Socle technique de l'hydrologie régénérative avec Olivier Hebrard
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L'application de l'hydrologie régénérative repose sur une importante pluridisciplinarité (géologie, pédologie, hydrologie, hydrogéologie, agronomie, écologie...) et la compréhension des interrelations qui régissent les flux d'eau. Nous en verrons les contours, et nous voyagerons sur un exemple concret d'hydrologie régénérative mise en place sur plusieurs bassins versants très dégradés dans le Sud marocain.
Olivier Hébrard, Docteur en Sciences de l'eau, agroécologiste, met en place l'Hydrologie Régénérative depuis plus de 10 ans sur de multiple territoires.
- Introduction à PUHR : Association créée en octobre 2022, active dans la vallée du Rhône. Partenariat avec l'agence de l'eau Rhône-Alpes pour des projets pilotes d'hydrologie régénérative. Appel à texte 'Lettre à ma rivière' pour renforcer le lien avec l'eau et hydrographie.
- Olivier Hébrard, hydrologie régénérative : Docteur en agroécologie, consultant avec plus de 15 ans d'expérience. Importance de la disparition de l'écrevisse à pattes blanches comme indicateur de dégradation. Projet de présentation axé sur l'hydrologie régénérative et étude de cas au Maroc.
- Étude de cas au Maroc : Projet financé par l'AFD, diagnostics topographique et adapté aux unités hydrologiques. Ouvrages réalisés : cordons pierreux, baissières. Règle clé : arrêt du pâturage pour régénération. Suivi par relevés de végétation et analyse statistique. Importance de l'implication des populations locales.
Notes
Introduction et contexte de l'association PUHR
- Présentation de PUHR, association créée en octobre 2022, active sur plusieurs territoires, notamment la vallée du Rhône.
- Mise en avant de projets pilotes d'hydrologie régénérative en partenariat avec l'agence de l'eau Rhône-Alpes.
- Annonce de la disponibilité des conférences en replay sur YouTube.
- Présentation de l'appel à texte 'Lettre à ma rivière' pour renforcer le lien affectif à l'eau et à l'hydrographie.
- Mise en place d'un suivi scientifique des aménagements via instrumentation et publication d'un protocole instrumental.
Présentation d'Olivier Hébrard et introduction à l'hydrologie régénérative
- Présentation d'Olivier Hébrard, docteur en agroécologie, consultant depuis plus de 15 ans, impliqué dans la rédaction de documents fondateurs sur l'agroécologie.
- Lien personnel avec la disparition de l'écrevisse à pattes blanches comme indicateur de la dégradation des milieux aquatiques et agricoles.
- Explication de son parcours académique et professionnel axé sur les interactions sol-eau-végétal.
- Annonce du plan de la présentation : bases physiques de l'hydrologie régénérative et étude de cas au Maroc.
Dégradation des sols et changements climatiques
- Illustration de la dégradation des sols au Maroc et en France, perte de la capacité des sols à retenir l'eau.
- Analyse de la variabilité pluviométrique et de l'augmentation des températures maximales estivales en France.
- Impact du changement climatique sur la gestion de l'eau et la nécessité de ralentir le parcours de l'eau dans les paysages.
Principes et facteurs de l'hydrologie régénérative
- Philosophie de l'hydrologie régénérative : freiner, retenir, répartir, infiltrer l'eau dans le paysage.
- Présentation des quatre grands facteurs contrôlant les flux d'eau : topographie, géologie, sol/vivant, climat.
- Explication du Key Line Design et de l'importance de la topographie et de la géologie dans la gestion de l'eau.
- Étude de cas sur la commune d'Olmet et Wilquin pour illustrer la prise en compte des contraintes géologiques et la mise en place d'aménagements adaptés.
Gestion du sol, du vivant et adaptation des pratiques
- Importance de l'état de surface du sol et de sa texture (sableuse, argileuse) dans la gestion de l'eau.
- Présentation de pratiques agroécologiques spatialisées pour transformer les sols en éponges (exemple du monastère de Solan).
- Rôle des facteurs climatiques dans la répartition de l'eau et adaptation des aménagements selon le contexte local.
- Étude de cas : Projet d'hydrologie régénérative au Maroc
- Présentation du projet mené par Migration & Développement dans le massif du Sirois (Maroc), financé par l'AFD et d'autres partenaires.
