Après le gel : Préparer l'avenir
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Le territoire, portion d'espace appropriée reflète et modèle les activités humaines. Notamment les activités agricoles jusqu'à décider quelle production peut être mise en place sur telle ou telle parcelle. L'agroforêt, système hybride peut à la fois se glisser partout, dissimulé. Au risque de n'apparaître nulle part au grand jour territorial. Force et faiblesse à la fois.
Certains prennent le risque de porter leurs projet au grand jour, y compris sur ce plan. Ce sont aussi ces pionniers bâtissent la place de l'agroforêt dans le territoire actuel. Comme par exemple la Forêt de Higas, dont Yoann Lang, son fondateur, viendra nous raconter le parcours.
Yoann Lang est fondateur de la Forêt de Higas, projet de jardin forêt agricole sur 7ha dans les landes.
Maxime Leloup est chargé de mission développement de l’agroécologie chez Ver de Terre Production. Il a rédigé un mémoire de géographie sur les jardins forêt “Propriété, règles, pouvoir : quelle place pour les agroforêts ?”, l’un de ses thèmes de prédilection.
👉jardinforet@verdeterreprod.fr
En partenariat avec Arbre & Paysage 32.
Introduction
Cette rencontre est organisée après un épisode de gel intense qui a duré quasiment un mois et qui a causé des dégâts importants dans certains vignobles, parfois moins dans d'autres. Depuis ces épisodes de gel, la vigne a repris de la vigueur et de la vitalité, si bien que l'événement commence parfois à s'éloigner dans les esprits. Mais dans certaines exploitations, les dégâts sont bien réels.
La question posée est la suivante : puisqu’il y aura peut-être des pertes dans les vignobles, peut-on profiter de cette période pour renforcer la vigne ? Peut-on faire ce que l’on n’aurait peut-être pas fait en situation normale, afin qu’elle retrouve sa capacité de production pour l’année prochaine, voire pour 2023 ?
Pour nourrir cette réflexion, l’échange réunit notamment Marceau, Conrad, ainsi que deux viticulteurs de terrains très différents : Alain Kuhn, en Alsace, et Jean-Baptiste Cordonnier, dans le Bordelais. L’objectif est de comprendre comment chacun a vécu cet épisode, comment les vignes ont réagi, et comment préparer les récoltes futures.
Un mois à un mois et demi après le gel : des réactions très hétérogènes
Un premier atelier avait déjà permis de faire un état des lieux des problématiques liées au gel et de s’interroger sur les leviers d’amélioration des pratiques. À ce moment-là, il subsistait encore de nombreux doutes sur l’impact réel du gel, sur le degré d’atteinte des bourgeons, sur les stades concernés et sur la capacité de redémarrage de la vigne.
Un bon mois à un mois et demi plus tard, les réponses sont visibles dans les parcelles. La situation est très hétérogène :
- certaines plantes redémarrent bien ;
- sur certains cépages, les contre-bourgeons sont repartis ;
- sur d’autres, c’est la catastrophe : l’intégralité des baguettes est morte ;
- parfois, même les coursons sont remis en question ;
- dans certains cas, il faut repartir sur des pampres issus des couronnes.
Cette observation met en évidence l’importance de la conservation des couronnes. Dans les années de gel, elles apparaissent comme un véritable sanctuaire de résilience, une réserve de bourgeons capables de relancer la plante, en particulier sur les cépages peu fertiles au niveau de leurs bourgeons.
La grande difficulté vient donc de l’hétérogénéité des sorties. Il n’existe pas une réponse valable pour tout le monde, mais une réponse par cas. Cela complique fortement la transmission de recettes générales : chaque situation dépend à la fois de l’état initial de la vigne et de l’objectif que l’on se fixe pour la suite.
