Des betteraves en agriculture de conservation, par Konrad Schreiber

De Triple Performance
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Dans cette intervention, Konrad Schreiber présente les conditions pour réussir des betteraves en agriculture de conservation. Son idée centrale : copier le fonctionnement de la nature, avec des sols toujours couverts, peu ou pas travaillés, riches en biodiversité et en matière organique. Il insiste sur un point clé : la fertilisation seule ne suffit pas ; sans renouvellement de l’humus, les sols se dégradent, deviennent sensibles à la sécheresse, au ruissellement et à la compaction. Pour la betterave, il identifie un facteur limitant majeur : la récolte, souvent très destructrice pour les sols à cause d’engins lourds. Il appelle donc à repenser toute la filière, du semis jusqu’à l’usine. Parmi les pistes évoquées : avancer les dates de récolte, améliorer le stockage à la ferme, et même explorer la sélection de betteraves plus aériennes, proches des fourragères, afin de réduire les dégâts au champ. Le message est clair : la durabilité de la filière passera par une approche agronomique globale.

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Résumé
Dans cette intervention, Konrad Schreiber présente les conditions pour réussir des betteraves en agriculture de conservation. Son idée centrale : copier le fonctionnement de la nature, avec des sols toujours couverts, peu ou pas travaillés, riches en biodiversité et en matière organique. Il insiste sur un point clé : la fertilisation seule ne suffit pas ; sans renouvellement de l’humus, les sols se dégradent, deviennent sensibles à la sécheresse, au ruissellement et à la compaction. Pour la betterave, il identifie un facteur limitant majeur : la récolte, souvent très destructrice pour les sols à cause d’engins lourds. Il appelle donc à repenser toute la filière, du semis jusqu’à l’usine. Parmi les pistes évoquées : avancer les dates de récolte, améliorer le stockage à la ferme, et même explorer la sélection de betteraves plus aériennes, proches des fourragères, afin de réduire les dégâts au champ. Le message est clair : la durabilité de la filière passera par une approche agronomique globale.

Aujourd'hui, on vous propose de suivre pendant une semaine les interventions qui ont eu lieu lors de la journée technique betteraves de Pour une Agriculture du Vivant !


Une agronomie de la betterave fondée sur le fonctionnement de la nature

Konrad Schreiber ouvre son intervention en entrant directement dans l’agronomie, avec en tête l’objectif de « triple performance » porté par la filière. Il explique qu’en regardant de près cet objectif, on voit apparaître rapidement plusieurs problèmes qu’il faudra identifier clairement pour lever les facteurs limitants.

Il souligne d’emblée que la journée s’annonce intéressante, car des expériences agricoles très innovantes et productives existent déjà. Selon lui, il est possible de produire des betteraves sur sol vivant, mais il faut être vigilant sur les premières étapes de mise en œuvre.

Pour situer le cadre général, il rappelle que de nombreux agriculteurs travaillent depuis quelques années sur un nouveau modèle de développement agricole : copier le fonctionnement de la nature pour faire de l’agriculture. Ce fonctionnement naturel repose sur un modèle circulaire, à l’opposé d’un modèle linéaire allant « de la mine à la poubelle ». Dans la nature, on produit, on consomme, puis on recycle. Les plantes et les écosystèmes recyclent tout ; ils ne manquent de rien.

Ce modèle naturel présente plusieurs caractéristiques :

  • il est toujours couvert ;
  • il n’est jamais travaillé ;
  • il contient de la biodiversité partout ;
  • il recycle tout ;
  • il ne génère pas de pollution.

Konrad Schreiber insiste particulièrement sur le rôle des plantes dans le stockage du carbone. Pour lui, tout le carbone stocké dans les sols l’a été par les plantes. Il estime donc illusoire de penser qu’autre chose que les plantes pourra réellement « manager » le carbone, y compris dans le contexte de crise climatique actuel. Or, selon lui, l’humanité détruit globalement les plantes, ce qui place au cœur du problème notre propre mode de développement.

