Grand débat "Le temps des arbres"
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Ver de Terre Production s'invite à Paysages in Marciac 2020 ! 😍🍃
Et pour cette nouvelle édition mixée présentiel/visio, on vous propose aujourd’hui pour ce grand débat avec Marie-France Barrier, Jacques Hazera, Sophie Maillé, Nicolas Gouix, Alain Canet.
Avec la collaboration d'Arbre & Paysage 32.
Retrouvez tout le programme par ici 👋 https://paysages-in-marciac.fr/programmation/
Introduction
Ce grand débat, intitulé « Le temps des arbres », s’est tenu dans le cadre de Paysages in Marciac. Il prolonge les réflexions menées tout au long de la journée autour de l’arbre, des trognes, de la forêt, de l’agroforesterie et de la place du vivant dans les paysages agricoles et forestiers.
La discussion réunit plusieurs intervenants aux approches complémentaires :
- Marie-France Barrier, réalisatrice du film documentaire Le temps des arbres ;
- Nicolas Gouix, du Conservatoire d’espaces naturels ;
- Sophie Maillé, de Nature en Occitanie ;
- Jacques Hazera, expert forestier dans le massif landais.
L’échange porte à la fois sur la crise agricole, la crise forestière, la disparition des vieux arbres, la biodiversité associée aux arbres âgés, les impasses de la sylviculture intensive, les liens entre agriculture et forêt, ainsi que les initiatives citoyennes et territoriales capables d’ouvrir d’autres voies.
Le temps des arbres selon Marie-France Barrier
En ouverture, Marie-France Barrier revient sur ce que signifie pour elle « le temps des arbres ».
Elle explique qu’elle travaille depuis de nombreuses années, à travers ses documentaires diffusés notamment sur les chaînes de France Télévisions, à montrer que la crise agricole et la crise des sols sont aussi une opportunité pour faire émerger de nouvelles façons de produire, de nouvelles façons d’être en lien avec le vivant et avec le sol.
Elle situe Le temps des arbres dans la continuité d’un précédent film, Le champ des possibles, qui montrait déjà le rôle de l’agroécologie et les démarches de néo-paysans ou d’agriculteurs cherchant à réinventer leur métier. Le nouveau film prolonge cette réflexion à partir de l’arbre.
Selon elle, travailler sur le monde paysan conduit nécessairement à travailler sur le lien au sol, et donc sur l’arbre. Elle dit avoir été marquée par un article coécrit par Alain Canet et Konrad Schreiber, affirmant que la crise du monde agricole est avant tout une crise du sol agricole, et que les réponses sont à chercher là.
Le film est également né d’une demande autour de l’engouement suscité par les discours sur « l’intelligence des arbres ». Marie-France Barrier explique avoir voulu proposer une autre lecture : non pas seulement l’intelligence de l’arbre lui-même, mais l’intelligence de notre lien à l’arbre. Pour elle, l’arbre est depuis toujours un compagnon essentiel de l’humanité, et l’avenir, si on veut qu’il soit joyeux et vertueux, se construira à ses côtés.
Un film transversal entre forêt, agriculture, pédagogie et soin
Marie-France Barrier présente Le temps des arbres comme une approche transversale.
Le film va :
- du monde forestier et des alternatives forestières émergentes ;
- au monde agricole, avec l’arbre compagnon de l’agriculteur ;
- à la vigne, avec l’arbre outil de fertilité et compagnon du vigneron ;
- à l’éducation, avec l’arbre comme support pédagogique ;
- jusqu’au soin, avec des thérapeutes et des médecins qui reconnectent des enfants au vivant et à leur propre voie de guérison par le lien à l’arbre.
Elle souligne qu’il existe dans le monde forestier des réseaux qui font écho à ceux de l’agroforesterie, comme le Réseau pour les alternatives forestières, qui cherchent à faire émerger une autre manière de pratiquer la sylviculture : produire tout en protégeant, un peu à la manière de ce que propose l’agroforesterie dans le monde agricole.