Ce que révèle le gel sur l’état antérieur de la vigne
La manière dont une vigne réagit au gel ne dépend pas seulement du gel lui-même. Elle dépend aussi :
- du cépage et de ses caractéristiques génétiques ;
- de l’état sanitaire de la plante avant l’épisode ;
- de la récolte précédente ;
- du rapport entre surface foliaire utile exposée et production de raisin ;
- de l’état physiologique général de la plante ;
- de sa capacité à stocker des réserves ;
- de la quantité de bois vivant disponible ;
- de la présence éventuelle de grosses plaies de taille qui pénalisent sa capacité à stocker de l’énergie.
L’observation de terrain conduit à une conclusion nette : les vignes sur lesquelles on a orienté les pratiques, les années précédentes, vers la santé globale de la plante et sa capacité de résilience s’en sortent mieux. À l’inverse, les vignes conduites avec une logique trop exclusivement centrée sur le raisin sont souvent plus fragiles.
Il est souligné que des tailles plus respectueuses du flux de sève, avec davantage d’allongement et une meilleure canalisation des flux jusqu’au bout du système, semblent faire une vraie différence par rapport à des pratiques qui cherchent systématiquement à raccourcir la plante.
Cependant, même des plantes correctement taillées peuvent devenir difficiles à gérer lorsqu’elles ont subi des sécheresses successives, des épisodes répétés de gel ou de fortes variations de charge d’une année à l’autre.
L’enjeu physiologique : relancer un cycle vertueux
Qu’on soit face à des plantes en bonne santé ou à des plantes plus affaiblies, il faut réagir. Le cœur de l’enjeu physiologique est de comprendre comment la plante a réagi au gel, ce qu’elle va mettre en place ensuite, et comment l’aider à repartir dans un cycle vertueux où la production d’énergie est en équilibre avec ses dépenses.
L’idée centrale est qu’il ne faut pas raisonner de manière isolée. Tout est lié :
- la physiologie ;
- la fertilité ;
- la taille ;
- la vigueur ;
- l’état du sol ;
- la fertilisation ;
- la structure de la plante.
Le gel de cette année a en outre provoqué un décalage phénologique d’environ un mois. On se retrouve donc avec une plante pérenne décalée par rapport à son cycle habituel de fertilité, ce qui pose des enjeux particuliers pour la mise en réserve et pour la fertilité de l’année suivante.
Le regard de Conrad : gel, retard de végétation et nécessité de refaire de la biomasse
Conrad observe la même chose dans d’autres systèmes agricoles, notamment en élevage et en cultures fourragères : un retard global de près d’un mois, lié au gel d’avril qui a duré tout le mois.
Dans le vignoble, le constat est comparable :
- certains secteurs ont subi 90 à 100 % de gel ;
- d’autres très peu de dégâts ;
- les bas-fonds humides ont particulièrement souffert ;
- beaucoup de vignobles sont très mal engagés.
Selon lui, il faut désormais reprendre une approche globale du vignoble. La priorité est de refortifier la vigne et de la faire redémarrer. Si elle est très gelée, elle repartira souvent des couronnes. Il faut donc lui redonner de l’élan.
Pour cela, Conrad insiste sur plusieurs leviers :
- la fertilisation ;
- la protection sanitaire ;
- la relance de la surface foliaire ;
- la recherche d’une forte production de biomasse.
L’objectif est de refaire de grosses capacités de photosynthèse sur la phase estivale, avec de gros rameaux, tout en gardant des feuilles le plus tard possible jusqu’à la sortie de saison.
Comme il n’y a souvent pas assez de feuille au départ, il ne sert à rien de vouloir tout faire passer par le foliaire. Il faut aussi intervenir via le sol, sur le cavaillon, avec des formes de fertilisation directement assimilables par les racines.
Le gel comme une taille : comprendre l’impact énergétique
Une partie importante de la discussion porte sur l’impact énergétique du gel. Deux chercheurs de l’INRA de Montpellier sont cités à propos d’une étude sur la taille tardive.
