Nutrition & santé des plantes, par Alfred Gässler

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Dans cette conférence, Alfred Gässler, agriculteur dans l’Oise et praticien du semis direct depuis une vingtaine d’années, propose une approche globale de la nutrition et de la santé des plantes. Il insiste sur un principe central : un sol fertile repose sur l’équilibre entre biologie, chimie et structure physique. Selon lui, la plupart des sols cultivés manquent aujourd’hui de matière organique, de vie microbienne et surtout de champignons, indispensables à la mise à disposition des éléments nutritifs. Alfred Gässler montre que la santé des cultures dépend d’abord d’une plante bien nourrie : calcium, magnésium, soufre, phosphore, bore ou manganèse jouent un rôle clé dans la photosynthèse, l’enracinement et la résistance aux maladies. Il plaide pour des analyses régulières de sols et de plantes, ainsi que pour des couverts végétaux diversifiés et vivants toute l’année, afin de nourrir durablement la biologie du sol et restaurer sa fertilité.

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Résumé
Dans cette conférence, Alfred Gässler, agriculteur dans l’Oise et praticien du semis direct depuis une vingtaine d’années, propose une approche globale de la nutrition et de la santé des plantes. Il insiste sur un principe central : un sol fertile repose sur l’équilibre entre biologie, chimie et structure physique. Selon lui, la plupart des sols cultivés manquent aujourd’hui de matière organique, de vie microbienne et surtout de champignons, indispensables à la mise à disposition des éléments nutritifs. Alfred Gässler montre que la santé des cultures dépend d’abord d’une plante bien nourrie : calcium, magnésium, soufre, phosphore, bore ou manganèse jouent un rôle clé dans la photosynthèse, l’enracinement et la résistance aux maladies. Il plaide pour des analyses régulières de sols et de plantes, ainsi que pour des couverts végétaux diversifiés et vivants toute l’année, afin de nourrir durablement la biologie du sol et restaurer sa fertilité.

Aujourd'hui, c'est une formation donnée lors de nos Rencontres Internationales de l'Agriculture du Vivant en 2019 ! Au cours de leur croissance, les végétaux ont besoins de nombreux éléments minéraux. S’orienter vers la nutrition minérale des plantes c’est chercher à nourrir la plante au lieu de la soigner, le but étant de corriger la cause et non le symptôme. Une plante saine sera moins sensible aux attaques de maladies et aux parasites. La plante et le sol sont en constante interaction, influençant mutuellement leur fonctionnement. Bon visionnage avec Alfred Gässler !


SOMMAIRE :


0:00:15 : Introduction


0:14:20 : La méthode Albrecht/Kinsey


0:22:35 : Les éléments nutritifs


0:35:30 : La nutrition minérale des plantes


0:39:25 : Détecter les carences


0:53:45 : L’approche de John Kempf


1:48:10 : La biologie du sol en interraction avec la plante


2:15:45 : La chromatographie du sol


Présentation de l’intervenant

Alfred Gässler se présente en ouverture en précisant qu’il n’est pas français et que son accent peut parfois compliquer la compréhension. Il invite donc le public à l’interrompre si certains mots ou certaines formulations ne sont pas clairs.

Il est agriculteur dans l’Oise, à environ 60 km au nord de Paris. Il explique avoir commencé le semis direct il y a une vingtaine d’années sur sa propre ferme. Il a également porté du matériel de chimie pendant seize ans, activité qu’il a aujourd’hui arrêtée. Depuis, il consacre davantage de temps à ses propres terres, ce qui l’a amené à essayer de mieux comprendre les sols.

L’objectif de cette matinée est de proposer une approche un peu différente de celle habituellement connue sur le sol et sur les plantes. Il précise que son exposé s’adresse surtout aux grandes cultures, même si ce qu’il montre lui paraît largement transposable à d’autres systèmes dès lors qu’on travaille avec le sol.

