La truffe fait mouche !
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Avec Marc-André Sélosse et Hervé Coves.
En partenariat avec Arbre & Paysage 32.
https://trognes.fr/evenements/conference-en-ligne-les-trognes-essence-par-essence/
Introduction
Cette rencontre des Visions du vivant, dans le cadre des rendez-vous de l’agroécologie de Vers de terre, réunit Marc-André Sélosse et Hervé Covès autour d’un thème annoncé comme central : La truffe fait mouche !
Dès l’ouverture, Hervé Covès donne le ton : malgré le contexte, « la vie est belle » et le cheminement vers la fertilité des sols continue, y compris en milieux arides. L’échange s’inscrit dans une perspective large : remettre de la vie et du carbone dans les sols, en interrogeant la trufficulture comme levier possible pour l’agriculture et l’agroécologie.
La discussion part aussi de l’actualité éditoriale de Marc-André Sélosse. Deux de ses sont évoqués, notamment autour du rôle des micro-organismes, des tanins, des polyphénols, des liens entre écologie, santé, champignons et truffes. La truffe est alors présentée comme un objet situé à l’intersection de plusieurs mondes : celui des filières de production, des paysages, des relations écologiques, et même des constructions culturelles et civilisationnelles.
Une gêne face à la truffière désertifiée
Hervé Covès ouvre réellement le sujet en exprimant un malaise personnel face à certaines formes modernes de trufficulture. Il montre des images de truffières naturelles dans lesquelles on observe un grand brûlé, certes, mais entouré d’une végétation variée et d’une biodiversité abondante. Même dans le brûlé lui-même, on trouve de petites bêtes, de multiples organismes, toute une vie discrète.
À l’inverse, il montre aussi des plantations très minérales, très travaillées, parfois jusqu’au broyage de pierre, qui prennent l’apparence de déserts de cailloux. Il rappelle qu’il a lui-même, au début de sa carrière, préconisé ce type d’aménagement. Mais aujourd’hui, il dit ne plus y voir la vie.
La question qu’il pose est alors très simple et très profonde : que peut-on apprendre des truffières naturelles, des brûlés naturels, pour concevoir le monde de demain ? Peut-on imaginer une relation entre l’homme et la nature mieux mise en avant que dans ces systèmes simplifiés ?
Pour lui, créer des déserts, même dans l’objectif de produire des truffes, fait courir le risque de passer à côté de quelque chose d’essentiel : la vie.
La truffe, un champignon de relation
La truffe est présentée tout au long de l’échange comme un organisme de lien. C’est un champignon, et un champignon relie. Elle est à la frontière entre plusieurs mondes :
- le monde forestier ;
- les milieux ouverts ;
- les animaux ;
- les plantes compagnes ;
- les humains ;
- les paysages ;
- les filières économiques.
Hervé Covès insiste sur le fait que la truffe structure à la fois des paysages et des relations. Marc-André Sélosse va dans le même sens : parler de truffe oblige à parler d’interactions, de dépendances, de circulations, de cohabitations.
Les animaux mycophages comme emblèmes de la truffe
Hervé Covès montre un logo de société trufficole nord-américaine où figure un petit animal mycophage, c’est-à-dire mangeur de champignons. Marc-André Sélosse précise qu’en Australie existe un marsupial mycophage, le potoroo, et qu’aux États-Unis aussi certains petits mammifères sont associés à cette fonction.
L’idée importante n’est pas seulement que ces animaux disséminent des spores. C’est aussi qu’ils participent plus largement à un mode de fonctionnement écologique favorable aux truffes.
Cela conduit à une question centrale : si, dans certains écosystèmes, des animaux participent fortement à la dynamique des truffes, n’y a-t-il pas là quelque chose à apprendre pour penser la production truffière autrement que comme une simple plantation d’arbres sur sol nu ?
Marc-André Sélosse rappelle plus largement que la dépendance à d’autres espèces est inscrite dans tout le vivant. Les animaux dépendent de leur nourriture, les humains aussi dépendent d’écosystèmes complexes, même s’ils l’ont souvent oublié en devenant urbains.
Pourquoi les truffes sont souterraines
Marc-André Sélosse explique ensuite le sens écologique du mode de vie souterrain des truffes.
