité de stockage.
Pour Marceau Bourdarias, c’est un point fondamental : la résilience de la vigne dépend directement du volume de bois vivant et fonctionnel qu’elle conserve au fil des années.
Comprendre les trajectoires de construction du cep
À travers l’observation de coupes de ceps, l’intervenant montre comment chaque taille qui réduit la longueur de la plante peut entraîner une déshydratation interne jusqu’à la base du rameau concerné.
Cette lecture anatomique permet de voir que les choix de taille laissent des traces durables dans le bois. La barrière de protection n’est pas toujours immédiatement visible : elle apparaît progressivement, au fur et à mesure de l’oxydation des tanins et de l’évolution du bois.
Ainsi, ce que l’on observe dans un cep âgé résulte d’une accumulation d’interventions annuelles. Chaque coupe mal positionnée peut contribuer à augmenter les volumes de bois abandonnés.
Accepter un minimum d’allongement
Un des messages majeurs de l’intervention est qu’il faut accepter un minimum d’allongement chez la vigne. Revenir systématiquement en arrière par la taille, sans respecter cette logique d’allongement, a un impact direct sur le bois.
Marceau Bourdarias précise qu’il ne s’agit pas pour lui de condamner en bloc certaines formes de conduite, comme les trognes, qui peuvent avoir un intérêt fort pour la biodiversité. En revanche, si l’objectif est de construire un cep durable, avec du bois fonctionnel et vivant, il faut intégrer cette exigence d’allongement.
Construire un cep sain suppose donc :
- de comprendre le système vasculaire ;
- d’accepter une certaine progression de la plante ;
- d’éviter de faire revenir sans cesse la structure en arrière.
Le choix du bois de prolongement
L’intervenant insiste aussi sur la nécessité de choisir, pour prolonger la plante, un bois situé en bout de structure. Autrement dit, si l’on veut construire une plante qui conserve un bois sain et accumule des réserves, il faut que le bois de l’année destiné à prolonger la structure se situe après le système de production.
Cela implique d’anticiper en permanence le futur système de production, et de construire progressivement un stock de réserves de plus en plus important.
Cette vision engage une autre manière de penser la taille : non plus seulement en fonction de la récolte de l’année, mais en fonction de la continuité anatomique et physiologique du cep.
Des plantes plus résilientes face aux aléas
Accumuler davantage de réserves permettrait d’obtenir des plantes plus résilientes. Cette question devient particulièrement importante dans un contexte de modification du climat, avec :
- des températures élevées ;
- des épisodes de gel précoce ;
- de la grêle ;
- des maladies que la plante gère difficilement, comme le mildiou ou l’oïdium.
Marceau Bourdarias rappelle également que la monoculture, associée à la diffusion de clones identiques sur de très grandes surfaces, accroît la sensibilité aux maladies de régulation.
Dans ce contexte, le seul véritable salut de la plante serait sa capacité à stocker suffisamment d’énergie pour se défendre elle-même contre ces agressions.
Adapter la viticulture à la physiologie de la plante
La conclusion de l’intervention est claire : il va falloir adapter les modes de taille à la physiologie des plantes, en viticulture comme en arboriculture.
Il s’agit de comprendre la plante :
- comme un système étanche ;
- comme un organisme dont il faut maintenir l’étanchéité le plus longtemps possible ;
- comme un être vivant qu’il faut accompagner plutôt que contraindre à s’adapter à un palissage figé.
Marceau Bourdarias propose ainsi de penser un palissage évolutif, capable de suivre la durée de vie et le développement de la plante, au lieu d’imposer à une plante vivante un cadre rigide et immuable.
Plus de bois vivant, plus de feuilles, plus de résilience
Enfin, l’intervenant relie cette réflexion à une observation simple : si la vigne pousse bien dans les arbres, et si les treilles sont souvent moins malades, c’est parce qu’elles disposent :
- de plus de bois vivant ;
- de plus de feuilles ;
- de plus d’espace ;
- de plus de photosynthèse.
La conclusion formulée est nette : ce sont bien les feuilles qui fabriquent les racines, et non les racines qui fabriquent les feuilles.
Idée principale de l’intervention
L’intervention de Marceau Bourdarias propose donc une lecture physiologique de la résilience de la vigne. Cette résilience dépend étroitement :
- du maintien de l’étanchéité du système vasculaire ;
- de la limitation des perturbations causées par certaines tailles ;
- de la préservation du bois fonctionnel ;
- de la capacité de stockage des réserves ;
- du volume de feuilles et de photosynthèse disponible.
Cette approche conduit à remettre en question certains modes de conduite de la vigne, au profit d’une viticulture davantage centrée sur la biologie de la plante et sur sa capacité à rester vivante, fonctionnelle et durable.