Changer de regard sur le sol

Alfred Gässler insiste d’abord sur une difficulté majeure : on accepte assez volontiers d’apprendre des nouveautés, mais on a souvent beaucoup de mal à abandonner les anciens schémas. Il prend l’exemple de raisonnements du type : « j’ai toujours fait comme ça » ou « je ne peux pas faire autrement ». Selon lui, tant qu’on garde cette idée en tête, on se bloque soi-même et on ne trouve ni ouverture ni solution.

Pour lui, tout changement commence dans la tête. C’est là que se décide ce qu’on fera, ou non, et ce qu’on pense possible d’obtenir. Il cite à ce sujet une idée attribuée à Einstein : si l’on est dans une situation dont on n’est pas satisfait, on ne peut pas espérer en sortir en continuant à faire exactement les mêmes choses qu’avant.

Il ajoute qu’il ne souhaite pas faire un exposé à sens unique pendant trois heures, mais au contraire susciter des réactions, des désaccords et des questions.

La vie du sol comme point central

Pour Alfred Gässler, la question essentielle est celle de la vie du sol. Un sol vivant est un sol qui fonctionne ; un sol non vivant ne peut pas assurer correctement ses fonctions.

Mais cette vie ne suffit pas à elle seule : il faut aussi un équilibre. Il parle à la fois d’équilibre biologique et d’équilibre chimique. On peut trouver dans un sol beaucoup de bactéries mais peu de champignons, ou l’inverse. Dans ce cas, le sol ne fonctionne pas correctement. De la même manière, on peut avoir certains éléments très élevés et d’autres très faibles : si l’ensemble n’est pas équilibré, la nutrition de la plante se bloque.

Il rappelle que la fertilité du sol est, pour lui, le résultat de la vie du sol. Cette fertilité dépend de la biologie, avec des conséquences sur la physique et sur la chimie. Ces trois dimensions sont indissociables :

  • la biologie influence la structure physique du sol ;
  • la chimie influence le comportement physique du sol ;
  • la chimie influence aussi fortement la biologie ;
  • la structure physique influe en retour sur la biologie et sur la circulation des éléments.

Si l’on oublie un de ces trois aspects, la fertilité et la productivité ne sont pas au rendez-vous.

Les teneurs en matière organique dans les sols français

Alfred Gässler indique qu’en moyenne, d’après des données qu’il cite notamment via Precifield, la teneur en matière organique des sols cultivés en France se situe entre 1,5 % et 2,2 %. Pour lui, un sol en dessous de 2 % de matière organique est déjà un sol pauvre, parce qu’il ne contient pas assez de carbone pour bien fonctionner.

Il estime qu’en grandes cultures, on cultive encore très souvent comme il y a cinquante ans, alors que les sols n’ont plus les mêmes réserves. Avec 2 % de matière organique, le sol ne peut pas « tout donner », surtout pas tout ce dont la plante a besoin. Beaucoup d’éléments y sont présents mais bloqués, ou insuffisamment libérés.

Ce qu’est un sol fertile

Pour lui, un sol fertile est un sol où les éléments nutritifs sont :

  • en quantité suffisante ;
  • équilibrés entre eux ;
  • assimilables par la plante.

Cela implique à la fois la chimie et la biologie. La plupart des éléments sont rendus disponibles à la plante par l’activité biologique. On peut avoir des éléments présents dans le sol, mais si les bactéries et les champignons ne les rendent pas disponibles et assimilables, la plante ne peut pas les utiliser.

Il estime qu’aujourd’hui, la plupart des parcelles en culture ne sont plus capables de fournir correctement les éléments dont la plante a besoin.

L’importance des analyses de sol

Alfred Gässler insiste fortement sur la nécessité de faire des analyses de sol. Au début de sa pratique du semis direct, il avait entendu dire que les analyses de sol n’étaient plus utiles et que les couverts allaient tout régler. Avec le recul, il considère que c’est faux.

Les analyses sont pour lui des outils de décision. Elles ne doivent pas être lues de manière rigide en suivant aveuglément des recommandations standards, mais elles servent à comprendre dans quel sens évolue le sol, sur les plans chimique et biologique.