Produire trois fois : environnement, alimentation, énergie

Dans ce modèle, le paysan doit selon lui « produire trois fois ».

La première production est destinée à l’environnement : il s’agit de nourrir le sol vivant. Le sol est présenté comme une entité biologique à part entière, contenant la plus forte biodiversité du monde. Sa nutrition est spécifique : elle repose principalement sur la paille, les résidus de décomposition et les racines.

Si le sol est bien nourri, alors :

  • on pourra produire sans polluer ;
  • on pourra nourrir la société ;
  • demain, on pourra aussi produire de l’énergie.

Konrad Schreiber ajoute que le dossier énergétique pourrait même contribuer à sauver la filière betteravière.

Il décrit ensuite le fonctionnement de cette fertilité biologique :

  • sur un sol nu, des plantes pionnières poussent ;
  • elles pompent les nitrates ;
  • elles fabriquent une litière, assimilée ici à du bois ;
  • ce « bois » est dégradé par des fixateurs libres d’azote ;
  • ces organismes captent l’azote de l’air ;
  • ils commencent à produire de l’azote organo-biologique.

Dans cette logique, les plantes peuvent pousser sans apport direct de nitrates minéraux. Konrad Schreiber résume le rôle des fixateurs libres de manière très concrète : ce sont des « mangeurs de paille ». Il précise qu’il s’agit notamment de bactéries et de protozoaires. À partir de là, toute la chaîne du vivant se met en place.

La matière végétale enrichie en azote nourrit ensuite :

Leurs excréments constituent :

Ainsi, quand on nourrit le sol avec de la paille, on relance un cercle vertueux de fertilité. Plus on nourrit le sol vivant avec du carbone, plus on finit par obtenir de l’azote disponible. Konrad Schreiber résume cela par une formule volontairement provocatrice : quand on mange du carbone, on « produit de l’azote ».

Selon lui, c’est à partir de ce débat sur la fertilité des sols que l’on peut reconstruire toute la productivité des systèmes agricoles, tout en stockant du carbone. Ce sera donc, à ses yeux, le travail fondamental des paysans.

La limite du modèle fondé sur la fertilisation

Konrad Schreiber explique que cette transition constitue une véritable crise existentielle pour l’agriculture, car elle suppose d’apprendre autre chose que ce qui a été majoritairement enseigné jusque-là. Selon lui, on a surtout appris à fertiliser, quelle que soit la forme de fertilisation, mais on a oublié l’effet majeur de cette pratique sur les sols.

Quand on fertilise, on apporte soit :

  • des effluents d’élevage, qui sont des excréments ;
  • soit des engrais de synthèse comme l’ammonitrate.

Dans les deux cas, on nourrit d’abord les populations bactériennes, ce qui stimule la minéralisation. Des minéraux deviennent rapidement disponibles et nourrissent la plante. La fertilisation fait donc bien pousser le végétal : ce point n’est pas contesté.

Mais, à mesure que l’on nourrit ainsi les cultures via la minéralisation, les bactéries très développées finissent aussi par attaquer l’humus du sol. Pour Konrad Schreiber, fertiliser revient donc aussi à minéraliser l’humus, qu’il faut ensuite renouveler.

Tous les agriculteurs sont confrontés à ce problème, qu’ils soient en vigne, en betterave, en élevage ou en agriculture biologique. Si l’on ne sait pas renouveler son stock d’humus, on va à la catastrophe.

Il évoque ici les sols qui descendent sous 1 % de matière organique. Dans ces situations, face à une sécheresse ou à un excès d’eau, le sol n’est plus capable de jouer son rôle tampon. Il se durcit « comme du béton » ou se transforme immédiatement en boue. Cela signifie que le système arrive au bout de la dégradation des sols lorsqu’il perd son humus.

Qu’est-ce qu’un sol en bon état ?

