Biodiversité & semis-direct, par Konrad Schreiber & Bernard Pouliquen

De Triple Performance
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Sur une ferme de polyculture-élevage porcin du Finistère, Bernard Pouliquen raconte comment son histoire familiale, son attachement à la chasse, à la pêche et au vivant l’ont conduit à faire de la biodiversité un véritable indicateur de pilotage. Perdrix, truite et abeille lui servent de « témoins » de la qualité des milieux : sols, bocage, cours d’eau, couverts végétaux. Engagé depuis les années 1990 dans la réduction du travail du sol puis le semis direct, il montre comment les couverts multi-espèces, la diversité végétale et la valorisation des effluents d’élevage renforcent à la fois fertilité, vie du sol, refuges pour la faune et ressources pour les pollinisateurs. Son approche repose aussi sur le collectif : à l’échelle du territoire, il défend des projets où agriculteurs, apiculteurs, pêcheurs et partenaires techniques construisent ensemble une biodiversité compatible avec une agriculture productive, durable et économiquement viable.

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Résumé
Sur une ferme de polyculture-élevage porcin du Finistère, Bernard Pouliquen raconte comment son histoire familiale, son attachement à la chasse, à la pêche et au vivant l’ont conduit à faire de la biodiversité un véritable indicateur de pilotage. Perdrix, truite et abeille lui servent de « témoins » de la qualité des milieux : sols, bocage, cours d’eau, couverts végétaux. Engagé depuis les années 1990 dans la réduction du travail du sol puis le semis direct, il montre comment les couverts multi-espèces, la diversité végétale et la valorisation des effluents d’élevage renforcent à la fois fertilité, vie du sol, refuges pour la faune et ressources pour les pollinisateurs. Son approche repose aussi sur le collectif : à l’échelle du territoire, il défend des projets où agriculteurs, apiculteurs, pêcheurs et partenaires techniques construisent ensemble une biodiversité compatible avec une agriculture productive, durable et économiquement viable.

Et si on parlait biodiversité ? Car avant de s'engager dans des nouvelles pratiques agroécologiques, faut-il se poser la question du vivant ?


SOMMAIRE :


0:00:30 Introduction

0:03:10 Projet de biodiversité ?

0:13:35 Réintroduction des espèces naturelles

0:19:35 Comment produire de la biodiversité ?

0:24:00 Un sol sous couvert végétal

0:28:25 Gestion du talus

0:31:45 Prise de conscience et semis-direct

0:34:20 Intégration des abeilles

0:47:20 Un gîte et un couvert pour le sol

0:54:25 Augmentation de la biodiversité

0:55:45 La place de l'arbre ?

1:00:30 Les champignons

1:01:50 Gains sur la santé du sol ?

1:05:30 Et le carbone ?

1:08:45 Paiement pour service environnemental

1:13:02 Numérique et jeune génération

1:15:00 Position des voisins

1:21:20 Contraintes, glyphosate et réduction : un enjeu sociétal important


Présentation de la ferme et de son histoire

L’idée de départ est de faire un reportage « audible » sur certains termes, en expliquant l’histoire de cette ferme. Le contexte géographique compte beaucoup : nous sommes dans le Finistère, dans une zone plutôt froide et humide, ce qui donne un intérêt particulier à la manière dont l’exploitation s’est construite.

L’exploitation présentée est située sur la commune de Le Tréhou. Il s’agit de l’exploitation d’Élisabeth, l’épouse de l’intervenant, fondée sur un système de polyculture-élevage. Lui-même possède aussi son exploitation sur la commune voisine, selon le même schéma. Le parcours décrit correspond à environ 30 ans d’installation.

Au départ, il y avait une production porcine répartie, puis progressivement ramenée sur une seule exploitation. Cette évolution a été guidée par les besoins de développement des outils d’élevage et par l’optimisation de la conduite d’élevage, aussi bien sur le plan du travail, du matériel que de la santé des animaux. C’est présenté comme un choix d’entreprise.

