Quand l’agriculture sauve la planète & Label Bas Carbone

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Lors de cette table ronde, plusieurs acteurs de la filière agricole présentent le Label Bas Carbone, outil porté par le ministère de la Transition écologique pour rémunérer la réduction des émissions et le stockage de carbone dans les sols. Claudine Foucherot (I4CE) rappelle que l’objectif est d’accompagner la transition vers la neutralité carbone d’ici 2050, en certifiant des projets additionnels, vérifiés, traçables et intégrant aussi les co-bénéfices sur l’eau, la biodiversité ou la qualité des sols. Baptiste Carrouée, de la ferme de la Tremblaye, témoigne de pratiques déjà engagées : agriculture de conservation, conversion bio, autonomie énergétique, plantation d’arbres. Anne Huitorel (groupe Soufflet) voit dans ce label un référentiel commun pour embarquer toute la chaîne de valeur. Sylvain Goupy (Mirova) souligne les enjeux de financement, de masse critique et de prix du carbone. Tous s’accordent : au-delà du carbone, c’est bien la transformation durable de l’agriculture qui est en jeu.

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Résumé
Lors de cette table ronde, plusieurs acteurs de la filière agricole présentent le Label Bas Carbone, outil porté par le ministère de la Transition écologique pour rémunérer la réduction des émissions et le stockage de carbone dans les sols. Claudine Foucherot (I4CE) rappelle que l’objectif est d’accompagner la transition vers la neutralité carbone d’ici 2050, en certifiant des projets additionnels, vérifiés, traçables et intégrant aussi les co-bénéfices sur l’eau, la biodiversité ou la qualité des sols. Baptiste Carrouée, de la ferme de la Tremblaye, témoigne de pratiques déjà engagées : agriculture de conservation, conversion bio, autonomie énergétique, plantation d’arbres. Anne Huitorel (groupe Soufflet) voit dans ce label un référentiel commun pour embarquer toute la chaîne de valeur. Sylvain Goupy (Mirova) souligne les enjeux de financement, de masse critique et de prix du carbone. Tous s’accordent : au-delà du carbone, c’est bien la transformation durable de l’agriculture qui est en jeu.

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Introduction

La séquence porte sur la question du carbone et de la rémunération des services écosystémiques, à travers une table ronde consacrée au Label Bas Carbone. L’idée générale est de montrer que ce dispositif, au-delà de son nom un peu trompeur, constitue une opportunité pour créer un marché permettant de valoriser le carbone stocké dans les sols et, plus largement, de développer une rémunération complémentaire pour les agriculteurs.

Participent à cette table ronde :

Présentation des intervenants

Baptiste Carrouché et la ferme de la Tremblaye

Baptiste Carrouché explique être directeur de la ferme de la Tremblaye, située près de Rambouillet, dans les Yvelines. Il s’agit d’une ferme laitière, fromagère et productrice d’énergies renouvelables, qui combine de nombreuses activités.

La ferme produit des fourrages et des céréales en agroécologie et en agriculture de conservation depuis 2008. Elle est également en conversion vers l’agriculture biologique, avec l’objectif de coupler agriculture de conservation et bio.

L’exploitation alimente des vaches laitières et des chèvres laitières, puis transforme l’ensemble du lait en fromage directement sur la ferme. Sur le volet énergétique, elle est autonome en énergies renouvelables depuis 2012 grâce à :

  • une chaudière à bois valorisant la ressource forestière de l’exploitation ;
  • une unité de méthanisation agricole.

Selon Baptiste Carrouché, la ferme est aujourd’hui autonome en électricité, en eau chaude, en fertilisants organiques, et contribue aussi à l’alimentation énergétique du village.

Claudine Foucherot et I4CE

Claudine Foucherot se présente comme cheffe de projet agriculture chez I4CE, l’Institut de l’économie pour le climat. Elle rappelle qu’I4CE est un think tank créé par la Caisse des Dépôts et l’Agence française de développement.

L’institut accompagne des décideurs publics et privés dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris, avec un focus sur les instruments économiques et financiers. Sur le secteur agricole, son travail s’organise en particulier autour du Club climat agriculture, qui réunit chercheurs, décideurs publics et acteurs des filières agricoles autour des enjeux climatiques.

C’est dans le cadre de ce club qu’est née l’idée de créer un cadre de certification carbone, qui a ensuite donné naissance au Label Bas Carbone.