Nicolas Gouix : les vieux arbres comme habitats irremplaçables
Nicolas Gouix se présente comme travaillant au Conservatoire d’espaces naturels en Midi-Pyrénées, aujourd’hui en Occitanie, et plus particulièrement sur les insectes associés aux vieux arbres, en particulier les coléoptères.
Il explique que, de son point de vue, la vie de l’arbre « commence assez tardivement ». Pour certaines espèces qu’il étudie, notamment le [[pique-prune]], les arbres ne deviennent réellement accueillants qu’à partir de 200 à 250 ans en moyenne. Son approche de l’arbre est donc une approche du temps long.
Cela conduit à un constat préoccupant : les arbres de plus de 200 ou 250 ans sont aujourd’hui devenus très rares en forêt. Le [[pique-prune]], espèce pourtant forestière, n’est quasiment plus trouvé en forêt en France ; on le retrouve surtout dans les arbres du paysage agricole, en particulier dans les trognes.
Pour lui, cela dit quelque chose de fondamental : les trognes ont permis de maintenir dans le temps des arbres très âgés, capables de porter des habitats devenus introuvables ailleurs.
La disparition des vieux arbres et la crise de continuité temporelle
Nicolas Gouix insiste sur la rapidité de la disparition des vieux arbres.
Il rappelle que les pratiques de trognage, héritées de plusieurs siècles, ont largement reculé. L’arrivée de la tronçonneuse a changé les pratiques, et beaucoup de trognes ont disparu. Même si l’on replante ou si l’on recommence à former des trognes aujourd’hui, il faut garder en tête qu’une cavité favorable aux espèces les plus exigeantes met environ 200 à 250 ans à devenir pleinement opérationnelle.
Il donne un exemple local dans le Gers : sur des arbres suivis pour les populations de pique-prune, environ 80 % des arbres observés en 2000 avaient disparu en 2015. Dès lors, même si une nouvelle dynamique est relancée, il y a un risque de rupture : les jeunes arbres qui sont installés aujourd’hui n’offriront pas à temps les habitats nécessaires par rapport aux pertes en cours.
Il introduit ici la notion centrale de « continuité temporelle ». Une espèce qui dépend des cavités d’arbres doit trouver ces cavités en permanence, année après année, à l’échelle de son territoire de vie. Certaines de ces espèces se déplacent peu, parfois seulement sur quelques centaines de mètres. Si, pendant quelques années ou quelques décennies, il n’y a plus de cavités disponibles, l’habitat disparaît et l’espèce s’éteint localement.
À l’échelle d’un arbre, dix ans ne représentent presque rien ; à l’échelle de certaines espèces, cela peut être décisif.
Les dendro-microhabitats et la biodiversité portée par les arbres
Nicolas Gouix évoque ensuite les dendro-microhabitats, déjà abordés lors d’autres interventions de la journée. Il s’agit de l’ensemble des petits habitats portés par les arbres : cavités, poches d’eau, bois mort, branches cassées, fentes, écorces particulières, etc.
Il indique qu’une typologie européenne standardisée a décrit environ 137 types de dendro-microhabitats. Chacun peut héberger une biodiversité spécifique, avec des rôles fonctionnels dans les écosystèmes.
L’intérêt des trognes, selon lui, est qu’elles concentrent sur un même arbre une grande diversité de microhabitats, du fait de leur longue histoire et des usages humains qui les ont façonnées. En forêt, cette diversité existe aussi, mais elle est généralement répartie sur une multitude d’arbres et à l’échelle de tout le peuplement.
Dans les paysages ouverts, en revanche, on demande souvent à l’arbre isolé de porter à lui seul une part très importante de cette diversité d’habitats.
