Forum Mycorium 2020 - 1/3
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Introduction
Cette première séquence du Forum Mycorium 2020 s’ouvre sur quelques échanges techniques d’organisation entre les intervenants, liés à la diffusion en direct, à la gestion des micros, de la caméra, de Zoom, de YouTube et des questions du public.
Une fois ces réglages effectués, les organisateurs accueillent les participants à cette première édition du forum, organisée par le collectif Mycorhizes. Il est annoncé que l’après-midi sera consacré en particulier à la myciculture, à l’économie en circuits courts, aux biomatériaux, puis à une conférence d’Alpha Sow sur l’intérêt économique et social du développement de la myciculture, en particulier pour le Sénégal et plus largement pour l’Afrique subsaharienne.
La première intervention est ensuite confiée à l’équipe de Mycotopia.
Présentation de Mycotopia
Les intervenants de Mycotopia se présentent comme Dylan, Nico et Raphaël. Ils remercient les organisateurs, notamment Stéphan, Jérôme et le collectif, de les avoir invités.
Ils expliquent disposer d’environ une heure pour présenter :
- leur projet ;
- leur vision ;
- le cadre dans lequel s’inscrit Mycotopia ;
- l’évolution de leur rapport aux champignons.
Raphaël introduit le sujet en revenant sur leur point de départ commun : une sensibilité forte aux enjeux environnementaux, à l’omniprésence du plastique, aux déchets et à leurs impacts sur les sols. Leur cheminement s’inscrit dans une prise de conscience de l’anthropocène, c’est-à-dire de l’impact majeur des activités humaines sur la planète.
Selon lui, cette prise de conscience est certes inquiétante, mais elle porte aussi une forme d’espoir : si l’être humain est capable de transformer massivement le monde, il peut aussi choisir de le transformer autrement.
Des biomatériaux au monde fongique dans son ensemble
Mycotopia explique être arrivé au champignon d’abord par une volonté d’agir face à la pollution plastique.
D’un côté, Dylan et Clément ont découvert les biomatériaux à base de mycélium développés notamment :
- aux États-Unis ;
- en Indonésie ;
- aux Pays-Bas.
Ils se sont alors demandé si ces matériaux pouvaient constituer une réponse concrète à la pollution plastique.
Dylan précise qu’il s’est plongé dans la recherche documentaire sur les biomatériaux, tandis que Clément avait une approche davantage orientée design.
Raphaël, de son côté, avait déjà expérimenté le mycélium dans l’idée de développer un matériau de substitution au plastique, biodégradable, dans une démarche plus large de réduction d’impact environnemental.
En approfondissant leur travail, ils ont élargi leur regard : au-delà du biomatériau, ils se sont intéressés au rôle global du champignon :
- comme recycleur ;
- comme décomposeur de matière organique ;
- comme source potentielle de nourriture et de protéines ;
- comme acteur majeur de la structure des sols ;
- comme partenaire des arbres et des plantes ;
- plus largement, comme composant central des équilibres du vivant.
Ils expliquent qu’au départ ils avaient envisagé de créer une structure concentrée sur les biomatériaux, mais qu’ils ont progressivement compris qu’ils ne pouvaient pas se limiter à cet angle. De là est née Mycotopia, pensée comme une sorte d’utopie fondée sur la mycologie, permettant d’agir sur plusieurs champs à la fois.
Marseille comme territoire d’ancrage
Les intervenants choisissent de représenter Marseille au centre de leur projet. Ils expliquent que cette ville est importante pour eux parce que c’est là qu’ils s’installent et que leur vision se construit à partir de ce territoire.
Ils rappellent qu’historiquement Marseille était une cité agricole, entourée d’une ceinture verte importante. Ils évoquent l’idée, souvent reprise, qu’au cours des années 1970 la ville était encore quasiment autosuffisante sur le plan agroalimentaire.
Selon eux, l’extension urbaine et les politiques publiques ultérieures ont progressivement éloigné la ville de cette réalité. Mais face à cela, il existe aujourd’hui à Marseille un réseau associatif agricole, social et urbain important, sur lequel Mycotopia peut s’appuyer.
La conférence a d’ailleurs lieu au Talus, présenté comme une ferme urbaine marseillaise et un lieu particulièrement représentatif de cette dynamique.
Déconnexion à la nature et enjeu de reconnexion
Les intervenants soulignent qu’il existe à Marseille un rapport très fort à la nature, notamment avec :
- les Calanques ;
- la mer ;
- les massifs ;
- le parc national.