Anne Huitorel et le groupe Soufflet

Anne Huitorel indique travailler à la direction RSE du groupe Soufflet. Elle rappelle que le groupe est présent à plusieurs niveaux de la chaîne de valeur :

  • côté agricole, comme collecteur et négociant de grains ;
  • côté industriel, comme malteur ;
  • comme meunier, fournisseur notamment d’entreprises de boulangerie ;
  • comme fabricant de produits de boulangerie industrielle.

Pour elle, la question du carbone est un sujet majeur car elle constitue un point d’intégration entre l’agriculteur et le consommateur final, sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Sylvain Goupy et Mirova

Sylvain Goupy se présente comme directeur des fonds de Mirova, filiale du groupe Natixis / BPCE. Il explique que Mirova finance des investissements socialement responsables, et qu’une partie de ses fonds est focalisée sur le « capital naturel ».

Ces fonds cherchent à financer :

  • la conservation forestière ;
  • la transition agricole ;
  • la préservation des océans.

Mirova dispose de plusieurs fonds d’investissement représentant environ 500 millions d’euros, orientés vers des modes innovants de financement de la transition agricole, forestière et océanique. L’entreprise intervient principalement à l’international, notamment au Brésil, en Afrique et en Indonésie, en s’appuyant sur des revenus alternatifs comme :

  • le carbone ;
  • la biodiversité ;
  • l’accès à l’eau ;
  • les primes sur les produits sans déforestation.

Le cadre général : neutralité carbone et agriculture

Claudine Foucherot rappelle d’abord le contexte général : l’objectif de fond est d’atteindre la neutralité carbone en 2050, à la fois au niveau international et dans la stratégie nationale bas carbone française.

Cela signifie deux choses :

  • réduire fortement les émissions ;
  • augmenter les puits de carbone afin qu’ils compensent les émissions résiduelles.

Pour le secteur agricole, cela implique globalement :

  • de diviser par deux les émissions par rapport à 2015 d’ici 2050 ;
  • de stocker davantage de carbone pour que l’agriculture passe du statut d’émetteur net à celui de puits de carbone.

Les solutions existent déjà en partie. Elles concernent :

  • la demande alimentaire ;
  • la lutte contre le gaspillage ;
  • les changements de pratiques dans les exploitations.

Cependant, ces transformations ont un coût. Des études de l’INRA, notamment sur les pratiques d’atténuation et l’initiative « 4 pour 1000 », ont permis d’en estimer une partie. À cela s’ajoutent des coûts souvent mal intégrés :

  • formation ;
  • accompagnement ;
  • prise de risque ;
  • baisse possible des rendements au moins pendant les premières années.

Dans ce contexte, le Label Bas Carbone est présenté comme une solution possible parmi d’autres pour créer une incitation économique au changement de pratiques.

Le fonctionnement du label bas carbone

Le principe

L’idée du label est de donner une valeur aux réductions d’émissions et à la séquestration de carbone dans les sols. Concrètement, il s’agit de calculer des réductions d’émissions par rapport à un scénario de référence.

Autrement dit, on compare :

  • un scénario de référence, correspondant à ce qui se serait produit sans projet ;
  • les émissions réelles après mise en œuvre de pratiques bas carbone.

L’enjeu est alors de mesurer l’écart entre les deux.

Le cadre réglementaire

Le label est aujourd’hui porté par le ministère de la Transition écologique. Un cadre général, fixé par décret et arrêté, précise :

  • comment déterminer le scénario de référence ;
  • comment calculer les réductions d’émissions ;
  • comment gérer l’incertitude scientifique ;
  • comment vérifier les projets ;
  • qui peut développer des méthodes ;
  • qui peut porter des projets.

À ce référentiel s’ajoutent des méthodes de calcul, spécifiques à des pratiques, à des filières ou à des territoires. Ces méthodes sont élaborées de façon concertée par les acteurs des filières et doivent être approuvées par l’État.

Ensuite viennent les projets, c’est-à-dire la mise en œuvre concrète de pratiques sur le terrain, par les agriculteurs, en appliquant les méthodes validées.

Vérification et crédits carbone

Les projets ont une durée de cinq ans. Une vérification est réalisée par un auditeur. Une fois les réductions d’émissions validées, elles sont converties en crédits carbone, susceptibles d’être achetés par :

  • des particuliers ;
  • des collectivités ;
  • des entreprises.

Claudine Foucherot insiste sur un point : le label peut être utilisé dans le cadre de la compensation carbone, mais pas uniquement. Il peut aussi servir à financer des projets ayant un impact réel, sans passer nécessairement par la logique stricte de compensation.