Dans les milieux secs et hostiles, produire des spores en surface fonctionne mal : elles se dessèchent rapidement. La stratégie consistant à produire les spores sous terre les protège, dans un milieu où l’humidité est plus stable. Cela ne règle pas tout, puisque les trufficulteurs savent bien que les étés secs peuvent interrompre le développement des truffes, d’où l’importance prise aujourd’hui par l’irrigation estivale.
Mais cette stratégie pose un problème majeur : les spores souterraines n’ont plus accès à la dispersion par le . Il faut donc attirer des animaux qui les mangeront puis les disperseront.
Marc-André Sélosse insiste sur deux traits fréquents des champignons souterrains :
- ils sentent fort, afin d’être repérés ;
- ils sont produits à des moments où il y a peu d’autres nourritures disponibles, comme pendant la estivale ou durant la pause hivernale.
Il rappelle aussi que ces champignons ne sont pas très digestes, justement parce que les spores doivent résister au passage dans le tube digestif. Le bénéfice alimentaire pour l’animal n’est donc pas forcément élevé, mais cela suffit à assurer la dispersion.
Une évolution apparue de très nombreuses fois
Marc-André Sélosse souligne que le passage à la vie souterraine n’est pas propre aux truffes. Cette évolution est apparue de très nombreuses fois chez les champignons, à partir de formes aériennes à lames ou à tubes.
On observe souvent une succession évolutive :
- des formes qui s’ouvrent normalement ;
- des formes qui s’ouvrent de moins en moins ;
- des formes entièrement souterraines.
Le fait de ne plus s’ouvrir protège de la dessiccation ; le fait d’être enfoui protège encore davantage. Mais cela rend la dispersion dépendante des animaux.
Cette évolution s’est produite dans de nombreux groupes de champignons, pas seulement chez les Tuber.
Le rôle des oiseaux et d’animaux disparus
Marc-André Sélosse donne l’exemple de certaines truffes ou pseudo-truffes de Nouvelle-Zélande, parfois colorées en bleu ou en rouge. Ces couleurs ont probablement eu un sens pour des disperseurs capables de les repérer visuellement, notamment les moas, grands oiseaux aujourd’hui disparus.
Des analyses d’anciens excréments de moas ont permis de retrouver de l’ADN de nombreux champignons. Cela montre que ces oiseaux mangeaient des champignons et contribuaient à leur dispersion.
Même si la présence massive de spores dans les déjections ne signifie pas forcément que les champignons constituaient la majeure partie de leur régime, cela confirme l’importance des animaux dans la dynamique de ces organismes souterrains.
Le genre Tuber et la diversité des truffes
Marc-André Sélosse rappelle que le genre Tuber est entièrement souterrain. Son plus proche parent aérien est représenté par les helvelles. On trouve d’ailleurs parfois des helvelles dans les truffières.
Il explique aussi que le genre Tuber comprend plus de 80 espèces dans l’hémisphère Nord, avec un grand centre de diversité en Asie. Cette situation s’explique notamment par l’histoire des glaciations :
- en Europe, les espèces descendant vers le sud ont souvent été bloquées par les Alpes, les Pyrénées et la Méditerranée ;
- beaucoup ont disparu faute de pouvoir poursuivre leur migration ;
- en Asie, au contraire, la continuité des milieux forestiers a permis des déplacements nord-sud sans extinctions massives.
Cela a conduit à une diversité bien plus grande en Asie qu’en Europe. Marc-André Sélosse rappelle ainsi que ce qu’on appelle couramment la truffe de Chine correspond en réalité à un complexe de multiples espèces.
Les truffes en Afrique du Nord
À la question de savoir s’il existe des truffes en Afrique, Marc-André Sélosse répond en évoquant notamment les terfès, appartenant à un autre groupe mais écologiquement proche. On les trouve en Afrique du Nord et jusqu’en Arabie, souvent associés aux cistes.
Ces truffes pâles sont productives, mais peu recherchées gastronomiquement. Elles se consomment plutôt comme des pommes de terre. Marc-André Sélosse rappelle qu’elles ont même été parfois proposées comme une interprétation possible de la manne du désert dans le récit biblique.
Les champignons souterrains et les mycorhizes
Marc-André Sélosse avance une hypothèse importante : la stratégie souterraine semble n’avoir émergé que dans des groupes de champignons mycorhiziens liés aux arbres.