Mais paradoxalement, ils décrivent aussi une forte déconnexion entre une partie de la population marseillaise et cette nature proche. Ils citent notamment le cas de certains habitants des quartiers nord qui, selon eux, n’ont jamais mis les pieds dans les Calanques et parfois ne savent même pas nager.
Pour eux, cette déconnexion a des effets concrets :
- manque de considération pour l’environnement ;
- comportements polluants ;
- éloignement de l’agriculture ;
- faible conscience de l’impact des modes de vie.
Ils insistent donc sur l’importance des associations marseillaises qui œuvrent à recréer du lien entre les habitants, la nature et l’agriculture urbaine.
La question de l’autonomie alimentaire
Les intervenants expliquent que la crise du Covid leur a fait prendre conscience de manière très concrète de la nécessité d’une plus grande autonomie alimentaire, notamment en milieu urbain.
Ils montrent une photo de Clément pendant la période des livraisons de champignons durant le confinement. Ce moment a mis en lumière, selon eux, la fragilité de l’approvisionnement alimentaire des villes.
Ils estiment qu’il y a aujourd’hui à Marseille une réelle nécessité de revenir vers plus d’autonomie alimentaire. Ils mentionnent également l’arrivée d’une nouvelle municipalité, qui pourrait selon eux ouvrir un changement de cap dans les politiques publiques, même s’ils restent prudents sur ce point.
Le cœur du projet : une agriculture urbaine fongique
Après avoir clarifié l’orientation générale du projet, Mycotopia explique avoir choisi de structurer son activité autour d’un premier grand axe : la production de champignons en ville.
Pour cela, ils se sont d’abord demandé quelles ressources organiques existaient autour d’eux. Puisque le champignon décompose la matière organique, il leur semblait logique de partir des gisements disponibles.
Ils avancent plusieurs chiffres concernant les déchets agricoles :
- environ 150 000 tonnes de déchets agricoles sont brûlées ;
- la paille de riz brûlée représente une quantité significative d’émissions de CO2 ;
- le brûlage des déchets verts pose aussi d’importants problèmes environnementaux.
Ils précisent avoir travaillé avec des chambres d’agriculture et d’autres acteurs du territoire pour identifier les gisements agricoles disponibles et potentiellement valorisables.
Les matières premières retenues
De ce travail sont ressortis plusieurs substrats potentiels, en particulier :
- la paille de riz ;
- les déchets de pépinières viticoles ;
- les drêches de brasserie ;
- les résidus de bois.
Concernant les pépinières viticoles, ils évoquent un problème important dans la région d’Avignon : les déchets de culture sont souvent brûlés, avec des conséquences néfastes sur la santé.
À la suite de ce travail, des partenariats se sont mis en place. Mycotopia cite notamment :
- le domaine de la Tour du Cazeau ;
- un riziculteur en Camargue qui leur fournit de la paille de riz ;
- une brasserie indépendante marseillaise, Zoumaï, pour les drêches ;
- un atelier bois partagé.
Ils expliquent qu’au-delà de la récupération de matière, leur ambition est aussi que les producteurs agricoles eux-mêmes s’emparent de la logique de valorisation. Ils racontent le cas du riziculteur camarguais qui, ne connaissant rien aux champignons au départ, a fini par vouloir monter lui-même une champignonnière après quelques échanges avec eux.
La champignonnière urbaine
Mycotopia souligne que la production de champignons est particulièrement adaptée au milieu urbain. Les conditions de culture peuvent être recréées dans du bâti disponible, et Marseille dispose justement de nombreux lieux vacants, vétustes ou en friche.
Pour démarrer, ils ont mené une campagne de financement participatif sur une plateforme spécialisée dans l’accompagnement de projets agricoles. Cette campagne leur a permis de réunir un peu plus de 16 000 euros.
Avec cette base, ils ont installé une champignonnière temporaire dans les caves d’un lieu occupé par l’association Cobalt. L’installation était prévue pour six mois.
Ils décrivent un lieu au départ très précaire, poussiéreux et peu propice à la culture des champignons. Ils ont donc beaucoup travaillé à partir de récupération et de bricolage, en s’appuyant notamment sur le réseau associatif marseillais.
Ils citent par exemple l’association RéaVie (dans la transcription, le nom est difficile à établir avec certitude) comme soutien dans la récupération de matériel de laboratoire provenant de bâtiments détruits ou d’entreprises en déménagement.
Ils ont ainsi pu récupérer ou fabriquer :
- des tables ;
- du matériel de laboratoire ;
- une hotte à flux laminaire bricolée ;
- des systèmes de pasteurisation à froid ;
- différents outils de culture.
L’objectif était double :
- expérimenter les moyens de production ;
- tester différents usages possibles du lieu.