La forêt naturelle comme mosaïque dynamique
Revenant sur la question de la libre évolution, Nicolas Gouix rappelle que la forêt naturelle n’est pas un milieu homogène. C’est une mosaïque dynamique de petites unités à des stades différents :
- des jeunes arbres qui poussent ;
- des arbres mûrs ;
- des arbres vieillissants ;
- des arbres qui tombent ;
- des trouées créées par les tempêtes ;
- des régénérations qui redémarrent dans ces ouvertures.
Dans une forêt non exploitée, ces dynamiques se produisent à différentes échelles, de façon hétérogène dans l’espace et dans le temps. On peut aussi imaginer des ouvertures plus vastes, liées à des tempêtes ou à la présence historique de grands herbivores.
Selon lui, c’est cela le fonctionnement naturel d’une forêt. Or, en Europe, ce type de forêt a quasiment disparu. Les cycles sylvigénétiques sont tronqués par la sylviculture de production, qui récolte les arbres avant les phases de vieillissement et de sénescence.
Il souligne qu’une vraie libre évolution forestière nécessite des surfaces immenses, de l’ordre de dizaines de milliers d’hectares, pour que toute cette hétérogénéité s’exprime pleinement. C’est pourquoi, en parallèle, agir sur les vieux arbres en milieu ouvert permet de tenter de restaurer une partie de cette biodiversité.
Sophie Maillé : les vieilles forêts, reliques du fonctionnement naturel
Sophie Maillé se présente comme chargée d’études et d’animation territoriale à Nature en Occitanie, association naturaliste de protection de la nature. Elle coordonne notamment l’Observatoire des forêts des Pyrénées centrales, dont l’objectif est la reconnaissance et la préservation des vieilles forêts, ainsi que l’amélioration de la prise en compte de la biodiversité dans la gestion courante des forêts.
Elle explique que ce travail se fait avec divers partenaires scientifiques :
- le Conservatoire d’espaces naturels ;
- le Conservatoire botanique national ;
- Purpan ;
- l’unité mixte de recherche Dynafor avec l’INRA.
Elle précise que cet inventaire et ces travaux existent depuis une dizaine d’années.
Qu’est-ce qu’une vieille forêt ?
Sophie Maillé prend le temps d’expliquer ce que recouvre l’expression « vieille forêt », qui ne désigne pas seulement une forêt ancienne.
Pour elle, une vieille forêt combine deux dimensions :
- une ancienneté de l’état boisé ;
- une maturité forestière.
L’ancienneté de l’état boisé
Une forêt ancienne est une forêt qui présente une continuité de l’état boisé depuis au moins le minimum forestier français, situé autour de 1850. Cette référence est établie grâce aux cartes d’état-major, voire aux cartes de Cassini pour des comparaisons plus anciennes.
Elle rappelle qu’à partir du Néolithique, soit depuis environ 5 000 ans, les forêts ont été progressivement défrichées, d’abord depuis les lisières des villages et depuis les hautes zones montagnardes, pour créer des prairies et permettre le pâturage. Les paysages pyrénéens actuels sont profondément marqués par cette longue histoire.
À cela s’ajoutent d’autres phases d’exploitation :
- les bois de marine pour le commerce et la guerre ;
- le charbonnage, avec développement du taillis ;
- l’exploitation par câble dans les fortes pentes.
En 1850, la couverture forestière était tombée à environ 10 à 15 % sur certains secteurs, contre environ 32 % aujourd’hui à l’échelle française.
La maturité forestière
À cette ancienneté doit s’ajouter la maturité. Une vieille forêt est une forêt qui a retrouvé, au moins localement, un fonctionnement forestier naturel complet, jusqu’aux derniers stades du cycle sylvigénétique.
Cela implique notamment :
- la présence d’essences de fin de succession écologique, appelées aussi espèces dryades ;
- la présence de très gros vieux arbres ;
- la présence de gros bois morts au sol et sur pied ;
- une biodiversité spécifique liée à ces attributs.
