Enherbement, intérêts et limites - Mathieu Bessiere
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Rendez-vous à Elne (66) pour les Rencontres de l'Agroécologie du bassin méditerranéen, organisées par Arbre et paysage 66.
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Vous retrouverez dans cette vidéo une explication des racines et des microbes dans la gestion de l'eau, par Marc-André Selosse, intervenant lors du festival !
Introduction
Dans cette intervention, Mathieu Bessière explique en quoi l’enherbement peut constituer une véritable alternative au sol nu, tout en rappelant qu’il ne suffit pas de « faire pousser de l’herbe » pour obtenir des bénéfices agronomiques. L’idée centrale est que l’herbe peut rendre de nombreux services au sol et aux cultures, à condition d’être conduite correctement.
Mathieu Bessière précise d’emblée qu’il travaille depuis une dizaine d’années sur la gestion des prairies, surtout hors milieux méditerranéens. Il ne se présente donc pas comme spécialiste absolu de l’agroécologie méditerranéenne, mais estime qu’il existe de nombreux liens entre la conduite des prairies pâturées et l’enherbement en viticulture ou en arboriculture.
Son pari est que l’enherbement, s’il est bien piloté, peut régénérer le sol, le couvrir et compenser largement une partie des pertes ou des risques de concurrence, notamment vis-à-vis de l’eau.
L’enherbement comme option au sol nu
L’objectif de l’intervention est de montrer comment les principes observés en prairie peuvent servir à penser les couverts végétaux et l’enherbement dans les vergers, les vignes et d’autres systèmes cultivés.
Selon Mathieu Bessière, l’enherbement ne doit pas être vu seulement comme une végétation présente entre des rangs, mais comme un système vivant qui doit :
- protéger le sol ;
- nourrir le sol ;
- entretenir l’activité biologique ;
- améliorer la porosité ;
- produire de la matière organique ;
- favoriser un fonctionnement vertueux du système.
Il insiste sur le fait qu’en agroécologie, il n’y a pas d’état stable : soit le système se dégrade, soit il s’améliore. L’enherbement peut donc être un levier puissant, mais il peut aussi être conduit d’une manière qui annule une grande partie de ses bénéfices.
Première règle : le soleil ne doit jamais taper sur le sol
La première condition est simple : quand on regarde le sol sous une prairie ou un enherbement, on ne devrait pas voir de terre nue.
Mathieu Bessière insiste fortement sur ce point : le soleil ne doit jamais taper directement sur le sol. Or, d’après son expérience de terrain dans de nombreuses prairies en France, cette situation idéale est finalement assez rare.
Même en prairie, on observe fréquemment des couverts trop ras ou trop ouverts, qui laissent le sol exposé. Dans ces conditions, une partie des fonctions attendues de l’enherbement est perdue :
- perte d’eau ;
- échauffement du sol ;
- dégradation de la vie biologique ;
- moindre protection contre les agressions climatiques.
Il montre ainsi qu’un couvert végétal n’est pas automatiquement protecteur : tout dépend de sa densité et de la hauteur à laquelle il est maintenu.
Nourrir le sol : les trois voies indispensables
Pour qu’une prairie ou un enherbement fonctionne, il faut nourrir le sol en permanence. Mathieu Bessière distingue trois voies de nutrition du sol, qui doivent toutes être présentes.
Les apports de l’herbivore
Dans le cas du pâturage, une première partie de la nutrition vient de ce que l’herbivore restitue au sol après avoir mangé sa part d’herbe.
Cette restitution se fait notamment sous forme de bouses. Mathieu Bessière souligne l’efficacité agronomique de ces apports, qu’il considère comme extrêmement puissants et rapides. Il va jusqu’à dire qu’il est difficile de trouver un engrais plus rapide et plus efficace qu’une bouse de vache fraîche, tant la pousse de l’herbe autour de ces zones est vigoureuse.
La part laissée au sol
La deuxième voie de nutrition est constituée par tout ce que l’herbivore ne mange pas. Mathieu Bessière appelle cela « la part du sol ».
Cette part est, selon lui, très largement sous-estimée. Dès qu’on prélève trop de biomasse, par pâturage ou par fauche, on laisse trop peu au sol. Cela devient alors un premier mécanisme de dégradation.
