AteliersJardinForêt : Jardin forêt, forêt comestible, forêt jardin, quésako ?
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Le jardin forêt foisonne, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans ses dénomination. Les livres et les termes sur le sujet fleurissent et l’on s’y perd parfois pour finalement savoir qui est quoi.
Ce live vous propose de reprendre le chemin parcouru par ces pratiques et systèmes de production. Depuis les tropiques jusqu’à nous, changeant de nom, d’acteurs, de contexte. Il y a pourtant un fil d’ariane que nous vous invitons à suivre.
Maxime Leloup est chargé de mission développement de l’agroécologie chez Ver de Terre Production. Il a rédigé un mémoire de géographie sur les jardins forêt “Propriété, règles, pouvoir : quelle place pour les agroforêts ?”, l’un de ses thèmes de prédilection.
Alain Canet est agronome et spécialiste des systèmes agroforestiers, directeur de l’association Arbre & Paysage 32 il mène à travers elle la réalisation de projets d’aménagement partout en France.
En partenariat avec Arbre & Paysage 32.
Introduction
Ce live ouvre une série de rendez-vous consacrés aux jardins-forêts, dans le cadre d’une réflexion plus large sur les sols vivants, la fertilité, l’agroécologie et l’agronomie. L’objectif annoncé est de fédérer les expériences, de clarifier les termes, de discuter les pratiques et de mieux comprendre ce que recouvrent les expressions jardin-forêt, forêt comestible, forêt-jardin.
Dès l’introduction, Alain Canet rappelle l’enjeu principal : il ne s’agit pas seulement de planter beaucoup et vite, mais de mieux comprendre les conditions de réussite de ces systèmes, leur lien avec la fertilité des sols, l’eau, l’air, le carbone, la productivité et, plus largement, avec une agriculture encore largement à inventer. Il insiste sur la nécessité de prendre de la hauteur, de discuter des assemblages de plantes, des étages de végétation, des techniques de mise en œuvre, tout en évitant les excès d’apports extérieurs ou les modifications trop fortes des substrats.
Le propos est de rester dans une logique agronomique : observer, comprendre, relier, et faire en sorte que les systèmes mis en place soient réellement fonctionnels sur le terrain.
Présentation de Maxime Leloup
Maxime Leloup se présente en quelques mots. Son parcours combine les mathématiques, un peu de botanique, la géographie, l’expérience de cueilleur pendant plusieurs années, la formation à l’usage des plantes sauvages, puis un master de géographie. Dans ce cadre, il a travaillé sur le sujet des jardins-forêts, sous un angle territorial.
Au moment du live, il est chargé de mission chez Ver de Terre Production, dans une structure engagée en agroécologie, attentive à l’observation du fonctionnement des systèmes et à la possibilité, pour les personnes qui souhaitent les utiliser, de le faire de manière fiable. Il souligne que l’on est à la fois dans l’innovation et dans la volonté de comprendre concrètement comment les choses fonctionnent.
Sa présentation du jour porte principalement sur les différentes définitions du jardin-forêt, sur les mots employés pour en parler, et sur le parcours historique de cette notion à partir d’un praticien emblématique.
Une médiatisation récente, mais des réalités plus anciennes
Maxime Leloup rappelle qu’en 2020, le sujet des jardins-forêts a connu une forte explosion médiatique. Les termes, déjà nombreux, se sont multipliés sur les réseaux sociaux, avec toutes sortes de schémas, d’images et de définitions. Cette profusion répond à deux besoins :
- le besoin de communiquer sur le sujet ;
- le besoin de savoir précisément de quoi l’on parle.
Parmi les représentations les plus connues, il cite les fameux schémas de Forest Gardening de Robert Hart, avec les « 7 étages » souvent repris dans les présentations du jardin-forêt. Mais cette représentation soulève vite des questions : parle-t-on d’étages ou de strates ? Les plantes à racines tubéreuses constituent-elles un étage ? Les lianes forment-elles un étage à part ? Selon les auteurs, on trouve cinq, six ou sept niveaux, ce qui montre qu’un travail de clarification est nécessaire.
Alain Canet résume l’enjeu avec une formule : il s’agit de « l’art d’apprivoiser le soleil » et de « récolter la pluie ». Le jardin-forêt propose une organisation de l’espace pour capter l’énergie solaire et l’eau, mais pour parler correctement de cette organisation, il faut préciser les mots.
