Des sols vivants : conditions de réussite, par Marc-André Sélosse
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Introduction
Dans cette intervention, Marc-André Sélosse propose une réflexion sur les « sols vivants » appliquée à la vigne, non pas sous l’angle du conseil technique immédiat, mais à partir d’une lecture biologique et écologique du fonctionnement des sols. Son propos insiste sur un point central : la vigne n’existe pas seule. Elle est insérée dans un réseau d’interactions avec les microbes du sol, les microbes des parties aériennes, et les autres plantes qui l’entourent.
Selon lui, l’agriculture moderne a souvent remplacé ces logiques biologiques par des logiques plus efficaces à court terme, notamment grâce aux engrais et aux pesticides. Ces solutions ont permis des gains réels, en particulier sur le plan de la production, mais elles ont aussi contribué à rompre des équilibres écologiques fondamentaux, avec des effets problématiques à long terme.
La vigne dans son écologie d’origine
Marc-André Sélosse rappelle que la vigne, dans son aire d’origine, est une plante de forêt riveraine. Elle pousse dans des sols très humides et très profonds, et elle est capable d’enraciner très loin. Dans cette écologie d’origine, elle vit déjà en association avec d’autres organismes, notamment en grimpant sur des arbres.
Mais cette cohabitation visible avec d’autres végétaux ne doit pas faire oublier des relations beaucoup moins visibles, et pourtant essentielles : celles qu’elle entretient avec les microbes du sol. C’est là, selon lui, un premier point fondamental pour comprendre ce qu’est réellement un sol vivant.
La fertilité du sol est une histoire du vivant
Marc-André Sélosse insiste sur le fait que le sol, et en particulier sa fertilité, a de tout temps été construit par le vivant.
L’azote vient de la vie
L’azote présent dans le sol ne vient ni de la roche, ni des plantes déjà installées. Les plantes prennent l’azote dans le sol, elles ne le créent pas. Son origine ultime est l’atmosphère, via la fixation de l’azote par des organismes vivants, notamment des bactéries.
Même lorsque de l’azote arrive par la pluie sous forme de nitrates ou de poussières, cela renvoie en réalité à de l’azote qui a été auparavant fixé ailleurs par le vivant. Ainsi, que l’azote soit produit localement ou importé, il est toujours issu de processus biologiques.
La fertilité minérale dépend aussi des microbes
Il en va de même pour la fertilité minérale. La dissolution de la roche mère, qui libère des éléments comme le phosphate ou le potassium, n’est pas seulement un processus physico-chimique. Dans les sols, elle se fait beaucoup plus rapidement grâce à l’action des microbes, qui hydrolysent, dissolvent et dégradent les particules minérales pour aller chercher ces ressources.
Ainsi, qu’il s’agisse de l’azote venu de l’atmosphère ou des minéraux issus de la roche, la fertilité du sol est fondamentalement microbienne.
Les mycorhizes, convoyeurs de la nutrition de la plante
Marc-André Sélosse critique l’idée classique selon laquelle les plantes se nourriraient principalement grâce à leurs poils absorbants. Pour lui, cette vision, encore souvent enseignée, n’a pas de véritable sens biologique dans la majorité des cas.
En effet, beaucoup de ressources du sol circulent très peu. Le phosphate, par exemple, est très peu mobile. Une fois épuisé dans la rhizosphère immédiate, il faut aller le chercher plus loin. Les poils absorbants ne suffisent donc pas.
Le rôle des champignons mycorhiziens
Ce rôle est assuré par les mycorhizes, c’est-à-dire des champignons filamenteux associés aux racines. Une partie du champignon est dans la racine, l’autre explore le sol sur plusieurs centimètres, voire davantage. Grâce aux sucres fournis par la plante, il va chercher dans le sol les éléments peu mobiles, les rapatrier vers la plante, puis les lui céder en échange de carbone.