Dans cette « part du sol », il faut compter :
- les parties aériennes non consommées ;
- les résidus végétaux ;
- l’appareil racinaire qui se renouvelle.
Les exsudats racinaires
La troisième voie est celle des exsudats racinaires. Les plantes vivantes en bonne santé émettent dans le sol des composés qui alimentent les micro-organismes. Cette alimentation est essentielle au fonctionnement biologique du sol.
Pour qu’il y ait suffisamment d’exsudats, il faut donc que les plantes soient vigoureuses, peu stressées, et qu’on ne les affaiblisse pas systématiquement par des coupes trop basses ou trop fréquentes.
Le rôle central de l’activité biologique
Ces trois voies de nutrition alimentent l’activité biologique du sol. Même sans entrer dans le détail de tous les mécanismes, Mathieu Bessière rappelle que cette activité biologique est fondamentale.
Elle permet :
- de digérer la matière organique ;
- de la minéraliser plus ou moins rapidement selon sa nature ;
- de restituer des éléments nutritifs aux plantes ;
- de créer de la porosité ;
- d’aérer le sol.
Autrement dit, la vie du sol transforme les apports organiques en fertilité et participe aussi à la structuration physique du sol.
Si cette activité biologique manque de nourriture, le système se bloque progressivement :
- moins de matière organique transformée ;
- moins de porosité ;
- moins d’aération ;
- moins de fertilité ;
- moins de pousse de l’herbe.
On entre alors dans un cercle vicieux.
L’importance de la porosité du sol
Pour que tout fonctionne, le sol doit être correctement aéré. Mathieu Bessière relie cela à la question de la porosité, déjà évoquée par d’autres intervenants.
Cette porosité peut être dégradée de plusieurs façons. Il donne un exemple simple : le passage des engins agricoles. Il montre le cas d’une prairie dans le Lot, au mois de juin, où les traces d’un épandeur à fumier passé au début du printemps étaient encore visibles plusieurs mois plus tard.
Ces traces traduisent une compaction forte, et l’on voit nettement que l’herbe y pousse moins bien.
Selon lui, il existe un rapport très direct entre :
- le niveau de compaction du sol sous prairie ;
- et le rendement obtenu au-dessus.
Dans beaucoup de situations, l’une des préoccupations majeures est donc de redonner de la porosité au sol.
Le surpâturage comme facteur de dégradation
Mathieu Bessière revient sur le thème du surpâturage, présenté comme un problème majeur, souvent peu visible mais très destructeur.
Il décrit une prairie de fin mars en Ille-et-Vilaine, dans une période où elle aurait dû être bien repartie, mais qui reste jaune, peu luxuriante et peu productive. Selon lui, cette prairie a été surpâturée pendant plusieurs années, sans recevoir non plus tous les apports chimiques qu’elle aurait dû recevoir dans une logique conventionnelle.
Le résultat est le suivant :
- l’activité biologique n’a pas trouvé assez de nourriture ;
- elle s’est affaiblie ;
- la décompaction naturelle s’est réduite ;
- le sol s’est bloqué ;
- la minéralisation a diminué ;
- la production d’herbe a chuté.
On retrouve là encore le cercle vicieux de la dégradation.
Quand on pâture ou fauche trop bas, on bloque les racines
Un point essentiel de l’intervention porte sur les effets d’une coupe ou d’un pâturage trop bas.
Mathieu Bessière cite une étude australienne montrant qu’en prélevant jusqu’à 50 % de la hauteur d’herbe au pâturage, on affecte peu la croissance racinaire. En revanche, dès qu’on descend en dessous de ce seuil, la croissance des racines s’arrête très fortement et très rapidement.
Cela a des conséquences majeures, car les racines des prairies se renouvellent vite :
- une racine née au printemps a environ deux mois d’espérance de vie ;
- une racine d’automne tient environ six mois.
Donc, si la croissance racinaire s’arrête, on perd rapidement du volume racinaire.
Or cet enracinement est fondamental, notamment en milieu méditerranéen, pour :
- la porosité du sol ;
- la fabrication du sol ;
- la rétention de l’eau ;
- la résilience face à la sécheresse.
