L'Homme qui plantait des arbres, un récit de Jean Giono

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Dans ce récit de Jean Giono, le narrateur découvre, au début du XXe siècle, une région désolée des Alpes de Provence, sèche, abandonnée et presque morte. Il y rencontre un berger solitaire, Elzéard Bouffier, homme simple et paisible, qui consacre sa vie à planter des arbres, gland après gland, sur ces terres arides. Année après année, malgré la solitude, les guerres et l’indifférence générale, il poursuit patiemment son œuvre. Peu à peu, les chênes, bouleaux et autres essences transforment le paysage : l’eau réapparaît, les ruisseaux coulent de nouveau, les villages renaissent, les jardins refleurissent et une population revient s’installer. À travers cette histoire exemplaire, Giono célèbre la puissance de la persévérance, la générosité silencieuse et la capacité d’un seul homme à régénérer tout un pays. Elzéard Bouffier meurt en 1947, laissant derrière lui une terre ressuscitée.

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Résumé
Dans ce récit de Jean Giono, le narrateur découvre, au début du XXe siècle, une région désolée des Alpes de Provence, sèche, abandonnée et presque morte. Il y rencontre un berger solitaire, Elzéard Bouffier, homme simple et paisible, qui consacre sa vie à planter des arbres, gland après gland, sur ces terres arides. Année après année, malgré la solitude, les guerres et l’indifférence générale, il poursuit patiemment son œuvre. Peu à peu, les chênes, bouleaux et autres essences transforment le paysage : l’eau réapparaît, les ruisseaux coulent de nouveau, les villages renaissent, les jardins refleurissent et une population revient s’installer. À travers cette histoire exemplaire, Giono célèbre la puissance de la persévérance, la générosité silencieuse et la capacité d’un seul homme à régénérer tout un pays. Elzéard Bouffier meurt en 1947, laissant derrière lui une terre ressuscitée.

Quand la captation du carbone dans nos sols reste un sujet d'actualité, et que l'on sait que l'arbre est à la base de tout, nous vous proposons de prendre un petit moment de poésie en visionnant ce film d'animation sur l'histoire d'un homme, qui plantait des arbres 🌳🍃


L'Homme qui plantait des arbres est un film d'animation réalisé par l'illustrateur canadien Frédéric Back pour Radio-Canada en 1987 à partir de la nouvelle du même nom écrite par Jean Giono en 1953. Version narrée par Philippe Noiret.


Un voyage dans les hautes terres de Provence

Il y a bien des années, le narrateur faisait une longue course à pied sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence. C’était au moment où il entreprenait une longue promenade dans ces déserts de landes nues et monotones, vers 1200 ou 1300 mètres d’altitude. Il n’y pousse guère que de la lavande sauvage.

Après avoir traversé ce pays dans sa plus grande largeur, et après trois jours de marche, il se trouvait dans une désolation sans exemple. Il campait à côté du squelette d’un village abandonné. Il n’avait plus d’eau depuis la veille et il lui fallait en trouver. Ces maisons agglomérées en ruine, comme un vieux nid de guêpes, lui faisaient penser qu’il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons sans toiture, rongées par le vent et la pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.

C’était un beau jour de juin avec un grand soleil, mais sur ces terres sans abri et dans ce ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d’un fauve dérangé dans son repas. Il fallut repartir. À cinq heures de marche de là, le narrateur n’avait toujours pas trouvé d’eau, et rien ne pouvait lui donner l’espoir d’en trouver. C’était partout la même sécheresse, les mêmes terres arides.

La rencontre avec le berger

Il lui sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire debout. D’abord, il la prit pour le tronc d’un arbre solitaire. Il se dirigea vers elle. C’était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.

L’homme lui fit boire à sa gourde, puis, un peu plus tard, le conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau excellente d’un trou naturel très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.

Cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C’était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n’habitait pas une cabane, mais une vraie maison en pierre, où l’on voyait très bien comment son travail personnel avait réparé la ruine qu’il avait trouvée là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer.

Son ménage était en ordre, son parquet balayé, son fusil graissé, la soupe bouillait sur le feu. Le narrateur remarqua alors qu’il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient repris avec ce soin minutieux qui rend les reprises invisibles.

Il lui fit partager sa soupe. Après le repas, le narrateur lui offrit sa blague à tabac, mais l’homme répondit qu’il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant sans servilité.

Il fut entendu que le narrateur passerait la nuit là, le village le plus proche étant encore à plus d’une journée et demie de marche.

Un pays de misère et de dureté

Le narrateur connaissait parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq, dispersés loin les uns des autres sur les flancs de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs, à l’extrémité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois.

Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres, dans ce climat d’une rudesse excessive aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme. L’ambition démesurée s’y développe dans le désir continuel de s’échapper de cet endroit. Les hommes vont porter leur charbon à la ville puis reviennent. Les plus solides qualités se craquellent sous cette perpétuelle tension.