Selon les étages bioclimatiques, les essences de fin de succession varient :
- en plaine et à l’étage collinéen : le chêne sessile et le hêtre ;
- à l’étage montagnard : le hêtre et le sapin ;
- à l’étage montagnard supérieur : surtout le sapin ;
- au subalpin : le pin sylvestre ou le pin à crochets selon les expositions.
Les chiffres des vieilles forêts en Occitanie
Sophie Maillé donne quelques chiffres marquants.
Dans les Pyrénées d’Occitanie, les vieilles forêts ne représentent qu’environ 4 % de la surface forestière, soit à peu près 12 000 hectares.
Pour les forêts de plaine de l’ancienne région Midi-Pyrénées, la proportion tombe à environ 0,5 % de la couverture forestière, soit environ 580 hectares.
Elle insiste sur le fait qu’il s’agit de reliques, de vestiges très rares du fonctionnement forestier naturel.
L’importance des gros bois et du bois mort
Sophie Maillé détaille pourquoi les très gros arbres et le bois mort sont essentiels.
Elle explique qu’à partir de certains diamètres — en montagne, elle cite le seuil de 70 cm de diamètre mesuré à 1,30 m du sol — les arbres portent une forte diversité de dendro-microhabitats. En vieillissant, ils subissent des accidents, développent des cavités, des fentes, du bois mort dans le houppier, accueillent des épiphytes, etc.
Le bois mort au sol et sur pied est tout aussi important. C’est à partir de gros diamètres, par exemple au-delà de 40 cm, que l’on trouve la plus grande richesse en espèces saproxyliques, c’est-à-dire en espèces qui dépendent du bois mort pour tout ou partie de leur cycle de vie.
Ces espèces, rappelle-t-elle, sont de véritables « métiers forestiers » : elles participent à la fabrication de l’humus et au bon fonctionnement de l’écosystème. Sans elles, la forêt perd en fertilité et en qualité écologique.
Or, en France, plus de 75 % des forêts ont moins de 15 m³ de bois mort par hectare, alors que certaines espèces de coléoptères saproxyliques auraient besoin d’environ 50 m³ par hectare.
Les espèces saproxyliques, une biodiversité menacée
Sophie Maillé insiste sur l’ampleur de l’enjeu.
Elle estime qu’environ 25 % de la biodiversité forestière est composée d’espèces saproxyliques. Parmi elles, environ 40 % seraient menacées d’extinction à l’échelle nationale et européenne, du fait du manque de bois mort et de gros vieux arbres.
Elle souligne que les forêts françaises sont globalement jeunes, en partie à cause de leur histoire, en partie à cause des modes de gestion. Elles manquent de ces attributs de maturité qui sont indispensables au maintien de cette biodiversité spécialisée.
Jacques Hazera : le massif landais, laboratoire de la sylviculture intensive
Jacques Hazera présente son point de vue comme étant presque à l’opposé de celui des deux intervenants précédents. Il est expert forestier installé dans le massif landais, qu’il décrit comme l’un des territoires les plus poussés en France en matière de foresterie intensive.
Il résume cette logique de la manière suivante :
- recours massif aux tracteurs ;
- travail intensif du sol ;
- plantations après destruction du semi-naturel ;
- raccourcissement drastique des cycles de production.
Pour le pin maritime, dit-il, on est passé en gros de révolutions d’environ 60 ans à des cycles de 30 ans, parfois moins, en seulement quelques décennies.
Il parle d’une démarche « ultra-productiviste » et dit tenter, avec quelques autres, de ramener un peu de raison dans cette filière qu’il estime aller « au casse-pipe », et même accélérer dans cette direction.
Une parole encore peu entendue dans la filière
Jacques Hazera explique que les expérimentations qu’il mène, dans sa propre forêt comme chez ses clients, portent peu de fruits en termes d’écoute de la part de la filière professionnelle. Selon lui, le monde forestier organisé se ferme de plus en plus aux propositions alternatives.