- Constat de la dégradation des sols, disparition des forêts et assèchement des sources.
- Importance de la concertation territoriale et de l'implication des populations locales pour la réussite des aménagements.
- Méthodologie : diagnostic topographique, géologique, pédologique, adaptation des aménagements selon les unités hydrologiques.
- Règle clé : arrêt temporaire du pâturage pour permettre la régénération.
- Description des ouvrages réalisés (cordons pierreux, baissières, micro-terrasses) et des résultats obtenus après plusieurs années malgré un climat très sec.
- Suivi de la régénération par des relevés de végétation sur transects, analyse statistique des résultats.
Introduction
Cette conférence s’inscrit dans le cycle de conférences lancé par PUHR, l’Association pour une hydrologie régénérative. L’objectif de ce cycle est de donner la parole à des personnes qui portent des actions et des projets en lien avec l’hydrologie régénérative, y compris en dehors de l’association. Dans le cas présent, Olivier Hébrard fait partie de PUHR depuis ses débuts.
PUHR, créée en octobre 2022, mène aujourd’hui plusieurs projets sur différents territoires. L’un des chantiers importants du moment se situe dans la vallée du Rhône, en collaboration avec l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, pour accompagner cinq territoires pilotes dans la mise en place de projets d’hydrologie régénérative à différentes échelles.
La conférence est enregistrée et destinée à être diffusée en replay sur la chaîne YouTube de PUHR. Les échanges de questions-réponses qui suivent la présentation ne sont en revanche pas enregistrés, afin de préserver un cadre plus libre de discussion.
Actualités de PUHR évoquées en introduction
Plusieurs actualités de l’association sont mentionnées en ouverture :
- la sortie du livre Cultiver l’eau douce de Samuel Bonvoisin, aux éditions Ulmer, qui rassemble différentes méthodes, projets et la vision générale portée sous le terme d’hydrologie régénérative ;
- une intervention récente des cofondateurs Samuel Bonvoisin, Charlène et Simon sur France Inter, dans l’émission La Terre au carré, autour de leur livre et de l’approche portée par PUHR ;
- le lancement de l’appel à textes Lettre à ma rivière, invitant chacun à écrire une lettre à son lieu hydrographique, c’est-à-dire au lieu où l’eau vit, afin de réfléchir collectivement à nos attachements à l’hydrographie et à nos liens effectifs avec elle ;
- le travail en cours sur l’instrumentation de sites pilotes dans la vallée du Rhône, notamment sur les communes de Colomieu, dans l’Ain, et d’Arras-sur-Rhône, pour des suivis pédologiques, météorologiques et hydrologiques ;
- la publication d’un article décrivant le protocole instrumental mis en place par PUHR, accessible en ligne dans la revue Dynamique environnementale.
Présentation d’Olivier Hébrard
Olivier Hébrard est présenté comme docteur en sciences de l’eau, avec une formation en géologie, hydrologie, hydrogéologie et agronomie. Il a réalisé son doctorat au LISAH à Montpellier, le Laboratoire d’étude des interactions sol-agrosystème-hydrosystème.
Il travaille depuis environ vingt-cinq ans sur les interactions entre géologie, sol, végétation et eau, dans le but de comprendre comment l’eau se distribue dans les paysages. Son expérience est décrite comme transversale, sur des sites et dans des contextes très variés, notamment dans le sud de la France et au Maroc.
La conférence porte sur le socle technique de l’hydrologie régénérative, avec une attention particulière aux bases physiques de la gestion de l’eau dans les milieux, et à la manière d’adapter cette approche aux caractéristiques physiques des sites.
Un point de départ personnel : l’écrevisse à pattes blanches
Olivier Hébrard commence par une image de l’écrevisse à pattes blanches, qu’il présente comme une sorte d’« animal totem » personnel. Il s’agit aussi d’un bio-indicateur majeur de la qualité des rivières.
Par le passé, cette espèce était présente sur une grande partie du territoire français. Elle indiquait des milieux de très bon état : une eau fraîche, oxygénée, de qualité, et des écoulements permanents. Elle a aujourd’hui presque disparu de la plupart des rivières, sous l’effet cumulé de plusieurs facteurs :
- les assainissements individuels autonomes ;
- l’industrie ;
- les routes ;
- les espèces invasives, notamment les écrevisses américaines de Louisiane ;
- et de manière très importante, l’agriculture.