Les garanties apportées par le label

Le label est conçu pour apporter plusieurs garanties essentielles aux financeurs comme aux porteurs de projet.

L’additionnalité

Le premier critère est l’additionnalité. Il faut démontrer que le projet n’aurait pas été mis en place sans le revenu carbone associé. Ce revenu doit donc jouer un rôle incitatif réel.

Le suivi et la vérification

Les émissions doivent être suivies et calculées tout au long du projet. La vérification par un tiers extérieur est nécessaire, même si l’objectif est de limiter les coûts de transaction et d’éviter une usine à gaz.

La traçabilité

Les réductions d’émissions doivent être tracées via un registre tenu par le ministère. Cela garantit qu’une même réduction n’est pas revendiquée plusieurs fois.

La permanence

Dans le cas du carbone stocké dans les sols ou la biomasse, il existe toujours un risque de relargage. Le label ne peut pas garantir une permanence absolue, mais il impose d’expliquer comment ce risque est pris en compte et géré.

Les co-bénéfices

Même s’il s’agit d’un label carbone, l’objectif n’est pas d’avoir une vision réduite au seul CO2. Le dispositif cherche aussi à prendre en compte les co-bénéfices :

L’idée est au minimum de s’assurer qu’un projet n’a pas d’effets négatifs sur les autres enjeux environnementaux, et si possible d’évaluer ses effets positifs. Ces co-bénéfices jouent d’ailleurs sur la valeur du projet et donc sur le prix potentiel du carbone.

Une philosophie de rigueur mais de pragmatisme

Claudine Foucherot explique que le développement de l’outil a été guidé par une double exigence :

  • être rigoureux, pour garantir un impact environnemental réel ;
  • rester pragmatique, afin de limiter les coûts de transaction.

L’expérience internationale montre que certaines méthodes sont tellement complexes qu’elles bloquent les projets de terrain. L’enjeu du label français est donc de proposer un cadre solide sans empêcher l’action.

Cela passe par exemple par plusieurs options possibles dans le calcul des réductions d’émissions et dans la vérification, avec des dispositifs plus simples mais assortis d’une moindre valorisation, afin de préserver la robustesse de l’ensemble.

L’état d’avancement des méthodes

Au moment de l’échange, le label a environ un an d’existence. Plusieurs méthodes ont déjà été validées.

Les méthodes forestières

Trois méthodes forestières ont été approuvées, et les premiers projets sont déjà sortis.

La méthode Carbon Agri

Dans le domaine agricole, une première méthode a été validée : Carbon Agri, sur l’élevage bovin. Elle couvre :

  • l’atelier lait ;
  • l’atelier viande ;
  • certaines dimensions de culture associées.

Une association, France Carbon Agri Association, a été créée pour agréger les projets sur le terrain et faire l’interface entre agriculteurs, financeurs, vérificateurs et État. Un premier appel à projets a permis d’engager 391 éleveurs, et un second appel à projets est prévu.

Les autres méthodes en préparation

D’autres groupes de travail sont en cours :

L’objectif, à terme, est que ces méthodes convergent autant que possible, idéalement vers un cadre unique couvrant toutes les filières, afin qu’un agriculteur ayant plusieurs productions n’ait pas à utiliser plusieurs outils différents.

Le point de vue d’un agriculteur : la recherche de cohérence et de valorisation

Baptiste Carrouché explique que les pratiques de stockage et de séquestration du carbone sont au cœur de la réflexion de la ferme de la Tremblaye depuis 2006. Elles ont été développées progressivement, avec une forte part d’innovation.

Dans un premier temps, la ferme a dû avancer de manière relativement isolée pour inventer et tester des méthodes permettant de stocker du carbone et d’aller vers l’autosuffisance. Aujourd’hui, le problème n’est plus seulement de mettre en place ces pratiques, mais de réussir à les valoriser.

Il souligne que, pour une structure dont la finalité est la vente de fromage, le Label Bas Carbone pourrait être intéressant comme outil de communication et de commercialisation.

La forêt comme modèle

Il cite en particulier le rôle de la forêt dans la réflexion agronomique de la ferme. L’exploitation compte 280 hectares de forêt, qui servent de source d’inspiration : on n’y laboure pas, on n’y met pas d’engrais chimiques, on n’y traite pas, et pourtant cela pousse et cela séquestre du carbone.

