L’importance des trognes pour l'élevage et le bocage - Dominique Mansion
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Introduction
Dominique Mansion commence en disant qu’on lui demande parfois comment il peut parler des trognes pendant deux heures. Ici, il se demande plutôt comment en parler en vingt minutes, tant le sujet est vaste, ancien et extraordinaire. Selon lui, il faudrait y consacrer sa vie entière, ce qu’il dit faire en quelque sorte.
Les trognes sont présentées comme un sujet qui remet en cause notre fierté humaine : on croit souvent que l’homme a inventé cette forme d’arbre, alors qu’en réalité, c’est la nature elle-même qui l’a créée. Quand l’homme fait une trogne, il ne fait finalement qu’imiter la nature.
La trogne, une forme naturelle avant d’être une pratique humaine
Pour illustrer cette idée, Dominique Mansion montre deux exemples :
- à gauche, un peuplier noir taillé naturellement par le castor ;
- à droite, un arbre cassé par le vent, même si cela aurait aussi pu être dû au givre, au verglas, aux rochers ou à une crue.
Dans les deux cas, on observe un phénomène appelé réitération. Il s’agit de la capacité de l’arbre à reformer une nouvelle structure après une cassure ou une mutilation. Dominique Mansion insiste sur le fait que cette capacité est suffisamment extraordinaire pour qu’on n’appelle pas ces arbres des « moignons », comme on l’entend souvent.
Il fait une comparaison avec les mutilés de la guerre de 1914-1918 : aucun homme n’a vu ses membres repousser. Chez l’arbre, au contraire, la physiologie végétale permet cette repousse, grâce à des bourgeons adventices, également appelés bourgeons dormants, qui vont s’exprimer à la suite de la coupe ou de la cassure.
Différence entre un arbre non taillé et une trogne
Dominique Mansion compare ensuite un arbre au développement dit naturel en pleine lumière, par exemple un , et une trogne.
Selon lui :
- si l’on coupe l’arbre non taillé, on le fait disparaître ;
- dans le cas de la trogne, au contraire, on crée une forme durable, capable de repartir après chaque coupe.
La trogne est ainsi décrite comme :
- une forêt aérienne ;
- une forêt perchée ;
- un taillis sur pilotis ;
- une prairie aérienne.
Il montre aussi qu’un arbre en pleine lumière peut naturellement perdre sa cime. Cette perte de cime conduit l’arbre à refaire une forme de trogne. Ce phénomène est marqué par des repousses dont les feuilles persistantes ou juvéniles traduisent une forme de retour à la jeunesse.
Une très grande diversité de formes
Les formes données par les hommes aux trognes sont dites infinies, selon les régions et les pays.
Parmi les exemples cités :
- dans le Marais poitevin, des trognes basses, notamment des frênes ;
- dans le pays de Rennes, les ragosses ou mondes, très hautes, pouvant atteindre 10 à 12 mètres, utilisées comme véritables usines à fagots ;
- en Espagne, dans la dehesa, des trognes horizontales sur chêne vert et sur d’autres essences.
Cette diversité montre que la trogne n’est pas un modèle unique, mais une multitude de formes adaptées aux usages locaux.
Des arbres très gros et très vieux
Dominique Mansion présente plusieurs arbres remarquables :
- un des Deux-Sèvres, conduit en trogne, mesurant 7 mètres de circonférence ;
- un de la même circonférence, toujours dans le bocage.
La trogne la plus ancienne qu’il dit avoir vue se trouve dans le parc de Windsor, en Angleterre. Les spécialistes anglais des vieux arbres l’estiment à 1300 ans. Cela montre que le fait de conduire un arbre en trogne n’abrège pas forcément sa durée de vie, à condition de respecter des cycles de taille réguliers.
Il cite également des peupliers noirs en Aragon, en Espagne, avec des populations remarquables.
Encore plus impressionnant, il évoque un olivier en Crète âgé de 3000 ans, conduit en trogne, dont un rameau a été prélevé pour les Jeux olympiques d’Athènes. Cet arbre est encore en pleine forme et produit des olives.
De nombreuses essences peuvent être conduites en trogne
Dominique Mansion montre rapidement un large éventail d’essences susceptibles d’être taillées en trogne, probablement bien plus nombreuses qu’on ne l’imagine.
Il insiste sur certaines essences inattendues :
- le bouleau, observé dans le Morbihan et en Mayenne, utilisé pour faire des balais ;
- des essences intéressantes dans le contexte de l’évolution climatique, comme les micocouliers, qui pourraient reconquérir une place sous cette forme.
Il évoque aussi des espèces fruitières :
- les cordiers en Moselle, probablement taillés en trogne à la fois pour les manches et pour les fruits ;
- le châtaignier, utilisé pour produire à la fois des pièces de charpente, des piquets et des fruits.
La trogne n’a donc jamais une vocation unique. Un même arbre peut remplir plusieurs fonctions à la fois.