L’agriculture est désignée comme un facteur majeur parce qu’elle a profondément transformé les milieux à l’échelle spatiale, à travers les produits phytosanitaires, les engrais minéraux, le travail des sols et la dégradation générale de la capacité des milieux à retenir l’eau. Les rivières ont ainsi perdu une part importante de leurs eaux fraîches et de leur fonctionnement antérieur. Les milieux ne jouent plus leur rôle d’éponge.
Olivier Hébrard relie cette question à son histoire personnelle. Sur la ferme où il a grandi, l’écrevisse à pattes blanches était présente. Après le départ de sa famille, alors qu’il avait environ huit ans, un changement de pratiques agricoles a entraîné sa disparition en l’espace de deux ans. C’est cette expérience qui l’a amené à s’intéresser très tôt aux rivières, aux cours d’eau et à l’eau en général.
Plan de la présentation
La conférence est organisée en deux grandes parties :
- une première partie consacrée aux principaux mécanismes qui agissent sur les flux d’eau dans les paysages ;
- une seconde partie centrée sur un exemple concret au Maroc, dans le centre-sud du pays, sur un projet dans lequel Olivier Hébrard est impliqué depuis 2017.
Un contexte global de dégradation des sols et de changement climatique
Olivier Hébrard pose d’abord un cadre général. À l’échelle planétaire, les sols sont profondément dégradés. Il prend l’exemple du Maroc, où certaines zones qui étaient encore forestières il y a cent ans ont perdu leur couverture végétale et leurs sols sous l’effet de la déforestation, de l’arrachage de plantes aromatiques et médicinales et du surpâturage. On observe aujourd’hui un gradient de dégradation : de moins en moins de sol subsiste du haut vers le bas des versants, et les pertes continuent à un rythme important.
Cette situation n’est pas propre au Maroc. En France aussi, on retrouve des sols fortement dégradés, par exemple sur des champs labourés ou certaines parcelles de vigne, où les sols nus et travaillés perdent énormément de terre et donc de capacité de rétention de l’eau.
À cette dégradation des sols s’ajoute l’accélération du changement climatique. Sur la pluviométrie, les évolutions sont complexes : selon les contextes géographiques, il ne s’agit pas seulement d’une baisse ou d’une hausse, mais surtout d’un fort bouleversement des régimes. Dans les zones méditerranéennes, la variabilité interannuelle est déjà ancienne, avec des successions d’années sèches connues dans le passé.
En revanche, l’augmentation des températures, et particulièrement des températures estivales maximales, est beaucoup plus nette. Olivier Hébrard prend l’exemple d’une station météorologique dans le Gard : depuis les années 1960, le nombre de jours au-dessus de 35 °C en été a fortement augmenté, avec une nette accélération à partir des années 2000, puis surtout après 2015. En moyenne, les températures maximales estivales ont gagné plus de 4 °C sur certains sites.
Pour les végétaux en place, cela signifie que des individus installés depuis plusieurs décennies sont confrontés aujourd’hui à un climat très différent de celui dans lequel ils se sont développés.
La philosophie générale de l’hydrologie régénérative
Le principe général rappelé dans la conférence est le suivant : la moindre goutte d’eau de pluie qui tombe sur un sol, en traversant des écosystèmes censés être complexes, doit mettre le plus de temps possible pour rejoindre la mer ou l’océan.
Cela se résume par les verbes souvent associés à l’hydrologie régénérative :
- freiner ;
- retenir ;
- répartir ;
- infiltrer.
L’hydrologie régénérative se situe à l’interface de nombreuses disciplines :
- hydrologie ;
- hydrogéologie ;
- pédologie ;
- géologie ;
- agronomie ;
- agroclimatologie ;
- et aussi, plus largement, les sciences sociales.
Cette approche peut répondre à de nombreux objectifs, parmi lesquels :
- une meilleure gestion hydrique des cultures ;
- la régénération des sols ;
- la facilitation de l’implantation de haies ;
- l’augmentation de la quantité de fourrage ;
- une meilleure recharge des aquifères ;
- le renforcement des débits d’étiage des sources et des cours d’eau ;
- la restauration d’une zone humide ;
- ou plusieurs de ces objectifs à la fois.
