Les agriculteurs sauvent le monde, par J-F Sarreau

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Dans cette conférence, Jean‑François Sarreau, agriculteur installé d’abord dans le Cher puis en Bretagne, retrace son parcours et l’évolution de ses pratiques face aux crises agricoles, à la PAC et aux contraintes économiques. Après une phase en agriculture conventionnelle, il engage dès les années 1990 une réflexion sur la réduction des coûts, du travail du sol et de la consommation d’énergie. Les difficultés rencontrées — adventices, limaces, rendements en baisse, adaptation variétale — le conduisent, après un voyage au Brésil en 2000, à adopter pleinement le semis direct puis l’agriculture de conservation. Il montre comment ces pratiques améliorent progressivement la biodiversité, la fertilité des sols, la gestion de l’eau et le stockage du carbone. À travers la création de groupes d’agriculteurs et d’expérimentations locales, il défend une agriculture régénérative, fondée sur l’observation, la mutualisation des connaissances et la capacité des agriculteurs à répondre aux défis alimentaires, climatiques et environnementaux.

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Résumé
Dans cette conférence, Jean‑François Sarreau, agriculteur installé d’abord dans le Cher puis en Bretagne, retrace son parcours et l’évolution de ses pratiques face aux crises agricoles, à la PAC et aux contraintes économiques. Après une phase en agriculture conventionnelle, il engage dès les années 1990 une réflexion sur la réduction des coûts, du travail du sol et de la consommation d’énergie. Les difficultés rencontrées — adventices, limaces, rendements en baisse, adaptation variétale — le conduisent, après un voyage au Brésil en 2000, à adopter pleinement le semis direct puis l’agriculture de conservation. Il montre comment ces pratiques améliorent progressivement la biodiversité, la fertilité des sols, la gestion de l’eau et le stockage du carbone. À travers la création de groupes d’agriculteurs et d’expérimentations locales, il défend une agriculture régénérative, fondée sur l’observation, la mutualisation des connaissances et la capacité des agriculteurs à répondre aux défis alimentaires, climatiques et environnementaux.

On vous propose aujourd'hui un témoignage de Jean-François Sarreau, agriculteur historique du semis-direct en Bretagne, président de l'IAD. Carbone, contraintes, chimie : et si les agriculteurs en semis-direct sur couvert végétal sauvaient le monde ?


SOMMAIRE :


0:30 Introduction & présentation de son parcours

5:20 Premières réflexions quand à la transition

10:20 Les premières difficultés

12:45 Des questionnements causés par le changement : l'adaptation

18:00 Réglementation & chimie

22:10 Avantages sur la vie du sol

23:50 Le semis-direct en première place pour la stockage du carbone

27:00 Les agriculteurs sauvent le monde.


Parcours d’agriculteur et installation

Jean-François Sarreau se présente d’abord comme « un Berrichon ». Il s’est installé en 1977 sur une ferme dans le Cher, avant de venir ensuite en Bretagne, après avoir épousé « cette Bretonne », Marie-Thérèse, son épouse.

Son installation s’est faite dans des conditions particulières. Il explique être locataire, dans un cadre qui ne lui permet pas d’entrer dans la profession avec les aides classiques, notamment pour des raisons administratives et de surface. Au-delà d’un certain seuil, il ne pouvait pas bénéficier d’une extension simple et commode de son exploitation, ni des soutiens attendus.

Durant cette première période, de la fin des années 1970 jusqu’à environ 1990, il vit aussi la préfiguration de la mise en place de la PAC. Pour lui, cette évolution signifie d’abord un alignement sur les cours mondiaux, donc une baisse importante des revenus. Cela l’amène à repenser son avenir agricole.

Dans le même temps, sa belle-famille en Bretagne connaît une crise agricole très forte. Ses beaux-parents produisaient notamment des pommes de terre et des pintadeaux d’un jour. La fermeture de la frontière italienne provoque brutalement la perte d’une grande partie des débouchés de l’entreprise familiale, jusqu’à faire disparaître les trois quarts de la production. Pendant environ trois ans, Jean-François Sarreau partage alors son temps entre le Cher et la Bretagne, six mois dans l’un, six mois auprès de ses beaux-parents, pour les accompagner.

Par la suite, son frère abandonne ses études d’informatique pour revenir à la terre. Jean-François Sarreau l’aide à s’installer dans le Cher, avant de venir définitivement en Bretagne. Il accompagnera ses beaux-parents pendant une dizaine d’années, jusqu’en 1990, date à laquelle il reprend leur affaire.

Une trajectoire en trois grandes périodes

Jean-François Sarreau distingue plusieurs séquences dans son parcours.

La première, jusqu’en 1990, correspond à la période d’installation, aux premières difficultés économiques et à la montée des inquiétudes liées à la PAC.