Il recommande :

  • de faire les analyses toujours à la même période ;
  • de préférence à l’automne, en début d’hiver, ou en sortie d’hiver, avant les apports d’engrais et de produits phytosanitaires ;
  • toujours au même endroit ;
  • à la même profondeur ;
  • toujours avec le même laboratoire.

Il déconseille fortement de changer de laboratoire simplement pour des raisons de prix, car les méthodes d’extraction peuvent varier et donner des résultats différents. Il insiste aussi sur le fait qu’il ne faut pas mélanger de bonnes et de mauvaises zones dans un même échantillon : une moyenne peut ne rien vouloir dire.

En semis direct, il recommande un prélèvement entre 0 et 10 cm, en lien avec la profondeur de travail du sol. En grandes cultures, il dit faire des analyses tous les deux ans sur certaines parcelles de référence, puis tous les trois à cinq ans sur le reste.

Il critique aussi les analyses chimiques qui n’intègrent pas certains éléments comme le soufre ou le bore : pour lui, elles perdent alors une grande partie de leur intérêt.

Loi du minimum et loi du maximum

Alfred Gässler rappelle la loi du minimum : le fonctionnement est limité par l’élément le plus déficient. Mais il ajoute qu’il faut aussi se souvenir de la loi du maximum, souvent oubliée : un excès d’un élément peut bloquer les autres.

Il prend l’exemple de l’azote. Un apport trop important peut bloquer l’assimilation de plusieurs éléments, notamment le cuivre. Or le cuivre est important, par exemple, pour la stabilité des céréales. Ainsi, un excès d’azote peut indirectement favoriser la verse.

Pour lui, il ne s’agit donc jamais seulement d’apporter plus, mais d’apporter de façon équilibrée.

L’approche d’Albrecht/Kinsey

Alfred Gässler présente une méthode d’interprétation des analyses un peu différente, issue des travaux américains d’Albrecht, puis reprise notamment par Kinsey. Cette méthode s’intéresse aux relations entre les éléments chimiques et la matière organique.

La base du raisonnement repose surtout sur la relation calcium/magnésium, qu’il juge très importante parce qu’elle influence :

  • les autres éléments ;
  • la physique du sol ;
  • la biologie du sol.

Selon cette relation, les feuillets d’argile sont plus ou moins serrés ou écartés. Si la relation n’est pas bonne, le sol se ferme, l’air circule mal, l’activité aérobie recule, et avec elle toute une partie du fonctionnement biologique.

Il souligne également que le pH n’est pas seulement influencé par le calcium, mais aussi par le magnésium, le potassium et le sodium. Un même pH peut donc correspondre à des situations très différentes.

Le pH et la biologie du sol

Pour lui, le pH idéal d’un sol cultivé se situe globalement entre 6,2 et 6,8, avec une certaine souplesse autour de ces valeurs. Il rappelle néanmoins qu’un pH n’est jamais une valeur absolue et stable : il varie dans l’année et même à l’intérieur d’une parcelle.

Il souligne aussi que :

  • les champignons préfèrent généralement des milieux plus acides ;
  • les bactéries préfèrent plutôt des milieux plus alcalins.

Le pH doit donc être interprété en lien avec la biologie du sol. Un « bon » pH ne garantit pas à lui seul une bonne disponibilité des éléments.

Il encourage les agriculteurs à mesurer eux-mêmes le pH dans leurs parcelles, avec des outils simples, afin de mieux comprendre le fonctionnement de leurs sols.

La structure du sol et l’air

Dans la structure du sol, l’air est un élément fondamental. Alfred Gässler insiste sur le fait que cette aération n’est pas d’abord créée par le travail mécanique, mais par des processus biologiques et chimiques.

Quand l’air manque, on bascule vers des conditions anaérobies, avec une biologie différente, beaucoup moins favorable au fonctionnement du sol et à la nutrition de la plante.