Aujourd’hui, l’entreprise développe à la fois la production animale et la production végétale. L’exploitation compte environ 700 truies et près de 180 hectares, dont 160 hectares en production céréalière. La rotation principale repose sur quatre cultures : maïs, blé, orge et orge de printemps, cette dernière étant utilisée sur certaines parcelles qui n’acceptent pas bien les semis d’hiver. Il y a aussi une réflexion en cours sur d’autres cultures, qui pourraient apporter davantage de diversité, y compris des productions qui ne seraient pas destinées uniquement à la fabrication d’aliments, mais pourraient avoir d’autres débouchés.

La base du système reste toutefois claire : produire l’aliment à la ferme et valoriser les déjections animales. L’entreprise fonctionne avec sept salariés, ainsi qu’Élisabeth et son mari. L’ensemble est porté par une passion pour le métier, mais aussi par une construction progressive autour de la nature et de la biodiversité.

Une approche de la biodiversité née d’une histoire personnelle

L’intervenant explique que le projet de biodiversité sur la ferme s’est construit à partir de son histoire personnelle, de son histoire naturelle et biologique.

Il se présente comme issu d’une famille de chasseurs, mais aussi d’un milieu très agricole. Beaucoup de membres de sa famille ont un lien avec la production agricole ou avec les services autour de l’agriculture. Sa passion de fond, c’est d’être dans la nature et de produire. Il dit aimer la pêche, aimer la chasse, même s’il ne pratique plus la pêche comme avant, faute de temps. Aujourd’hui, il se dit passionné par tout ce qui est vivant sur l’exploitation, que ce soit d’intérêt pour la production, pour les loisirs liés à la nature, ou pour les enjeux du milieu.

Il considère désormais qu’une exploitation doit fonctionner avec des éléments indicateurs de la nature. Il en cite trois, qui sont pour lui essentiels :

  • la perdrix,
  • la truite,
  • l’abeille.

Ces trois espèces sont à la fois sauvages, naturelles, liées au territoire, et indicatrices de la qualité du fonctionnement du milieu.

Pourquoi la perdrix, la truite et l’abeille sont des indicateurs

Pour l’intervenant, ces trois espèces ont en commun une très forte sensibilité.

La perdrix est décrite comme un oiseau à l’âge de vie faible, très sensible aux conditions de milieu. La truite joue un rôle comparable dans une rivière : dès qu’il y a un impact agricole ou environnemental sur le milieu, cela se voit très vite. L’abeille, de la même manière, est un excellent indicateur pour qui observe réellement le terrain.

Ces espèces sont suivies de près, avec des partenaires différents :

  • pour la perdrix, avec la fédération des chasseurs ;
  • pour les abeilles, avec les apiculteurs professionnels ;
  • pour la truite, avec les AAPPMA, les associations de pêche.

Ces partenaires permettent de mesurer, compter, observer, former et refaire des bilans.

L’intervenant insiste aussi sur un point : ces espèces sont très sensibles, mais elles montrent également un potentiel de production extraordinaire.

Pour la perdrix, une compagnie peut produire beaucoup d’œufs, mais le nombre de jeunes arrivant au bout du cycle est souvent très faible. Pour la truite, c’est pareil : elle peut pondre énormément d’œufs, mais ce qui compte est le nombre d’alevins survivants rapporté au mètre linéaire de cours d’eau. Pour l’abeille, on raisonne en capacité de la colonie à produire entre la sortie d’hiver et l’entrée en hivernage.

Ces espèces servent donc à mesurer à la fois la fragilité des milieux et leur potentiel.

Le cas de la perdrix : comprendre les causes de disparition

L’intervenant explique qu’il n’y a plus de perdrix naturelles sur le territoire depuis 1986. Leur disparition tient à de multiples causes.

Il insiste sur un point fondamental : chez les gallinacés, le poussin vit dans ses premiers jours presque exclusivement d’insectes. Un poussin de perdrix, très léger, doit consommer son poids en insectes chaque jour. Si les insectes ne sont pas présents en quantité suffisante et concentrés à proximité, il dépense trop d’énergie pour les chercher, perd des calories, et sa survie est compromise.

Cela renvoie directement :

  • à la présence d’insectes dans les sols ;
  • au maillage parcellaire ;
  • à la structure du paysage ;
  • à la météo ;
  • à la prédation ;
  • aux pratiques agricoles ;
  • aux facteurs mécaniques.

Autrement dit, la perdrix oblige à regarder l’ensemble du système.