Les premiers essais de culture
Les premiers mois ont été très expérimentaux. Ils ont travaillé à partir de différentes matières premières :
- paille de riz ;
- drêches ;
- autres résidus organiques.
Ces composants entraient dans la fabrication de leur substrat.
Ils expliquent avoir testé plusieurs méthodes de pasteurisation :
- la pasteurisation à la chaux, en faisant monter le pH de l’eau ;
- la pasteurisation classique à chaud, avec stérilisateurs.
Ils ont également expérimenté différents itinéraires techniques, différentes espèces, et différentes conditions de culture.
Rappel du cycle de culture
Pour rendre leur démarche compréhensible, ils décrivent le processus général de culture du champignon :
- Le substrat est préparé puis pasteurisé.
- Il est placé dans des sacs.
- On l’ensemence avec du mycélium.
- Pendant environ trois semaines, le mycélium colonise le sac dans l’obscurité.
- Le sac est ensuite placé dans une autre salle, dite de fructification.
- Dans cette salle, les conditions changent : lumière, humidité, alternance jour-nuit.
- Le champignon sort alors du substrat, généralement en une semaine environ.
Ils comparent cette succession d’étapes à ce qui se passe dans la nature : d’abord un développement souterrain, puis une sortie à la lumière lorsque les conditions sont réunies.
La question du plastique
Un point important de leurs expérimentations a été la remise en cause de l’usage massif des sacs plastiques dans la culture des champignons.
Puisqu’ils sont partis d’une critique de la pollution plastique, il leur était difficile de ne pas questionner cet aspect de leur propre pratique.
Ils ont donc cherché des alternatives.
Les essais en seaux
Ils ont notamment testé la culture dans des seaux récupérés chez un producteur de jus d’orange. Les seaux étaient nettoyés, percés, puis utilisés comme contenants de culture.
Le système fonctionnait bien, notamment pour le pleurote : les champignons sortaient par les trous.
Mais à plus grande échelle, plusieurs problèmes sont apparus :
- temps très important de perçage ;
- nettoyage laborieux ;
- difficulté à retirer le substrat après culture ;
- microfissures retenant des bactéries ;
- risque accru de contamination.
Le constat est donc nuancé :
- à petite échelle ou pour une culture amateur, le seau peut être adapté ;
- à plus grande échelle, ce n’est pas une solution satisfaisante.
D’autres pistes
Ils évoquent aussi le carton comme piste possible, dans la mesure où il s’agit de cellulose pouvant être colonisée par le mycélium. L’idée serait ensuite que ce contenant fasse lui-même partie de l’amendement final pour le sol.
Cette piste doit être testée avec le Talus.
Apprentissages, échecs et contaminations
Les intervenants insistent sur l’importance de cette phase expérimentale, marquée par de nombreux essais, des erreurs et des contaminations.
Ils reconnaissent qu’au début ils connaissaient encore peu de choses à la culture des champignons et ont dû apprendre à maîtriser :
- les paramètres techniques ;
- les espèces ;
- les réactions du substrat ;
- la gestion des contaminations.
Ils évoquent les pleurotes gris, jaunes, et les pleurotes du Panicaut, ainsi que quelques essais de shiitaké, plus laborieux.
Les contaminations ont constitué une étape formatrice. Le lieu étant très poussiéreux, il présentait naturellement des risques élevés.
Le rôle de Jérôme et la formation continue
Mycotopia souligne que la formation et la transmission font partie de leurs valeurs.
Ils expliquent ainsi avoir travaillé avec Jérôme pendant deux semaines. Celui-ci leur a apporté beaucoup de connaissances et les a aidés à se recentrer sur certains itinéraires techniques.
Clément a également pu aller à Bruxelles, où il a rencontré d’autres acteurs, notamment Mycosphere et Permacircular (noms reconstitués à partir de la transcription, avec prudence).
L’idée, pour eux, est toujours la même :
- échanger ;
- apprendre ;
- partager les ressources ;
- progresser avec d’autres.
Changement d’échelle et nouvelles espèces
Mycotopia indique travailler avec des institutions locales pour trouver un lieu plus adapté, dans la perspective de passer à une échelle de production plus importante, avec des centaines de kilos.
Puisqu’ils maîtrisent maintenant une partie de la production de pleurotes, ils veulent continuer à expérimenter avec de nouvelles espèces.
Parmi celles qu’ils citent :
- le shiitaké ;
- le pleurote du Panicaut ;
- le pholiote du peuplier ? (certaines espèces mentionnées restent difficiles à identifier avec certitude dans la transcription) ;
- le pioppino ou piboulade / champignon des peupliers ? ;
- une espèce qu’ils présentent comme historiquement liée à Marseille, le piboulou / pied du peuplier ? La transcription laisse penser qu’ils évoquent une espèce cultivée par les Grecs et liée à l’histoire phocéenne de Marseille, sans qu’on puisse en restituer le nom exact avec certitude.