Selon lui, les principaux facteurs qui perturbent aujourd’hui le fonctionnement biologique des sols sont :

  • les engrais minéraux, surtout l’azote minéral ;
  • le travail du sol.

Il affirme qu’en théorie, si l’on veut éviter un effet négatif trop fort sur la biologie du sol, il ne faudrait pas dépasser environ 25 unités d’azote minéral à la fois. Il reconnaît toutefois que, dans la pratique, cela dépend des contextes, des périodes, du climat, des formes apportées, et de la capacité de l’agriculteur à raisonner autrement.

Rôle des éléments minéraux dans la plante

Alfred Gässler rappelle le rôle de plusieurs éléments, non pas pour dresser un cours complet de nutrition, mais pour montrer à quoi ils servent dans la plante et permettre de mieux comprendre la suite.

Calcium

Le calcium intervient notamment dans :

  • la structure des tissus végétaux ;
  • le développement racinaire ;
  • la maturation des grains et des fruits ;
  • l’activation enzymatique.

Magnésium

Le magnésium est essentiel à la chlorophylle. Il est donc directement lié à la photosynthèse. Un manque de magnésium pénalise fortement l’enracinement. Dans ce cas, la plante explore moins profondément le sol, accède moins bien à l’eau, et se dessèche plus facilement.

Azote

L’azote est important, mais un excès d’azote apporté d’un coup peut bloquer l’assimilation de certains éléments comme le calcium, le manganèse ou le cuivre.

Par ailleurs, des apports trop élevés d’azote minéral réduisent fortement l’activité des bactéries capables de fixer l’azote atmosphérique, ce qui lui paraît paradoxal.

Soufre

Le soufre est un élément essentiel, auquel on n’accorde pas assez d’importance. Il insiste sur le lien étroit entre azote et soufre, en rappelant un rapport fréquemment évoqué d’environ 1 pour 4. Si la plante absorbe de l’azote, elle doit aussi avoir à disposition une certaine quantité de soufre.

Il cite par exemple les problèmes de phoma sur colza, qui peuvent être favorisés par un manque de soufre dès l’automne.

Phosphore

Le phosphore est très important pour le démarrage de la plante. En semis direct, surtout pour les cultures de printemps, il juge essentiel d’en apporter localement dans la ligne de semis. Il explique qu’un phosphore situé seulement un centimètre à côté d’une racine principale peut déjà devenir inaccessible, sauf en présence de mycorhizes fonctionnelles.

Potassium

Le potassium joue un rôle important dans la photosynthèse et dans d’autres fonctions majeures de la plante.

Bore

Le bore est essentiel pour l’humidité de la plante et surtout pour le transfert des sucres. Une plante qui manque de bore transfère mal ses sucres vers les racines.

Oligo-éléments

Il cite aussi l’importance d’éléments comme le manganèse, le cuivre, le zinc, le cobalt, etc. Pour lui, ces éléments sont trop souvent sous-estimés dans les raisonnements de fertilisation.

La plante stressée attire les maladies et les insectes

Alfred Gässler explique qu’une plante stressée fabrique certaines substances qui attirent les insectes. Il évoque notamment la formation de composés liés au stress. Selon lui, dans bien des cas, les attaques d’insectes et certaines maladies ne sont pas un phénomène « normal » en soi, mais le signe d’une plante mal nourrie, donc affaiblie.

Il critique le fait qu’on multiplie parfois les insecticides sans supprimer la cause profonde : la mauvaise nutrition de la plante.

Pour demain, s’il faut utiliser moins de produits phytosanitaires, il estime qu’il faut impérativement s’intéresser autrement à la nutrition des plantes. Sans cela, ce ne sera pas possible.

Limites du raisonnement par bilan

Il critique également le raisonnement classique par bilan exportations/apports : on calcule qu’une culture de blé a besoin de tant d’unités d’azote, de phosphore, de potasse, etc., et on apporte ces quantités. Pour lui, ce raisonnement ne suffit pas.