L’intervenant dit clairement que, pour les agriculteurs, l’insecte n’est pas spontanément une préoccupation économique. Pourtant, si l’on veut comprendre le déclin de la perdrix, c’est bien un élément central.

Le parallèle avec la truite et l’abeille

Pour la truite, le raisonnement est semblable. Un cours d’eau productif doit produire beaucoup d’insectes, mais aussi de larves. Il faut donc un milieu aquatique vivant, fonctionnel, et apte à nourrir la truite à tous ses stades.

Pour l’abeille, l’enjeu est d’abord celui de la colonisation et de la pollinisation. Ce qui compte, c’est tout ce qui peut lui servir de support alimentaire :

  • les plantes cultivées,
  • les couverts,
  • le bocage,
  • les haies,
  • les talus,
  • toutes les continuités végétales de l’exploitation.

L’exploitation n’est pas un désert : elle est inscrite dans un maillage bocager. Et ce maillage a un rôle majeur.

De la passion de la nature à un projet structuré

L’intervenant explique qu’il appartient à une génération qui, pour sortir de l’activité agricole, avait comme loisirs la chasse, la pêche et la cueillette. Il dit avoir été davantage formé à la nature par ses grands-parents que par ses parents.

Il raconte aussi l’évolution de la chasse. Autrefois, elle était liée à une connaissance fine des espèces et à l’usage de chiens adaptés. Puis les pratiques ont changé : moins de temps, plus d’équipement, volonté de chasser de manière plus générale, prélèvements moins sélectifs, pression plus forte sur les populations.

Selon lui, entre les années 1960 et 1975, c’est le déclin du petit gibier en Bretagne :

  • disparition totale de la perdrix,
  • chute des populations de lièvres,
  • remplacement partiel par le faisan,
  • problème du lapin, à la fois gibier populaire et espèce parfois incompatible avec certaines cultures, puis touchée par la myxomatose et d’autres maladies virales.

De là vient une prise de conscience : si l’on veut retrouver ces espèces, il faut produire à nouveau les conditions de leur naturalité. On ne peut pas se contenter de consommer ou de prélever. Il faut d’abord reconstruire les milieux.

Les premières démarches à partir de 1998

L’intervenant situe le démarrage de sa réflexion structurée autour de 1998. À cette date, le constat est posé : les espèces indicatrices sont très contraintes, les populations restantes sont faibles, et il faut comprendre comment redévelopper tout cela.

Le travail commence par :

  • l’inventaire de ce qu’il reste,
  • la recherche des causes,
  • l’étude de la prédation,
  • l’identification des principaux prédateurs,
  • la quantification des populations de prédateurs par 100 hectares.

Cette logique de mesure est directement rapprochée de celle des cultures : il faut connaître, compter, objectiver, et non rester dans l’impression.

Très vite, l’intervenant comprend qu’un tel projet ne peut pas se faire seul. C’est un point majeur du discours.

La nécessité absolue du collectif

La perdrix sert ici d’exemple central. Son territoire vital est estimé à environ 1,5 km autour de sa zone de naissance. En sortie d’hiver, une compagnie peut compter de 8 à 15 individus. Au moment de l’essaimage, certains oiseaux partent s’installer ailleurs. Mais si les parcelles voisines ne sont pas gérées de manière cohérente, si les voisins prélèvent sans reconstruire, ou si le territoire utile est trop petit, les populations restent faibles et ne peuvent pas se restaurer durablement.

Le premier grand enseignement est donc le suivant : il faut travailler ensemble.

La comparaison est faite explicitement avec d’autres enjeux agricoles, comme l’eau ou les sols. De la même manière qu’on ne peut pas traiter seul les grands enjeux environnementaux, on ne peut pas reconstruire la biodiversité espèce par espèce sans collectif territorial.

Un territoire de gestion a ainsi été créé sur plusieurs communes. Mais l’intervenant souligne aussi les limites rencontrées : certains préfèrent l’usage immédiat du territoire à la participation aux efforts de long terme. Il y voit un parallèle avec l’agriculture de production : beaucoup veulent juger ou consommer, moins nombreux sont ceux qui prennent part à la construction.

Biodiversité : d’abord une diversité humaine et agricole

Quand il est interrogé sur ce qu’est, pour lui, la biodiversité, il répond de façon très large.