Pourquoi ? Parce qu’il ne suffit pas d’éviter l’évaporation ; il faut aussi avoir accès à l’eau. Dans les milieux secs, un champignon de surface décomposant la litière peut se retrouver sans accès à l’eau. En revanche, un champignon mycorhizien relié à un arbre peut bénéficier de l’eau profonde accessible aux racines.
Il évoque ici le phénomène d’ascenseur hydrique : l’eau remonte depuis des horizons plus profonds vers les couches superficielles via les racines, et le champignon peut en profiter.
Autrement dit, la truffe ne se comprend pas seulement comme un organisme enfoui dans le sol, mais comme un organisme relié à un arbre qui l’hydrate indirectement.
Le coût de la truffe pour l’arbre
L’échange revient ensuite sur le coût énergétique des champignons mycorhiziens pour les arbres. Marc-André Sélosse rappelle que, selon les cas, les champignons mycorhiziens absorbent 20 à 40 % de la photosynthèse de l’arbre.
Des expériences où l’on bloque expérimentalement la descente du carbone montrent que la respiration du sol chute rapidement, preuve du rôle majeur des transferts vers les champignons.
Hervé Covès note que, dans les situations sèches, le champignon pourrait avoir besoin de davantage d’énergie, ce qui expliquerait que certains bons producteurs de truffes soient de petits arbres poussant lentement. Marc-André Sélosse nuance : une faible croissance n’est pas forcément un mauvais signe du point de vue reproducteur. Ce qui compte, pour l’arbre, n’est pas seulement de croître, mais aussi de produire des glands.
Le brûlé et les plantes compagnes
Une partie importante de la discussion porte sur le brûlé, cette zone autour de l’arbre truffier où il pousse peu d’herbe.
Des travaux menés notamment à Montpellier ont montré que, sur les racines de plantes non mycorhizées par la truffe au sens classique, on retrouve néanmoins de l’ADN de truffe dans le brûlé, alors qu’on n’en retrouve pas à l’extérieur.
Des méthodes d’hybridation in situ ont même permis de visualiser des filaments de truffe dans les racines de plantes compagnes comme :
Des expérimentations en pots ont ensuite montré que :
- la truffe produit environ deux fois plus de mycélium en présence de plantes compagnes ;
- les plantes compagnes, en présence de truffe, poussent entre 20 et 40 % moins bien ;
- leur teneur en azote et en phosphore diminue ;
- l’arbre, dans certaines configurations, contient davantage d’azote.
Pour Marc-André Sélosse comme pour Hervé Covès, cela montre que la truffe entretient une relation forte avec les plantes du brûlé, même si les mécanismes précis restent à clarifier.
La racine comme lieu d’expression du terroir
Hervé Covès insiste sur une idée : la racine est un lieu de convergence biologique majeur. On y trouve de nombreux champignons, extérieurs et intérieurs, qui se retrouvent dans un espace restreint et peuvent y développer des interactions multiples.
La racine apparaît alors comme un véritable « hub » du vivant, un lieu d’expression du terroir, au sens où s’y nouent des relations trophiques, hydriques, informationnelles et écologiques.
Cela conduit à reposer la question du couvert végétal dans les truffières. Hervé Covès indique que des essais menés avec Laurent Ginalhac, à la station trufficole du Montat, cherchent justement à tester des lisières bâchées de brûlés afin de comparer abondance de mycélium et production.
Une première tendance ressort : lorsqu’on désherbe, on observe moins de mycélium. Cela ne signifie pas automatiquement moins de truffes, mais cela montre déjà que la présence des plantes compagnes peut être favorable à la croissance du champignon.
Critique des lectures simplistes sur le glyphosate
Marc-André Sélosse met en garde contre certaines interprétations simplificatrices, notamment lorsqu’on évoque des effets positifs apparents du glyphosate sur la production de truffes.
Selon lui, le glyphosate agit sur de multiples compartiments :
- les plantes ;
- les vers de terre ;
- certains champignons ;
- l’ensemble du fonctionnement biologique du sol.
On ne peut donc pas conclure qu’il serait favorable à la truffe simplement parce qu’on observerait ponctuellement plus de truffes après traitement. L’effet est composite et demande une analyse fine de chaque compartiment du système.