Il faudrait aussi regarder :

  • ce que le sol est réellement capable de produire ou de libérer ;
  • ce que la plante est réellement capable d’absorber ;
  • ce qui est bloqué ;
  • ce qui peut être lessivé.

Le simple fait qu’un élément soit présent dans le sol ne signifie pas qu’il soit disponible pour la plante.

L’intérêt des analyses foliaires

Comme il est difficile de diagnostiquer correctement les carences à l’œil, Alfred Gässler recommande les analyses foliaires. Elles permettent de voir ce qui se passe réellement dans la plante et de confirmer ou infirmer les observations visuelles.

Il montre le cas d’un colza « bien vert », qui semble visuellement en bon état, mais dont l’analyse foliaire révèle des manques, notamment en magnésium et en bore.

Il insiste sur le fait qu’une plante peut paraître belle sans être correctement nourrie. D’où l’importance de mesurer plutôt que de se fier uniquement à l’apparence.

Il évoque plusieurs laboratoires, notamment aux États-Unis et aux Pays-Bas, et cite le laboratoire NovaCrop aux Pays-Bas, qui analyse la sève. Selon lui, ces analyses ne sont pas très chères au regard des enjeux et du coût des engrais ou des produits de protection.

Exemples d’analyses foliaires présentés

Alfred Gässler présente plusieurs exemples concrets, notamment sur colza, luzerne, betterave ou maïs.

Colza

Sur certaines parcelles de colza, les analyses montrent des manques en soufre, phosphore et potasse. La plante ne peut alors pas fonctionner correctement.

Luzerne

Il montre le cas d’une luzerne de troisième année, dans une ferme d’élevage. Bien qu’il s’agisse d’une légumineuse, l’analyse révèle un manque d’azote, ainsi que des manques en magnésium, sodium, soufre, bore, manganèse et cuivre. Il considère cela comme particulièrement grave, car une légumineuse devrait normalement couvrir ses besoins en azote.

Betterave

Il évoque des betteraves avec trop de potassium et des manques en magnésium, calcium ou bore, avec des conséquences sur le développement racinaire et la qualité de la plante.

Maïs

Il montre aussi des cas de maïs touchés par des problèmes sanitaires en lien avec des déséquilibres nutritionnels, avec par exemple des manques en calcium et phosphore.

Dans tous ces exemples, le message est le même : on cultive encore souvent aujourd’hui comme il y a cinquante ans, alors que les sols ne sont plus capables de nourrir les plantes de la même manière.

La pyramide de la santé de la plante

Alfred Gässler cite les travaux de John Kempf, qui a popularisé l’idée d’une pyramide de la santé de la plante.

À la base, il place une bonne nutrition minérale et une photosynthèse efficace. Pour que la photosynthèse fonctionne correctement, il faut notamment des teneurs suffisantes en magnésium, fer, manganèse, azote et phosphore.

Ensuite, la plante doit être capable de transformer correctement l’azote absorbé. Si elle n’y parvient pas, elle accumule des formes d’azote incomplètement métabolisées, qui attirent à nouveau certains insectes et pathogènes.

Plus haut encore, il faut qu’elle produise des lipides, qui sont indispensables pour nourrir certaines formes de biologie du sol, notamment des champignons.

Selon lui, l’efficacité de la photosynthèse dans beaucoup de systèmes agricoles est aujourd’hui très faible, peut-être autour de 30 à 40 %. Or, plus cette efficacité est faible, plus les sucres produits sont simples et moins la plante nourrit efficacement le sol.

Photosynthèse, exsudats et alimentation du sol

Une partie importante de l’intervention porte sur les exsudats racinaires, c’est-à-dire les sucres et autres composés libérés par la plante dans le sol.

Alfred Gässler rappelle que :

  • la plante fabrique ces composés grâce à l’énergie solaire, au carbone de l’air et à la photosynthèse ;
  • ces exsudats servent à nourrir la biologie du sol ;
  • plus la plante est en forme, plus elle produit d’exsudats abondants et riches ;
  • plus la plante est stressée, plus la quantité et la qualité des exsudats diminuent.