Pour lui, la biodiversité commence par :

  • la diversité des hommes sur un territoire,
  • la diversité des exploitations,
  • la diversité des systèmes de production,
  • la diversité entre végétal et animal.

Il rappelle que les exploitations de l’après-guerre jusqu’aux années 1970 associaient souvent plusieurs productions : porcs, volailles, bovins, céréales. Il y avait donc beaucoup plus de diversité qu’aujourd’hui. La spécialisation progressive a réduit cette diversité, jusqu’à des systèmes beaucoup plus fermés et parfois proches de la monoproduction.

Il résume cela en disant, en substance, qu’un système du type « porc-maïs » ou « bovin-herbe » poussé à l’extrême peut devenir très pauvre du point de vue de la biodiversité.

Cela vaut aussi pour les sols.

La vie du sol comme clé de la biodiversité

L’intervenant en vient alors au point qui structure toute sa réflexion agronomique : la gestion du sol vivant.

Il explique que la répétition des mêmes cultures, notamment le maïs sur maïs, a appauvri la diversité de la faune et de la flore du sol et favorisé toujours les mêmes adventices. Il en conclut que le point clé, aujourd’hui, est la gestion du sol vivant, qu’il faut apprendre à connaître, à simplifier dans son fonctionnement, mais surtout à diversifier.

Le retour à des systèmes rotationnels apporte, selon lui, de la diversité dans tous les domaines.

Il se présente d’abord comme éleveur, formé à produire du porc. Mais en approfondissant la technique végétale, il retrouve des raisonnements comparables : sur l’animal, il faut loger, nourrir, protéger ; sur le végétal, demain, il faut penser « sous couvert » comme on pense un élevage en bâtiment.

Il formule même un parallèle marquant : mettre son sol sous couvert revient, dans l’idée, à mettre ses cochons sous couvert. Dans les deux cas, il s’agit de créer un milieu de vie fonctionnel.

Le lien entre élevage porcin, litière et sol

L’élevage porcin est présenté comme un point d’entrée important pour cette réflexion.

L’intervenant explique qu’il a très vite perçu un intérêt à remettre certaines catégories animales sur litière, notamment les truies gestantes. Pour lui, le cochon vit naturellement en famille et en groupe ; il n’y a donc pas de raison de ne pas adapter certaines phases d’élevage dans ce sens.

En revanche, il précise bien que toutes les phases ne se prêtent pas de la même manière à ce type de système. Le naissage reste, selon lui, une phase très technique, où la protection des porcelets sous la mère impose un haut niveau de maîtrise.

Mais une fois cette étape passée, il y a un intérêt à réintroduire de la litière, car cela rétablit un lien avec le sol. Les déjections ne sont plus seulement vues comme des déchets, mais comme des éléments pouvant nourrir la vie du sol.

C’est ici qu’intervient toute la réflexion sur :

  • les effluents,
  • les fumiers,
  • les couverts végétaux,
  • les matières organiques,
  • les apports de fibres,
  • et le rôle nourricier de tout cela pour la biologie du sol.

Les couverts végétaux, du réglementaire à la compréhension agronomique

L’intervenant rappelle que dès 1994, on savait déjà que les couverts allaient entrer dans les systèmes. Mais, au départ, leur fonction était surtout administrative : répondre à la réglementation, notamment au titre des nitrates, davantage que protéger réellement les sols.

Avec le temps, il a découvert que les couverts rendaient d’autres services :

  • protection du sol,
  • refuge pour la faune sauvage,
  • support pour les pollinisateurs,
  • source de diversité végétale,
  • alimentation de la biologie du sol.

À partir de 2007, l’exploitation est passée en semis direct, après une phase antérieure sans travail du sol, hormis un travail superficiel. Cette évolution est présentée comme un tournant.

L’intervenant explique qu’en observant les collègues apiculteurs, il a compris que certains couverts semés après récolte pouvaient fournir des ressources utiles aux abeilles à des moments stratégiques de l’année. Il a aussi observé que le gibier revenait se réfugier dans ces parcelles couvertes en période hivernale, alors qu’il n’avait plus d’abri dans les plaines laissées nues.