Un naufrage collectif dans la compréhension de la truffe
À propos de l’effondrement de la production truffière française au cours du XXe siècle, alors même que les moyens techniques, scientifiques et financiers ont augmenté, Marc-André Sélosse parle d’un « naufrage collectif ».
Ni les scientifiques, ni les trufficulteurs n’ont trouvé la solution. Cela signifie, selon lui, qu’une partie importante de la logique écologique de la truffe nous échappe encore.
Le problème ne se résume pas à dire que la truffe est liée aux arbres. Il faut retrouver sa logique propre, sa dynamique d’ensemble, et dépasser les idées reçues.
Hervé Covès ajoute qu’en vingt ans d’expérimentation à la station de Chartrier-Ferrière, il a obtenu très peu de résultats réellement robustes statistiquement. Cela l’amène à penser que les approches menées jusqu’ici ont souvent été trop simplifiées par rapport à la complexité réelle de l’écosystème truffier.
Irrigation, inoculation et limites des techniques
Les deux intervenants reconnaissent que certaines innovations ont eu un impact réel, notamment :
- l’irrigation estivale ;
- l’inoculation contrôlée.
Mais ils insistent immédiatement sur la difficulté de bien maîtriser ces pratiques.
Une irrigation mal conduite peut bouleverser les équilibres microbiens et mycorhiziens du sol. Hervé Covès rappelle que certains essais ont montré qu’un excès d’eau pouvait conduire à la disparition de Tuber melanosporum, remplacée par d’autres champignons moins coûteux pour l’arbre.
Il en ressort l’idée que la truffe noire est liée à un équilibre écologique très fin, qu’une technique mal ajustée peut rompre.
Le cochon, le chien et l’odeur de truffe
L’échange revient sur une vieille idée selon laquelle la truffe attirerait les cochons parce qu’elle contiendrait une molécule proche de la testostérone du sanglier.
Marc-André Sélosse cite un travail montrant que les cochons détectent en réalité le diméthylsulfure, un composé soufré majeur de l’arôme de truffe, et non la testostérone. Le mythe d’une excitation sexuelle spécifique du cochon par la truffe n’est donc pas confirmé.
Cela illustre, selon lui, la persistance de récits faux ou dépassés dans le monde de la truffe, mais aussi le fait que les scientifiques vulgarisent souvent mal leurs propres résultats.
Le chien, lui, a l’avantage d’être dressé à trouver la truffe sans forcément vouloir la manger, contrairement au cochon qui la cherche d’abord comme ressource alimentaire.
La truffe du chien
Hervé Covès évoque ensuite Tuber brumale ou des petites truffes proches, parfois appelées « truffe du chien », parce que les chiens semblent y être particulièrement sensibles. Il rappelle qu’un auteur américain, James Trappe, avait mis en avant des corrélations entre certaines espèces de truffes et certains animaux.
Marc-André Sélosse répond qu’il faut rester prudent : une corrélation n’est pas une explication. Mais il admet qu’aux États-Unis, du fait d’une histoire glaciaire différente et d’une biodiversité plus ancienne, il existe probablement des coévolutions plus fortes entre truffes et animaux qu’en Europe.
La mouche de la truffe
Les intervenants abordent ensuite la mouche de la truffe, bien connue des trufficulteurs. Ses larves consomment la truffe et peuvent provoquer des dégâts. Mais on sait aussi que, dans son appareil digestif, elle peut transporter des spores, contribuant ainsi à leur dissémination.
La discussion reste prudente sur son alimentation à l’âge adulte. On la voit souvent sur des excréments, mais bien des aspects de son écologie restent mal connus.
Pour Hervé Covès, cela illustre un point plus large : on décrit souvent les animaux présents dans l’écosystème truffier, mais on étudie encore trop peu en détail leurs fonctions écologiques effectives.
Les limaces comme disperseurs efficaces
Un passage marquant de la vidéo concerne les limaces.
Hervé Covès explique que des analyses de contenus stomacaux de limaces prélevées dans des brûlés ont montré la présence d’ADN de truffe. Marc-André Sélosse présente alors des résultats montrant que les limaces, dans les truffières, contiennent effectivement beaucoup plus de truffe que celles prélevées hors truffière.
Surtout, il évoque un travail italien remarquable sur la truffe de Bourgogne. Ces chercheurs ont montré que :
- les spores passées dans le tube digestif des limaces ont une paroi fragilisée ;
- cette fragilisation est plus forte que chez les spores passées dans des souris ;
- les spores ainsi digérées mycorhizent ensuite mieux les arbres.