Le lien entre hauteur de coupe, feuilles et redémarrage
Mathieu Bessière insiste aussi sur la structure de la plante. La taille de la gaine est proportionnée à la taille du limbe. Cela signifie que lorsqu’on coupe trop bas :
- on réduit le volume de racines ;
- on diminue la surface foliaire restante ;
- on ralentit fortement la repousse ;
- on dégrade la capacité de photosynthèse ;
- on réduit la protection du sol.
À chaque fois que l’herbivore ou la machine pâture ou fauche trop bas, on perd donc à la fois :
- de la biomasse au-dessus ;
- et du fonctionnement biologique en dessous.
Observer les herbivores pour comprendre la bonne hauteur
Pour déterminer où il faut s’arrêter, Mathieu Bessière propose d’observer les herbivores. Quand on leur présente une herbe suffisamment développée, tous les herbivores qu’il connaît — chèvres, moutons, chevaux, vaches — coupent spontanément au même endroit :
- environ 2 à 3 cm au-dessus de la gaine.
C’est, selon lui, un pâturage très efficace, parce que l’animal prélève :
- une partie facile à couper ;
- très tendre ;
- très digestible.
Et en même temps, il laisse sur place :
- la gaine ;
- un peu de limbe ;
- une structure qui protège le sol ;
- une capacité de photosynthèse pour redémarrer vite.
Le bout des feuilles restantes peut encore jouer un effet de parasol, ce qui protège la prairie.
Les effets d’un pâturage prolongé
Si les animaux restent trop longtemps sur la parcelle, ils finissent par consommer ce qu’ils n’aimaient pas au départ. À ce moment-là :
- ils mangent moins bien ;
- leurs performances baissent ;
- on enlève la photosynthèse nécessaire au redémarrage ;
- on supprime la protection du sol ;
- on finit par couper dans la gaine.
À partir de là, on « nanifie » la plante, on bloque la croissance racinaire et on obtient ensuite des repousses plus hétérogènes, avec davantage de difficultés de conduite.
La bonne pratique consiste donc à rechercher une hauteur de sortie où tout a été mangé une seule fois, mais sans second passage sur les mêmes feuilles.
Le surpâturage n’est pas propre à une espèce animale
Mathieu Bessière rejette l’idée selon laquelle certaines espèces, comme les moutons, « raseraient forcément » les prairies.
Il montre qu’une prairie pâturée par des moutons peut très bien ne pas être surpâturée. Le problème ne vient pas de l’animal en lui-même, mais de l’adaptation entre :
- le nombre d’animaux ;
- le temps de présence ;
- la surface disponible.
Autrement dit, les animaux ne surpâturent pas par choix : ce sont les conditions imposées par l’éleveur qui les conduisent à le faire.
La même logique pour la fauche
Le raisonnement vaut aussi pour la fauche. Pour savoir si l’on fauche à la bonne hauteur, Mathieu Bessière donne un repère simple : l’herbe doit rester verte après le passage.
Si l’on voit du jaune, cela signifie qu’on est descendu trop bas. Or, dès que la coupe est trop basse, on perd l’essentiel des bénéfices attendus :
- maintien de la photosynthèse ;
- protection du sol ;
- enracinement ;
- alimentation de la vie du sol.
Il met alors en garde contre certaines pratiques d’enherbement très fréquentes, par exemple en arboriculture, où l’on fait l’effort d’implanter de l’herbe mais où l’on la fauche ensuite trop ras.
Dans ce cas, on perd presque tous les avantages de l’enherbement. Pire, cette herbe peut devenir une végétation qui mobilise des ressources sans vraiment rendre les services attendus.
Le temps de repos entre deux exploitations
Après chaque coupe ou pâturage, la plante doit d’abord puiser dans ses réserves pour produire une nouvelle feuille. Ce n’est qu’ensuite qu’elle recommence à photosynthétiser suffisamment pour reconstituer ses réserves.
Il existe donc un temps de repos obligatoire entre deux exploitations. Mathieu Bessière insiste sur le fait qu’il ne faut jamais revenir trop tôt.
Pour simplifier, il situe ce moment autour du stade 3 feuilles pour une graminée. C’est à ce stade que :
- les réserves énergétiques sont reconstituées ;
- le système racinaire peut de nouveau bien se développer.
Si l’on revient avant ce stade, la plante s’affaiblit progressivement. Elle fait moins de racines, moins d’exsudats racinaires, et le système entier perd en performance.