Le couvert n’est donc plus seulement une obligation administrative ; il devient un outil agronomique et écologique central.

Du couvert simple au couvert multi-espèces

L’expérience a montré qu’un couvert mono-espèce était moins intéressant qu’un couvert diversifié. L’intervenant dit qu’on est passé « d’un mono-couvert à des populations de plantes ».

La diversité des plantes entraîne :

  • diversité des systèmes racinaires,
  • diversité des architectures végétales,
  • diversité des floraisons,
  • diversité des ressources pour les insectes,
  • diversité des fonctions dans le sol.

Cela vaut aussi bien pour la structuration physique du sol que pour la nutrition de sa biologie.

Les abeilles : mesurer ce qu’elles trouvent réellement

Le travail sur les abeilles est présenté comme un exemple très concret de démarche de mesure.

À partir de l’observation des couverts et de leurs floraisons, l’intervenant a voulu savoir ce que les abeilles récoltaient réellement, mois par mois. Pour cela, il a mis en place des trappes à pollen et comparé une ruche placée sur l’exploitation avec une ruche témoin située sur Crozon, dans un milieu de landes et de pins, sans agriculture.

Le constat a été surprenant : les abeilles de l’exploitation rapportaient une diversité de pollens bien plus grande que dans le milieu témoin.

Cette observation s’est appuyée aussi sur :

  • des jachères faune sauvage,
  • des jachères mellifères,
  • des mélanges de graines diversifiés,

souvent mis en place avec l’appui de la fédération des chasseurs.

Cela a permis de mettre en évidence l’intérêt commun entre faune sauvage et pollinisateurs : en choisissant bien les plantes, on crée à la fois des ressources mellifères et des habitats favorables à d’autres espèces.

Suivre une ruche en temps réel

L’observation est allée encore plus loin grâce à l’installation d’un système électronique de suivi de ruche. Celui-ci permet de suivre à distance :

  • le poids de la ruche,
  • son activité de production,
  • la température,
  • l’hygrométrie,
  • les variations de comportement selon les conditions météo.

L’intervenant raconte ainsi avoir observé :

  • des journées où la ruche consomme sur elle-même parce qu’il fait trop froid ;
  • des jours où, avec 25 °C, l’activité repart fortement ;
  • un essaimage, identifié à distance par une perte brutale de poids ;
  • puis une reconstitution spectaculaire de production lors d’une floraison de châtaignier.

Pour lui, ce type de mesure est fondamental pour comprendre concrètement la biodiversité sur la ferme.

Le rôle du bocage et des talus

L’intervenant revient plusieurs fois sur l’importance du bocage. Il dit que l’exploitation est inscrite dans un maillage bocager qu’il faut préserver, mais aussi structurer.

Il s’attarde longuement sur les talus et leur gestion ancienne. Les générations précédentes les exploitaient :

  • à la faucille,
  • pour la litière,
  • pour l’alimentation de certains animaux,
  • pour le bois,
  • pour l’énergie.

Autrement dit, le talus n’était pas un élément « non productif » ; il faisait partie intégrante du fonctionnement de la ferme. Il servait aussi, sans que cela soit formulé ainsi, d’habitat pour de nombreux insectes. L’intervenant évoque à ce sujet les « cabanes à insectes » que constituaient les accumulations de matière sur les pieds de talus, comme on parle aujourd’hui de cabanes à vers de terre.

Il estime qu’en abandonnant ces pratiques, on a perdu des fonctions écologiques importantes.

La taille des parcelles et l’uniformisation du paysage

Un autre thème fort est celui du changement d’échelle parcellaire.

Autrefois, dit-il, une parcelle moyenne faisait 3000 à 5000 m², 1 hectare étant déjà un grand champ. Aujourd’hui, on trouve fréquemment des parcelles de 5 à 10 hectares, parfois davantage, constituées par la réunion de plusieurs anciennes parcelles aux profils pédologiques différents.

Cette uniformisation pose problème :

  • elle efface la diversité des milieux,
  • elle fait comme si une même culture pouvait s’exprimer uniformément partout,
  • elle masque les différences de sol,
  • elle a contribué à appauvrir les indicateurs biologiques.

L’intervenant dit clairement que cette biodiversité a été « balayée », souvent de manière inconsciente.