Cependant, il remarque un changement de climat depuis un à deux ans. Le grand public, les médias et une partie croissante des propriétaires semblent plus réceptifs. Il évoque le rôle de Pro Silva, du Réseau pour les alternatives forestières et des initiatives qui, comme celles d’Arbres et paysages 32, participent à tisser un réseau de plus en plus concret.
Produire sans détruire : bois mort, mélange d’essences et fertilité
Jacques Hazera insiste sur plusieurs points qu’il juge fondamentaux et qui devraient être davantage expliqués.
Le premier est que la présence de bois mort n’est pas un obstacle à la production : au contraire, elle favorise la productivité forestière. Plus on laisse de bois mort et de processus écologiques se développer, plus la production de bois vivant et commercialisable peut être soutenue dans la durée.
Le deuxième est l’importance du mélange des essences. Dans le massif landais, explique-t-il, la tendance va vers des peuplements de plus en plus homogènes, souvent presque monoculturaux, où tout ce qui n’est pas la principale essence de production est considéré comme concurrent.
Il dénonce cette logique du « faire propre », qui rappelle celle de l’agriculture intensive : supprimer toute végétation jugée concurrente pour l’eau ou les éléments nutritifs.
À l’inverse, selon lui, le mélange des essences, arborées ou non, favorise aussi la production. Sacrifier un peu d’espace à d’autres essences que la principale n’est pas une perte, mais un gain potentiel, y compris économique.
Les parallèles entre agriculture intensive et foresterie intensive
Marie-France Barrier rebondit sur ces propos en soulignant la proximité frappante entre les pratiques agricoles intensives et celles qui s’imposent dans certains modèles forestiers.
Elle retrouve les mêmes logiques :
- faire propre ;
- mettre les sols à nu ;
- simplifier les milieux ;
- éliminer ce qui est jugé concurrent ;
- privilégier des systèmes très contrôlés mais très fragiles.
Elle estime que le rapprochement entre le monde agricole et le monde forestier a beaucoup de sens. Longtemps, dit-elle, ces univers ont fonctionné comme deux mondes séparés. Or ils ont aujourd’hui tout intérêt à se parler, à échanger leurs expériences et à construire ensemble une autre manière de penser les liens au sol, à la biodiversité et au vivant.
L’association « Des enfants et des arbres »
À partir du film, Marie-France Barrier a créé une association : Des enfants et des arbres.
Elle explique que l’idée est de transformer le propos du documentaire en actions concrètes, citoyennes, au service du déploiement de l’agroforesterie.
Le principe est d’inviter chaque année des classes, du CM1 à la sixième, à accompagner des agriculteurs de leur territoire pour replanter des haies ou des arbres intraparcellaires. L’objectif est double :
- accompagner les agriculteurs dans des démarches vertueuses ;
- permettre aux enfants de devenir acteurs du changement et de se rapprocher de ceux qui travaillent la terre et nourrissent les populations.
Au moment du débat, une vingtaine de chantiers sont déjà annoncés sur le territoire, avec des vignerons, des éleveurs ou des maraîchers dans différentes régions.
Selon elle, faire entrer les enfants dans l’histoire permet de créer une dynamique plus large, qui déborde les seuls cercles déjà sensibilisés au monde agricole.
Planter des arbres, oui, mais dans un cadre stratégique
Sur la question des plantations, Nicolas Gouix nuance fortement l’enthousiasme actuel autour de l’idée de planter massivement des arbres.
Il constate qu’on est bien entré dans « le temps des arbres » au sens où les collectivités, les métropoles et les régions rivalisent désormais d’annonces sur le nombre d’arbres à planter pour lutter contre le changement climatique.
Mais il pose une question essentielle : planter des arbres, oui, mais où, comment, et avec quelles espèces ?
Selon lui, il ne suffit pas de planter. Il faut penser ces plantations dans un cadre stratégique, en lien avec les vieux réseaux forestiers et les continuités écologiques, de façon à reconnecter les reliques de forêts anciennes et matures.