Ils souhaitent renouer avec cette histoire locale et cultiver des espèces adaptées au climat marseillais.
Ils soulignent aussi que certaines espèces sont plus intéressantes nutritionnellement et gustativement que les pleurotes, ce qui justifie de poursuivre les essais.
Sensibiliser à la consommation de champignons
Le développement de nouvelles espèces s’inscrit également dans une volonté plus large : démocratiser la consommation de champignons.
Les intervenants soulignent que vendre des espèces peu connues sur les marchés nécessitera un travail préalable de sensibilisation. Dans un premier temps, ils pensent pouvoir les valoriser auprès des restaurateurs, mais leur volonté va au-delà : ils veulent que de plus en plus de personnes consomment des champignons, et des champignons variés.
Pour eux, cela passe nécessairement par de la pédagogie.
Recherche sur les substrats usagés et les sols
Un autre axe de travail concerne le devenir des substrats de culture usagés.
Ils expliquent vouloir étudier ce qui se passe lorsqu’on réintroduit ces substrats dans les sols, notamment en maraîchage. L’idée est d’aller au-delà de la simple logique de compostage pour évaluer précisément :
- leur effet structurant sur les sols ;
- leur impact sur la disponibilité de l’eau ;
- leur influence sur la santé des plantes ;
- les symbioses possibles entre les champignons restants et les cultures.
Ils évoquent l’hypothèse d’un impact très positif sur le sol, avec notamment :
- une facilitation de l’accès à l’eau ;
- une meilleure protection contre certaines maladies ;
- une protection potentielle contre certains insectes.
Ils rappellent qu’il existe déjà des composts issus de champignons de Paris, mais estiment qu’il faut aller plus loin en documentant ces effets dans d’autres contextes.
Ils mentionnent à ce sujet des essais au Québec sur les associations entre champignons et fraisiers, comme piste inspirante.
Faire du “souchage” et constituer une banque de souches
En parallèle, Mycotopia commence à travailler sur la collecte de souches en forêt avec Jérôme.
L’idée est de constituer à terme une sorte de banque de souches, qui pourrait aussi faire l’objet d’échanges avec d’autres.
Ils présentent cela comme un véritable axe de recherche.
Les biomatériaux à base de mycélium
Les intervenants reviennent ensuite sur leur intérêt initial : les biomatériaux.
Ils expliquent que, techniquement, la fabrication de matériaux en mycélium repose sur la même logique que la culture de champignons, sauf qu’on arrête le processus avant la fructification. Une fois le substrat entièrement colonisé, le mycélium modifie sa nature, le lie et lui donne une cohérence physique. Après séchage, on obtient un matériau solide.
À partir de leurs expérimentations, ils disent avoir observé des propriétés intéressantes :
- bonne résistance ;
- flexibilité ;
- absorption des chocs ;
- caractère hydrophobe initial ;
- très grande légèreté ;
- flottabilité.
Pour eux, c’est potentiellement un matériau d’avenir, avec de nombreuses applications possibles en remplacement de matériaux pétrochimiques.
Expérimentations artisanales et perspectives
Dans une première phase, ils ont expérimenté de manière artisanale :
- du mobilier ;
- de petits objets de design ;
- différentes formes moulées.
Aujourd’hui, ils sont dans une phase de réflexion sur le changement d’échelle. Ils travaillent notamment sur :
- des panneaux d’isolation ;
- des applications textiles ;
- des objets de design ;
- une planche de surf en mycélium, avec un shaper ;
- des “cuirs” ou textiles fongiques, avec une designeuse textile.
Ils précisent que la question centrale reste celle du passage à l’échelle :
- produire eux-mêmes ;
- transmettre la technologie à d’autres ;
- trouver des financements ;
- structurer la production.
Ils disent travailler avec des institutions publiques, des bureaux d’études spécialisés dans l’isolation biosourcée, et souhaitent également collaborer avec l’Inra ou des structures proches disposant de banques de souches et de compétences en technologie fongique.
Ils distinguent ici deux temporalités :
- un travail long, nécessitant beaucoup de financement et une structuration industrielle ;
- des expérimentations artisanales plus immédiatement accessibles.
Le volet pédagogique
Mycotopia insiste enfin sur un dernier axe du projet, qu’ils ne considèrent pas comme secondaire : la transmission.