Ces champignons sont donc les véritables convoyeurs d’une partie essentielle de la nutrition minérale. Dans un sol où les ressources sont diluées et peu mobiles, leur rôle est déterminant.
Les effets des engrais sur les équilibres biologiques
Marc-André Sélosse reconnaît qu’il est possible de faire fonctionner le système sans mycorhizes, à condition de le « gaver » par des engrais minéraux. Dans ce cas, les éléments nutritifs deviennent suffisamment abondants à proximité immédiate de la racine pour que la plante puisse se nourrir sans passer par le champignon.
Mais cette solution a un coût écologique.
Une rupture de l’alliance entre la plante et le champignon
Quand les ressources sont abondantes et faciles à obtenir, la plante n’a plus intérêt à nourrir le champignon. L’association mycorhizienne se réduit ou disparaît. À court terme, cela peut sembler plus efficace. À long terme, on perd les champignons qui faisaient de la racine leur lieu de vie et de ressources.
Or ces champignons ne servent pas seulement à nourrir la plante.
Une perte de protection sanitaire
Dans leur évolution, ces champignons ont acquis des capacités qui protègent la racine, tout simplement parce qu’en protégeant la racine ils protègent aussi leur propre source de nourriture. Ils contribuent à la défense par leur présence physique, par compétition avec d’autres organismes, parfois par production de substances inhibitrices, et aussi par modification du fonctionnement immunitaire de la plante.
L’immunité de la plante est donc en partie construite avec eux.
Lorsque l’on remplace cette relation par une fertilisation minérale, on ne perd pas seulement un partenaire nutritionnel, on perd aussi une partie des défenses naturelles de la plante. Cela entraîne alors une dépendance accrue aux traitements phytosanitaires.
Une double spirale de dépendance
Marc-André Sélosse décrit une double boucle vicieuse.
D’un côté, plus on met d’engrais, moins la plante a besoin des champignons mycorhiziens ; moins il y a de champignons, plus il faudra d’engrais par la suite.
De l’autre, moins il y a de champignons, moins la plante bénéficie de leurs effets protecteurs ; il faut donc davantage de pesticides. Or les pesticides peuvent aussi affecter les champignons, ce qui accentue encore leur régression.
Le système devient alors dépendant à la fois des engrais et des pesticides.
Une lecture historique de l’agriculture moderne
Marc-André Sélosse prend soin de rappeler que ce système intensif n’a pas été mis en place par des « terroristes ». Il a répondu à des problèmes réels, en particulier à la nécessité de nourrir les populations. Il souligne qu’il n’y a plus de famines en Europe depuis la fin du XIXe siècle, et que ce fait majeur ne doit pas être oublié.
Selon lui, les pratiques agricoles historiques ont résolu certains problèmes, tout en en créant d’autres. La leçon à retenir n’est donc pas de condamner moralement le passé, mais d’accepter que l’agriculture doive évoluer en permanence. Refuser cette évolution reviendrait, en revanche, à préparer les problèmes des générations suivantes.
Il insiste aussi sur la difficulté concrète de cette transition, dans un contexte où l’agriculture souffre déjà économiquement et humainement.
Le microbiote des feuilles et des parties aériennes
Après les microbes du sol, Marc-André Sélosse aborde ceux des parties aériennes. Il explique qu’une feuille doit être vue comme un support recouvert d’un « pelage microbien », comparable au microbiote de la peau chez les animaux.
Mais chez les plantes, les microbes ne restent pas seulement en surface.
Une plante traversée de microcavités
La structure végétale est pleine de microespaces entre les cellules, reliés entre eux, et ouverts vers l’extérieur par les stomates des feuilles et les lenticelles des tiges. L’air circule dans ce réseau, et avec lui peuvent entrer de nombreux microbes.
Une feuille saine de vigne héberge ainsi de nombreuses espèces de champignons non pathogènes, ainsi qu’un grand nombre de bactéries. Tous ces organismes vivent là, y trouvent des ressources, et ont donc intérêt à ce que leur habitat reste sain.