Konrad Schreiber donne un repère simple : dans les ouvrages d’agronomie, un sol en bon état est un sol à 5 % de matière organique. Pour lui :

  • à 5 %, c’est bon ;
  • à 4 %, on « patine » ;
  • à 3 %, on est un peu mieux qu’à 2, mais on n’est pas encore au bon niveau ;
  • entre 1 et 2,5 %, les sols sont appauvris.

Il relie directement cet enjeu au stockage du carbone dans les sols, qu’il considère comme le levier majeur de lutte contre le changement climatique. Mais il insiste : il ne suffit plus d’en parler, il faut désormais le faire concrètement.

Les images qu’il projette, issues d’exploitations agricoles, montrent selon lui des sols très loin des 5 % de matière organique. Beaucoup se situeraient plutôt entre 1 et 2,5 %. D’où une problématique majeure d’appauvrissement en carbone.

Des pratiques qui détruisent la valeur agronomique de la matière organique

Konrad Schreiber montre ensuite que, dans de nombreux systèmes, qu’ils soient biologiques ou non, on continue à raisonner d’abord en stratégie de lutte contre les plantes adventices. Il prend l’exemple d’une vigne où l’on a tellement apporté de compost sur un sol calcaire qu’on a fini par faire une sorte de « parpaing de compost ». Selon lui, cette matière organique ainsi bloquée ne vaut plus rien agronomiquement.

Dans les champs, l’agronome est alors confronté à des situations très inquiétantes : on a certes l’impression d’avoir apporté du carbone, mais la culture ne produit rien, et l’humus est perdu. Une fois les sols imperméabilisés, la pluie lessive immédiatement les parcelles. L’eau emporte tout vers les rivières. Elle ne s’infiltre plus pour recharger les nappes.

Or, rappelle-t-il, les villes ont besoin de cette eau stockée dans les nappes superficielles. Si les pratiques agricoles empêchent cette recharge, on crée un problème majeur pour l’approvisionnement en eau.

Il cite aussi l’exemple de l’Adour à Bayonne, en posant une question aux paysans et aux responsables professionnels : combien de temps cela peut-il encore durer ? À ses yeux, la trajectoire est celle de zones devenues arides, comme certaines régions du Maghreb ou de Tunisie : quand la bonne terre part à la rivière, il reste un désert.

Il en tire une règle simple : aucune parcelle ne devrait laisser sortir l’eau. L’eau doit s’infiltrer là où elle tombe. Il présente cela comme le « job numéro 1 » des paysans.

L’équation de la pollution agricole

Avec François Mulet, Konrad Schreiber dit avoir formulé une « équation de la pollution ». Il prend l’exemple du café : pour extraire les arômes d’un grain, on l’écrase très finement et on fait passer de l’eau. Avec la terre, c’est la même logique : si on pulvérise la motte de terre très finement, l’eau de pluie va extraire tout ce qu’elle contient.

Il désigne en particulier la herse rotative, développée à grande échelle à partir des années 1970-1980, comme l’un des outils les plus destructeurs. Il la compare à un « Thermomix agricole ». À partir du moment où la terre est ainsi réduite en particules fines, la nappe récupère tout ce que l’eau extrait :

  • des nitrates ;
  • des pesticides ;
  • du phosphore ;
  • et bien d’autres éléments.

Pour arrêter de polluer, il faut donc d’abord se poser la question des outils et du travail du sol.

L’équation qu’il résume est la suivante :

  • le travail du sol minéralise l’humus ;
  • l’azote est libéré avec l’oxygène de l’air ;
  • on produit des nitrates en excès ;
  • du CO2 s’échappe ;
  • on alimente ainsi l’effet de serre.

Il ajoute que certains commencent à considérer les agriculteurs comme parmi les plus gros producteurs de gaz à effet de serre, à cause du travail du sol. D’où la conclusion qu’en betterave, il faudra aller vers des systèmes sans travail du sol, fondés sur l’imitation du fonctionnement de la nature.

La betterave face à la triple performance

Konrad Schreiber revient ensuite à la betterave, culture qu’il juge « un petit peu compliquée » à manager, notamment parce qu’il s’agit d’une racine. En reprenant le projet de triple performance affiché par la filière, il reconnaît l’existence d’un vrai projet de développement durable. Mais il s’interroge sur la capacité réelle à l’atteindre.