Cette étude montre qu’avant le stade « pointe verte », la migration des réserves du bois vers les sarments reste relativement faible. Si l’on taille jusqu’à ce stade, la plante conserve encore environ 80 % de l’énergie qu’elle aurait gardée avec une taille effectuée en période de pleurs avant débourrement.
En revanche, à partir d’un stade plus avancé :
- les pertes énergétiques deviennent importantes ;
- l’hétérogénéité de sortie des bois augmente fortement ;
- l’expression de l’acrotonie devient plus forte ;
- les baisses de fertilité et de rendement peuvent être majeures.
À partir de là, il est proposé de considérer que le gel agit, d’une certaine manière, comme une taille : il détruit les bourgeons et retire à la plante une partie de ce qu’elle avait mis en route. Si le gel survient avant le stade pointe verte, les pertes énergétiques ne sont pas dramatiques. En revanche, s’il intervient après, les conséquences physiologiques sont beaucoup plus lourdes.
Cela permet de mieux comprendre pourquoi, cette année, les vignes touchées très tôt ont parfois relativement bien redémarré, tandis que celles gelées à un stade plus avancé ont été beaucoup plus durablement pénalisées.
Réflexion sur la taille tardive et stratégie possible
La taille tardive est reconnue comme une solution possible pour retarder le débourrement, à condition de bien mesurer ses limites. Il ne s’agit pas de tailler n’importe quand.
Une piste de stratégie est évoquée : au lieu de tailler franchement très tard, on pourrait laisser provisoirement une longueur supplémentaire sur la baguette, avec un ou deux bourgeons de plus que nécessaire, puis ébourgeonner ces yeux supplémentaires. L’idée serait ensuite de revenir couper juste en amont, au bon moment, afin de retarder le débourrement sans avoir mobilisé trop d’énergie dans des bourgeons déjà en développement.
Cette réflexion est présentée comme une piste à tester plutôt qu’une recette arrêtée. L’objectif est de trouver des moyens de retarder le débourrement tout en évitant les pertes énergétiques majeures associées à une taille trop tardive sur végétation engagée.
Deux grandes situations après gel
La suite des interventions distingue deux grandes situations.
Les vignes qui ont peu d’énergie
Si la vigne a du mal à redémarrer parce qu’elle a réellement manqué d’énergie, il faudra laisser peu de bourgeons afin que chacun puisse bénéficier d’une bonne dynamique. L’idée est de concentrer les ressources sur un nombre limité de départs.
Les vignes qui ont beaucoup d’énergie mais peu de récolte
À l’inverse, certaines vignes ont encore beaucoup d’énergie, soit parce qu’elles ont gelé tôt, soit parce qu’elles étaient bien préparées. Dans ce cas, il faut plutôt essayer de laisser davantage de bourgeons pour répartir l’énergie et éviter une vigueur excessive sur une structure trop étroite.
Mais cela crée une autre difficulté : comment étaler suffisamment la surface foliaire sur une plante parfois petite ou désorganisée ? Toute la suite du travail consistera alors à recharger la plante en énergie tout en reconstruisant une répartition foliaire cohérente.
Les priorités techniques après le gel
Deux objectifs sont mis en avant.
Reconstruire l’architecture
Il faut d’abord reconstruire la structure de la plante pour préparer la taille de l’année suivante. Cela signifie remettre en place une architecture qui permettra ensuite de tailler correctement.
Optimiser la surface foliaire utile
Le second objectif est de redévelopper une surface foliaire utile qui remplisse l’espace alloué à la vigne.
Cela peut passer :
- par un étalement des rameaux, en éventail plutôt qu’en vertical strict ;
- par la conservation de rameaux vigoureux si la plante a peu de départs ;
- par le maintien des entre-cœurs si ceux-ci permettent de reconstituer une surface foliaire efficace.
La question du maintien ou non des pampres fructifères ne peut pas être tranchée en général. Tout dépend encore une fois de l’énergie perdue au moment du gel :
- si la vigne a gelé à un stade avancé, il faudra sans doute moins lui demander ;
- si elle a gelé à un stade précoce, une récolte correcte reste envisageable sans compromettre nécessairement les réserves pour l’année suivante.