L’explication proposée est que les limaces broient très finement ce qu’elles mangent, ce qui expose davantage les spores aux enzymes digestives. Les gros animaux, eux, laissent davantage de spores protégées dans des fragments moins dégradés.
Marc-André Sélosse souligne l’importance possible de cette découverte pour comprendre la structure génétique très localisée des populations de truffes : des disperseurs de courte distance comme les limaces pourraient jouer un rôle plus important qu’on ne l’imaginait.
Les vers de terre, les turricules et les fourmis
Hervé Covès prolonge cette approche en évoquant plusieurs acteurs du sol :
- les vers de terre ;
- les turricules ;
- les fourmis ;
- les petits animaux qui interagissent avec les excréments de limaces ou avec les fructifications souterraines.
Il rappelle qu’on peut retrouver des spores, voire des jeunes truffes, dans ou autour des turricules de vers de terre. Il mentionne aussi le rôle possible des fourmis dans l’aération locale du sol et dans la création de cavités pouvant favoriser le développement des truffes.
L’idée centrale est que la truffe ne doit pas être pensée seule avec son arbre hôte, mais au sein d’un réseau d’organismes fouisseurs, consommateurs, transporteurs et transformateurs du sol.
La truffe n’est pas saprophyte
Marc-André Sélosse insiste sur un point que la recherche a, selon lui, largement clarifié : la truffe n’est pas saprophyte au sens principal.
Les travaux isotopiques réalisés à Nancy ont montré que :
- le carbone de la truffe provient essentiellement de la photosynthèse de l’arbre ;
- lorsqu’on marque les feuilles mortes, on ne retrouve pas ce carbone dans le champignon ;
- l’azote des feuilles peut en revanche être retrouvé, ce qui indique que des éléments minéraux issus de la décomposition peuvent être recyclés dans le système.
Pour lui, l’idée d’une truffe qui se comporterait comme un organisme saprophyte au moins une partie du temps ne tient plus comme explication générale. La truffe doit être replacée dans le rang des champignons ectomycorhiziens, avec ses spécificités, mais sans lui attribuer un statut biologique à part.
Les amibes à thèque et la biodiversité du brûlé
Hervé Covès évoque ensuite les thécamibes, petits protistes à coque, abondants dans les brûlés selon certaines observations de Gabriel Callot. En dehors du brûlé, on en verrait beaucoup moins.
Leur rôle exact reste inconnu. Mais, pour Hervé Covès, leur présence rappelle combien la biodiversité microscopique des sols truffiers demeure peu explorée, alors qu’elle pourrait participer de manière importante au fonctionnement de l’écosystème.
Plus généralement, il souligne que les champignons, parce qu’ils relient de nombreux compartiments du vivant, nous obligent à raconter une écologie du lien.
La truffe et l’anthropisation
À partir de travaux de cartographie sur des sols truffiers de Corrèze, Hervé Covès rapporte une observation frappante : les zones les plus favorables à la truffe se trouvent souvent à proximité des villages et des lieux de vie humaine.
Cela suggère une corrélation entre l’anthropisation ancienne des milieux et leur potentiel truffier. Pour lui, la truffe apparaît alors comme un champignon des interfaces, capable d’accompagner des milieux habités, transformés, cultivés, et de participer à la construction d’écosystèmes humains féconds.
Il y voit une raison supplémentaire de penser la truffe non pas contre l’humain, mais avec lui, dans une perspective de cohabitation riche et complexe.
Le projet Arthur et la lecture systémique de la truffière
Hervé Covès présente ensuite un travail d’analyse multivariée mené sur 93 truffières, à partir d’environ 840 paramètres mesurés. L’objectif était de décrire l’écosystème truffier dans sa complexité.
Le résultat fait apparaître deux ensembles :
- un bloc relevant surtout de certaines opérations techniques ;
- un grand ensemble regroupant les variables décrivant l’écosystème lui-même.
Selon lui, plusieurs pratiques courantes apparaissent comme relativement déconnectées du fonctionnement de l’écosystème :
- l’irrigation ;
- la fertilisation ;
- le travail du sol.
Ces techniques ne semblent pas s’intégrer naturellement dans le système, comme si elles relevaient d’un mode de gestion partiellement inadapté à la logique écologique de la truffière.