Ils rappellent que toutes leurs activités s’inscrivent dans une évolution plus large de la société, où les questions écologiques prennent de l’importance et où un besoin de reconnexion à la nature se fait sentir.
À Marseille, selon eux, ce besoin est encore plus fort du fait des inégalités éducatives et territoriales.
Ils estiment qu’on ne peut pas simplement proposer des solutions techniques sans travail pédagogique : si les gens ne sont pas familiarisés avec les champignons, avec leur culture, avec leurs usages ou avec les matériaux biosourcés, ils ne pourront pas réellement s’approprier ces solutions.
Ils décrivent le champignon comme un levier pédagogique particulièrement puissant pour parler :
- du vivant ;
- des symbioses ;
- des cycles naturels ;
- des déchets ;
- des sols ;
- de l’alimentation ;
- de l’environnement.
Ateliers, interventions et publics visés
Ce travail pédagogique prend plusieurs formes :
- ateliers de culture domestique ;
- interventions dans des associations ;
- interventions dans des collèges ;
- travail avec des lycées technologiques disposant de laboratoires ;
- échanges avec des personnes souhaitant apprendre à cultiver chez elles.
Les intervenants racontent que beaucoup de gens connaissent très mal les champignons. Ils prennent l’exemple d’interventions en collège où, selon eux, une partie importante des élèves ne savait pas vraiment ce qu’est un champignon.
Pour eux, il est nécessaire d’ouvrir les imaginaires, de transmettre immédiatement ce qu’ils découvrent eux-mêmes, sans attendre d’avoir atteint un niveau de maîtrise absolu.
Ils revendiquent à ce sujet une forme d’amateurisme au sens noble : aucun d’eux n’est mycologue de formation, mais ils avancent grâce aux livres, à Internet, aux échanges avec d’autres praticiens. Ils estiment donc naturel de contribuer eux aussi à la diffusion de ces connaissances.
Début des échanges avec Jérôme
Après la présentation, un temps d’échange s’ouvre avec Jérôme, présenté comme agriculteur et ouvrier agricole à la Borie, travaillant sur les champignons depuis une vingtaine d’années.
Jérôme explique que sa rencontre avec Mycotopia repose sur une communauté de raisonnement, même si leurs contextes sont différents : ville d’un côté, agriculture de l’autre. Il voit dans le travail de Mycotopia une manière de valoriser le métier d’agriculteur, en particulier à travers la valorisation de biomasses habituellement considérées comme des déchets.
Il insiste sur une idée centrale : former un agriculteur à comprendre les champignons dans le cadre de son exploitation, c’est le rendre plus autonome, plus conscient de ce qu’il fait, et mieux armé pour envisager une transition agricole heureuse.
Critique de la formation agricole classique
Jérôme explique qu’en agriculture conventionnelle, le champignon est souvent présenté comme un ennemi : on enseigne surtout à s’en protéger à coups de produits phytosanitaires.
Il estime qu’une meilleure connaissance des champignons permettrait pourtant d’aller vers une agriculture plus résiliente, moins subie, moins dépendante d’intrants extérieurs.
Il regrette que les agriculteurs soient souvent dépossédés de la compréhension intime de leur métier, contraints de s’en remettre à des conseils techniques extérieurs, produits par des systèmes qui pensent à leur place l’avenir de l’agriculture.
Valoriser les déchets agricoles grâce aux champignons
Jérôme reprend l’exemple d’une culture de blé ou de maïs : sur une certaine quantité de biomasse produite, seule une partie est vendue sous forme de grain. Le reste, souvent peu valorisé, pourrait servir à produire des champignons et constituer une source de revenu potentiellement supérieure à celle de la culture principale.
Cette logique intéresse fortement Mycotopia, qui raconte justement avoir proposé ce raisonnement à un riziculteur de Camargue, lequel s’est rapidement montré intéressé par l’installation d’une champignonnière.
Questions techniques : bio, hotte, matériel
Plusieurs questions du public portent sur des points techniques.
La certification bio
À la question de savoir s’il est compliqué de produire des champignons bio, il est répondu que ce n’est pas le plus difficile en soi : la réglementation sur les champignons est relativement courte. Le principal enjeu est plutôt d’avoir accès à des substrats eux-mêmes issus de matières certifiées bio.
Cela peut poser problème pour certains déchets agricoles, comme les résidus viticoles. En revanche, pour des substrats bois ou drêches, cela peut être plus simple, à condition de garantir l’absence de traitement.
Jérôme élargit cependant la réflexion : au-delà du label bio, il faudrait aussi penser une véritable filière de valorisation de déchets agricoles non bio, et étudier précisément ce que les champignons font à ces polymères et ce que deviennent ensuite les résidus.