La deuxième, de 1990 à 2000, est celle de l’adaptation à la PAC et de la recherche de compétitivité. Après avoir travaillé dans les années 1980 sur les charges proportionnelles, il se concentre dans les années 1990 sur les charges de structure.

Son objectif devient alors de réduire les coûts de production, mais aussi de repenser l’organisation du travail, le temps passé, l’énergie consommée et le capital immobilisé. Il formule son problème de manière très concrète : là où il fallait auparavant deux tracteurs, deux chauffeurs et une heure pour implanter un hectare de blé, il veut parvenir au même résultat avec un seul tracteur de 90 chevaux, un seul chauffeur et une heure de travail.

Cette équation de départ ne donne pas encore la solution, mais elle lance toute sa réflexion sur l’implantation plus économique des cultures.

La troisième période commence autour de l’an 2000, avec le passage au semis direct, puis à ce qui sera nommé plus tard l’agriculture de conservation.

Réduction du travail du sol et premières innovations

Dans les années 1990, la première étape consiste à chercher des outils permettant de réduire la pointe de travail au moment des semis, en particulier pour le blé implanté derrière maïs après récolte.

L’exploitation est alors marquée par une production de volailles. L’intégralité des productions végétales est valorisée dans l’alimentation animale. À l’époque, la ration d’une volaille monogastrique contient environ 70 % de maïs, ce qui fait que la ferme est composée à 50-60 % de maïs, le reste étant du blé et éventuellement un peu de légumes.

Dans ce contexte, l’enjeu principal est la mise en place des cultures avec moins de travail du sol, moins de temps, moins d’énergie et moins de capital. Une première étape technique permet déjà de réduire fortement la pointe de travail. Une seconde étape est franchie avec l’investissement dans un outil plus souple d’usage, qui permet d’implanter les cultures en perturbant moins le sol.

À partir de là, Jean-François Sarreau commence à toucher aux effets de la moindre perturbation du sol. Il observe des conséquences d’abord inattendues : développement de la biodiversité, mais aussi parfois difficultés d’implantation, notamment dans des séquences climatiques humides.

Les doutes des années 1990 : humidité, adventices et limaces

Les années 1994-1995, puis 1999-2000, sont marquées par des séquences de forte pluviométrie. Dans le secteur de l’Aulne, la pluviométrie normale se situe autour de 1 200 à 1 250 mm. En 1994-1995, elle monte à 1 500 mm, puis à 1 800 mm en 1999-2000.

Ces conditions mettent le système à l’épreuve. Dès lors qu’on perturbe moins le sol, et qu’on ne cherche pas à intensifier fortement l’usage des produits de protection, deux phénomènes apparaissent.

Le premier est un enherbement excessif. Les économies réalisées sur les produits de traitement, dans un contexte humide, rendent le système plus vulnérable si les implantations sont mauvaises. Les adventices se développent alors davantage.

Le second phénomène est celui des limaces. Quand on perturbe moins le milieu, l’écosystème reprend sa place, mais la diversité ne se rééquilibre pas instantanément. Jean-François Sarreau souligne qu’« on commence en général par la moins bonne » : les limaces apparaissent d’abord, avant que leurs prédateurs naturels n’arrivent ensuite. Cela demande du temps, de la patience et une meilleure connaissance des chaînes trophiques.

Cette période est donc un moment de doute. Le système est encore « assis entre deux chaises » : les céréales sont déjà implantées avec moins de travail du sol, mais le maïs continue d’être conduit de façon plus conventionnelle. De ce fait, les bénéfices accumulés sur plusieurs années sont en partie détruits par le travail du sol nécessaire à l’implantation du maïs.

Le voyage au Brésil et le passage au semis direct intégral

Il faut attendre un voyage au Brésil, en 2000, pour que Jean-François Sarreau découvre ce qu’est réellement le semis direct, et comprenne pleinement ce qu’implique l’absence de perturbation du sol.

À partir de là, il décide d’aller jusqu’au bout de la logique. Avec ses deux amis Bernard et Hervé Moreau, il co-investit dans un semoir direct destiné d’abord à implanter le maïs. C’est cette étape qui permet de boucler l’ensemble du système et d’atteindre les objectifs les plus radicaux dans l’abandon du travail du sol.

Ce changement fait émerger de nouveaux besoins de connaissance. En ne perturbant plus le sol, les auxiliaires commencent à revenir, ce qui réduit peu à peu les problèmes de limaces. Le travail en rotation continue sans travail du sol permet aussi de mieux maîtriser les questions d’enherbement, à condition que les rotations et les successions culturales soient bien pensées.

À partir de ce moment, la confiance revient.

De la pratique individuelle à la dynamique collective

Au début des années 2000, la terminologie reste encore centrée sur le « semis direct ». L’expression « agriculture de conservation » viendra plus tard.