Il insiste sur le fait que ce ne sont pas d’abord les résidus morts qui nourrissent le sol, mais les plantes vivantes par leurs racines et leurs exsudats.

Il donne un ordre de grandeur impressionnant à propos du maïs : selon des travaux qu’il cite, un hectare de maïs en très bon état pourrait produire jusqu’à 1000 m³ d’exsudats au cours de son développement. Même si ce chiffre dépend fortement de l’efficacité de la photosynthèse, il veut surtout montrer l’ampleur du phénomène.

Importance des couverts végétaux et de la diversité

La qualité et la diversité des exsudats dépendent aussi de la diversité des plantes. Plus il y a d’espèces, plus il y a de types de sucres et de composés différents, et plus la biologie nourrie est elle-même diversifiée.

C’est pourquoi Alfred Gässler insiste beaucoup sur :

  • la diversité des espèces dans les couverts ;
  • la présence de plantes vivantes le plus longtemps possible ;
  • la réduction des périodes de rupture sans végétation active.

Pour lui, un couvert à deux espèces est insuffisant. Il faut aller beaucoup plus loin dans la diversité, y compris à l’intérieur des familles botaniques.

Il rappelle aussi que certaines espèces ne sont pas mycorhizées, comme les crucifères (radis, moutarde, colza), la betterave, le lupin, le sarrasin ou l’épinard. Certaines peuvent même gêner la mycorhization d’autres plantes, notamment dans certains mélanges destinés à la biofumigation.

Matière organique et humus

Alfred Gässler distingue la matière organique de l’humus. L’humus n’est pas quelque chose de totalement stable ; il fait partie d’un système vivant en mouvement permanent. Pour lui, la partie vivante de la matière organique doit être nourrie en permanence.

Il affirme qu’on n’augmente pas durablement la matière organique d’un sol uniquement en apportant des résidus organiques morts. Sans vie biologique alimentée par des sucres issus de plantes vivantes, on ne construit pas un humus durable.

Il insiste donc sur le fait que :

  • décomposer n’est pas humifier ;
  • la décomposition seule ne suffit pas ;
  • il faut une biologie vivante, nourrie continuellement, pour que les éléments de décomposition soient intégrés dans l’humus.

Comparaison entre sols pauvres et sols riches en matière organique

Il compare un sol à 1,5 % de matière organique et un sol à 4 %. En prenant un horizon de 10 cm et une densité apparente d’environ 1,4, il arrive à environ 1400 tonnes de terre par hectare.

Dans ce cadre, un sol à 1,5 % de matière organique contient environ 1000 unités d’azote, tandis qu’un sol à 4 % en contient environ 4000. L’idée n’est pas que toute cette réserve soit immédiatement disponible, mais de montrer à quel point un sol riche en matière organique possède un potentiel de stockage et de fourniture beaucoup plus grand.

Il en tire plusieurs conséquences :

  • un sol plus riche est plus souple ;
  • il infiltre mieux l’eau ;
  • il stocke davantage d’eau ;
  • il augmente sa capacité d’échange cationique ;
  • il stocke davantage d’éléments nutritifs ;
  • il soutient mieux la culture en période sèche.

Il cite par exemple qu’un sol limoneux battant absorbe à peine 25 mm d’eau par heure, alors qu’un sol riche en matière organique peut absorber davantage.

Bilans humiques et rôle des cultures

Alfred Gässler rappelle que certaines cultures consomment beaucoup d’humus, comme la betterave, le maïs ensilage ou certaines céréales. À l’inverse, ce sont surtout les prairies et les couverts végétaux diversifiés qui permettent d’en reconstruire.

Il évoque des bilans humiques négatifs pour de nombreuses cultures, ce qui impose de compenser par des systèmes plus producteurs de biomasse et plus continus dans le temps.

Pour lui, le vrai enjeu est de trouver comment garder en permanence des plantes vivantes sur le sol, et non de réfléchir seulement après récolte à ce qu’on va implanter.