Des exemples plus surprenants
Parmi les formes les plus étonnantes, Dominique Mansion cite :
- la vigne, qu’il qualifie, en reprenant Alain Canet, de « meilleure des trognes » ;
- des genévriers thurifères en Espagne, montés pour le fourrage des moutons ;
- des trognes de pin sylvestre en Limousin, dans des boisements sur terres ingrates, destinées à fournir du bois de boulange et des fagots ;
- l’if, qu’il ne classe pas vraiment comme un conifère ni comme un résineux, mais qui fonctionne très bien en trogne et qui est taillé pour des raisons pharmaceutiques ;
- les eucalyptus, capables de devenir de très grosses trognes, et qu’il ne faudrait pas hésiter à émonder dans certaines régions où ils sont très présents.
Des arbres qu’on peut installer dans de nombreuses situations
L’un des intérêts majeurs des trognes est qu’on peut en créer à des densités très fortes. Comme le houppier est régulièrement réduit, l’arbre repousse sans prendre toute la place.
On peut les installer dans des contextes très variés :
- au bord de l’eau, comme dans le Marais poitevin, avec les saules le long des canaux ;
- en boisement ;
- en sous-étage d’autres arbres.
Dominique Mansion montre notamment :
- des trognes sous des chênes pédonculés ;
- des charmes conduits en trogne sous des hêtres en Normandie, dans le pays de Caux.
Un intérêt majeur pour la biodiversité
L’un des aspects les plus remarquables de la trogne est son intérêt pour la biodiversité. Dominique Mansion parle d’une sorte de « cerise sur le gâteau », ou d’« oiseau sur la trogne ».
La taille crée d’abord une petite plateforme qui peut accueillir toute une faune, notamment des oiseaux.
Mais l’aspect le plus exceptionnel réside dans la formation des cavités, qui apparaissent beaucoup plus rapidement sur les arbres taillés régulièrement que sur les arbres laissés en évolution libre.
Il cite une étude tchèque sur les saules :
Ces cavités sont essentielles pour de nombreuses espèces cavernicoles, et pour un grand nombre d’insectes dépendant du bois mort. Les trognes offrent ainsi des milieux indispensables dans des paysages parfois très simplifiés, notamment en contexte de monoculture.
Cavités, ruches, micro-milieux et espèces remarquables
Dans les cavités des trognes, les occupants peuvent se succéder.
Dominique Mansion évoque par exemple :
- une cavité de pic épeiche colonisée ensuite par une ruche naturelle ;
- ces ruches naturelles, qu’il juge souvent plus résistantes que les ruches apportées par l’homme.
Il parle également des micro-mares qui se forment dans certaines cavités, et dans lesquelles on a découvert des arthropodes particuliers, voire des crustacés microscopiques. Ces petits milieux sont présentés comme exceptionnels.
Parmi les espèces liées aux trognes, il mentionne aussi :
- les chouettes ;
- la huppe, qu’il a entendue chanter dans un champ en Mayenne, et qui nichait certainement dans l’un des vieux chênes creux ;
- le pique-prune, dont la larve a besoin d’une masse de terreau suffisante, précisément ce que peuvent fournir les cavités des trognes.
Selon lui, les trognes ont en quelque sorte pris le relais des forêts primaires pour accueillir une partie de cette biodiversité spécialisée.
La fonction fourragère
L’une des grandes fonctions historiques des trognes est la production de fourrage. Dominique Mansion parle à ce sujet de prairies aériennes.
Dans le cadre de l’élevage, cet aspect est particulièrement remarquable, car la biomasse produite est importante. Lors des canicules, les éleveurs se souviennent de cette fonction, qui s’est d’ailleurs maintenue dans certaines régions de montagne et dans plusieurs pays du Nord.
L’actualité de la recherche agronomique
Dominique Mansion explique que cette fonction fourragère est pleinement d’actualité, au point d’intéresser la recherche.
Il cite le travail de l’Institut national de la recherche agronomique à Lusignan, à la station de Verrines. Un programme sur vingt ans y a été mis en place, avec des alignements d’arbres destinés à être conduits en trogne. Au moment de la conférence, ces arbres viennent juste d’être taillés en trogne.
Les essences mentionnées sont :
L’objectif de ce programme est double :
- analyser la nature, la productivité et la qualité fourragère du feuillage de ces arbres ;
- étudier environ quarante autres espèces pouvant être produites en trogne.
Il est aussi question de gérer un pâturage où le bétail viendrait pâturer directement sur les arbres, avec un contrôle par système de fils électriques.
Dominique Mansion souligne l’intérêt de voir la recherche s’intéresser à ces arbres et de voir comment des pratiques paysannes anciennes, menées de manière intuitive, peuvent aujourd’hui être étudiées, mesurées et réinterprétées.