Les mots pour parler de la végétation
Les étages de végétation
Maxime Leloup commence par rappeler que, dans le langage botanique, le terme étage de végétation a un sens précis : il désigne une variation de la végétation liée à l’altitude. Entre le bord de la Méditerranée et 2 000 mètres d’altitude, la végétation change progressivement ; c’est cela qui définit les étages.
Autrement dit, dans le langage scientifique classique, les étages ne décrivent pas la superposition verticale des plantes dans un même lieu, mais un gradient altitudinal entre différents milieux.
L’intérêt de cette précision est de connecter le vocabulaire du jardin-forêt à celui des botanistes. Puisque les systèmes de jardin-forêt revendiquent des interactions, des connexions entre plantes, champignons et autres composantes de l’écosystème, il est aussi utile de connecter les langages humains, et donc les mots employés.
Les strates de végétation
Le terme strate est plus proche de ce que cherchent souvent à décrire les praticiens des jardins-forêts. En botanique, une strate est définie par la hauteur de la partie aérienne des végétaux. On peut ainsi distinguer une strate très haute, une strate plus basse, une strate herbacée, etc.
Le critère principal ici est donc la hauteur.
Maxime Leloup précise cependant une limite importante : avec cette notion de strate, on ne différencie pas le type biologique des plantes. Une liane et un arbre qui atteignent la même hauteur peuvent relever de la même strate, alors qu’ils ont des formes de vie très différentes.
Les types biologiques
Pour aller plus loin dans la compréhension des systèmes, il faut s’intéresser aux types biologiques, c’est-à-dire aux différentes formes de vie des plantes.
Maxime Leloup évoque les classifications botaniques classiques, parfois accompagnées de termes techniques un peu complexes. L’idée générale est que les plantes manifestent des formes différentes en fonction de leur manière d’occuper l’espace et de traverser les saisons :
- arbre à feuilles caduques ou persistantes ;
- liane ligneuse ;
- plante à rhizome ;
- plante à bulbe ;
- plante annuelle ;
- arbrisseau, etc.
Ces formes ne sont pas de simples catégories abstraites : elles correspondent à des stratégies d’utilisation des ressources et d’adaptation aux conditions du milieu.
Un détour par l’écologie des plantes
Pour comprendre le fonctionnement des systèmes végétaux, Maxime Leloup fait un détour par l’écologie et la phytosociologie. Il présente un diagramme issu de cette tradition scientifique, dans lequel deux grands facteurs influencent la biomasse végétale :
- le stress ;
- la perturbation.
Le stress peut correspondre, par exemple, à des sécheresses régulières. La perturbation peut être le travail du sol, une crue, un effondrement de berge, ou toute situation qui remet en mouvement le milieu.
Selon le niveau de stress et de perturbation, certaines formes végétales vont être avantagées :
- dans un milieu peu perturbé et peu stressé, ce sont les arbres qui dominent ;
- si le stress augmente, on passe à des formes plus petites, comme des arbrisseaux ;
- si la perturbation augmente, ce sont des annuelles qui s’installent rapidement ;
- dans des milieux à la fois stressés et perturbés, certaines plantes à réserves souterraines, comme les bulbeuses ou les plantes à rhizomes, sont favorisées.
Les exemples donnés sont :
- le chêne ;
- le mouron blanc ;
- le cassissier ;
- les plantes à bulbe.
L’idée n’est pas d’entrer dans toute la complexité de la phytosociologie, mais de montrer qu’en observant les stratégies végétales, on peut mieux comprendre le fonctionnement d’un jardin-forêt.
Agroforesterie et agroforêt
Définir l’agroforesterie
Maxime Leloup propose deux formulations de l’agroforesterie :
- l’art de marier arbres et cultures ;
- une mise en valeur du sol associant dans le temps et dans l’espace du ligneux et des cultures ou des animaux, afin d’obtenir un produit ou un service.
Il rappelle que, sur le terrain, hors du cadre académique, ces pratiques sont très anciennes. En revanche, comme domaine de recherche, de conseil et de développement, l’agroforesterie est plus récente, avec un développement marqué à partir des années 1970.