La hotte à flux laminaire
Une autre question concerne la nécessité d’une hotte à flux laminaire.
La réponse est nuancée :
- pour le clonage, le travail de souche et certaines étapes sensibles, elle est indispensable ;
- pour des cultures amateurs, notamment lorsqu’on part de mycélium déjà bien développé, on peut parfois s’en passer.
Mycotopia raconte même avoir obtenu de bons résultats sans hotte, voire parfois meilleurs que dans certaines conditions pseudo-stériles mal maîtrisées.
Jérôme explique que plus le mycélium est déjà développé, plus il est capable de défendre son substrat face aux concurrents.
Culture domestique
À une question sur la possibilité de cultiver chez soi, il est répondu que oui, en particulier pour le pleurote.
Mycotopia précise avoir déjà animé des ateliers de culture domestique avec du matériel accessible. Il est possible d’acheter du mycélium déjà développé, puis de l’utiliser sur des substrats simples sans infrastructure de laboratoire.
Ils ajoutent qu’il existe de nombreuses astuces pour limiter les contaminations sans matériel sophistiqué, en jouant par exemple sur le pH ou sur certains additifs comme le gypse.
Réflexions sur la filière et la fédération des producteurs
Une question porte sur l’idée de créer un collectif ou une fédération de producteurs.
Mycotopia répond que l’idée est intéressante, surtout pour partager :
- des souches ;
- des connaissances ;
- des itinéraires techniques ;
- des réflexions sur les modèles de champignonnières.
En revanche, ils ne souhaitent pas reproduire le modèle très centralisé de grosses unités produisant massivement du substrat standardisé pour tout le monde. Ils préfèrent défendre une logique plus territorialisée, avec des substrats et des souches adaptés aux contextes locaux.
Jérôme ajoute qu’inonder toute une filière avec un seul clone ou un petit nombre de souches peut aussi poser des problèmes de diversité, comme cela a été observé dans d’autres filières agricoles.
Marchés, restaurateurs et accessibilité
Une autre question aborde le modèle économique : vendre aux restaurateurs pour faire du chiffre tout en rendant les champignons accessibles au grand public.
Mycotopia répond qu’il faut distinguer les marchés :
- les espèces peu connues peuvent d’abord être valorisées auprès des restaurateurs ;
- les champignons plus accessibles peuvent être proposés aux habitants.
Ils reconnaissent néanmoins qu’ils ne pourront pas concurrencer les barquettes industrielles très bon marché. Leur stratégie repose donc sur d’autres leviers :
- qualité ;
- ultra-local ;
- pédagogie ;
- circuits courts ;
- formes de solidarité.
Ils évoquent notamment l’idée de champignons solidaires, sur le modèle de paniers solidaires déjà existants à Marseille : un supplément payé par certains consommateurs pourrait financer l’accès à des produits pour d’autres.
Ils mentionnent aussi la possibilité de kits de culture domestique comme outil d’accessibilité.
Champignons médicinaux et allégations
Interrogés sur la vente de champignons médicinaux, les intervenants répondent avec prudence. Ils rappellent qu’ils ne sont pas pharmaciens et qu’il n’est pas possible de faire des allégations thérapeutiques sans cadre approprié.
Ils précisent que l’on peut vendre certains produits comme compléments alimentaires ou tisanes, mais pas les présenter librement comme médicaments.
Le BRF et les cultures sur bois
Une question porte sur le BRF. Les intervenants soulignent que c’est un très bon sujet, mais que tout dépend :
- des essences utilisées ;
- de leur état ;
- de la proportion de bois vert ;
- de la présence d’écorce ;
- des espèces de champignons visées.
Ils rappellent que le pin, par exemple, peut être plus difficile à utiliser pour certaines cultures, même si certaines espèces comme le pied bleu s’y comportent très bien dans d’autres contextes.
Culture sur marc de café
À propos de la culture sur marc de café, Mycotopia répond qu’ils connaissent et ont testé cette piste. Elle est techniquement possible, mais très sujette aux contaminations.
Ils expliquent aussi que, dans leur cas, le marc de café n’a pas été retenu comme substrat principal pour deux raisons :
- logistique de collecte compliquée, même en ville ;
- existence de substrats locaux plus intéressants pour eux, comme les drêches de brasserie.
Ils soulignent en outre que le café n’est pas une ressource locale à Marseille, ce qui pose aussi la question du sens global de sa valorisation.
Mycoremédiation et restauration des milieux
Une question concerne les applications de type mycoremédiation.