Les rendements et la question du potentiel des sols

Sur les résultats agronomiques, il donne quelques repères. En blé, il évoque une moyenne autour de 70 quintaux. Il souligne surtout la très forte hétérogénéité à l’intérieur d’une même parcelle, avec des zones à 44 quintaux et d’autres à 100 quintaux.

Il s’interroge alors sur plusieurs points :

  • le potentiel réel des différents types de sols,
  • la possibilité de faire produire des sols pauvres à des niveaux élevés,
  • l’effet des fertilisations minérales passées,
  • la capacité des systèmes sous couvert à restaurer la fertilité naturellement.

Il relie ces questions à la réflexion sur les matières organiques, les paillages, les effluents, et même le bois.

Bois, fonds de vallées et nouvelles pistes de valorisation

L’intervenant ouvre un chantier qu’il considère prometteur : mieux valoriser les produits ligneux et les matières issues du bocage et des fonds de vallées.

Il se demande comment utiliser :

  • le bois,
  • les produits ligneux,
  • les balayures,
  • les bruyères,
  • les joncs,
  • les matières herbeuses ou ligneuses des zones fermantes.

Il y voit un double enjeu :

  • ne pas laisser se refermer les milieux,
  • trouver de la valeur agronomique à ces produits, même sans intérêt économique immédiat direct.

Des essais de compostage ont montré le développement rapide de populations de champignons, ce qui l’amène à penser que ces matières peuvent avoir un effet très intéressant sur la santé des sols.

Pour lui, cela fait partie des projets de demain : associer mieux les ressources du territoire, les matières organiques animales et les apports du bocage.

Les rapaces, les petits mammifères et les autres indicateurs

L’exploitation suit aussi d’autres indicateurs. L’intervenant mentionne notamment le ramassage de pelotes de réjection de rapaces, retrouvées dans les vieux bâtiments ou sur les bottes de paille.

L’analyse de ces pelotes, en lien avec un organisme mammalogique breton, a mis en évidence la présence de neuf macromammifères différents sur le parcellaire. Cela a permis de mieux comprendre la vie souterraine, la diversité des campagnols, musaraignes et autres petits mammifères, ainsi que la richesse des réseaux trophiques.

D’autres suivis existent, par exemple sur les mésanges, à partir de nichoirs et de comptages. Là encore, l’objectif est de relier réussite de reproduction et abondance en insectes.

Le message général est constant : même sur une exploitation à vocation intensive, il est possible de mesurer une vraie diversité biologique.

Produits phytosanitaires, pollinisateurs et connaissance des risques

Sur le sujet des phytosanitaires, l’intervenant tient un discours nuancé. Il explique qu’il ne faut pas tout mettre dans la même catégorie :

  • insecticides,
  • herbicides,
  • fongicides n’ont pas les mêmes enjeux.

Pour les insecticides, il reconnaît le risque et dit que l’exploitation y prête une très grande attention. Il compare cela au retour de la petite faune sauvage au bercail : pour l’abeille aussi, il faut respecter les moments de vie et éviter les interventions pendant les périodes d’activité.

Pour les herbicides, il souligne que les applications se font souvent à des heures ou dans des conditions où les abeilles ne sont pas en activité, par exemple le matin avec peu de température. Il insiste sur l’importance de connaître le rythme biologique des insectes pour raisonner correctement les interventions.

Il ajoute que les progrès du matériel de pulvérisation, la maîtrise des conditions d’application et l’optimisation des doses ont permis de fortement diminuer les quantités utilisées. Il cite le cas du glyphosate, dont les doses ont beaucoup baissé au fil du temps tout en gardant de l’efficacité, selon les situations.

Le point central, pour lui, est que la connaissance doit remplacer les amalgames.

De la contrainte réglementaire à la décision professionnelle

Une idée revient plusieurs fois : il faut sortir d’une logique où les agriculteurs ne font que répondre à des obligations, pour aller vers une logique de proposition et de décision.

Cela vaut pour :

  • les couverts végétaux,
  • la gestion du sol,
  • la biodiversité,
  • les phytosanitaires,
  • l’eau.

Selon lui, la culture intermédiaire et la couverture du sol devraient devenir le premier acte de décision du producteur, et la culture de vente seulement la conséquence de ce qui a été bien fait avant.