Alain Canet mentionne à ce sujet les travaux de Geneviève Michon, en soulignant l’intérêt de la notion de forêt domestique. Il rappelle aussi que, dans certaines régions du monde, une part importante de ce que l’on croit être des forêts dites « sauvages » est en réalité constituée de forêts fortement façonnées par les sociétés humaines. Il cite notamment Francis Hallé, racontant son arrivée à Sumatra, où il pensait voir des forêts naturelles avant de découvrir des systèmes profondément anthropisés, extrêmement riches, avec plusieurs étages de production.
Cette perspective est importante car elle montre que l’humain peut être non seulement destructeur, mais aussi grand créateur de biodiversité et d’écosystèmes complexes.
Une définition proposée de l’agroforêt
À partir de là, Maxime Leloup propose une définition de travail : une agroforêt est un système de production ligno-multistrate, dense et diversifié.
Cette définition est volontairement descriptive. Elle insiste sur :
- la présence de ligneux ;
- plusieurs hauteurs ou niveaux de végétation ;
- la densité ;
- la diversité.
L’idée est de décrire un système où des plantes de différentes hauteurs et de différents rôles sont imbriquées et organisées pour permettre à chacune de trouver sa place, tout en assurant une diversité de productions et une bonne occupation de l’espace.
Une autre manière de définir le jardin-forêt
La notion de synusie
Pour aller un peu plus loin, Maxime Leloup introduit une notion issue de la phytosociologie : la synusie. Une synusie est une communauté végétale homogène selon certains critères, dont l’un peut être le type biologique.
Avec cette notion, il devient possible de relier le vocabulaire courant des jardins-forêts à des concepts botaniques existants. On comprend alors qu’un jardin-forêt ou une agroforêt peut être vu comme un système de production dont les synusies comportent plusieurs synusies ligneuses.
Autrement dit, au lieu de vouloir absolument compter cinq, six ou sept « étages », on peut simplement observer qu’il y a plusieurs formes ligneuses différentes coexistant dans le système. Et si deux synusies ligneuses suffisent à faire fonctionner le système, cela peut déjà être très bien.
L’enjeu n’est pas d’atteindre une complexité maximale pour elle-même, mais de faire fonctionner un système pertinent sur le terrain.
Une approche plus explicative
Cette manière de voir le jardin-forêt n’est plus seulement descriptive ; elle cherche aussi à expliquer son fonctionnement. Maxime Leloup rappelle toutefois que, pour les jardins-forêts tempérés, la compréhension scientifique du fonctionnement est encore balbutiante. On en est au début.
Exemples tropicaux et tempérés
Les agroforêts tropicales
Un exemple tiré des travaux de Geneviève Michon à Sumatra montre clairement des systèmes très verticaux, montant jusqu’à 40 mètres de haut. Dans ces agroforêts tropicales, les arbres ne sont pas tous implantés au même endroit, mais leurs houppiers et leurs feuillages se chevauchent fortement dans l’espace vertical.
Cette forte verticalité est rendue possible par les niveaux de luminosité très élevés des régions tropicales.
Les jardins-forêts tempérés
En milieu tempéré, Maxime Leloup prend l’exemple historique du système de Robert Hart, implanté à partir de 1979. Un diagramme réalisé à partir d’une visite de son site en 1997 montre que l’occupation de l’espace y est moins verticale et davantage diagonale.
Cette différence est liée aux niveaux de luminosité plus faibles qu’en zone tropicale. En climat tempéré, l’organisation spatiale des plantes doit tenir compte de cette contrainte. On ne peut donc pas simplement copier les systèmes tropicaux.
Répartition dans le monde et en France
Maxime Leloup présente des ordres de grandeur tirés de la littérature. Dans plusieurs pays tropicaux comme le Bangladesh, le Sri Lanka, le Kerala ou l’Indonésie, les agroforêts représentent plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions d’hectares.
Dans l’ouvrage coordonné par Kumar et Nair, il est même suggéré que l’agroforêt serait l’une des premières formes d’agriculture tropicale, c’est-à-dire une manière ancienne de domestiquer l’écosystème pour produire de la nourriture.
En France, à l’inverse, le phénomène reste très marginal. Les cartes disponibles, notamment celles de l’association Forêt Gourmande, recensent à la fois des systèmes déjà implantés et des projets en cours. On est au mieux sur quelques dizaines d’hectares, avec des systèmes souvent récents, parfois encore à l’état de projet.