Une contribution à la défense de la feuille
Comme pour les champignons mycorhiziens au niveau des racines, ces microbes des parties aériennes peuvent contribuer à limiter l’installation de pathogènes, par simple occupation de l’espace, par compétition, ou par d’autres interactions biologiques.
Marc-André Sélosse évoque également les typhlodromes, dont la présence peut réduire notablement la probabilité d’installation de champignons pathogènes. Il rappelle ainsi que la santé de la feuille dépend aussi d’un ensemble d’organismes vivants présents à sa surface ou dans ses tissus.
Les effets des traitements sur ce microbiote
Lorsque l’on applique un pesticide, on résout peut-être un problème immédiat, mais on altère aussi ce microbiote protecteur. Marc-André Sélosse cite notamment la bouillie bordelaise : tant qu’elle agit, elle protège, mais une fois lessivée, la feuille peut se retrouver privée d’une partie de ses défenses naturelles et plus exposée aux agents pathogènes.
Il ne dit pas pour autant qu’il faudrait bannir tout traitement en toute circonstance, mais il invite à comprendre qu’ils ont des effets plus larges que la seule cible visée.
Les autres plantes : concurrence et complémentarités
Marc-André Sélosse aborde ensuite la présence d’autres végétaux autour de la vigne. Il rappelle que la vision dominante est celle de la compétition : compétition pour la lumière entre les feuilles, compétition pour l’eau et les ressources du sol entre les racines.
Cette compétition existe bel et bien, et il ne la nie pas. En particulier, dans une vigne enherbée, la concurrence pour l’eau est réelle.
Une concurrence à nuancer
Il note toutefois que cette concurrence est d’autant plus forte que la vigne n’a pas été confrontée à l’enherbement dès son plus jeune âge. Dans ce cas, son système racinaire ne s’est pas organisé en conséquence. Cela n’annule pas la compétition, mais en modifie l’intensité.
Surtout, cette vision ne doit pas faire oublier les complémentarités possibles.
La coopération est plus importante dans les milieux pauvres
S’appuyant sur les idées de Kropotkine, qu’il présente comme biologiste ayant réfléchi à l’entraide, Marc-André Sélosse rappelle que la coopération tend à être favorisée dans les milieux pauvres, là où les ressources sont limitées.
Autrement dit, plus on enrichit artificiellement le milieu, plus on favorise des logiques de compétition. À l’inverse, dans des systèmes moins riches, on peut espérer davantage de synergies entre les organismes.
L’enherbement et la structure du sol
Au-delà de la compétition pour l’eau, Marc-André Sélosse insiste sur un autre effet important des plantes compagnes : leur rôle dans la structuration du sol.
La porosité utile n’est pas celle du labour
Le labour crée de gros trous dans le sol, qui favorisent l’entrée de l’eau. Mais selon lui, ce ne sont pas forcément ces gros pores qui sont les plus intéressants. La réserve utile en eau dépend surtout d’une porosité intermédiaire, une mésoporosité faite de pores assez petits pour retenir l’eau par capillarité, mais pas trop petits pour que l’eau reste accessible à la plante.
Cette mésoporosité est créée par l’activité biologique : croissance des racines, développement et disparition des champignons, activité générale des organismes du sol.
L’intérêt des couverts végétaux
Un sol enherbé ou couvert présente ainsi une porosité plus apte à retenir l’eau utilement. Même s’il y a concurrence pour l’eau, celle-ci peut donc être en partie compensée par une meilleure capacité du sol à stocker et restituer cette eau.
Marc-André Sélosse ajoute qu’il existe aussi une question, parfois taboue, celle de l’irrigation de la vigne. Dans certaines régions, aider la vigne avec de l’eau ne lui semble pas aberrant, si les ressources existent et si cela ne se fait pas au détriment de la qualité. Il y voit un levier complémentaire possible.
