Les trognes au service de la vigne, par Konrad Schreiber
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Pendant deux semaines, on vous propose de (re)découvrir la journée agroécologie au Salon de l'Agriculture 2020 !
Le bois, allié méconnu des agriculteurs
Dans cette intervention, Konrad Schreiber présente le bois comme un allié largement sous-estimé de l’agriculture, et même comme un élément capable d’aider à faire face au réchauffement climatique. Il relie cette idée à une vision agronomique globale dans laquelle le sol vivant, les plantes, les arbres et la biologie du sol sont étroitement associés.
Il rappelle d’emblée que, dans cette approche, un partenaire essentiel est le ver de terre. Le bois, l’arbre et la vie du sol participent ensemble à la fertilité et à la résilience des systèmes agricoles.
Une structuration de l’agroécologie autour des sols couverts et vivants
Konrad Schreiber explique qu’autour de ces pratiques agronomiques, des cellules nationales agronomiques ont été créées, avec la participation d’experts et d’agriculteurs compétents. Il cite notamment Jean-Pierre Sarthou. Ces initiatives sont ouvertes à toutes les personnes de bonne volonté.
Il annonce également la création d’une structure appelée la « fédération française d’agroécologie ». L’idée centrale qu’elle doit porter est simple :
- l’agroécologie repose sur des sols couverts ;
- l’agroécologie repose sur des sols vivants.
Dans cette logique, il insiste sur le fait qu’il faut « faire feu de tout bois », formule qu’il emploie ici pour souligner l’importance de mobiliser toutes les ressources biologiques disponibles.
Le cas particulier de la vigne
Pour la vigne, Konrad Schreiber présente un projet spécifique : une structure qui s’appellera « Label vignes », décrite comme une filiale de « La vache heureuse », qu’il gère par ailleurs. Son objectif est d’apporter ce savoir-faire agronomique au monde viticole.
Selon lui, la situation actuelle dans les vignobles est préoccupante : les sols nus se transforment en pierre. Il dit avoir observé ce phénomène lors de cas concrets, en pleine canicule, à la fin du mois de juin et au début du mois de juillet de l’année précédente. Pour lui, le constat est clair : la situation est catastrophique.
Il relie cette observation à une idée plus large : la crise de l’agriculture est aussi une crise du sens.
Couvrir les sols et réintroduire la biologie
L’orateur montre que, dès lors que l’on replante et que l’on remet de la végétation, la dynamique biologique reprend. Il prend l’exemple de l’osier : si l’on pose une touffe d’osier au sol, elle repousse immédiatement. Cela montre, selon lui, que la biologie « accroche » et qu’elle cherche à repartir.
Il évoque aussi les pratiques développées chez les céréaliers, notamment l’idée de désherber avec des plantes contre d’autres plantes. Il précise qu’il s’agit de techniques déjà mises au point expérimentalement et qu’il existe des formations dédiées sur ce sujet, notamment via Ver de terre production.
Il distingue cependant cette approche de l’image médiatique habituelle de l’agriculture biologique. Pour lui, il s’agit d’une « agriculture bio-logique », c’est-à-dire d’une agriculture qui remet de la logique de fonctionnement dans les systèmes agricoles.
Il ajoute que cette évolution concernera tout le monde, y compris les agriculteurs en agriculture biologique, qui devront selon lui eux aussi évoluer vers cette compréhension plus fine des processus biologiques.
La question des phytosanitaires
Konrad Schreiber affirme que ces systèmes pourront fonctionner sans produits phytosanitaires. Il considère que la question du glyphosate relève désormais davantage d’une polémique héritée du passé que d’un enjeu central pour l’avenir de l’agriculture.
Selon lui, ce type de produit peut éventuellement servir d’outil transitoire d’apprentissage et d’adaptation, mais ne peut en aucun cas constituer « l’alpha et l’oméga » de l’agriculture.
Le bois et l’arbre dans les vignobles
Il rappelle que des formations et des cours commencent à être proposés dans le vignoble, notamment en Champagne, et que des essais de couverture des sols dans les vignes ont déjà permis d’obtenir d’excellents couverts végétaux.
Le bois est présenté comme omniprésent dans les constructions traditionnelles, mais aussi comme une ressource agronomique majeure. C’est à partir de là qu’il élargit son propos à l’arbre en général.
Pourquoi un arbre peut-il vivre si vieux ?