Jean-François Sarreau est convaincu que, pour changer d’échelle et acquérir les connaissances nécessaires, il faut mutualiser les expériences. Il se rapproche alors de la chambre d’agriculture et obtient la mise en place d’un groupe dédié à ces questions.

Le contexte local joue un rôle important. Après les événements de 2004, notamment à Châteaulin avec des épisodes très marquants de ruissellement et d’eau, les réponses proposées consistent essentiellement à replanter des talus en bord de champ. Pour Jean-François Sarreau, ces réponses peuvent avoir un intérêt paysager ou pour la biodiversité, mais elles ne répondent pas au problème fondamental de l’érosion ni à celui de la vitesse d’arrivée de l’eau à l’exutoire.

Il interpelle alors les responsables politiques du secteur et la chambre d’agriculture. Progressivement, chacun vient à son rythme à ces questions. Un député comprend bien l’enjeu et contribue à faire bouger les choses. La chambre d’agriculture met à disposition un technicien, Jean-Philippe Turleau, pour animer un groupe dédié à ces pratiques.

À l’époque, Jean-Philippe Turleau recense dans le département une trentaine d’agriculteurs ayant déjà plus ou moins de pratiques de moindre perturbation du sol, dans le champ large des techniques culturales simplifiées. Parmi eux, seuls trois agriculteurs pratiquent quelque chose qui préfigure le semis direct : les « trois gars de l’Aulne », Bernard, Hervé Moreau et Jean-François Sarreau.

Autour de ce groupe, les pratiques sont décrites, qualifiées, comparées et mises en discussion. Dix-huit ans plus tard, le groupe touche plus de 200 agriculteurs, sans être exhaustif. Parmi eux, une quarantaine se trouvent désormais en agriculture de conservation intégrale, avec semis direct intégral.

Les problèmes techniques rencontrés au démarrage

Le premier objectif de ce travail collectif est d’apporter des réponses aux problèmes concrets rencontrés lors du basculement vers ces pratiques.

En 2000, il n’y a ni smartphone, ni internet tel qu’on le connaît aujourd’hui. Les échanges sont difficiles. Quelques agriculteurs pratiquent déjà ces techniques en France, peut-être une quinzaine à l’échelle nationale, mais ils ne se connaissent pas forcément. Il faut aller jusqu’au Brésil pour prendre conscience qu’il existe déjà des praticiens en France.

Les difficultés rencontrées sont nombreuses : baisses de rendement, flores mal maîtrisées, levées irrégulières, cultures qui produisent moins bien. Pour Jean-François Sarreau, il n’est pas envisageable de développer une agriculture qui serait durablement moins performante que la précédente. Il faut donc comprendre les causes des baisses de rendement.

Le groupe identifie rapidement plusieurs facteurs.

D’abord, la température du sol. Sans travail du sol, les sols sont plus froids. Cela entraîne des problèmes de minéralisation, des périodes d’adaptation, des flores adventices différentes et des levées plus compliquées.

Ensuite, il faut revoir entièrement l’adaptation variétale. Au départ, on change les pratiques de travail du sol, mais on conserve les mêmes schémas de fertilisation et les mêmes génétiques. Or cela ne fonctionne pas. Selon les contextes pédoclimatiques — nord Finistère, sud Finistère, centre Finistère — les variétés ne réagissent pas de la même façon.

Les céréales d’hiver sont les premières concernées. Puis vient rapidement le même raisonnement pour les cultures de printemps, notamment le maïs. En semis direct, des essais montrent une variabilité très importante entre variétés. Certaines atteignent seulement 30 % du rendement attendu. D’autres résistent mieux au froid ou aux limaces. Certaines sont entièrement dévorées, d’autres presque pas touchées, sans que les causes soient encore totalement connues.

Il faut donc adapter le catalogue de semences aux besoins du système, et parfois même envisager des mélanges.

Repenser les dates de semis et la fertilisation

Le changement de système oblige aussi à revoir les dates de semis. Jean-François Sarreau explique qu’il faut parfois avancer les dates de semis, contrairement à ce qui pouvait être conseillé, afin d’aller chercher la chaleur résiduelle du sol.

La fertilisation doit également être complètement repensée. Ce point n’avait pas été compris au départ. Les analyses de sol permettent ensuite de mieux voir ce qui se passe.

Lorsqu’on augmente le stock de matière organique et qu’on séquestre du carbone, on immobilise aussi de l’azote. Cet azote est d’abord mobilisé par le processus de stockage du carbone avant d’être disponible pour les plantes. En conséquence, il faut avancer les dates d’apport d’azote pour laisser le temps à la minéralisation d’opérer, et parfois augmenter légèrement les doses pour compenser cette immobilisation temporaire.

Ces évolutions supposent un important travail de communication et de pédagogie. Il faut parler des problèmes rencontrés pour faire émerger les bonnes questions, puis les réponses.