Les intervenants répondent qu’ils n’ont pas encore mené de travaux approfondis sur ce sujet, mais qu’ils s’y intéressent. Ils évoquent notamment :
- des essais de culture sur mégots de cigarettes en lien avec une association marseillaise ;
- l’intérêt de faire des analyses pour comprendre ce qu’il reste réellement dans le substrat après dégradation ;
- les perspectives de restauration de milieux pollués.
Jérôme rappelle qu’il y a déjà eu en France des tentatives en ce sens, mais que ces approches ont souvent été peu soutenues.
Les briques en mycélium
Un autre moment d’échange porte sur des expérimentations de briques en mycélium menées avec Jérôme.
Le principe consistait à utiliser du bois de vigne broyé, colonisé par un champignon comme Trametes versicolor, pour fabriquer des briques très légères. Une fois réhydratées puis assemblées, ces briques pouvaient être soudées entre elles par reprise du mycélium.
Après séchage, elles formaient un ensemble solide.
Les intervenants expliquent vouloir retenter ce type d’expérience à une échelle plus ambitieuse, avec un projet artistique à venir.
Intervention d’Alpha Sow
Après la séquence avec Mycotopia, la conférence suivante est introduite par Jérôme : il s’agit d’une intervention d’Alpha Sow, qui prend la parole depuis le Québec.
Jérôme le présente comme un membre historique du forum, travaillant depuis plusieurs années sur le développement de la myciculture en Afrique.
Le parcours d’Alpha Sow
Alpha Sow commence par expliquer comment il est venu aux champignons.
Au Sénégal, il travaillait autour de jardins communautaires. L’idée était de créer des espaces partagés où des femmes, notamment mères d’enfants scolarisés, pourraient :
- produire des légumes ;
- mieux nourrir leurs enfants ;
- vendre les surplus pour acheter des fournitures scolaires.
Le modèle reposait sur l’ouverture et la mobilisation communautaire, avec des volontaires venant aussi bien du Sénégal que de l’étranger.
Mais un problème majeur est apparu : la consommation d’eau. Dans un contexte sahélien, l’arrosage d’une petite surface coûtait déjà très cher. Alpha Sow a alors compris que ce modèle n’était pas suffisamment viable pour les populations les plus fragiles.
Il s’est donc posé une autre question : quelle activité génératrice de revenu, peu consommatrice d’eau, pourrait convenir à ce contexte ? C’est dans cette recherche qu’il est tombé sur les champignons.
Les défis des communautés africaines
Alpha Sow présente ensuite un ensemble de défis auxquels font face de nombreuses communautés africaines, qu’elles soient rurales ou urbaines :
- croissance démographique, en particulier chez les jeunes ;
- besoin d’emplois ;
- accès à l’eau potable ;
- exode rural ;
- dépendance agricole ;
- forte part de produits importés, souvent de mauvaise qualité ;
- besoins en infrastructures ;
- raréfaction du sable ;
- coût des intrants agricoles ;
- pollution liée aux activités minières ;
- impacts du changement climatique.
Il précise qu’il ne s’agit pas d’une liste exhaustive, mais d’un cadre général pour penser les potentialités du mycélium.
Le mycélium comme levier de développement durable
Alpha Sow insiste sur le fait qu’il ne faut pas voir les champignons seulement comme des organes de consommation, mais considérer surtout le mycélium comme levier de développement durable.
Pour illustrer cela, il décrit de nombreux domaines où le mycélium est déjà utilisé ou pourrait l’être :
- construction ;
- pharmacie ;
- agroalimentaire ;
- textile ;
- informatique ;
- aérospatial ;
- traitement de l’eau ;
- industrie chimique ;
- industrie automobile ;
- énergie.
Selon lui, le mycélium est déjà partout, même si on ne s’en rend pas compte encore pleinement, et son importance ne fera que croître.
Exemple : la question du sable
À partir de son expérience de conseiller auprès d’un maire sénégalais, Alpha Sow raconte avoir été confronté à la question du sable, ressource extrêmement consommée dans le monde après l’eau.
Il explique qu’on lui a demandé où trouver le sable nécessaire à un projet ambitieux de développement communal. Cette remarque l’a conduit à s’intéresser de plus près aux alternatives, y compris celles fondées sur le mycélium, notamment pour fabriquer des briques ou des matériaux de construction.
Exemple : la nutrition et les farines enrichies
Alpha Sow revient ensuite sur un exemple concret de projet développé au Sénégal dans le domaine de la nutrition.
Partant du constat de la malnutrition infantile, il a travaillé avec des laboratoires et des partenaires pour développer une farine enrichie à base notamment de champignons et de moringa.
L’objectif était de produire un aliment local, utile, répondant aux normes de qualité, pouvant être donné aux enfants ou intégré dans l’alimentation courante.