Les quatre grands groupes de facteurs qui contrôlent les flux d’eau
Selon Olivier Hébrard, la distribution des flux d’eau dans le paysage dépend de quatre grands ensembles de facteurs :
- les facteurs topographiques ;
- les facteurs géologiques ;
- les facteurs « épidermiques », c’est-à-dire le sol et le vivant ;
- les facteurs climatiques.
L’intérêt de l’hydrologie régénérative est précisément d’articuler finement ces quatre dimensions.
Les facteurs topographiques
La logique du bassin versant topographique
Un bassin versant topographique est défini comme l’ensemble des eaux qui convergent, en surface et en subsurface, vers un même exutoire. Les écoulements de surface et ceux des premiers centimètres de sol suivent toujours les perpendiculaires aux courbes de niveau. C’est cette logique qui permet de distinguer les lignes de crête, les talwegs et de délimiter des bassins versants à partir d’un point donné.
Une goutte d’eau tombée d’un côté d’une ligne de crête ira vers un exutoire ; tombée de l’autre côté, elle ira vers un autre.
Le lien avec le Keyline design
À partir de ces logiques topographiques, certaines approches comme le Keyline design ont été définies. L’idée est de réfléchir à la manière d’harmoniser la distribution de l’eau dans le paysage, en redistribuant doucement de l’eau des zones qui en concentrent davantage, notamment les fonds de vallée et les talwegs, vers des zones plus hautes ou plus sèches, afin d’équilibrer le fonctionnement hydrique du paysage.
Exposition et position dans le paysage
Les facteurs topographiques ne se limitent pas aux lignes de pente. La position dans le paysage et l’exposition jouent également un rôle majeur.
Une zone située en bas de versant, orientée nord, en fond de vallée, n’aura pas le même comportement hydrique qu’une zone située ailleurs avec une autre exposition. Sur un même type de sol, les réponses en termes d’évapotranspiration et de dynamique de l’eau peuvent être très différentes. L’exposition influence directement la somme de l’évaporation du sol et de la transpiration des plantes.
Les facteurs géologiques
Un facteur souvent sous-estimé
Olivier Hébrard insiste sur le fait que les facteurs géologiques sont très largement sous-estimés dans beaucoup de projets. Pourtant, ils conditionnent fortement les possibilités d’action.
Il donne l’exemple de deux bassins versants topographiques voisins, séparés en surface, mais reposant en partie sur une même couche géologique perméable, elle-même située au-dessus d’une couche imperméable. Selon la manière dont est gérée une zone clé du paysage, l’eau peut être orientée vers un bassin versant ou vers l’autre, ou contribuer à alimenter une source située dans un bassin topographique différent. Ce n’est donc pas uniquement la topographie de surface qui compte, mais aussi l’architecture géologique sous-jacente.
Quelques configurations géologiques types
Olivier Hébrard passe ensuite en revue plusieurs cas de figure.
Schistes à pendage parallèle à la pente, sans sol
Lorsque le sol a disparu et que les schistes présentent des pendages plus ou moins parallèles à la surface topographique, presque rien ne s’infiltre. L’eau ruisselle fortement et les coefficients de ruissellement peuvent devenir très élevés.
Même situation avec un sol épais
Si une épaisseur de sol importante est maintenue au-dessus de ces schistes, la recharge profonde reste limitée, mais c’est alors l’épaisseur et la qualité du sol qui contrôlent les flux. La capacité de stockage et la manière dont l’eau se distribue vont dépendre des caractéristiques du sol et du régime pluviométrique.
Schistes verticaux ou subverticaux, sans sol
Lorsque les schistes sont verticaux ou subverticaux mais qu’il n’y a plus de sol, en contexte méditerranéen à pluies intenses, l’eau ne pénètre pratiquement pas : elle ruisselle massivement. Même une roche fracturée ne suffit pas à assurer une infiltration si la couche de sol a disparu.
Schistes verticaux avec sol épais
En revanche, si une épaisseur de sol suffisante est maintenue, l’eau peut être stockée dans le sol, puis percoler partiellement dans les schistes. Des interactions fortes se mettent alors en place entre la couche de sol et la roche, avec des effets intéressants à la fois sur la fertilité et sur l’accès à l’eau pour les végétaux.