Hervé Covès y voit un signe que certaines pratiques agricoles conventionnelles, transposées à la trufficulture, passent à côté de quelque chose d’essentiel.
Les migrations animales et les réservoirs de biodiversité
La discussion s’élargit ensuite fortement. Hervé Covès montre une carte mondiale des migrations animales et souligne le rôle des oiseaux migrateurs dans la circulation de formes de vie, y compris microbiennes et fongiques.
Il attire l’attention sur plusieurs grands hotspots de biodiversité, notamment :
- l’Éthiopie ;
- Bornéo ;
- la Sierra Nevada ;
- certaines régions d’Asie ;
- l’Afrique du Nord, insuffisamment représentée sur certaines cartes.
Pour lui, ces réservoirs de biodiversité peuvent contribuer à l’adaptation future des écosystèmes, notamment dans le contexte du réchauffement climatique. Les oiseaux, en particulier, pourraient jouer un rôle discret mais réel dans le transport d’inoculum et la reconstitution de communautés biologiques.
Marc-André Sélosse approuve au moins sur un point établi : les pattes d’oiseaux sont bien capables de transporter des spores de champignons mycorhiziens.
Ne pas faire migrer seulement des arbres, mais des écosystèmes
À partir de là, les deux intervenants mettent en garde contre les stratégies d’adaptation consistant à déplacer uniquement des essences d’arbres.
Selon Marc-André Sélosse, quand on veut faire migrer la forêt, il ne suffit pas de faire migrer des arbres : il faut déplacer, ou au moins reconstituer, un écosystème forestier complet, avec son cortège de microbes, de champignons, de sols, d’animaux.
Hervé Covès oppose ainsi une logique de reconnexion progressive des écosystèmes européens à des réservoirs biologiques proches, notamment africains ou asiatiques, à des introductions lointaines d’espèces exotiques qui peuvent aussi amener des maladies.
Plus de biodiversité dans les truffières
L’un des messages les plus nets de la vidéo est la nécessité de réintroduire de la biodiversité dans les truffières.
Pour Hervé Covès, il ne s’agit plus de penser une truffière nue, désertifiée, simplifiée, mais une truffière vivante, intégrée à un système agroforestier comprenant aussi :
Il ne veut plus refaire de la trufficulture « comme avant » au sens technique simplificateur, mais imaginer un écosystème humain fonctionnant avec toute la nature.
Le futur vieil arbre
Hervé Covès conclut en montrant un très vieux , arbre remarquable de plusieurs siècles, qui produit encore des truffes. Pour lui, cet arbre incarne une direction à suivre.
Il aimerait explorer ces vieux arbres, leur microbiote, leur microcosme, tout ce qu’ils concentrent comme vie et comme relations. Il formule alors une idée forte : au cœur du projet, il devrait y avoir un « futur vieil arbre ».
Autrement dit, ce que nous devons laisser aux générations futures, ce ne sont pas seulement des parcelles productives, mais des systèmes capables de devenir, avec le temps, des lieux de haute biodiversité, de haute résilience et de fécondité.
Cet arbre du futur aurait appris à se relier à tous les êtres de son écosystème :
- champignons ;
- plantes ;
- micro-organismes ;
- oiseaux ;
- humains.
Il deviendrait un petit hotspot de biodiversité, capable d’aider les générations futures à vivre dans un monde plus vivant, plus relié, plus apte à faire face au réchauffement climatique et aux sécheresses.
Une truffière vivante comme projet de société
En conclusion générale, l’échange affirme que la biodiversité ne doit plus être seulement vue comme une contrainte ou une complication, mais comme un levier.
La truffe apparaît alors comme un révélateur :
- de la complexité des sols ;
- de la place des animaux dans les systèmes agricoles ;
- de l’importance des plantes compagnes ;
- de la nécessité de penser les racines, les microbes et les paysages ensemble ;
- de la possibilité de relier économie locale, vie du sol et projet de territoire.
Les intervenants défendent ainsi l’idée qu’une truffière vivante pourrait devenir bien plus qu’un système de production : un lieu de biodiversité, d’emplois, de relocalisation, d’enthousiasme, de coopération et d’espérance.
La formule d’Hervé Covès, reprise en toute fin, résume l’esprit de la rencontre : la vie est belle.