Selon lui, lorsqu’on analyse le « mapping » de la culture, un gros problème apparaît : il existe en réalité deux betteraves, la betterave fourragère et la betterave sucrière.

Or, dans les fermes, après certaines récoltes tardives de betteraves, on observe des situations où presque plus rien n’est possible pendant près d’un an. Les blés suivant betteraves sont fréquemment ratés lorsque les arrachages ont lieu tardivement. Au printemps, on se voit alors obligé de restructurer les sols à grands coups de travail du sol.

Le problème majeur de la récolte

Pour Konrad Schreiber, si l’on a commencé à travailler l’agronomie du semis à la récolte, l’agronomie de la récolte jusqu’à l’usine, elle, n’est pas maîtrisée. C’est là, selon lui, que se situe désormais le principal problème de la filière.

Il montre que certains engins observés dès 2013 peuvent atteindre 60 tonnes en charge dans la parcelle. Il y voit une dérive comparable à celle de la méthanisation : des machines si lourdes qu’elles seraient même interdites sur certaines routes conçues pour les supporter.

La pollution agricole ne vient donc pas seulement de la chimie. Elle vient d’abord de la destruction de « l’outil de recyclage », c’est-à-dire de la terre vivante et de son activité biologique, sous l’effet des outils. Tant que cette question ne sera pas traitée correctement, les projets de progrès resteront limités.

Selon lui, il faut donc faire des propositions concrètes et ouvrir un chantier nouveau : penser la filière depuis la récolte jusqu’à l’usine, car c’est probablement la zone où le système est aujourd’hui trop coûteux et trop destructeur.

Une piste : réexaminer la betterave fourragère

Konrad Schreiber propose d’aller vite sur un point : faire le bilan comparé entre betterave fourragère et betterave sucrière. Il estime qu’on commence à comprendre que les deux pourraient produire la même chose et qu’en sélectionnant une betterave fourragère, on pourrait même produire davantage qu’avec une betterave sucrière.

Il avance plusieurs avantages potentiels d’une betterave fourragère orientée vers l’industrie :

  • elle pourrait être plus « hors sol » ;
  • il y aurait donc moins de tare terre à la récolte ;
  • on pourrait la couper au ras du sol avec des outils plus simples ;
  • on pourrait la sélectionner de plus en plus aérienne ;
  • cela réduirait l’énergie nécessaire à l’arrachage ;
  • cela diminuerait aussi les besoins en eau et en lavage à l’usine.

Il observe que certaines betteraves sont déjà à 80 % aériennes. Pour lui, la sélection passée a surtout enterré les betteraves, parce qu’il était plus facile de les couper, de les collecter, de les ramasser et de les mécaniser avec les matériels de l’époque. Aujourd’hui, les machines seraient probablement capables de ramasser sans difficulté des betteraves plus aériennes.

Du point de vue génétique : réactiver le sucre dans la betterave fourragère

Le principal problème de la betterave fourragère, selon lui, est qu’elle n’a plus de sucre. Pourtant, à l’origine, c’est la même betterave. Il rappelle que la différenciation entre betterave sucrière et betterave fourragère remonte à la période de la Révolution française : les agriculteurs ont sélectionné d’un côté les betteraves les plus sucrées, tandis que les éleveurs n’avaient pas besoin de teneurs aussi élevées en sucre.

Au fil de cette sélection :

  • le gène du sucre aurait été maintenu actif dans la betterave sucrière ;
  • il aurait été « endormi » dans la betterave fourragère.

Il propose donc aux instituts techniques d’aller chercher des solutions du côté des biotechnologies végétales, en citant explicitement Crispr. L’idée serait de réactiver les gènes codant le sucre dans une betterave fourragère, afin d’obtenir une betterave :

  • plus aérienne ;
  • plus facile à récolter ;
  • avec de gros gains environnementaux ;
  • et conservant un intérêt industriel.