La vendange en vert est présentée comme un outil très puissant. Elle permet à la fois :
- d’ajuster la charge pour produire du raisin de qualité cette année ;
- de recharger la plante en énergie pour l’année suivante.
Rameaux, racines, tronc, grappes : l’ordre des priorités de la plante
Il est rappelé que ce sont d’abord les rameaux qui sont précurseurs du système. Ce sont eux qui, grâce à la photosynthèse, permettent ensuite le développement des racines. Sans rameaux dynamiques, il n’y a pas de véritable production de racines.
Cette remarque a une conséquence pratique importante : s’il y a très peu de feuilles, il ne sert à rien de miser uniquement sur des apports au sol, surtout si la plante n’est pas capable de les prélever. En l’absence de dynamique foliaire suffisante, la plante est dans une impasse.
Le développement du tronc est lui aussi lié à celui des racines, via les flux de métabolites et l’activité du cambium. Ce n’est qu’une fois l’ensemble installé que la plante peut correctement nourrir ses grappes.
La capacité de récolte est donc directement liée à la capacité à fabriquer des rameaux, elle-même dépendante des réserves de l’année précédente. Pour avoir des réserves l’année suivante, il faut que la quantité de rameaux soit en cohérence avec la charge en grappes.
Témoignage d’Alain Kuhn en Alsace
Alain Kuhn explique qu’en Alsace, son exploitation a eu la chance de très peu geler par rapport à d’autres régions. Son vignoble est situé sur les collines sous-vosgiennes, avec des parcelles en pente, très hétérogènes géologiquement. Selon lui, cela a joué.
Mais il insiste surtout sur un autre facteur : le démarrage très tardif de la végétation. Sur l’exploitation, les sols sont en couvert permanent sur toute la surface. Ces couverts ont joué un rôle tampon face à la chaleur précédente, et selon lui ils ont clairement retardé le démarrage, ce qui a protégé les vignes du gel.
Il compare aussi la situation actuelle à celle connue par ses parents : autrefois, le gel concernait souvent une ou deux nuits. Cette année, dans sa région, certaines exploitations ont eu jusqu’à dix-neuf nuits de lutte avec éoliennes et bougies. Il y voit une évolution climatique majeure, avec des écarts de température de plus en plus marqués entre le jour et la nuit, donnant le sentiment d’aller vers un climat presque désertique.
Sur les parcelles ayant gelé, il observe que les ceps les plus faibles ont été les plus touchés. Sur certaines, il y a très peu de redémarrage sur les baguettes mais beaucoup de pampres à la base. Il estime que si les ceps avaient été plus solides au départ, le redémarrage aurait été meilleur.
Alain mentionne aussi une jeune plantation fortement gelée en 2016. Le sol y avait été travaillé au printemps, puis le gel était survenu quinze jours plus tard. Avec le recul, il pense que si le sol n’avait pas été travaillé, les dégâts auraient peut-être été moindres.
Il teste aujourd’hui de nouvelles techniques, notamment un rouleau faca intercep sur jeunes plantations. L’idée est de laisser remonter le couvert, puis de le coucher. Cela semble fonctionner, y compris sur jeunes plants, avec un peu plus de passages mais un résultat encourageant.
Il évoque enfin plusieurs pistes de réflexion :
- mieux soutenir la plante pour qu’elle fasse des réserves ;
- réfléchir à des apports foliaires après récolte ;
- utiliser les couverts pour éviter des excès de vigueur ;
- mieux mesurer ce qui se passe dans la sève et dans les flux internes de la plante.
Témoignage de Jean-Baptiste Cordonnier dans le Bordelais
Jean-Baptiste Cordonnier explique avoir connu plusieurs épisodes de gel : certains l’année précédente, un gel très marquant en 2017, puis deux gels cette année, début avril et début mai.