Alain Canet en profite pour rappeler l’importance de ne pas aller trop vite. Selon lui, on plante parfois trop, trop dense, et dans de mauvaises conditions. Il souligne que, dans l’Hexagone, environ 50 % des arbres plantés ne survivent pas. Il met en garde contre :
- les apports excessifs de matière organique ;
- les modifications trop fortes du sol ;
- les plantations trop denses ;
- les mauvais choix d’essences ;
- les assemblages inadaptés ;
- l’oubli des conditions pédoclimatiques.
Il rappelle une idée essentielle : l’arbre doit normalement créer le sol sur lequel il pousse. Si on le met sous perfusion, on le transforme de producteur en consommateur. Pour lui, l’objectif n’est pas de rechercher le spectaculaire à tout prix, mais de construire des systèmes solides et féconds.
Les sources scientifiques et historiques mobilisables
Pour comprendre ces systèmes, Maxime Leloup mentionne plusieurs termes et corpus mobilisés dans la littérature scientifique :
- agroforêt ;
- tropical rain garden ;
- système agroforestier complexe ;
- home garden ;
- foresterie analogue ;
- managed forest ;
- food forest.
Il explique que la foresterie analogue renvoie à l’idée, formulée notamment par Robert Hart en agronomie, que les systèmes de production les plus performants sont ceux qui se rapprochent de la succession spontanée de la végétation.
L’exemple de la joualle
Une autre piste historique française est celle de la joualle, système dans lequel on associe typiquement des arbres, de la vigne et parfois d’autres productions. Maxime Leloup montre qu’il s’agit d’un système linéaire, avec déjà plusieurs types biologiques ligneux.
Alain Canet rappelle qu’on trouve encore quelques reliquats de joualles dans le Sud-Ouest. Il raconte aussi l’exemple d’un ancien paysan qui trouvait tout à fait normal d’avoir des pêchers au-dessus de ses vignes et de faire des pommes de terre entre les rangs, obtenant ainsi trois productions sur la même parcelle.
Ce type de système montre que la complexité fonctionnelle existait déjà dans des formes paysannes anciennes, sans qu’il soit nécessaire d’aller vers une sophistication excessive.
Robert Hart, figure centrale de la diffusion du jardin-forêt
Un pionnier venu de l’élevage
Maxime Leloup choisit de se concentrer sur Robert Hart, souvent présenté comme un pionnier du forest gardening en Europe de l’Ouest. Il rappelle que Robert Hart était à l’origine un urbain, né à Londres en 1913. Plus tard, il devient éleveur dans le sud de l’Angleterre et s’intéresse à la place de l’arbre dans les systèmes agricoles.
Ce point est important : l’un des grands innovateurs du jardin-forêt n’était pas initialement un spécialiste académique de ces questions, mais un praticien, un éleveur agroforestier, en lien avec :
- les savoirs vernaculaires des campagnes ;
- des chercheurs ;
- différents réseaux de pensée.
Ses influences
Parmi les sources d’inspiration de Robert Hart, Maxime Leloup cite :
- Tree Crops: A Permanent Agriculture de J. Russell Smith, publié en 1929, plaidoyer ancien en faveur de la place de l’arbre dans l’agriculture ;
- les travaux de Toyohiko Kagawa au Japon, qui avait réintroduit des arbres à fruits à coque dans les systèmes de production pour répondre à des enjeux de production et d’érosion ;
- James Sholto Douglas, qui travailla en Afrique du Sud sur l’introduction d’arbres fourragers, comme le caroubier et certains prosopis ;
- Richard Mabey, avec un ouvrage sur les plantes sauvages comestibles, qui inspira Robert Hart dans l’intégration de plantes spontanées dans son système.
Maxime Leloup insiste sur le fait que Robert Hart a aussi été en lien avec l’agroforesterie académique, lisant par exemple les publications de l’ICRAF et les travaux de Geneviève Michon. Son innovation ne vient donc pas d’un isolement total, mais d’une capacité à relier des mondes différents.
Son système
Le système de Robert Hart est décrit comme un système domestique, de petite surface, avec une organisation spatiale assez paysagère plutôt qu’en lignes droites. On y trouve :
- des cassissiers ;
- des groseilliers ;
- des groseilliers à maquereau ;
- des noisetiers ;
- des sureaux ;
- des poiriers ;
- des pommiers ;
- des pruniers ;
- des espèces plus atypiques comme le févier d’Amérique ;
- des cultures et plantes diverses.