Champignons, bactéries et équilibre biologique

Un point central de son intervention est l’équilibre entre bactéries et champignons. Selon lui, on a besoin des deux. En théorie, dans un sol agricole fonctionnel, il faudrait un rapport champignons/bactéries proche de 1:1.

Or, dans beaucoup de sols agricoles actuels, on trouve surtout des bactéries et très peu de champignons. C’est, selon lui, l’un des grands problèmes actuels.

Les champignons sont essentiels pour :

  • la structuration du sol ;
  • l’humification ;
  • la nutrition minérale ;
  • la stabilité des agrégats ;
  • la mycorhization ;
  • la protection contre certains pathogènes.

Il estime que beaucoup de problèmes rencontrés aujourd’hui, notamment sur les graminées, viennent de ce déficit en champignons.

Chromatographie des sols

Alfred Gässler présente ensuite la chromatographie comme méthode de visualisation de l’état biologique d’un sol. Il explique qu’il s’agit d’une méthode ancienne, développée notamment au XXe siècle, qui consiste à faire migrer sur papier filtre une solution obtenue à partir du sol. Selon les composés présents, on obtient des images différentes.

Il reconnaît que cette méthode n’est pas facilement standardisable ni traduisible en valeurs chiffrées, ce qui explique qu’elle soit peu utilisée. Mais il la juge intéressante pour visualiser :

  • la structure générale ;
  • la présence d’oxygène ;
  • l’activité bactérienne ;
  • l’activité fongique ;
  • la capacité à créer et stocker de la matière organique.

Dans son interprétation :

  • le centre renseigne notamment sur l’oxygénation ;
  • certaines zones nuageuses révèlent l’activité bactérienne ;
  • les lignes radiales indiquent l’activité des champignons ;
  • des cercles ou zones brunes autour du centre peuvent signaler des minéraux non fixés.

Il compare différentes chromatographies obtenues sur des plateformes d’essais :

  • semis direct avec bons couverts ;
  • semis direct avec couverts moyens ;
  • semis direct sans couverts ;
  • travail du sol classique.

Selon lui, les meilleurs résultats viennent des systèmes avec couverts performants et longue présence de végétation vivante. Les sols sans couverts ou trop perturbés montrent des images biologiquement beaucoup plus pauvres.

Il montre aussi l’évolution de son propre sol entre 2013 et 2018, en indiquant que la situation s’est améliorée, mais que cette amélioration ne vient pas uniquement du semis direct : elle dépend aussi de la nutrition de la plante, du choix des couverts et de l’ensemble du système.

Exemples de biomasse vivante dans le sol

Pour donner des ordres de grandeur, Alfred Gässler rappelle que, dans les ouvrages agronomiques anciens, un sol fonctionnel était souvent décrit comme contenant entre 4 % et 8 % de matière organique.

Il présente aussi des estimations de biomasse vivante dans le sol. Pour 10 cm de profondeur et à 5 % de matière organique, on pourrait atteindre près de 5 tonnes d’organismes vivants à l’hectare. Dans la partie vivante du sol, il évoque environ :

  • 41 % de champignons ;
  • 41 % de bactéries ;
  • 13 % de vers de terre ;
  • le reste étant constitué d’autres organismes.

Il insiste sur le fait que les vers de terre sont importants, mais qu’ils ne représentent pas l’essentiel de la biomasse vivante. Selon lui, on parle souvent beaucoup d’eux, mais pas assez des bactéries et des champignons, qui jouent un rôle fondamental.

Les mycorhizes

Une partie importante de la conférence est consacrée aux mycorhizes. Alfred Gässler explique que la racine principale d’une plante n’est en contact qu’avec une faible part du volume du sol. En présence de mycorhizes, le contact avec le sol augmente énormément.

Il attribue aux mycorhizes de nombreux rôles :

  • amélioration de l’accès aux éléments nutritifs ;
  • meilleure mobilisation de l’eau ;
  • activité hormonale différente ;
  • synthèse ou mise à disposition de vitamines ;
  • structuration du sol ;
  • protection contre les organismes pathogènes ;
  • communication entre plantes ;
  • modification profonde de la composition chimique de la plante ;
  • amélioration de la résistance.