Il insiste sur la différence entre 2017 et l’année en cours. En 2017, le gel était arrivé trois semaines plus tard, avec une vigne beaucoup plus avancée et des contre-bourgeons déjà sortis. Le gel avait alors détruit à la fois les bourgeons principaux et les solutions de rechange. La vigne était passée d’un état printanier à un état hivernal en quelques heures, avec 95 % de récolte perdue.
Cette année, le premier gel est intervenu plus tôt, avec une vigne à un stade beaucoup moins avancé. Sur certaines parcelles, elle était déjà significativement débourrée ; sur d’autres, à peine au stade pointe verte ; et sur d’autres encore, la taille tardive avait maintenu la vigne au repos.
Cela a permis d’adapter la stratégie de protection :
- concentrer les moyens de lutte sur les parcelles les plus sensibles ;
- utiliser bougies et groupes Agrofrost là où la vigne était à un stade exposé ;
- laisser sans protection certaines parcelles historiquement moins gélives ou volontairement plus avancées.
Il note que les parcelles non protégées mais très avancées n’ont parfois eu que peu de dégâts. En revanche, il a observé des cas inquiétants où le bourgeon principal a gelé sans que le contre-bourgeon ne reparte, laissant des trous importants dans les baguettes. Il a aussi vu des parcelles taillées tardivement geler malgré tout alors qu’elles n’étaient pas encore vraiment débourrées.
Sur la taille tardive, il partage un exemple concret : un voisin la pratique chaque année de manière systématique sur une grande parcelle, jusqu’à un stade très avancé. Cela lui évite parfois le gel, mais au prix d’un véritable épuisement de la vigne. La parcelle est affaiblie et ne produit pas correctement. Pour Jean-Baptiste, il faut donc absolument éviter de transformer la lutte contre le gel en impasse physiologique.
Il observe également que les parcelles déjà affaiblies par des événements passés, notamment la grêle de 2018 et des sécheresses successives, souffrent davantage aujourd’hui. Sur certaines, il ne reste plus d’autre choix que d’anticiper l’arrachage et la replantation.
Couvert végétal, arbres et gel : des constats nuancés
Sur les couverts végétaux, Jean-Baptiste apporte un regard plus prudent.
Il confirme que certaines jeunes plantations sous couvert végétal dynamique ont été protégées. Il a aussi observé des parcelles avec arbres, couvert dynamique et haies très présentes qui s’en sont mieux sorties que leurs voisines.
Mais il insiste sur le fait qu’il a également sous les yeux des contre-exemples. Il cite notamment un voisin en désherbage intégral, sur sol nu, qui a eu moins de dégâts de gel que lui, de manière nette et répétée, en 2017 comme cette année. Le constat lui paraît incontestable, même si ce système pose d’autres problèmes agronomiques très graves.
Pour lui, il faut donc faire preuve de rigueur et éviter de dire de manière trop générale que les couverts ou l’agroforesterie protègent toujours du gel. Il pense que lorsqu’un couvert végétal est réellement bien implanté, il peut jouer un rôle positif. Mais dans les situations intermédiaires, mal installées ou incomplètes, il peut aussi aggraver les choses.
Il fait aussi une remarque intéressante sur les complants récemment plantés, qui ont souvent beaucoup souffert, parfois jusqu’à mourir, même sous couvert.
Enfin, il partage un levier très concret : l’arrachage tardif. Lorsqu’une parcelle est de toute façon destinée à être arrachée, on peut repousser cet arrachage au printemps, la laisser non taillée, et n’intervenir qu’après les risques de gel. Les bourgeons terminaux peuvent alors servir de protection naturelle. Il a ainsi pu sauver temporairement une petite parcelle destinée à disparaître, simplement en annulant l’arrachage prévu et en la taillant après coup.
Discussion sur la taille, la pression osmotique et la circulation de sève
Les échanges reviennent ensuite sur un point plus physiologique : l’impact de la taille sur la pression osmotique dans la plante.