Partie schisteuse et partie sableuse ou gréseuse
Dans un bassin versant où une partie est schisteuse et l’autre formée de sables ou de grès, les réponses diffèrent fortement. Sans sol, la partie schisteuse ruisselle fortement tandis que la partie sableuse ou gréseuse infiltre majoritairement. Si l’on rétablit une enveloppe de sol importante, il devient alors possible de piloter plus finement les flux d’eau selon les zones : infiltration, stockage, ou ruissellement selon les objectifs.
Exemple concret : projet communal à Olmet-et-Villecun
Olivier Hébrard présente ensuite un exemple situé sur sa commune, Olmet-et-Villecun, dans l’Hérault. À la suite des sécheresses de 2022 et 2023, les principales sources de la commune ont connu une baisse importante de débit, dont la source de la Gurriette qui alimente la commune.
Le maire, Christophe Roméo, et le conseil municipal ont souhaité engager une réflexion sur la gestion de l’eau et l’aménagement du territoire communal. L’objectif était de voir comment mieux régénérer ou recharger l’aquifère qui alimente les sources.
La première étape a consisté à regarder :
- le bassin versant topographique ;
- les zones situées en amont des sources ;
- les limites communales, car l’action restait conditionnée à la capacité d’intervention sur le territoire de la commune ;
- la motivation des agriculteurs concernés.
La situation était favorable sur ce dernier point, avec essentiellement un seul agriculteur sur les terres concernées, Nicolas Malin, éleveur déjà très engagé et motivé.
L’analyse géologique a ensuite permis de distinguer plusieurs couches :
- une couche d’argile jouant le rôle de mur de l’aquifère, sur laquelle il n’était pas possible d’agir ;
- une zone de dolomie et de calcaire dolomitique, très filtrante, où des aménagements de surface n’auraient presque servi à rien, sinon à retarder les écoulements de quelques minutes ;
- une zone d’éboulis graveleux, potentiellement intéressante pour des ouvrages de rétention et d’infiltration, mais où le risque de glissement de terrain était trop important du fait de la configuration 3D des argiles sous-jacentes et de la présence d’eau.
Dans cette zone instable, de gros aménagements auraient pu provoquer des glissements de terrain semblables à ceux déjà connus sur un versant voisin. La décision a donc été de s’en tenir à des aménagements très superficiels : de petites baissières de moins de 10 cm de profondeur, destinées à soutenir la mise en place de haies par régénération naturelle assistée. Le principe consiste à déposer de la broussaille sur les courbes de niveau afin de favoriser l’arrivée de graines transportées par les oiseaux et les rongeurs, puis à greffer plus tard des fruitiers sur les végétaux installés.
Au final, une seule petite zone en partie haute, sur basalte, restait réellement propice à la création de gros ouvrages hydro-agroécologiques de rétention et d’infiltration. Un chantier participatif y a été lancé avec les habitants de la commune et d’autres participants venus de l’Hérault. Une première grande baissière a été creusée, de manière symbolique et collective, les ouvrages suivants devant être réalisés plus lourdement si le projet se poursuit.
Cet exemple montre que, dans certains cas, les vrais leviers d’action se concentrent sur quelques hectares seulement, au sein de centaines d’hectares, dès lors qu’on prend la géologie au sérieux.
Les facteurs épidermiques : le sol et le vivant
L’importance de l’état de surface du sol
Même lorsqu’un sol est poreux en profondeur, il peut ne pas fonctionner hydrologiquement si sa surface est tassée, croûtée ou fermée. L’état de surface doit donc toujours être pris en compte.
Texture du sol et comportement hydrique
Olivier Hébrard distingue plusieurs grands cas :
- un sol sableux sur roche perméable favorise les processus gravitaires et l’infiltration ;
- un sol sableux sur roche imperméable conduit à une accumulation d’eau à l’interface entre sol et roche, avec parfois des effets importants pour les cultures ;
- un sol argileux sur substrat imperméable fait intervenir à la fois des processus gravitaires et capillaires, avec des saturations rapides possibles, surtout dans certaines positions de paysage, par exemple en fond de vallée exposé au nord.
Transformer les sols en éponges
La réponse forte à ces contraintes est, selon lui, une approche agroécologique spatialisée, visant à transformer les sols en éponges. Cela signifie tout mettre en œuvre pour que les sols retrouvent des caractéristiques proches de leur fonctionnement initial, capables à la fois de gérer les excès d’eau et les manques d’eau.