Les couverts végétaux comme source de carbone pour le sol
Pour Marc-André Sélosse, l’une des grandes raisons de vouloir maintenir d’autres plantes dans le système est qu’elles constituent une voie d’entrée du carbone dans le sol.
Une part importante de la photosynthèse est dirigée vers les racines. Une partie de ce carbone est exsudée, une autre finit dans des racines mortes. Tout cela alimente la matière organique du sol et nourrit les microbes, en particulier les champignons mycorhiziens.
Lorsque la vigne est peu active ou sans feuilles, ces plantes compagnes peuvent continuer à soutenir la vie microbienne du sol. Elles jouent ainsi un rôle de relais biologique, en maintenant actifs des organismes utiles, notamment les mycorhizes.
Des transferts possibles entre plantes via les mycorhizes
Marc-André Sélosse évoque aussi des travaux montrant, au moins dans des systèmes expérimentaux simplifiés, que de l’azote peut passer des plantes du couvert vers la vigne.
Ce transfert ne se produit plus si l’on coupe les filaments des champignons mycorhiziens, ce qui suggère qu’il transite par le réseau mycorhizien partagé entre les racines de la vigne et celles des autres plantes.
Cela ouvre la perspective de couverts végétaux capables non seulement d’améliorer la structure du sol et de nourrir les microbes, mais aussi de contribuer indirectement à la nutrition de la vigne.
Il souligne toutefois que les modalités techniques permettant de piloter finement ces effets sont encore imparfaitement maîtrisées.
Repenser la notion de « mauvaises herbes »
À partir de là, Marc-André Sélosse remet en question la notion même de « mauvaises herbes ». Il reconnaît que cette catégorie peut avoir une utilité pratique à court terme, mais il estime qu’à long terme, voir systématiquement ces plantes comme des ennemies et les éliminer finit par abîmer le sol et détruire des synergies potentielles.
Cette réflexion rejoint les logiques d’agroforesterie, de cultures associées et de vignes enherbées, qui consistent à réintroduire de la coopération entre plantes dans les systèmes cultivés.
Le regard du consommateur et l’évolution des pratiques
En conclusion, Marc-André Sélosse rappelle qu’au-delà du sol, des plantes et des microbes, l’environnement de la vigne comprend aussi le consommateur.
Il observe, notamment chez les jeunes générations, une hostilité croissante envers les agricultures fortement dépendantes des intrants. Il estime que cette hostilité n’est pas toujours scientifiquement fondée dans tous ses détails, en particulier sur la question générale des intrants, car toute exportation de récolte suppose aussi des retours au sol d’une manière ou d’une autre.
Mais, fondée ou non, cette attente sociale existe. Les consommateurs veulent autre chose, notamment moins de résidus de pesticides et des systèmes jugés plus respectueux du vivant. Cette pression constitue donc, elle aussi, une force d’évolution pour la viticulture.
Selon lui, plus vite cette évolution sera engagée, plus vite il sera possible de répondre à cette demande et de prendre les parts de marché correspondantes.
Conclusion
L’intervention de Marc-André Sélosse propose une lecture globale des sols vivants et, plus largement, du fonctionnement biologique de la vigne. Son message central est que la vigne dépend d’un ensemble de relations avec le vivant :
- les microbes du sol construisent la fertilité ;
- les mycorhizes assurent une part essentielle de la nutrition et de la protection des racines ;
- le microbiote des feuilles contribue aussi à la santé de la plante ;
- les autres plantes, malgré la compétition qu’elles introduisent, peuvent aussi entretenir des synergies utiles, notamment via la structure du sol, l’apport de carbone et le maintien des réseaux mycorhiziens.
À court terme, les intrants et les traitements peuvent remplacer une partie de ces fonctions biologiques. Mais à long terme, ils risquent aussi d’affaiblir les alliances vivantes dont dépend la résilience du système.
Retrouver ces interactions, sans naïveté et sans oublier les contraintes économiques, techniques et sociales, apparaît ainsi comme une condition majeure de réussite pour construire de véritables sols vivants.