Il insiste sur l’importance :
- de la recherche appliquée ;
- des partenariats avec les laboratoires ;
- de la validation institutionnelle ;
- de la qualité sanitaire et nutritionnelle.
Une logique de chaîne de valeur
Alpha Sow développe longuement l’idée qu’un simple résidu agricole peut, grâce aux champignons, générer toute une chaîne de valeur.
Il prend l’exemple de la paille utilisée comme substrat :
- on produit des champignons ;
- on consomme ou vend les champignons ;
- le substrat usagé peut ensuite être utilisé :
- comme compost ;
- comme aliment pour certains élevages ;
- comme base pour d’autres productions.
Il montre ainsi comment, à partir d’une même ressource, on peut créer davantage de richesse, résoudre plusieurs problèmes en même temps, et réduire l’exode rural en recréant des activités au niveau local.
Le développement communautaire comme méthode
Pour Alpha Sow, la bonne approche consiste à partir des besoins concrets des communautés, et non d’un modèle abstrait.
Il insiste sur :
- l’écoute des besoins ;
- la priorisation locale ;
- les petits projets pilotes ;
- la montée en échelle progressive ;
- les partenariats ;
- la formation ;
- l’audace.
Il souligne que l’Afrique n’a pas forcément besoin de reproduire les modèles occidentaux en milieu contrôlé à forte intensité capitalistique. Il raconte avoir lui-même développé des productions de champignons au Sénégal dans des installations très simples, bricolées sur balcon ou dans des dispositifs rudimentaires, avec pourtant de bons résultats.
Opportunités économiques autour de la filière
Alpha Sow décrit ensuite tous les métiers susceptibles d’émerger autour de la myciculture :
- producteurs de céréales adaptées au mycélium ;
- préparateurs de grains ;
- producteurs de mycélium ;
- constructeurs de champignonnières ;
- producteurs de champignons ;
- transformateurs agroalimentaires ;
- restaurateurs ;
- chercheurs en nutrition ;
- spécialistes du traitement de l’eau ;
- développeurs de biostimulants ;
- acteurs de la construction et des matériaux.
Il insiste sur le fait que cela peut créer des emplois valorisants pour les jeunes, dans les régions, et contribuer à la relève locale.
Formation, financement, foncier
Revenant sur les difficultés rencontrées dans beaucoup de projets agricoles, Alpha Sow cite trois obstacles majeurs :
- la formation ;
- le financement ;
- le foncier.
Selon lui, la myciculture permet de contourner en partie ces difficultés :
- elle peut démarrer avec des formations relativement accessibles ;
- elle ne nécessite pas forcément de gros investissements au départ ;
- elle ne repose pas directement sur la possession de terre.
Pour lui, cela en fait un champ particulièrement intéressant pour les jeunes.
Le rôle du mycélium dans l’agriculture
Dans les échanges, Alpha Sow explique également que le mycélium peut jouer un rôle important dans l’agriculture, notamment à travers le développement de biostimulants fongiques.
L’idée est d’utiliser certaines propriétés enzymatiques ou biologiques des champignons pour aider les plantes à mieux accéder à l’eau et aux nutriments, et à mieux résister à certains stress abiotiques, notamment dans le contexte du changement climatique.
Il insiste sur le fait que le mycélium permet d’élargir, d’une certaine manière, les capacités d’exploration du sol par la plante.
Appel à l’audace et à la coopération
En conclusion, Alpha Sow insiste sur plusieurs idées :
- il faut penser autrement ;
- il faut oser ;
- il faut partir du local ;
- il faut valoriser les ressources humaines avant de se focaliser uniquement sur l’argent ;
- il faut mettre en place des partenariats ;
- il faut s’appuyer sur la solidarité, qui est déjà une réalité forte dans beaucoup de communautés africaines.
Il estime qu’un développement fondé sur le mycélium, associé à des logiques coopératives et communautaires, pourrait contribuer à transformer durablement de nombreux secteurs.
Clôture de la séquence
La session se termine sur quelques mots de remerciement et sur l’annonce du programme du lendemain, qui comprendra d’autres conférences du Forum Mycorium 2020, notamment autour des moisissures, de la cuisine, de la cueillette, des morilles, de la viticulture et des tanins.
L’ensemble de cette première séquence du forum fait apparaître une même ligne directrice : considérer le champignon non comme un sujet marginal, mais comme un levier central pour repenser à la fois :
- l’agriculture ;
- l’alimentation ;
- les matériaux ;
- les déchets ;
- la pédagogie ;
- les territoires ;
- et plus largement la relation entre les sociétés humaines et le vivant.