L’idée défendue est que la taille ouvre la plante, modifie la pression interne et diminue potentiellement la concentration en minéraux dans les tissus. Des plantes non taillées ou abandonnées ont parfois mieux résisté au gel, ce qui conduit à penser que la taille a un impact considérable sur la sensibilité au froid.
Une hypothèse est également avancée sur le rôle de la circulation de sève : une sève qui circule bien gèlerait peut-être plus difficilement qu’une sève stagnante.
La question de l’eau dans le sol est aussi jugée centrale. Après le gel, certaines vignes ont mis très longtemps à redémarrer, non seulement à cause du froid, mais aussi parce que le sol était sec. L’absence d’eau aurait empêché le rétablissement correct des gradients de pression osmotique entre le sol et la plante. Après les pluies, les pleurs ont repris, signe que la pression interne remontait.
La fertilisation selon Conrad : priorité à l’azote bien choisi
Conrad développe ensuite une approche détaillée de la fertilisation dans ce contexte de gel.
Il rappelle la composition générale de la matière sèche végétale :
- environ 45 % de carbone ;
- environ 45 % d’oxygène ;
- puis hydrogène, azote et minéraux.
Pour lui, la priorité de cette année est claire : il faut reconstruire de la biomasse et donc s’intéresser d’abord à l’azote.
Mais tous les azotes ne se valent pas.
Les limites des nitrates
Selon Conrad, les nitrates, qu’ils viennent du travail du sol ou de certains apports, posent plusieurs problèmes :
- ils peuvent être toxiques pour la plante s’ils arrivent dans de mauvaises conditions ;
- ils demandent beaucoup d’eau pour être transformés en protéines ;
- en situation de sécheresse, ils risquent donc d’aggraver les difficultés ;
- ils favorisent des échanges qui peuvent bloquer l’assimilation d’autres minéraux.
Dans un contexte de chocs climatiques répétés — gel, excès d’eau, sécheresse — cela devient risqué.
L’intérêt de l’urée, de l’ammonium et des acides aminés
À l’inverse, il recommande plutôt des formes d’azote comme :
- l’urée ;
- l’ammonium ;
- les acides aminés.
Ces formes sont jugées plus proches du fonctionnement naturel des plantes, mieux adaptées pour fabriquer des protéines, plus régulières dans leur action, et moins pénalisantes en situation de stress hydrique.
Il souligne que si des engrais organiques ont été apportés à l’automne, une partie de cette dynamique est déjà en place au printemps.
Où apporter ?
Conrad estime qu’il serait pertinent, cette année, d’intervenir autour du cavaillon avec de petites quantités d’azote liquide à base d’urée, de l’ordre de 20 à 30 unités, éventuellement accompagnées :
- d’acides aminés ;
- d’oligo-éléments ;
- de soufre liquide.
L’objectif est d’aider la vigne à passer un cap et à se remettre en forme avant l’hiver, sans chercher à forcer exagérément.
Le rôle des couverts et des racines dans la structure du sol
Conrad revient aussi sur la structure du sol. Il explique que la destruction permanente des couverts et leurs repousses répétées empêchent les systèmes racinaires de se développer correctement.
Selon lui, beaucoup de vignobles sont encore dans une phase de transition. Les couverts ne sont pas encore assez installés pour jouer pleinement leur rôle. Cela rejoint la prudence exprimée plus tôt : un système en transition n’a pas encore retrouvé sa pleine fonctionnalité.
Il montre aussi que si les racines de vigne remontent ou si les sols sont compactés, il peut y avoir une vraie concurrence locale entre le système racinaire du couvert et celui de la vigne. C’est pourquoi il juge important de commencer à mieux s’occuper du cavaillon.