Les femmes mûrissent dans le ressentiment. Il y a concurrence sur tout : pour la vente du charbon de bois, pour le banc de l’église, pour les vertus comme pour les vices. C’est un combat général où les vertus et les vices se disputent sans repos. Cette existence irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folie, presque toujours meurtrière.

Le geste patient du semeur d’arbres

Le berger alla chercher un petit sac et en déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Le narrateur fumait sa pipe. Il proposa de l’aider, mais l’homme lui dit que c’était son affaire. Voyant le soin qu’il mettait à ce travail, le narrateur n’insista pas.

Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits ou ceux qui étaient légèrement fendus, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta, et ils allèrent se coucher.

La société de cet homme donnait la paix. Le lendemain, le narrateur lui demanda la permission de se reposer tout le jour chez lui. Le berger trouva cela tout naturel, ou plus exactement il donna l’impression que rien ne pouvait le déranger.

Il fit sortir son troupeau et le mena au pâturage. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés. Au lieu d’une houe, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante.

Le narrateur fit celui qui se promène en se reposant et suivit une route parallèle à la sienne. Le pâturage de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et monta vers l’endroit où se tenait le narrateur.

Celui-ci craignit qu’il vînt lui reprocher son indiscrétion, mais pas du tout : c’était sa route, et il l’invita à l’accompagner s’il n’avait rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.

Arrivé à l’endroit où il voulait travailler, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes.

Elzéard Bouffier

Le narrateur lui demanda si cette terre lui appartenait. Il répondit que non. Savait-il à qui elle appartenait ? Il ne le savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être la propriété de gens qui ne s’en souciaient pas. Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi ses cent glands avec un soin extrême.

Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Le narrateur mit sans doute assez d’insistance dans ses questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans, il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille étaient sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’imprévisible dans les desseins de la Providence. Il resterait dix mille chênes qui pousseraient dans cet endroit où il n’y avait rien.

C’est à ce moment-là que le narrateur se soucia de l’âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude, où il prenait plaisir à vivre lentement avec ses brebis et son chien.

Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupation très importante, il avait résolu de remédier à cet état de choses.

Le narrateur, dans son jeune âge, imaginait l’avenir en fonction de lui-même et d’une certaine recherche du bonheur. Il dit au berger que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Elzéard Bouffier répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans il en aurait planté tellement d’autres que ces dix mille seraient comme une goutte d’eau dans la mer.

Le retour après la guerre de 1914

Le narrateur quitta le berger. L’année d’après eut lieu la guerre de 1914, dans laquelle il fut engagé pendant cinq ans. Un soldat d’infanterie ne pouvait guère réfléchir à des arbres.

Sorti de la guerre, il se retrouva avec une prime de démobilisation minuscule, mais avec un grand désir de respirer un peu d’air pur. C’est sans autre idée préconçue qu’il reprit le chemin de ces contrées.

Le pays n’avait pas changé. Pourtant, au-delà du village mort, il aperçut dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, il s’était remis à penser à ce berger planteur d’arbres. Dix mille chênes, se disait-il, occupent vraiment un très large espace.

Il avait vu mourir trop d’hommes pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d’Elzéard Bouffier, d’autant que lorsqu’on a vingt ans, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu’à mourir.

Mais Elzéard Bouffier n’était pas mort. Il avait même changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis, mais, par contre, une centaine de ruches. Il s’était débarrassé des moutons, qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait continué à planter.

Les chênes de 1910 avaient alors dix ans. Ils étaient plus hauts que le narrateur et plus hauts que lui. Le spectacle était impressionnant. Le narrateur en resta littéralement privé de parole, et comme Elzéard Bouffier ne parlait pas, ils passèrent toute la journée en silence à se promener dans sa forêt.

Une forêt née de la seule volonté d’un homme

Cette forêt avait trois tronçons. Elle mesurait onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l’âme de cet homme, sans moyens techniques, on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction.

Elzéard Bouffier avait suivi son idée. Les hêtres, qui arrivaient aux épaules du narrateur, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l’âge où ils étaient à la merci des rongeurs. Quant au dessein même de la Providence pour détruire l’œuvre, il lui faudrait désormais avoir recours aux cyclones.

Il montra aussi d’admirables bouquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c’est-à-dire de 1915, de l’époque où le narrateur combattait à Verdun. Il les avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu’il y avait de l’humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents, et très décidés.

La création avait l’air d’ailleurs de s’accomplir toute seule, tant elle avançait naturellement.

Le retour de l’eau et de la vie

En redescendant par le village, le narrateur vit couler de l’eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d’homme, avaient toujours été à sec. C’était la plus formidable opération de réaction naturelle qu’il lui eût été donné de voir.

Ces ruisseaux à sec avaient jadis porté de l’eau, dans des temps très anciens. Certains des villages tristes dont il a parlé au début de son récit s’étaient construits sur les emplacements d’anciens villages gallo-romains, dont il restait encore des traces. Les archéologues y avaient fouillé, et trouvé des hameçons là où, au XXe siècle, on était obligé d’avoir recours à des citernes pour avoir un peu d’eau.

Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l’eau réapparaissait, réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs, et une certaine raison de vivre.