L’idée est donc de reproduire ces logiques sur les cultures, avec des résultats parfois positifs, parfois plus difficiles, mais toujours avec une forte prise de risque.

Réduction des émissions et stockage

Claudine Foucherot complète ce point en rappelant qu’il ne faut pas limiter le raisonnement au seul stockage de carbone. L’exemple de la ferme de la Tremblaye montre bien qu’il existe deux leviers :

  • le stockage de carbone ;
  • la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Les deux peuvent être valorisés dans le cadre du label.

Un enjeu de reconnaissance par le consommateur

Baptiste Carrouché insiste sur le fait que de nombreux agriculteurs ont déjà engagé des actions sans attendre une rémunération carbone. Il cite par exemple :

  • la replantation de haies et d’arbres sur les prairies et les parcelles ;
  • la mesure du linéaire ou des surfaces arborées ;
  • la pédagogie auprès des clients et distributeurs.

À la ferme, les visites se terminent systématiquement par la plantation d’un arbre, comme geste symbolique fort. L’enjeu, selon lui, est désormais de réussir à valoriser ces engagements dans le produit final, pour que le fromage soit acheté non seulement parce qu’il est fermier, local et bon, mais aussi parce qu’il est « bas carbone ».

Interrogé sur le « juste prix » de la tonne de carbone, il répond avec humour qu’il devrait être supérieur à ce que cela coûte à mettre en place.

Le point de vue de la filière : un outil commun et crédible

Anne Huitorel explique que le principal intérêt du Label Bas Carbone est de créer un référentiel accepté par tous :

  • les agriculteurs ;
  • les acteurs de la chaîne de valeur ;
  • les experts.

Elle insiste sur le fait que ce référentiel doit être à la fois applicable sur le terrain et compréhensible pour le consommateur final. Selon elle, le sujet du carbone ne doit pas rester un sujet réservé aux experts. C’est un sujet de sol, de fertilité et de fonctionnement global des filières.

Le carbone comme prolongement d’une dynamique d’agriculture de conservation

Dans le groupe Soufflet, le sujet n’a pas d’abord été abordé sous l’angle de la séquestration carbone ou des gaz à effet de serre, mais sous celui du développement de l’agriculture de conservation, de manière très concrète et technique.

Les techniciens et les commerciaux ont progressivement intégré les notions d’agroécologie et d’agriculture de conservation dans leur travail quotidien. Pour Anne Huitorel, le sujet du carbone vient aujourd’hui s’ajouter à cette dynamique, ce qui est perçu comme une bonne chose.

Un revenu supplémentaire pour l’agriculteur

Elle souligne que si le carbone peut créer un revenu complémentaire pour l’agriculteur et être valorisé dans la chaîne, de l’amont à l’aval, alors c’est un levier très intéressant. Encore faut-il disposer d’un outil d’évaluation robuste, crédible et accepté par tous.

Elle relie aussi cette question aux stratégies RSE et climat des industriels, qui sont de plus en plus nombreux à travailler sur leur empreinte carbone et à chercher des solutions cohérentes sur leur propre chaîne d’approvisionnement.

Le point de vue du financeur : transparence, traçabilité et mise en œuvre

Sylvain Goupy considère que le Label Bas Carbone est un outil très bien conçu du point de vue de la transparence et de la traçabilité. Il estime qu’il peut contribuer à éduquer les acteurs et à apporter de la confiance sur l’origine des réductions d’émissions.

Mais selon lui, la différence se fera sur la mise en œuvre effective. Il identifie plusieurs points de vigilance.

La question de la masse critique

Le premier enjeu est celui de la taille ou de la masse critique des projets. Mirova finance des projets agricoles à grande échelle, par exemple au Brésil, où la restauration de 10 000 hectares de pâturages dégradés permet de générer des volumes de carbone très importants, comptés en millions de tonnes.

Par comparaison, en France, même des exploitations de 200 à 500 hectares restent petites du point de vue de la finance carbone. Cela pose la question de la capacité à supporter les coûts de suivi, de vérification, de formation et de montage.

D’où l’importance d’approches collectives, filières ou régionales, permettant d’agréger plusieurs exploitations.

La question du prix

Le second enjeu est celui du prix du carbone. Sylvain Goupy rappelle que le prix a connu une forte volatilité. Or les projets agricoles et forestiers coûtent cher à mettre en place. Contrairement à certaines idées reçues, ils ne coûtent pas un ou deux euros par tonne. Dans les projets qu’il connaît, on est plutôt autour de cinq euros la tonne au Brésil, et probablement davantage en France.