Konrad Schreiber s’interroge sur une caractéristique fondamentale de l’arbre : sa longévité exceptionnelle. Certains arbres deviennent centenaires, d’autres millénaires. Il évoque notamment les trognes, ces arbres taillés régulièrement, qui peuvent atteindre des âges très avancés, même lorsque leur cœur est déjà mort.
Il cite plusieurs spécialistes pour nourrir cette réflexion :
- Francis Hallé, grand spécialiste international de l’arbre ;
- Dominique Mansion, spécialiste des trognes.
Selon les connaissances qu’il rapporte :
- certains grands séquoias d’Amérique atteindraient 5 000 ans ;
- des cèdres du Liban atteindraient 4 000 à 5 000 ans ;
- certains chênes peuvent dépasser 1 000 à 1 500 ans ;
- certaines trognes auraient plus de 7 000 ans d’après Dominique Mansion.
La question centrale devient alors : pourquoi un arbre peut-il vivre presque éternellement ?
La gestion du « déchet » de la photosynthèse
Pour répondre à cette question, Konrad Schreiber insiste sur un point qu’il juge fondamental : l’arbre maîtrise son propre déchet.
Lors de la photosynthèse, l’arbre capte le carbone et rejette de l’oxygène. Or cet oxygène, indispensable à la vie, est aussi un puissant agent d’oxydation. Il devient le comburant qui favorise la combustion du carbone.
Comme le bois est très riche en carbone, l’arbre vit donc en permanence avec un danger potentiel : son propre déchet peut contribuer à sa destruction. L’orateur établit ici un parallèle avec les sociétés humaines, qui sont elles aussi mises en danger par leurs propres déchets, par exemple les plastiques et les nanoparticules.
Il en tire une leçon générale : un être vivant qui ne maîtrise pas ses déchets est condamné à en mourir.
L’arbre, lui, a trouvé un moyen de maîtriser ce déchet qu’est l’oxygène. C’est ce qui lui permet de vivre très longtemps sans s’oxyder rapidement.
Température, oxygène et incendies
Konrad Schreiber rappelle ensuite que plus la température augmente, plus l’oxygène devient actif. Dans ces conditions, le carbone stocké dans la biomasse devient de plus en plus vulnérable. C’est, selon lui, une clé pour comprendre la multiplication des incendies de forêts à l’échelle du globe.
Il formule alors l’idée suivante : si les forêts brûlent presque toutes en même temps, c’est que les arbres sont confrontés à une montée des températures qui active l’oxygène et rend la combustion beaucoup plus probable.
Pour lui, l’arbre nous enseigne donc d’abord qu’il est en danger face à la hausse des températures et qu’il craint le feu, qui représente sa mort.
Le « génie végétal » de l’arbre pour se protéger
Face à ce danger, l’arbre déploie ce que Konrad Schreiber appelle un véritable génie végétal. Pour contrôler son environnement oxydant, il met en œuvre plusieurs stratégies.
Monter en hauteur et faire de l’ombre
La première consiste à monter en hauteur afin de capter la lumière et de faire de l’ombre au sol. Ce faisant, l’arbre abaisse la température au niveau du sol.
Or au sol se trouvent des broussailles, des feuilles mortes, des branches mortes, bref toute une matière facilement combustible si la température s’élève trop.
Produire une litière protectrice
La deuxième stratégie est la production d’une litière. Cette litière a pour fonction de diminuer la température du sol. Elle protège le sol de la lumière directe et le maintient dans l’obscurité.
Pour Konrad Schreiber, un sol dans le noir est un sol qui ne s’oxyde plus, ou du moins beaucoup moins. Il est alors protégé de l’action oxydante du soleil, que l’orateur présente comme un activateur de l’oxygène.
Les effets destructeurs des sols nus
À partir de là, il critique fortement deux grandes pratiques de nos sociétés :
- couper les arbres ;
- laisser les sols nus.
Selon lui, ces deux pratiques contribuent directement à l’élévation de la température du sol. Et au-delà d’un certain seuil thermique, les arbres ne résistent plus : il fait trop chaud, l’oxygène devient très actif, et tout finit par flamber.
Cette lecture débouche sur une conclusion pratique forte : pour lutter contre le réchauffement climatique, il faut couvrir tous les sols, à la fois horizontalement et verticalement.
L’arbre climatiseur de la terre
Konrad Schreiber attribue à l’arbre plusieurs fonctions majeures dans la régulation climatique.