Il montre également que la mycorhization dépend d’une coopération entre champignons et bactéries, y compris pour la libération du phosphore.

Il rappelle enfin que les mycorhizes n’aiment ni les interruptions longues sans plantes vivantes, ni le travail mécanique du sol.

Organisation biologique du sol et agrégats

Alfred Gässler explique que les bactéries commencent par créer des micro-agrégats, puis que les champignons relient ensuite ces micro-agrégats entre eux. Sans certaines bactéries, on ne crée pas les micro-agrégats. Sans champignons, on n’obtient pas la stabilité des agrégats.

C’est, selon lui, cette organisation biologique qui donne :

  • de l’air dans le sol ;
  • du stockage d’eau ;
  • de la structure ;
  • de la porosité ;
  • une meilleure capacité de fonctionnement.

Il prend l’exemple du ray-grass, plante très « absorbante », qui prélève beaucoup d’éléments. Pour lui, son usage doit s’accompagner d’une grande attention à la localisation et à l’équilibre de la nutrition.

Toute l’année en plantes vivantes

Dans sa conclusion, Alfred Gässler revient sur ce qu’il considère comme le point fondamental : il faut des plantes vivantes toute l’année.

Selon lui, on demande aujourd’hui aux sols d’être des athlètes, c’est-à-dire de fournir beaucoup, alors même qu’on les laisse souvent sans alimentation vivante pendant de longues périodes. Or un athlète s’entraîne en permanence ; il ne progresse pas avec de longues ruptures.

Il juge donc nécessaire :

  • de maximiser la captation de l’énergie solaire ;
  • de mettre cette énergie dans le sol ;
  • de maintenir des racines vivantes le plus longtemps possible ;
  • d’éviter les ruptures ;
  • de diversifier les plantes ;
  • de faire des rotations ;
  • de mieux connaître les sols et les plantes par l’analyse.

Il estime que, dans beaucoup de cas, les agriculteurs connaissent mieux le fonctionnement de leur tracteur que celui de leur sol. Pour lui, il faut réinvestir dans la compréhension agronomique du fonctionnement des sols, au lieu de chercher uniquement des solutions mécaniques ou chimiques.

Le semis direct comme système

Enfin, Alfred Gässler insiste sur le fait que le semis direct n’est pas simplement une technique de semis, mais un système complet. Il ne s’agit pas seulement d’arrêter le travail du sol : il faut aussi raisonner autrement les couverts, la fertilisation, les rotations, la biologie et la nutrition des plantes.

Le travail du sol, dit-il, remet sans cesse les compteurs à zéro. À l’inverse, le semis direct suppose une continuité. Mais pour que cette continuité fonctionne, il faut accepter de remettre en cause beaucoup de choses apprises auparavant.

Il reconnaît que certaines transitions sont complexes et que des recours mécaniques ou chimiques peuvent encore exister. Mais, dans son raisonnement, ils doivent rester des recours, pas une base permanente du système.

Idée générale de la conférence

L’idée centrale défendue par Alfred Gässler est que la santé des plantes dépend d’abord de la santé du sol, et que cette santé du sol dépend elle-même de la vie biologique, nourrie en permanence par des plantes vivantes bien alimentées.

Autrement dit :

  • un sol vivant est un sol nourri ;
  • un sol nourri est un sol couvert de plantes vivantes ;
  • des plantes vivantes efficaces supposent une bonne nutrition ;
  • une bonne nutrition demande de connaître son sol et sa plante ;
  • cela passe par l’observation, les analyses, la diversité végétale et la continuité biologique.

Pour lui, si l’on veut demain réduire les intrants, améliorer la fertilité, limiter les maladies et mieux supporter les aléas climatiques, il faut changer profondément la manière de penser les sols, les plantes et leur nutrition.