Il estime qu’avec ce type de biotechnologie végétale, sans passer par des OGM au sens classique du terme, on pourrait obtenir rapidement de nouvelles solutions techniques pour pallier les problèmes de récolte.

Récolter plus tôt et stocker à la ferme

Une telle orientation obligerait probablement, selon lui, à sortir les betteraves plus tôt du champ et à organiser un stockage temporaire à la ferme afin d’alimenter les usines pendant l’hiver.

Il rappelle qu’aujourd’hui le stockage pose déjà problème : autrefois, les betteraves pourrissaient parce qu’il faisait trop froid ; désormais, elles pourrissent parce qu’il fait trop chaud. La situation a basculé.

Il évoque alors l’idée de produire de l’énergie renouvelable à la ferme, notamment du biogaz, pour fabriquer du froid. Cela permettrait de conserver des tas de betteraves propres, stockés au frais. Il y voit aussi un lien avec la surproduction de sucre : puisqu’il y a trop de sucre sur le marché, une partie de la production pourrait être orientée vers l’énergie renouvelable.

Selon lui, il faudrait donc cesser d’assimiler systématiquement biotechnologie et OGM. Il défend l’idée que les biotechnologies constituent un outil d’avenir permettant de s’adapter rapidement, et que les végétaux resteront un des meilleurs supports pour apprendre à se servir de ces technologies.

Un projet de betterave durable jusqu’à l’usine

Konrad Schreiber conclut son exposé principal en affirmant qu’un projet de betterave durable doit intégrer l’agronomie jusqu’à l’usine. Les agriculteurs ont déjà commencé à évoluer sur le terrain ; il souhaite maintenant que toute la chaîne suive jusqu’au bout.

Échanges avec la salle

Le débat avec les industriels et les semenciers

Dans les questions qui suivent, un participant estime qu’il faudrait associer davantage les industriels et les semenciers à ce type de réflexion. Il suggère qu’en leur présence, certaines parties du discours auraient pu être davantage discutées.

Konrad Schreiber répond que ce débat est ouvert, contrairement à ce qu’on pense parfois. Selon lui, la vraie difficulté n’est pas l’absence de discussion, mais le fait d’oser commencer. Le premier pas est toujours le plus compliqué, car la proposition est complexe et peut sembler risquée dans le contexte social et politique actuel.

Un représentant de Cristal Union, responsable du département agronomie, intervient alors pour préciser que le groupe s’intéresse bien à ces sujets. Il indique que l’ensemble de la profession, et notamment les sélectionneurs, se sont emparés depuis longtemps des nouvelles technologies de sélection comme Crispr-Cas9.

Selon lui, le blocage actuel n’est pas industriel ni semencier, mais sociétal, administratif et politique. Il cite notamment :

  • un rapport européen peu favorable aux nouvelles biotechnologies ;
  • une position française encore plus restrictive ;
  • des procédures en cours devant le Conseil d’État sur la traduction française de certains textes européens.

Il précise que ces technologies pourraient apporter de vraies solutions sans relever pour autant des OGM classiques.

Konrad Schreiber répond qu’il est prêt à s’engager dans cette bataille, car il y voit un enjeu économique majeur. Le prix du sucre est mondialisé ; la filière est donc en concurrence mondiale. Il faut en permanence rechercher :

  • des gains de production ;
  • de la compétitivité ;
  • des baisses de charges.

Si les outils de progrès sont absents en Europe alors qu’ils sont utilisés ailleurs, la filière finira selon lui par disparaître économiquement.

La phase transitoire : que faire tout de suite ?

À la question de savoir ce qu’il faut faire dans la période transitoire, avant d’avoir d’éventuels progrès génétiques, Konrad Schreiber répond qu’il faut parier sur l’arrêt ou sur une très forte diminution du travail du sol du semis à la récolte.

L’objectif est d’obtenir :

  • des structures de sol plus résilientes ;
  • des sols plus résistants ;
  • une meilleure capacité à encaisser les chantiers de récolte encore réalisés avec des engins lourds.