Une pratique encore très artisanale
Dominique Mansion rappelle que, malgré quelques exemples emblématiques comme la dehesa espagnole, la pratique de la trogne reste largement artisanale.
Il évoque avec humour le plaisir de tailler les arbres, de créer une trogne, de faire un beau tas de bois et de confectionner un fagot. Il oppose cette activité à d’autres formes de loisirs modernes, et parle du body wood pour désigner cette pratique physique et satisfaisante.
Selon lui, la satisfaction intellectuelle comme le bilan carbone de cet exercice sont remarquables.
Une production de biomasse très importante
La productivité des trognes est présentée comme très forte.
Il montre l’exemple d’un ami qui bouture des troènes de saule. Après sept ans de croissance sur des trognes d’à peine trente ans, la production obtenue comprend :
- plus d’un stère de bois ;
- des perches de sept mètres de long ;
- un énorme fagot.
Il cite aussi des travaux belges sur les saules têtards, montrant que leur productivité peut être supérieure à celle du du point de vue énergétique.
Mécanisation et nouveaux usages
Aujourd’hui, il existe des possibilités de mécaniser la gestion des trognes, même si les outils restent selon lui largement perfectibles.
La biomasse issue de la taille, trop souvent qualifiée de déchet, est en réalité très précieuse. Une fonction particulièrement importante est celle de litière pour le bétail.
Dominique Mansion indique qu’il y a déjà plus de 500 éleveurs en Limousin qui utilisent cette litière au lieu de faire venir des camions de paille depuis la Beauce ou la Picardie. Il souligne que cette litière tient mieux que celle à base de paille et qu’elle est produite directement sur les arbres, ce qui favorise la réhabilitation des trognes dans les fermes.
Il fait aussi un clin d’œil au BRF (bois raméal fragmenté), que l’on peut réintroduire dans les parcelles. Il mentionne également les besoins des plateformes de compostage, qui nécessitent dans certaines régions au moins un tiers de biomasse végétale pour obtenir un compost équilibré.
Recréer des millions de trognes
Pour Dominique Mansion, l’enjeu principal est peut-être là : si l’on a détruit des millions de trognes, on peut aussi en recréer très rapidement des millions. C’est pour lui un signe d’espoir.
Il donne l’exemple d’un arbre chez son voisin. Une vieille femme voulait enlever une pousse installée dans un vieux tronc ou dans une structure existante. Au lieu de l’arracher, il a proposé de créer une trogne. Il montre ce que cette création a donné après un an, puis plus tard.
Même si cette trogne n’est plus taillée aujourd’hui, il rappelle qu’on pourrait relancer le cycle. Le lieu portait autrefois une immense trogne de 11 mètres de circonférence, connue par quatre cartes postales. Pour lui, cela prouve qu’on peut réenclencher ce mouvement et recréer des arbres qui produiront, cycle après cycle, coupe après coupe.
Un regain d’intérêt dans le monde agricole
Dominique Mansion indique que des agriculteurs recommencent à s’y intéresser :
- des arboriculteurs ;
- des maraîchers ;
- des producteurs travaillant par exemple pour la truffe ;
- des agriculteurs cherchant à produire du bois déchiqueté pour le chauffage et qui comprennent qu’il faut renouveler la ressource.
Les trognes apparaissent ainsi comme une réponse concrète à des besoins actuels de production, d’autonomie et d’adaptation.
Destructions en cours et incohérences collectives
Malgré cet intérêt renouvelé, Dominique Mansion dénonce la poursuite des destructions.
Il montre par exemple, dans la Vienne, le massacre d’un paysage sur 800 hectares. Mais il précise qu’il ne s’agit pas d’accuser seulement les agriculteurs. Les collectivités elles-mêmes ne donnent pas toujours l’exemple. Il montre à ce sujet des exemples en Loire-Atlantique.
Observer, montrer et transmettre
Dominique Mansion explique qu’un observatoire de la trogne est en train de se mettre en place.
Il annonce aussi un projet d’arborétrogne, c’est-à-dire un lieu où l’on pourra voir des arbres conduits en trogne sur différentes essences et dans différentes situations.
Pour lui, c’est aussi un atout pour le tourisme et pour la vie rurale. Il rappelle que lorsqu’il n’y a plus personne dans les campagnes, il devient difficile d’y faire vivre quoi que ce soit.
Conclusion
Pour résumer, Dominique Mansion définit la trogne comme une sorte de centrale :
- une centrale qui mobilise de la biomasse ;
- une centrale qui produit de la biodiversité ;
- une centrale qui, lorsqu’elle disparaît, enrichit le sol.
On pourrait, dit-il, mettre encore beaucoup d’autres mots derrière cette réalité. Cette centrale s’adresse aussi bien :
- aux particuliers ;
- aux collectivités ;
- qu’au monde agricole.
La trogne apparaît ainsi comme un arbre de production, de biodiversité, de mémoire rurale et d’avenir pour les paysages de bocage et pour l’élevage.