Rafraîchir
L’arbre climatise la terre en créant de l’ombre et en réduisant les températures.
Gérer l’eau
Il joue aussi un rôle dans les cycles de l’eau. Par l’évapotranspiration, il participe à la formation des pluies. L’orateur résume cela de manière abrupte : pas d’arbre, pas d’eau.
Il avertit que la destruction de la forêt amazonienne pourrait conduire à une désertification comparable à celle observée en Californie. Et selon lui, aucune irrigation artificielle ne pourra compenser entièrement les fonctions assurées naturellement par les arbres.
Les antioxydants produits par l’arbre
Pour résister à l’oxydation, l’arbre se remplit de composés antioxydants :
- tanins ;
- phénols ;
- polyphénols ;
- anthocyanes.
Konrad Schreiber rappelle que ces composés se retrouvent aussi dans les fruits et légumes, où ils sont liés à la couleur et aux vitamines.
Il fait alors le lien avec la vigne et le vin : une bonne planche de chêne permet de faire les meilleurs vins du monde, car les phénols, polyphénols et tanins du bois aident le vin à se conserver sans s’oxyder.
Le bois, les champignons et la formation de l’humus
L’intervenant aborde ensuite la question de l’eau dans les sols. Il explique qu’au pied de l’arbre, les résidus de bois contribuent à construire l’humus.
Il invite alors à regarder de près ce qu’est un déchet de bois. Au départ, si on le jette dans l’eau, il flotte : il est hydrophobe. Mais lorsque les champignons commencent à l’attaquer et à le dépolymériser, notamment en dégradant la lignine, ce bois change de nature.
Peu à peu, le bois biodégradé par les champignons se gorge d’eau et devient une véritable éponge. Cela constitue une réserve utile très importante dans les sols.
Il fait ici allusion à la production d’humus à partir du bois, évoquant l’idée que l’on « fait de l’humus avec du bois ».
Deux formes d’eau dans le bois
Konrad Schreiber ajoute, en s’appuyant sur les spécialistes de l’arbre, notamment Ernst Zürcher, qu’il existe deux types d’eau dans le bois.
L’eau stockée comme dans une éponge
La première est l’eau que le bois dégradé est capable d’accumuler une fois colonisé par les champignons. C’est une eau de réserve, accessible dans le sol, qui participe à la capacité de stockage hydrique.
Une eau constitutionnelle des cellules du bois
La seconde est plus méconnue. Il la décrit comme une eau constitutionnelle des cellules du bois. Selon lui, les champignons peuvent rendre cette eau accessible aux plantes. Il s’agirait d’une eau dans un autre état, une eau nutritive, qui ne passe pas par les mécanismes classiques de l’évapotranspiration, mais qui nourrit directement les cellules végétales grâce à la symbiose.
Une bifurcation pour l’agriculture
La conclusion de Konrad Schreiber est que la biologie va avoir des conséquences phénoménales sur l’avenir de l’agriculture. Nous serions aujourd’hui à la croisée des chemins entre deux modèles.
Une agriculture minière
Le premier modèle est une agriculture qui « mine » le carbone, minéralise l’humus et détruit progressivement la fertilité jusqu’à conduire au désert.
Une agriculture de l’humification
Le second modèle fait exactement l’inverse. Il s’appuie sur l’humification, c’est-à-dire sur la construction de [[matière organique]] stable et sur une alliance avec le végétal.
Dans ce cadre, la lignine et le bois retrouvent une place centrale. Konrad Schreiber y voit un fondement essentiel de la lutte biologique intégrée et, plus largement, d’une agriculture pleinement agroécologique.
Conclusion
À travers cette intervention, Konrad Schreiber défend l’idée que les arbres, le bois, les trognes, les champignons et la couverture des sols ne sont pas des éléments périphériques, mais des piliers de l’agronomie de demain.
L’arbre apparaît ici comme un maître d’écologie appliquée :
- il gère la lumière ;
- il abaisse la température ;
- il protège le sol ;
- il favorise l’eau ;
- il construit l’humus ;
- il résiste à l’oxydation ;
- il éclaire les voies d’une agriculture capable de sortir de la logique de destruction des sols.
Dans le cas de la vigne, cette réflexion conduit à reconsidérer profondément le rôle des arbres et des trognes comme outils de résilience face à la chaleur, à la sécheresse et à la dégradation des sols.