Il cite l’exemple du monastère de Solan, où certaines parcelles de vigne sont travaillées depuis des années avec :
- du compost ;
- des couverts végétaux ;
- des micro-organismes efficaces ;
- l’absence de sol nu ;
- des pratiques agroforestières.
Dans ce contexte, les parcelles sont devenues de véritables éponges. Le bassin versant suivi sur le domaine représente un peu plus de 20 hectares et peut maintenir un écoulement pendant sept mois sans pluie, ce qui est remarquable en contexte méditerranéen.
Depuis l’année en cours, ce bassin versant est instrumenté avec le LISAH pour suivre notamment les débits et l’évolution des niveaux d’eau.
Un exemple particulièrement abouti à Solan
Olivier Hébrard mentionne une configuration qu’il présente comme une forme de « Graal » : une parcelle plane, avec un sol très vivant, une haie plantée à la fin des années 1990 et un fossé transformé progressivement en baissière. Dans cette configuration, l’eau est totalement ralentie, piégée, stockée, sans pratiquement aucune fuite hors du système.
Les facteurs climatiques
Le climat est le quatrième grand facteur à prendre en compte. Selon la manière dont tombe la pluie et selon la demande climatique, l’eau ne se comporte pas de la même manière dans les paysages.
Un contexte comme la Champagne, avec environ 500 mm de pluie répartis plus régulièrement dans l’année et une évapotranspiration relativement faible, ne réagit pas du tout comme un contexte méditerranéen où les précipitations sont plus concentrées, les événements moins fréquents et l’évapotranspiration beaucoup plus forte.
Il faut donc toujours raisonner en combinant :
- topographie ;
- géologie ;
- sol et vivant ;
- régime climatique.
C’est l’enchevêtrement de ces quatre compartiments qui rend les projets à la fois complexes et passionnants.
Le projet au Maroc
Cadre général du projet
La seconde partie de la conférence est consacrée à un projet mené depuis début 2017 dans le centre-sud du Maroc, dans le massif du Siroua, entre Marrakech et Ouarzazate, à l’articulation entre le Haut-Atlas et l’Anti-Atlas.
Le projet est porté principalement par l’ONG Migration & Développement, issue de la diaspora marocaine, avec des financements notamment de l’Agence française de développement. D’autres partenaires ont été mentionnés, comme Terre & Humanisme, la Fondation Prince Albert II, la Région Sud et la Fondation Pierre Rabhi.
Le territoire concerné est caractérisé par des hauts plateaux très dégradés, souvent décrits comme des « champs de cailloux » servant de pâturages à de nombreux troupeaux.
Une perte massive des sols et de la capacité de rétention
Selon les témoignages des anciens, il y avait encore, il y a environ cent ans, des forêts, des sols bien présents et une diversité de végétation. Certains racontent même qu’ils avaient peur, enfants, de mettre les moutons dans les forêts à cause du loup.
Aujourd’hui, ces forêts ont disparu. Les plantes aromatiques et médicinales ont été ramassées ou arrachées, puis les sols sont partis. La conséquence est une perte massive de la capacité des milieux à retenir l’eau. Les sources s’assèchent les unes après les autres et, lorsqu’il pleut, les crues sont extrêmement érosives. Les versants fonctionnent alors comme des surfaces imperméables, comparées par Olivier Hébrard à une piste d’aéroport ou à un parking de supermarché.
Le rôle révélateur des cimetières
Un exemple particulièrement parlant est celui de certains cimetières de montagne. Ces zones, peu ou pas pâturées, sans aménagement ni perturbation forte, conservent encore du sol et une végétation relativement développée. Elles montrent ce que le milieu pourrait redevenir si les pressions s’arrêtaient.
À côté de ces espaces protégés, les zones pâturées apparaissent complètement raclées, sans sol, témoignant de l’ampleur de la dégradation.
Une articulation entre concertation territoriale et techniques d’hydrologie régénérative
Pour Olivier Hébrard, la grande richesse du projet marocain vient de l’articulation entre deux dimensions :
- les techniques de l’hydrologie régénérative ;
- et les méthodes de concertation territoriale.
Il souligne que la maîtrise technique, à elle seule, ne suffit pas. Pour déployer des actions à l’échelle de territoires entiers, il faut un investissement réel de la population locale.