Il s’agit bien d’un système ligno-multistrate dense et diversifié, mais adapté à un contexte de production domestique.
Le continuum entre spontané et domestique
Maxime Leloup insiste sur le fait que l’opposition entre sauvage et domestique est trop simpliste. Du point de vue botanique, il vaut mieux voir les choses comme un continuum :
- végétation spontanée ;
- plantes favorisées ;
- plantes transplantées ;
- plantes désherbées autour ;
- plantes de plus en plus gérées ;
- plantes pleinement domestiquées, parfois incapables de survivre sans intervention humaine.
Cette idée est importante pour les jardins-forêts, qui mobilisent souvent à la fois :
- des espèces horticoles ou fruitières classiques ;
- des vivaces introduites ;
- des plantes sauvages spontanées ou favorisées.
Diffusion des jardins-forêts
En Angleterre, la diffusion des jardins-forêts est plus ancienne qu’en France. Martin Crawford estimait en 2016 qu’il y avait entre deux et cinq cents jardins-forêts dans le pays. En France, on est encore loin de ces chiffres.
Parmi les pionniers ou passeurs, Maxime Leloup cite :
- Robert Hart ;
- Graham Bell ;
- Patrick Whitefield ;
- Martin Crawford.
Il évoque aussi les Jardins de la Fraternité ouvrière de Mouscron, système très important à ses yeux. Alain Canet y voit un exemple remarquable de modestie et d’humilité : lorsqu’on n’a ni les moyens matériels d’importer ou d’exporter de la matière, on est obligé de faire avec les plantes, avec les assemblages, avec ce qui tombe au sol.
Selon lui, ce site rappelle une vérité essentielle de l’écosystème forestier : on laisse au sol les feuilles, les branches, les exsudats racinaires, la matière fraîche. C’est cette boucle qui construit une fécondité extraordinaire.
Les principaux enseignements tirés de cette première séance
Un système de liens
La première conclusion de Maxime Leloup est que les jardins-forêts sont à la fois des systèmes écologiques d’interactions et des constructions sociales fondées sur les liens entre pratiques, savoirs vernaculaires, expériences de terrain et connaissances scientifiques.
Un fil directeur : structure, composition, fonctionnement
Pour éviter les querelles de définition, il propose de penser les jardins-forêts à partir de trois entrées :
- la structure du système ;
- sa composition ;
- son fonctionnement.
Cela permet de sortir de la recherche de « la bonne définition » unique. Ce qui compte, ce n’est pas tant le mot exact employé que la capacité à comprendre ce qui se passe sur le terrain.
Le réel du terrain comme juge final
C’est un point sur lequel Alain Canet et Maxime Leloup convergent très clairement : le dernier mot revient toujours à la réalité du terrain. Les systèmes les plus séduisants sur le papier ne valent que s’ils fonctionnent réellement, durablement, dans un contexte donné.
Il faut donc faire des allers-retours entre :
- comprendre ;
- faire ;
- observer ;
- ajuster.
Questions abordées en fin de live
Jardin-forêt ou verger-maraîcher ?
À la question de la différence entre jardin-forêt et verger-maraîcher, Maxime Leloup répond qu’un verger-maraîcher comporte souvent une seule strate ligneuse, avec beaucoup de plantes annuelles, tandis que le jardin-forêt s’appuie davantage sur plusieurs formes ligneuses et sur des vivaces.
Il précise cependant qu’il s’agit surtout de tendances. L’important reste le fonctionnement concret du système.
Peut-on transformer une forêt existante en jardin-forêt ?
La question est jugée très intéressante, notamment à cause des phénomènes de concurrence pour l’eau, la lumière, l’espace et les nutriments. Maxime Leloup rappelle qu’il existe des retours de terrain très contrastés, y compris en maraîchage sous arbres : dans certains cas cela fonctionne, dans d’autres non.
Il n’apporte pas de réponse simple, mais souligne que le contexte exact fait la différence. Les vieux jardins-forêts tempérés connus ont souvent été implantés sur prairie plutôt qu’à partir d’une forêt préexistante.
Que faire des espèces envahissantes ou du renouvellement spontané ?