Il défend donc une approche dans laquelle le professionnalisme agronomique reprend la main.

Le projet collectif de biodiversité sur le territoire

Cette réflexion s’est prolongée dans un projet collectif de territoire. L’intervenant fait partie d’une association locale, liée à un ensemble de communes et de terres agricoles. Le projet repose sur l’idée qu’il faut accompagner financièrement les agriculteurs qui consacrent du temps à inventorier, comprendre et améliorer les éléments favorables à la biodiversité sur leurs exploitations.

Le territoire concerné représente environ 15 000 hectares sur huit communes. Lors des premiers contacts, entre cinq et huit agriculteurs par commune ont été sollicités, pour un total de 34, et tous ont donné un accord immédiat de principe.

Le projet est présenté comme un projet sur trois ans, avec :

  • un inventaire de chaque exploitation,
  • une rémunération du temps passé par l’agriculteur,
  • l’identification de pôles de référence,
  • la construction progressive d’actions adaptées selon les situations :
    • fonds de vallée,
    • bocage,
    • érosion,
    • organisation des sièges d’exploitation.

Le principe de fond est très clair : aucun type d’exploitation ne doit être contraint de changer son modèle économique pour entrer dans la démarche. L’idée est de produire beaucoup de biodiversité dans un système d’agriculture productive, en s’appuyant sur des ajustements de pratiques, sur la connaissance, sur la structuration collective et sur des intérêts agronomiques réels.

Les paiements pour services environnementaux

L’intervenant rattache cette démarche à la logique des paiements pour services environnementaux.

Selon lui, si des territoires agricoles portent des enjeux environnementaux majeurs, alors leur valorisation doit aussi être accompagnée économiquement. Sans cela, il y a un risque d’abandon ou de fermeture des milieux.

Il insiste sur le fait que la valorisation d’un territoire a une dimension :

  • économique,
  • sociétale,
  • environnementale.

Le projet est financé par des appuis publics, notamment régionaux et européens, avec une montée en charge progressive. L’un des points jugés fondamentaux est que le temps passé par l’agriculteur ne soit jamais considéré comme bénévole.

Eau, nitrates et lecture du territoire

Le territoire présenté est humide : 80 % des parcelles sont drainées. Cela signifie qu’il existe un réseau hydrologique important, qui fait circuler les eaux et qui doit être compris.

L’intervenant explique qu’aujourd’hui, les mesures disponibles sur les exutoires permettent de distinguer les impacts :

  • agricoles,
  • urbains,
  • industriels.

Il affirme qu’à l’échelle de ce territoire, l’agriculture n’est plus dans la zone rouge sur les molécules recherchées. On est, selon lui, à l’échelle de traces très faibles. Il rappelle aussi que les nitrates mesurés à l’exutoire traduisent des pratiques parfois anciennes, car les temps de transfert varient beaucoup selon la géologie.

Le territoire mêle des zones granitiques et schisteuses, avec des fonctionnements très différents. Cela complique l’harmonisation des résultats et des actions.

Il insiste enfin sur un point : on ne peut pas faire porter à l’agriculture seule l’ensemble des responsabilités. Les collectivités, l’assainissement individuel, l’urbanisation et l’industrialisation ont aussi leur part.

Une biodiversité professionnelle

En conclusion, l’idée majeure défendue ici est que la biodiversité doit devenir un sujet professionnel de plein droit.

Elle ne doit pas être seulement subie à travers la contrainte réglementaire ou les critiques extérieures. Elle doit être :

  • connue,
  • mesurée,
  • produite,
  • pilotée,
  • valorisée.

Pour l’intervenant, les agriculteurs sont prêts à bouger si on leur permet d’agir, si on respecte leur temps, si on construit avec eux et si l’on ne réduit pas la biodiversité à une injonction.

Le vrai enjeu est donc de passer :

  • d’une phase de contrainte à une phase de proposition,
  • d’une logique de défense à une logique de construction,
  • d’une biodiversité subie à une biodiversité produite dans des systèmes agricoles performants.

C’est en ce sens qu’il présente la biodiversité non comme l’opposé de l’agriculture productive, mais comme l’un des chemins possibles pour en améliorer durablement le fonctionnement.