Le projet s’appuie donc sur des espaces de concertation, dans lesquels sont impliqués hommes, femmes et jeunes. Ces espaces permettent de remettre en discussion les manières anciennes de gérer les ressources, de rappeler qu’il existait autrefois des rotations de pâturage et une attention plus forte au sol et à l’eau, et de penser comment réactualiser ces pratiques à la lumière des techniques contemporaines.
Les nouveaux aménagements de bassins versants sont discutés dans ces cadres sur de longs mois. Olivier Hébrard insiste aussi sur un point qu’il considère essentiel : les personnes impliquées dans la concertation sont souvent elles-mêmes issues du territoire, ou en sont très proches, ce qui leur donne une crédibilité décisive.
Les études préalables sur les bassins versants
Lorsqu’un village souhaite engager un projet, une étude est menée à l’échelle du bassin versant concerné. Elle reprend l’ensemble des dimensions évoquées plus haut :
- topographie ;
- géologie ;
- pédologie ;
- climat.
Sur le climat, il note avec humour qu’au Maroc, dans ces zones, « souvent il ne pleut pas ». Il précise d’ailleurs que, depuis le démarrage des premiers aménagements en 2019, les précipitations ont été particulièrement faibles, souvent inférieures à 50 mm par an sur les sites observés.
L’un des outils centraux de cette étude est le zonage en unités hydrologiques. Chaque unité est définie à partir du comportement conjoint :
- de la géologie ;
- de l’épaisseur de sol ;
- des caractéristiques du sol lui-même.
Par exemple, une zone sans sol mais sur géologie filtrante formera une certaine unité hydrologique, tandis qu’une zone à sol épais et argileux sur substrat peu filtrant en formera une autre. Un même bassin versant peut ainsi être découpé en plusieurs unités ayant chacune un comportement hydrologique spécifique.
C’est sur cette base que les aménagements sont ensuite adaptés.
Les conditions d’engagement des villages
Avant de démarrer un aménagement, les habitants, à travers les associations villageoises, signent une charte par laquelle ils s’engagent à respecter plusieurs règles :
- l’arrêt temporaire du pâturage sur les zones aménagées ;
- la participation à l’aménagement du site ;
- la surveillance des ouvrages ;
- le respect des règles nécessaires pour que les ouvrages tiennent au moins trois à cinq ans.
L’arrêt du pastoralisme est présenté comme une condition indispensable. Sans cela, la végétation ne peut pas repartir et les aménagements risquent d’être rapidement dégradés.
Les types d’aménagements réalisés
Cordon pierreux dans une baissière
L’un des dispositifs les plus courants est le cordon pierreux installé dans une baissière. Comme les milieux sont très caillouteux, les pierres disponibles servent à créer des cordons qui retiennent les sédiments. À la première pluie, le sol s’accumule derrière l’ouvrage, ce qui forme progressivement de petites terrasses favorables à l’infiltration.
Il est parfois ajouté des noyaux ou des graines pour accélérer la reprise de la végétation.
Double baissière avec cordon pierreux
L’ouvrage qui a le mieux fonctionné sur le projet est une double baissière avec cordon pierreux, installée dans les selles ou zones de passage de l’eau. Le premier cordon retient les sédiments et crée une micro-terrasse. Le second reçoit une eau déjà un peu clarifiée, moins chargée en particules, ce qui réduit les risques de colmatage et prolonge la durée de vie de l’ouvrage.
Selon Olivier Hébrard, ce type de double aménagement a permis une régénération plus rapide des milieux.
Micro-baissières sur zones très dégradées
Dans les zones où il ne reste presque plus de sol, de très petites baissières, souvent associées à quelques pierres, sont mises en place pour bloquer les rares éléments fins et favoriser une reprise lente mais possible de la végétation.
Mise en œuvre concrète
Les premières étapes du projet ont consisté à observer les milieux, à faire des tests et à estimer le temps nécessaire à la réalisation des ouvrages. Une règle forte avait été posée : aucun recours aux machines. Tout devait être réalisé en low-tech, avec pelle, pioche, seau, parfois brouette, afin que les techniques restent reproductibles par n’importe quel village de montagne.
Les premières expérimentations ont permis d’évaluer le temps de travail nécessaire par ouvrage. Les financements, notamment ceux de l’Agence française de développement, ont ensuite été convertis en jours de travail, répartis par les associations villageoises.