Le danger des sols nus
Les sols nus, qui ont parfois semblé mieux résister au gel, sont néanmoins présentés comme une impasse à moyen terme. Sous l’effet du soleil, ils accélèrent l’oxydation de la matière organique, avec pour conséquence :
- minéralisation excessive ;
- pertes de carbone ;
- émissions de CO2 et de protoxyde d’azote ;
- dégradation progressive de la capacité tampon du sol ;
- augmentation du risque d’érosion.
Autrement dit, même si un sol nu peut ponctuellement offrir un avantage thermique dans certains cas de gel, il fragilise profondément le système sur le long terme.
Silice et oligo-éléments : renforcer la plante
Conrad insiste également sur l’intérêt de la silice.
Selon lui, la silice permet à la plante de mieux résister :
- à la sécheresse ;
- aux maladies ;
- aux insectes ;
- aux déséquilibres minéraux.
Apportée en foliaire, elle peut pénétrer par les poils épidermiques ou par les stomates. Elle contribuerait ensuite à renforcer les parois cellulaires, à améliorer la gestion de l’eau et à soutenir la photosynthèse.
Il précise qu’il en faut très peu, de l’ordre de quelques grammes par hectare sous forme organique, mais que cela pourrait constituer une solution intéressante dans le cadre du renforcement des plantes.
Les oligo-éléments foliaires sont eux aussi recommandés. Ils interviennent dans de nombreuses réactions biochimiques et dans le fonctionnement enzymatique. Leur intérêt principal est de diminuer le coût énergétique des processus métaboliques de la plante, ce qui est particulièrement précieux pour une vigne déjà affaiblie.
Une année à piloter au cas par cas
L’un des messages les plus importants de cette rencontre est qu’il ne faut surtout pas raisonner de manière uniforme.
Cette année, certaines vignes devront être stimulées, d’autres au contraire freinées. En effet, une vigne qui a peu de raisin mais beaucoup de vigueur peut produire une énorme quantité d’énergie. Si cette vigueur est excessive par rapport à l’espace foliaire disponible sur le palissage, cela peut créer d’autres déséquilibres pour la suite.
Le problème n’est donc pas seulement de « relancer » la vigne, mais de la rééquilibrer :
- entre vigueur et architecture ;
- entre surface foliaire et charge ;
- entre production présente et réserves futures.
Une agroécologie de long terme
En conclusion, plusieurs intervenants rappellent qu’il faut s’armer de patience. L’agroécologie n’est pas un projet de court terme, mais un projet à 30 ans. Il s’agit de reconstruire des repères dans des vignobles où l’on a longtemps supprimé le végétal autour de la vigne.
Le chemin repose sur plusieurs piliers :
- la bonne taille ;
- la compréhension de la physiologie ;
- les couverts végétaux ;
- les arbres ;
- une fertilisation adaptée ;
- une protection cohérente des plantes.
Il est rappelé que les parcelles sont souvent en transition. Cela signifie qu’il est normal d’observer encore des surprises, des réussites partielles, des contradictions apparentes. Il faudra du temps pour que les sols retrouvent un fonctionnement stabilisé, mais aussi du temps pour que les viticulteurs acquièrent tous les repères nécessaires en physiologie, entomologie, ornithologie et observation globale du vivant.
Conclusion
Cette rencontre met en avant un message d’espoir, mais un espoir lucide. Après le gel, il ne s’agit pas simplement de constater les dégâts. Il s’agit de comprendre ce que la vigne a perdu, ce qu’elle peut encore faire, et comment l’aider à reconstruire ses réserves, son architecture et sa capacité de production.
Les témoignages d’Alain Kuhn et de Jean-Baptiste Cordonnier montrent que les situations sont très différentes selon les régions, les pratiques et l’historique des parcelles. Les interventions de Marceau et de Conrad rappellent qu’aucune recette simple ne peut s’imposer partout.
Ce qui ressort avant tout, c’est la nécessité de continuer à échanger, à observer et à apprendre ensemble. C’est par ce travail collectif, patient et rigoureux, que les viticulteurs pourront mieux préparer les récoltes 2022, 2023 et les années suivantes.