Il s’interroge donc sur l’adéquation entre :

  • le coût réel de mise en œuvre et de vérification ;
  • la capacité des filières ou des utilisateurs finaux à payer.

Cependant, il observe qu’un certain nombre d’industriels et de consommateurs semblent aujourd’hui prêts à payer plus, ce qui change la perspective.

La question du prix du carbone : marché, valeur et négociation

La discussion dérive naturellement vers la question centrale du prix du carbone.

Un prix de marché ou une valeur liée au projet ?

Anne Huitorel explique qu’elle ne croit pas forcément à un marché mondial standardisé du carbone, avec un prix unique. Selon elle, cela risquerait de faire disparaître la spécificité et l’intérêt de certains projets.

Pour elle, l’essentiel n’est pas de faire du carbone une marchandise abstraite, mais de financer des projets concrets, de long terme, sur les territoires. Dans ce cadre, le prix doit être négocié de gré à gré entre les parties concernées :

  • agriculteurs ;
  • industriels ;
  • intermédiaires ou structures d’agrégation.

Le niveau de prix dépend alors de la stratégie de l’industriel :

  • recherche-t-il une compensation carbone ?
  • veut-il soutenir une transition agricole dans sa propre filière ?
  • cherche-t-il un bénéfice d’image, de communication, de sécurisation de l’approvisionnement ?

Elle souligne qu’un industriel peut préférer financer la transition de ses propres producteurs de blé plutôt qu’un projet forestier lointain, parce que cela fait davantage sens pour lui. Dans ce cas, la valeur du carbone intègre aussi :

  • la pérennité de l’approvisionnement ;
  • la qualité agronomique ;
  • la santé des sols ;
  • la durabilité de la relation avec les agriculteurs.

Un prix plancher dans les premiers projets

Claudine Foucherot précise que, dans le cadre du label, il n’y a pas de prix fixé par l’État. On est bien sur des transactions de gré à gré. Néanmoins, dans le cas de France Carbon Agri Association, un prix plancher de 30 euros la tonne a été retenu pour les premiers projets, avec l’idée qu’il puisse augmenter dans le temps.

Elle rappelle aussi que plus on veut réduire encore les émissions, plus les coûts augmentent.

Le rôle des intermédiaires et des agrégateurs

Pour Claudine Foucherot, la question du financement est aujourd’hui le grand chantier du label. Les méthodes et les outils de mesure avancent, mais il faut désormais structurer les modèles économiques.

Elle insiste sur le rôle essentiel des intermédiaires, notamment pour agréger l’offre et la demande. Une exploitation prise isolément ne peut pas toujours répondre aux attentes de grands financeurs. Des structures comme France Carbon Agri Association sont donc cruciales pour :

  • regrouper les projets ;
  • négocier avec les entreprises ;
  • organiser la vérification ;
  • porter la relation avec l’État.

Elle évoque aussi la possibilité de combiner financements privés et publics, notamment dans le cadre de la PAC, pour éviter que les agriculteurs aient à choisir entre aides publiques et financement carbone privé.

Compensation carbone ou contribution à la transition ?

Un point important de la discussion est la distinction entre compensation carbone et financement de projets bas carbone.

Claudine Foucherot rappelle que la compensation a longtemps été la porte d’entrée, notamment à l’époque du protocole de Kyoto. Mais aujourd’hui, en particulier pour les projets agricoles inscrits dans des démarches de filière, la logique évolue.

L’enjeu n’est plus simplement de « compenser » des émissions, mais de financer de vraies trajectoires de transition. Le label peut donc servir à d’autres fins que la compensation stricte :

  • soutien aux démarches de filière ;
  • financement d’investissements amont par l’aval ;
  • articulation avec des aides publiques ;
  • valorisation de projets à impact.

Le rôle possible des financiers

Sylvain Goupy s’interroge sur le rôle exact que peuvent jouer les acteurs financiers dans ce type de dispositif.

Il distingue deux niveaux :

  • le financement des flux ;
  • le financement de l’investissement.

Financer les flux

Entre le moment où les travaux sont engagés sur le terrain et le moment où des crédits carbone peuvent être effectivement vérifiés, il s’écoule du temps, souvent au moins deux ans, voire davantage. Il faut donc financer cette période intermédiaire.

La question est alors : qui prend ce risque ? Les entreprises aval ? Les financeurs ? Les intermédiaires ?