Le but n’est pas de planter des arbres de manière symbolique, mais d’optimiser ces plantations du point de vue écologique.
Connectivité écologique et trame de vieux arbres
Sophie Maillé développe cette idée de connexion entre les milieux.
Elle explique qu’un travail est en cours pour réfléchir à une trame de vieux arbres à l’échelle de l’Occitanie, à partir des données disponibles :
- inventaire des vieilles forêts ;
- îlots de sénescence ou de vieillissement de l’ONF ;
- réserves biologiques intégrales ;
- réserves naturelles ;
- vieux arbres champêtres et trognes.
L’idée est de voir comment les vieux arbres agroforestiers peuvent servir de corridors entre des cœurs de biodiversité forestière. Cette articulation entre agriculture et forêt est d’autant plus importante que les deux relèvent du même ministère, via les politiques de la forêt, du bois, de l’agriculture et de l’alimentation.
Critique du plan forêt-bois et de l’industrialisation de la forêt
Sophie Maillé critique le Plan régional de la forêt et du bois, qu’elle juge très productiviste. Elle estime qu’il tend à appliquer à la forêt un modèle inspiré de l’agriculture intensive.
Elle évoque notamment l’adaptation de la filière à des scieries conçues pour des petits et moyens diamètres, sur des modèles venus de Finlande. Selon elle, au lieu d’adapter l’industrie à la forêt, on cherche aujourd’hui à plier la forêt aux besoins de ces machines.
Cela se traduit par :
- une baisse des diamètres d’exploitabilité ;
- une réduction des rotations ;
- une orientation vers des produits de moindre valeur ajoutée, comme le bois d’industrie et le bois-énergie.
Pour le douglas, elle cite le passage d’exploitations à 80 ou 90 ans à des coupes beaucoup plus précoces. Pour le pin maritime, elle rejoint l’idée de cycles de plus en plus courts.
Le problème du bois-énergie
Sophie Maillé attire aussi l’attention sur le développement du bois-énergie sous forme de plaquettes, granulés ou pellets.
À l’origine, dit-elle, l’idée était de valoriser les connexes de scierie. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus. On va chercher dans la forêt des éléments qui étaient auparavant laissés sur place :
- purges de pied ;
- houppiers ;
- menus bois ;
- parfois même de belles billes.
Or ces éléments jouent un rôle majeur :
- les grosses purges peuvent constituer du bois mort précieux pour les cortèges saproxyliques ;
- les houppiers concentrent une grande partie des éléments minéraux, comme le phosphore, accumulé dans les feuilles et les jeunes rameaux.
En exportant tout, on appauvrit l’écosystème forestier de la même manière que l’agriculture intensive appauvrit les sols en exportant toutes les pailles.
Coupes rases, ripisylves et forêt privée
Sophie Maillé alerte également sur les coupes rases, y compris sur de petites surfaces qui, mises bout à bout, représentent de très grandes surfaces au niveau paysager.
Elle évoque des cas de dizaines d’hectares de coupes rases, contre lesquelles les moyens d’action sont faibles dès lors que les seuils réglementaires ne sont pas atteints à l’échelle de chaque parcelle.
Elle insiste aussi sur les ripisylves, les forêts de bords de cours d’eau, qui jouent un rôle de corridor écologique entre milieux forestiers, agricoles et aquatiques. Or, selon elle, elles souffrent d’un vide juridique relatif et peuvent être fortement dégradées.
Elle rappelle qu’environ trois quarts de la forêt française sont privés, ce qui complexifie encore la situation, beaucoup de propriétaires n’ayant ni formation forestière ni parfois même conscience de posséder une parcelle.
Le rôle central de l’humus, des champignons et du bois mort
La discussion revient à plusieurs reprises sur le rôle du bois mort, de l’humus et des champignons.
Sophie Maillé explique qu’une succession de cortèges d’espèces, notamment champignons et invertébrés saproxyliques, se développe dans le bois mort et participe à produire un humus de qualité.