Sur la question des plantes invasives ou du renouvellement spontané, il répond que le niveau de tolérance dépend d’abord du praticien, puis du fonctionnement du système. Mais il rappelle aussi que le rôle du praticien est de maintenir certains équilibres. Il faut parfois intervenir pour éviter qu’une espèce ne prenne trop le dessus et ne compromette le reste du système.
Existe-t-il de grands jardins-forêts en Europe ?
Oui, notamment en Hollande, avec des projets de plusieurs hectares, voire autour de 30 hectares. Mais Maxime Leloup relaie ici une mise en garde de Noel van Dooren : plus le système est grand et complexe, plus il faut être à la hauteur de cette complexité, notamment en termes humains, organisationnels et techniques.
Il insiste donc sur un point fort : la course à l’hectare peut être trompeuse. Dans la littérature, la surface moyenne des agroforêts tropicales tourne autour de 4 000 m², et certains praticiens expérimentés de jardins-forêts tempérés reviennent eux aussi à cette échelle lorsqu’ils recommencent un système.
Il cite également l’exemple de Robert Hart : sur environ 500 m² de jardin-forêt de 25 ans, il produisait environ 1,25 tonne de nourriture. Cela invite à réfléchir à la très forte productivité possible sur de petites surfaces.
Si ces systèmes sont si productifs, pourquoi sont-ils si peu développés ?
Plusieurs raisons sont avancées :
- ils ne fonctionnent pas automatiquement dans tous les contextes ;
- ils exigent des conditions de réussite précises ;
- ils n’entrent pas facilement dans les cadres administratifs français, notamment la PAC et le cadastre ;
- ils soulèvent des questions économiques et commerciales encore ouvertes ;
- ils produisent souvent des espèces ou des mélanges de productions qui ne correspondent pas encore à une demande de masse bien installée.
Autrement dit, le potentiel est là, mais les conditions institutionnelles, techniques et commerciales restent à construire.
Peut-on s’installer en agriculture uniquement avec un jardin-forêt ?
Maxime Leloup se montre prudent. Il déconseille de s’installer aujourd’hui à 100 % en jardin-forêt commercial en France, sauf à accepter un niveau de risque très élevé. Il recommande plutôt de considérer le jardin-forêt comme une composante expérimentale ou pilote d’un système agricole plus large, avec à côté un atelier plus classique et mieux reconnu administrativement.
Quels conseils pour choisir un terrain ?
Il conseille de ne pas chercher trop grand au départ. Mieux vaut un petit terrain avec un système bien conçu et bien fonctionnel, quitte à agrandir ensuite.
Pour le choix du terrain, il propose de se poser globalement les mêmes questions qu’en maraîchage :
- exposition ;
- vent ;
- soleil ;
- disponibilité en eau ;
- type de sol ;
- accessibilité ;
- statut administratif du terrain.
Il ajoute qu’il vaut mieux, pour augmenter les chances de réussite, rechercher des sols avec un bon taux de matière organique et une activité biologique élevée.
Faut-il planter très dense ?
Maxime Leloup rappelle qu’un des conseils de Martin Crawford est justement d’éviter de planter trop dense. Ces systèmes sont plus denses que des systèmes agricoles classiques, certes, mais la surdensité peut conduire à des impasses techniques et à des choix difficiles ensuite, surtout avec des arbres greffés achetés à prix élevé.
Conclusion
Cette première séance pose surtout les bases. Elle montre que le jardin-forêt ne peut pas être réduit à une image séduisante de « 7 étages » ou à une simple mode. C’est un objet à la fois agronomique, écologique, historique, social et territorial.
Plusieurs idées fortes ressortent :
- il faut clarifier les mots pour mieux penser les pratiques ;
- les jardins-forêts s’inscrivent dans une histoire longue de forêts domestiques et de systèmes agroforestiers complexes ;
- les systèmes tempérés ne sont pas une simple copie des systèmes tropicaux ;
- la réussite dépend fortement du contexte, des assemblages, de la gestion et du temps ;
- le spectaculaire n’est pas une garantie de fonctionnement ;
- la réalité du terrain reste le juge final.
Le live se termine sur l’annonce d’autres séances à venir, avec la volonté de poursuivre le dialogue, de répondre aux questions du public et d’approfondir progressivement les dimensions techniques, territoriales et agronomiques du sujet.