Comprendre les stades de la graminée pour piloter l’enherbement
Mathieu Bessière rappelle ensuite qu’une graminée cherche avant tout à faire de la graine. Pour cela, elle passe par plusieurs phases.
La phase végétative
Durant cette phase, la plante accumule des réserves. Elle produit de la photosynthèse, développe ses racines, émet des exsudats et contribue fortement à la fabrication du sol.
Cette phase est très intéressante pour régénérer le sol, mais la biomasse aérienne n’est pas encore maximale.
La montaison
Quand les conditions de température et de longueur du jour sont réunies, une partie des plantes commence à monter.
À ce stade :
- la photosynthèse reste élevée ;
- la production de racines reste encore active ;
- les exsudats fonctionnent encore ;
- la biomasse aérienne augmente.
En revanche, si l’on coupe à ce moment-là, le redémarrage devient plus compliqué, et on n’aura pas forcément une nouvelle montaison derrière.
L’épiaison
À l’épiaison, la plante a atteint son objectif reproductif. Elle commence à ralentir un certain nombre de processus :
- la production racinaire diminue ;
- le volume racinaire baisse ;
- la photosynthèse n’est plus optimale ;
- le redémarrage après coupe devient plus délicat.
En revanche, on dispose alors de beaucoup de biomasse et donc d’une très bonne protection du sol.
Articuler enherbement et besoins des cultures
L’un des points les plus intéressants de l’intervention est l’idée de piloter l’enherbement en fonction des besoins de la culture principale.
Mathieu Bessière explique qu’on pourrait chercher à :
- faire produire du sol à l’herbe quand les arbres ou la vigne ont peu de besoins ;
- puis orienter l’herbe vers des stades où elle pompe moins d’eau quand la culture principale entre dans une phase de forte demande.
Il donne l’exemple d’une production arboricole nécessitant beaucoup de ressource dans le sol à partir de juin. Dans ce cas, l’objectif pourrait être d’avoir une montaison fin mai. Pour obtenir cette montaison à cette date, il faudrait que la dernière fauche ait lieu début avril, soit environ deux mois plus tôt.
Avant cela, on pourrait maintenir l’herbe au stade végétatif par une ou deux interventions. Mais il insiste aussi sur la difficulté de pilotage, car les conditions climatiques varient d’une année à l’autre. Si une sécheresse survient juste après la dernière intervention, on peut rater l’objectif de protection du sol.
L’enherbement demande donc un véritable pilotage agronomique.
Une plante intéressante pour les Pyrénées-Orientales : le dactyle
Pour finir, Mathieu Bessière mentionne une espèce qu’il apprécie peu en pâturage dans d’autres régions de France, mais qu’il considère intéressante dans les Pyrénées-Orientales : le dactyle.
Selon lui, cette plante :
- résiste bien à la sécheresse ;
- se développe bien dans ce contexte ;
- peut constituer un appui utile pour l’enherbement.
Il rappelle cependant qu’une prairie ou un enherbement ne peut pas tout réparer à lui seul. Si le sol est déjà fortement dégradé, il faudra parfois accompagner sa remise en état par d’autres moyens :
- travail du sol ;
- apports d’engrais ;
- couverts végétaux ;
- légumineuses capables de produire davantage de biomasse.
L’enherbement n’est donc pas magique, même s’il peut devenir un levier très puissant.
Conclusion
Mathieu Bessière défend l’idée que l’enherbement peut être une vraie alternative au sol nu, à condition d’être conduit avec précision.
Les bénéfices potentiels sont nombreux :
- protection du sol contre le soleil ;
- alimentation de la vie biologique ;
- amélioration de la porosité ;
- augmentation de la matière organique ;
- développement racinaire ;
- meilleure résilience des systèmes.
Mais ces bénéfices dépendent directement de la conduite :
- ne pas laisser le sol nu ;
- ne pas pâturer ou faucher trop bas ;
- laisser une part au sol ;
- respecter les temps de repos ;
- piloter les stades de développement de l’herbe selon les objectifs.
En résumé, faire pousser de l’herbe ne suffit pas. Il faut apprendre à la conduire pour qu’elle rende effectivement les services attendus, sans nuire aux cultures voisines et en participant à la régénération du sol.