Elle cite le cas de l’amadouvier, capable d’héberger jusqu’à plusieurs centaines d’espèces d’arthropodes et de préparer le terrain à d’autres espèces encore plus spécialisées, comme certains Hericium.
Selon elle, plus l’ensemble de ces cortèges peut s’exprimer, plus l’humus est de qualité, et plus le système forestier est sain, productif et résilient.
Elle rappelle également que le bois mort retient l’humidité « comme une éponge » et participe au stockage du carbone dans les sols.
Régénération naturelle et critique de la plantation systématique
La question de la régénération naturelle apparaît comme un point majeur de convergence.
Jacques Hazera affirme que, dans le massif landais, tout est fait pour favoriser les plantations, ce qui implique souvent travail du sol, destruction de l’existant et achat de plants. Or, dit-il, il existe très souvent sur place des régénérations naturelles tout à fait capables de renouveler les peuplements, gratuitement, avec des arbres déjà adaptés au site car issus de géniteurs locaux.
Il voit dans cette obsession de la plantation l’effet direct de conflits d’intérêts structurels au sein de la filière.
Les conflits d’intérêts dans la filière forêt-bois
Jacques Hazera développe une critique très nette des conflits d’intérêts dans le monde forestier.
Il décrit le cas des coopératives ou entreprises qui cumulent plusieurs fonctions :
- vente de plants ;
- travaux du sol ;
- plantation ;
- conseil de gestion ;
- rédaction de plans simples de gestion ;
- coupe ;
- négoce du bois.
Selon lui, ces structures conseillent aux propriétaires les pratiques qui servent leur propre modèle économique : acheter des plants, labourer, couper tôt, replanter, recommencer. Il juge qu’on ne peut pas attendre d’une industrie de la palette ou de la papeterie qu’elle conseille de faire pousser les arbres jusqu’à 80 ans.
À ses yeux, tant que ce système de conflits d’intérêts ne sera pas cassé, les évolutions resteront difficiles.
Les forêts comme bien commun et les initiatives citoyennes
Le débat aborde aussi les formes de gestion citoyenne et collective.
Plusieurs exemples sont évoqués :
- des groupements forestiers citoyens ;
- des structures acquérant des parcelles menacées pour en assurer une gestion plus respectueuse ;
- des organismes orientés vers la libre évolution ;
- l’action des Conservatoires d’espaces naturels.
Sophie Maillé mentionne notamment l’acquisition de vieilles forêts à fort enjeu écologique, rendue possible avec des soutiens publics, afin de les placer en libre évolution et d’y développer des suivis scientifiques dans le temps.
Elle insiste sur le fait que la libre évolution n’est pas un abandon, mais une forme de gestion à part entière, choisie et argumentée.
Les vieilles forêts comme laboratoires pour le changement climatique
Sophie Maillé souligne que les vieilles forêts peuvent servir de modèles et de laboratoires pour mieux comprendre :
- le fonctionnement d’un écosystème forestier naturel ;
- la résilience face aux sécheresses et au changement climatique ;
- les interactions entre arbres, champignons, sols et biodiversité.
Les protocoles scientifiques mis en place sur ces sites doivent permettre, à long terme, de comparer leur fonctionnement avec celui des forêts exploitées et d’éclairer les choix de gestion.
Le changement climatique, les migrations assistées et les espèces locales
Nicolas Gouix aborde ensuite la question complexe de l’adaptation des forêts au changement climatique.
Il évoque les débats actuels sur les « migrations assistées », c’est-à-dire l’idée d’introduire plus au nord ou en altitude des essences ou provenances supposées mieux adaptées aux conditions futures.
Il met en garde contre des solutions trop simplistes, par exemple l’introduction de sapins méditerranéens ou exogènes. Selon lui, cela peut poser des problèmes :
- d’adaptation réelle aux conditions locales ;
- d’hybridation avec les populations locales ;
- de perturbation des cortèges d’espèces associées ;
- de pollution génétique.