Financer l’investissement

Il se demande aussi si les changements de pratiques supposent des investissements lourds en capital, ou s’ils relèvent surtout de temps humain, de formation, d’accompagnement, de réorganisation. Dans ce second cas, les banques classiques sont moins à l’aise, car elles savent mieux financer des équipements que des « âmes », selon son expression.

Claudine Foucherot confirme que c’est une question importante. Dans le cadre actuel, les projets sont souvent vérifiés au bout de cinq ans, alors que les financements sont nécessaires dès le démarrage. Cela suppose que quelqu’un accepte d’avancer l’argent sans certitude complète sur les réductions qui seront validées à la fin.

Les difficultés de communication pour les entreprises

Claudine Foucherot soulève un autre chantier important : la façon dont les entreprises de l’aval peuvent communiquer sur les projets qu’elles financent.

Si la compensation était autrefois présentée comme un simple jeu de soustraction, la réalité est aujourd’hui plus complexe. Les entreprises ne se fixent pas toutes les mêmes objectifs climatiques :

  • neutralité carbone ;
  • réduction sur les scopes 1 et 2 ;
  • réduction sur les scopes 1, 2 et 3 ;
  • trajectoires plus ou moins ambitieuses.

Tant qu’il n’y aura pas de règles plus claires sur ce que signifie, pour une agro-industrie, être alignée avec l’Accord de Paris, il sera difficile de stabiliser totalement les modèles de valorisation et de communication autour de ces projets.

Les questions de la salle

La taille critique : obstacle ou construction collective ?

Une première question porte sur la notion de taille critique. L’intervenante s’interroge sur le risque de réserver ces démarches aux structures déjà grandes, alors que de nombreuses initiatives très vertueuses existent dans des exploitations plus petites, notamment dans le secteur viticole.

Anne Huitorel répond que la taille critique ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction. Selon elle, il faut au contraire soutenir les petites initiatives et les organiser collectivement. La somme de petites structures peut produire une masse critique, à condition de créer les dispositifs adaptés, éventuellement à l’échelle interprofessionnelle ou régionale.

La réponse est complétée par l’idée que la bonne échelle n’est pas forcément celle de l’agriculteur individuel, mais celle du groupe d’agriculteurs. Cette logique peut passer par :

  • des collectifs existants ;
  • des coopératives ;
  • des négoces ;
  • des regroupements territoriaux ;
  • des structures dédiées d’agrégation.

Sylvain Goupy demande alors si l’on pourrait imaginer des « projets programmatiques », comme cela s’est déjà fait dans d’autres secteurs du carbone, où de petits projets individuels entrent progressivement dans un programme commun permettant d’atteindre la taille suffisante.

Le lien avec la politique agricole commune

Une autre question porte sur la possibilité d’articuler le label avec les financements publics de la PAC, notamment dans la future programmation et dans les dispositifs visant les bénéfices environnementaux.

Claudine Foucherot répond que des échanges existent, en particulier au niveau européen. Des outils similaires ont été développés dans plusieurs pays, comme l’Espagne, l’Italie ou les Pays-Bas. L’idée est d’examiner si ces dispositifs peuvent être cohérents entre eux et éventuellement mobilisés dans le cadre des éco-régimes ou d’autres instruments de la PAC.

Elle reconnaît que ce chantier est encore ouvert.

Conclusion

Cette table ronde met en lumière plusieurs idées fortes.

D’abord, le Label Bas Carbone apparaît comme un outil structurant pour donner une valeur économique aux réductions d’émissions et au stockage de carbone en agriculture, tout en assurant traçabilité, crédibilité et additionnalité.

Ensuite, il ne s’agit pas seulement de carbone au sens strict : les discussions montrent bien que les enjeux portent aussi sur la fertilité des sols, la biodiversité, l’eau, la résilience des exploitations et la pérennité des filières.

Enfin, plusieurs conditions apparaissent décisives pour la réussite du dispositif :

  • la capacité à agréger les projets pour atteindre une masse critique ;
  • la mise en place de financements adaptés, publics et privés ;
  • la construction de prix cohérents avec les coûts réels de transition ;
  • une articulation claire entre attentes des filières, stratégies industrielles et reconnaissance du travail des agriculteurs.

La table ronde se conclut sur l’idée que le label ouvre une vraie opportunité, à condition que les acteurs se l’approprient collectivement et que l’on reste centré sur l’essentiel : financer dans la durée des transformations agricoles réelles.