Mais la transformation s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite du lièvre ou du sanglier avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres, mais ils l’avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C’est pourquoi personne ne touchait à l’œuvre de cet homme. Si on l’avait soupçonné, on l’aurait contrarié. Mais il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ?

La reconnaissance tardive

À partir de 1920, le narrateur ne resta jamais plus d’un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Il ne le vit jamais fléchir ni douter. Pourtant, Dieu sait si Dieu lui-même mettait des obstacles sur sa route.

Le narrateur n’a pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l’adversité ; que, pour assurer la victoire d’une telle passion, il a fallu lutter contre le désespoir ; et que, pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu’il s’exerçait dans une solitude totale.

Cette solitude était telle que, vers la fin de sa vie, Elzéard Bouffier avait perdu l’habitude de parler, ou peut-être n’en voyait-il plus la nécessité.

En 1933, il reçut la visite d’un garde forestier étonné. Ce fonctionnaire lui intima l’ordre de ne pas faire de feu, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C’était, dit le garde, la première fois qu’on voyait une forêt pousser toute seule.

En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la forêt naturelle. Il y avait là un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose, et heureusement on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l’État et interdire qu’on vienne y faire des coupes de charbon.

Il était impossible en effet de ne pas être saisi par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. La forêt exerça même son pouvoir de séduction sur le député.

Le narrateur avait un ami parmi les capitaines forestiers de la délégation. Il lui expliqua le mystère. Une semaine plus tard, ils allèrent tous les deux à la recherche d’Elzéard Bouffier. Ils le trouvèrent en plein travail, à vingt kilomètres de l’endroit où avait eu lieu l’inspection.

Le capitaine forestier n’était pas l’ami du narrateur pour rien : il connaissait la valeur des choses. Il laissa Elzéard Bouffier en paix. Ils lui offrirent seulement l’œuf qu’ils avaient apporté en présent et partagèrent leur casse-croûte avec lui. Puis ils passèrent quelques heures dans la contemplation muette du paysage.

Un athlète de Dieu

Le versant d’où ils venaient était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Le narrateur se souvenait de l’aspect du pays en 1913 : le désert.

Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité, et surtout la sérénité de l’âme, avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu.

Le narrateur se demandait combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres. Avant de partir, son ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain paraissait devoir convenir. Mais il n’insista pas. « Pour la bonne raison, dit-il après que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d’une heure de marche, l’idée ayant fait son chemin en lui, il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux. »

C’est grâce à ce capitaine que non seulement la forêt, mais aussi le bonheur de cet homme furent protégés.

La guerre de 1939 et la persistance de l’œuvre

L’œuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Comme les automobiles marchaient alors au gazogène, on n’avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910. Mais ces quartiers étaient si loin de tout réseau routier que l’entreprise se révéla très mauvaise du point de vue financier. On l’abandonna.

Le berger n’avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 1939 comme il avait ignoré la guerre de 1914.

Le pays transformé

Le narrateur vit Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans.

Le narrateur reprit la route du désert. Mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Il mit sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait qu’il ne reconnaissait plus les lieux de ses premières promenades.

Il crut même avoir besoin du nom du village pour conclure qu’il était bien dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car le débarqua à Vergons. En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège. Leur condition était sans espoir.

Tout était changé. Même l’air. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui l’accueillaient jadis, soufflait une brise souple, chargée d’odeurs. Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs : c’était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante encore, il entendit le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin.

Il vit qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante, et, ce qui le toucha le plus, qu’on avait planté près d’elle un tilleul, symbole incontestable d’une résurrection.

Par ailleurs, Vergons portait les traces d’un travail pour l’accomplissement duquel l’espoir est nécessaire. L’espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mêlés mais bien ordonnés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C’était désormais un endroit où l’on avait envie d’habiter.

Une résurrection collective

À partir de là, le narrateur fit son chemin à pied. La guerre dont on sortait à peine n’avait pas permis l’épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau.

Sur les flancs abaissés de la montagne, il voyait de petits champs d’orge et de seigle en herbe. Au fond des étroites vallées verdissaient quelques prairies.

Il avait suffi de huit ans pour que tout le pays resplendît de santé et de fraîcheur. Sur l’emplacement des ruines vues en 1913 s’élevaient maintenant des fermes propres, bien crépies, qui témoignaient d’une vie heureuse et confortable.

Les anciennes sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent désormais les forêts, s’étaient remises à couler. Les eaux avaient été captées. À côté de chaque ferme, dans des bosquets d’érables, les bassins des fontaines débordaient sur des tapis de menthe fraîche.

Les villages s’étaient reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines, où la terre se vend cher, s’était fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement et de l’esprit d’aventure. On rencontre sur les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles sachant rire, et ayant repris goût aux fêtes paysannes.

Si l’on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit dans la douceur, et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.

La leçon du récit

Quand le narrateur pense qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, il trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable.

Mais quand il fait le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, il est pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien une œuvre digne de Dieu.

Elzéard Bouffier mourut paisiblement en 1947, à l’hospice de Banon.