Il rappelle qu’il existe déjà des populations locales remarquablement adaptées à des conditions difficiles, comme certains sapins du Volvestre poussant à basse altitude dans des contextes hydriques contraignants. Ces populations pourraient être mieux étudiées avant d’aller chercher ailleurs.
Il souligne aussi le rôle décisif des communautés mycorhiziennes. Selon certaines études, ce sont elles, plus encore que la seule génétique de l’arbre, qui peuvent conditionner la capacité d’un peuplement à résister aux stress hydriques.
Une réflexion collective nécessaire
Pour Nicolas Gouix, l’un des grands défis est que le système forestier fait sens à grande échelle. Une forêt entretient un microclimat, mais un propriétaire isolé ne peut pas, à lui seul, restaurer le fonctionnement climatique d’un vallon ou d’un massif. Cela suppose une mobilisation collective.
Il donne l’exemple de la réserve de la Massane, où l’on observe aujourd’hui des dépérissements de hêtres dans un contexte méditerranéen très contraint. Ce type de situation montre la complexité des réponses des forêts au changement global, et la nécessité de raisonner à l’échelle des paysages et des grands ensembles.
Le projet de grande scierie à Lannemezan
En fin de débat, une question du public amène un développement sur le projet de grande scierie à Lannemezan.
Sophie Maillé explique que ce projet vise principalement le hêtre, avec une demande très importante en grumes de qualité. Elle précise que si l’on parle de 50 000 m³ de bois d’œuvre entrant dans la scierie, il faut en réalité mobiliser des volumes bien plus importants à l’échelle de la ressource, de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de mètres cubes toutes qualités confondues.
Elle affirme qu’au regard des études disponibles, les Pyrénées ne disposent pas d’une telle ressource sans mettre en péril les équilibres écologiques et sans accentuer le déficit en gros bois, déjà problématique.
Elle rappelle que les gros vieux arbres sont à la fois rares comme ressource économique et indispensables comme support de biodiversité et de résilience écologique. Le projet, selon elle, n’est donc pas compatible en l’état avec les enjeux de préservation de la biodiversité forestière et d’adaptation au changement climatique.
Elle défend plutôt le renforcement du tissu de petites scieries locales, ancrées dans les territoires et plus capables de s’ajuster aux réalités écologiques.
Une minorité grandissante
En conclusion, Marie-France Barrier retient malgré tout un motif d’espoir.
Elle estime que, même si les acteurs portant ces approches restent minoritaires, ils constituent une minorité grandissante. De plus en plus de propriétaires forestiers, de citoyens, d’élus, d’agriculteurs et de professionnels semblent entendre que d’autres voies sont possibles.
Elle voit dans les échanges entre agriculture et forêt, dans la montée des initiatives citoyennes, dans les expérimentations de terrain et dans la diffusion des connaissances scientifiques, les signes d’un changement de paradigme encore fragile, mais bien engagé.
Conclusion
Ce débat montre combien l’arbre oblige à penser le temps long, les continuités écologiques, les liens entre forêt et agriculture, et les contradictions d’un modèle productiviste qui fragilise les milieux qu’il prétend exploiter.
À travers les interventions de Marie-France Barrier, Nicolas Gouix, Sophie Maillé et Jacques Hazera, plusieurs idées fortes se dégagent :
- il faut protéger les vieux arbres et les vieilles forêts ;
- il faut restaurer des continuités dans le temps et dans l’espace ;
- il faut cesser d’opposer production et protection ;
- il faut reconnaître le rôle central du bois mort, des champignons, de l’humus et de la biodiversité ;
- il faut repenser les cadres économiques, techniques et politiques de la gestion forestière ;
- il faut relier davantage monde agricole et monde forestier.
Le « temps des arbres » apparaît ainsi non comme une formule poétique, mais comme une urgence écologique, sociale et politique.