Les habitants ont ensuite suivi :
- une formation en salle, présentant les principes de l’hydrologie régénérative et le fonctionnement de l’eau sur les bassins versants ;
- une formation de terrain, avec démonstrations, questions et essais pratiques ;
- puis une demi-journée d’expérimentation directe sur site.
Le niveau égyptien est mentionné comme un outil particulièrement apprécié dans ces formations.
Les aménagements sont en général de longueur modeste et placés sur des endroits précis, là où il reste un peu de sol ou là où l’on peut espérer retenir quelque chose. Ils sont en revanche très nombreux et distribués sur de grandes surfaces.
Résultats observés au Maroc
Un premier effet majeur : l’arrêt du pâturage
Sur le plus grand bassin versant aménagé, d’environ 220 hectares, les premiers résultats visibles deux ans après les aménagements sont déjà significatifs. Olivier Hébrard souligne cependant qu’une partie importante de cette régénération est liée à l’arrêt du pâturage lui-même.
Le contraste entre les versants protégés et les versants encore pâturés devient visible en peu de temps.
Une régénération lente mais réelle
Les photos les plus récentes, prises une dizaine de jours avant la conférence, montrent que les ouvrages ont permis de bloquer des sédiments, de faire revenir de la végétation au-dessus et au-dessous des aménagements, et de relancer progressivement certaines dynamiques.
Dans des zones où il n’y avait pratiquement plus rien, la végétation est revenue, parfois de manière assez marquée. Olivier Hébrard insiste néanmoins sur le fait qu’il faut interpréter ces résultats à l’aune du contexte climatique : avec moins de 50 mm de pluie par an, dans des milieux très pauvres en micro-organismes et soumis à des chaleurs extrêmes, les dynamiques sont très lentes. Dans d’autres contextes climatiques, six ans d’aménagement auraient donné des résultats beaucoup plus spectaculaires.
Dans ces conditions, les résultats obtenus sont considérés comme très encourageants.
Reprise d’arbres sans irrigation
Parmi les éléments notables, des amandiers ont réussi à pousser sans aucune irrigation. L’idée générale n’est pas de garantir la reprise de toutes les graines semées, mais de multiplier les tentatives : par exemple, mettre cent noyaux pour qu’un seul réussisse éventuellement à devenir l’arbre pionnier attendu, à partir duquel une nouvelle dynamique pourra se construire.
Suivi et évaluation
Au début du projet, il n’était pas certain qu’il soit possible d’aménager efficacement ces bassins versants, ni que les ouvrages produisent des effets mesurables. Depuis deux ans, un travail de suivi plus systématique est engagé.
Il n’a pas été possible de mettre en place un suivi par débit sur les bassins versants, faute d’écoulements suffisamment mesurables. Le choix a donc été fait de suivre quantitativement la végétation.
Des transects de 100 mètres sont observés, centimètre par centimètre, afin de relever le type et la quantité de végétation présente. Deux collègues de Migration & Développement, Raoula et Afid, sont remerciés pour ce travail important, réalisé tous les deux à trois mois sur environ 20 000 points. L’objectif est de disposer d’une base statistique solide pour comparer les bassins versants aménagés et non aménagés, et pour objectiver la dynamique de régénération des milieux.
Conclusion
La conférence d’Olivier Hébrard met en avant une idée centrale : l’hydrologie régénérative ne peut pas être réduite à un ensemble de techniques standardisées. Elle repose sur une lecture fine des paysages et sur l’articulation rigoureuse de quatre grands ensembles de facteurs :
- la topographie ;
- la géologie ;
- le sol et le vivant ;
- le climat.
L’exemple de la commune d’Olmet-et-Villecun montre combien la géologie peut restreindre, orienter ou rendre possibles certains aménagements. Les exemples du monastère de Solan illustrent le rôle décisif de l’agroécologie dans la transformation des sols en éponges. Enfin, le projet mené au Maroc montre que, même dans des contextes extrêmement dégradés et arides, des dynamiques de régénération peuvent être relancées à condition d’articuler lecture hydrologique, ouvrages adaptés, arrêt de certaines pressions comme le pâturage, et fort travail de concertation territoriale.
La présentation insiste ainsi sur un socle technique exigeant, mais aussi sur la nécessité d’une approche située, patiente et collective.