Il propose donc de travailler d’abord l’agronomie disponible immédiatement :

  • semis de betteraves dans les débris ;
  • fonctionnement sur sol vivant ;
  • appui sur la biologie ;
  • meilleure structure de sol ;
  • itinéraires techniques adaptés ;
  • usage d’engrais starter quand c’est nécessaire.

Il pose aussi une question de fond : peut-on encore récolter des betteraves en décembre ou en janvier dans les parcelles ? Ne faudra-t-il pas, demain, récolter plus tôt et organiser autrement le stockage pour approvisionner les usines ?

Faire évoluer le discours sur l’agriculture intensive et le carbone

Christian Rousseau intervient ensuite avec une remarque plus générale. Il dit en avoir assez d’entendre que « la société n’accepte pas » certaines évolutions, alors qu’on explique en permanence à cette même société que les OGM sont dangereux. Il appelle à dire plus clairement que l’agriculture intensive — il revendique lui-même le terme — est l’un des rares leviers efficaces contre le changement climatique, car elle produit un maximum de carbone renouvelable à partir de l’énergie solaire gratuite.

Il reprend alors le raisonnement développé par Konrad Schreiber :

  • le carbone produit par l’agriculture peut aller vers l’alimentation, via les sucres ;
  • il peut aller vers le biogaz ;
  • il peut nourrir les sols sous forme d’humus.

Il y voit le vrai défi à poser à la société : une agriculture très productive peut alimenter à la fois l’économie, l’énergie et le stockage du carbone. Il ajoute qu’on peut même envisager des systèmes avec trois cultures en deux ans, et que la betterave s’inscrit totalement dans cette perspective.

Pour lui, le débat ne doit donc pas être réduit à une opposition sur la génétique ou les pesticides : l’agriculture est avant tout un atout carbone, et ce carbone est renouvelable, contrairement au carbone fossile. Faire du biogaz, de l’éthanol ou du biodiesel permet ainsi d’éviter de pomper du carbone fossile.

Konrad Schreiber appuie cette idée et propose que ce débat soit porté dans toute la société, jusqu’aux cercles familiaux, pour mieux faire comprendre ce que peut apporter l’agriculture.

Des marges de progrès déjà disponibles

Un autre intervenant fait remarquer que lorsque l’on met en place les leviers agronomiques et que l’on sème les betteraves dans un sol dur ou très peu travaillé, on observe déjà un effet « betterave fourragère » sur certaines betteraves sucrières, avec 30 % de plus hors du sol. Autrement dit, il y a sans doute déjà des progrès possibles sans attendre de changements extérieurs.

Enfin, une question est posée sur la situation des États-Unis, où la betterave sucrière est produite dans un cadre moins contraint sur le plan des biotechnologies et où le non-travail du sol est également pratiqué. Konrad Schreiber répond qu’il n’a pas d’information précise montrant une orientation américaine déjà engagée dans ce sens pour la betterave. Il observe toutefois que les bénéfices du non-travail du sol sur la structure sont réels, mais qu’en conditions humides, les catastrophes peuvent rester les mêmes si l’on maintient certaines logiques de récolte.

Il évoque alors davantage les grandes firmes des biotechnologies, notamment Bayer après le rachat de Monsanto, en rappelant que ces entreprises sont très puissantes sur ce terrain. Il souligne aussi que la technologie Crispr repose en grande partie sur des chercheurs français, mais que les brevets ont été développés sous licence américaine, ce qu’il juge dommage.

Pour lui, les agriculteurs ont donc le droit de porter leur propre projet agricole pour les trente années à venir. L’objectif reste le même :

  • produire sans polluer ;
  • préserver une économie florissante ;
  • et assumer le fait que la betterave s’inscrit dans une agriculture mondialisée.

Il conclut en rappelant que, dans ce contexte mondial, il faudra relever les défis de la filière betterave avec lucidité, y compris sur les questions de récolte, de stockage, de biotechnologies et de carbone renouvelable.