Les contraintes réglementaires et la destruction des couverts

Jean-François Sarreau revient aussi sur l’évolution du cadre réglementaire, notamment autour des couverts et de leur destruction.

Dans le contexte océanique breton, où la pluie est fréquente, la destruction des couverts ne peut pas se faire facilement uniquement par roulage ou par le gel. L’accompagnement chimique de la destruction est alors, selon lui, absolument fondamental pour réussir l’implantation des cultures suivantes.

Or, alors que les premières exceptions réglementaires avaient permis l’usage de la destruction chimique dans certains cas, les évolutions récentes risquent de remettre en cause ces possibilités. Il y voit une difficulté majeure, d’autant plus que ces restrictions peuvent entrer en contradiction avec les objectifs fixés par la directive nitrates et avec l’intérêt agronomique des couverts.

Les projets « semis direct et biodiversité »

Jean-François Sarreau évoque ensuite deux projets qu’il appelle « GIEE », dont l’un est nommé « Sème bio div », pour « semis direct et biodiversité », et un second centré sur la séquestration du carbone.

Le projet sur la biodiversité part d’un constat simple : lorsqu’on passe en agriculture de conservation et qu’on maintient sur le long terme la cohérence entre le gîte et le couvert, toute une biodiversité se met en place. On voit apparaître des espèces auxiliaires, prédatrices, mais aussi une faune beaucoup plus large : carabes, vers de terre, insectes divers, araignées, et bien d’autres organismes.

L’objectif est donc de quantifier et de mesurer cette évolution, là où auparavant on l’observait sans pouvoir vraiment la caractériser.

Jean-François Sarreau rappelle qu’en réalité, ces constats ne relèvent pas d’une invention ex nihilo. Des chercheurs comme Marcel Bouché avaient déjà largement travaillé sur ces questions, notamment sur les vers de terre. Mais le travail engagé permet de documenter concrètement ce que produit l’agriculture de conservation sur les fermes.

Biodiversité, vers de terre, carabes et baisse des intrants

Les résultats observés sont très marquants.

Sur les vers de terre, les fermes en agriculture de conservation présentent selon lui un facteur 10 par rapport aux systèmes conventionnels avec travail du sol. Toutes espèces confondues, et en particulier les anéciques, la présence est beaucoup plus forte. Pour lui, les vers de terre sont des indicateurs remarquables de la santé biologique du sol.

Sur les carabes, l’écart est encore plus spectaculaire : il parle d’un facteur 100. Là où l’on trouve un carabe dans une parcelle travaillée, on peut en trouver cent dans une parcelle conduite en agriculture de conservation.

Cette biodiversité permet ensuite de s’affranchir progressivement d’un certain nombre d’intrants. Les carabes, par exemple, contribuent à réduire la pression des limaces. Plus largement, la remise en place d’une biodiversité fonctionnelle et d’un meilleur état sanitaire des cultures peut permettre de se passer en partie des fongicides.

Jean-François Sarreau souligne que, dans le débat public, l’attention se concentre souvent sur les herbicides. Selon lui, si ces molécules sont très contestées, il ne faut pas oublier que d’autres produits, comme les fongicides, peuvent avoir des effets plus difficiles encore sur la biodiversité et la fertilité organo-biologique. Réduire les fongicides permettrait notamment de favoriser davantage les mycorhizes dans le sol.

À terme, une meilleure organisation organo-biologique du sol pourrait aussi permettre, après stockage du carbone, de réduire une partie des charges liées à la fertilisation minérale.

Produire des résultats pour nourrir le débat

Jean-François Sarreau ne cherche pas à entrer dans un débat simpliste du « pour » ou du « contre » les molécules. En revanche, il insiste sur l’importance d’avoir des résultats mesurés pour pouvoir discuter sérieusement des orientations réglementaires.

Disposer de données sur la biodiversité, le carbone, les performances agronomiques ou les effets environnementaux permet de structurer l’argumentation. Cela ne signifie pas que la discussion est gagnée d’avance, mais cela donne des bases solides pour répondre aux idées reçues et aux inquiétudes de la société civile, souvent éloignée des réalités agronomiques.

Sans connaissances et sans résultats, le monde agricole est mal armé pour participer au débat.

Le carbone, la matière organique et la durabilité

Le second chantier évoqué concerne le carbone. Il ne touche pas seulement les agriculteurs du groupe TCS 29, mais aussi des agriculteurs conventionnels et des agriculteurs bio.

L’enjeu est d’évaluer la capacité réelle des systèmes à stocker du carbone. Jean-François Sarreau reste prudent sur les résultats, car le travail n’est pas totalement terminé. Mais il estime déjà que les fermes capables de faire évoluer positivement leurs stocks de matière organique sont aussi celles qui sont les plus aptes à mettre durablement en place une biodiversité fonctionnelle.

Le carbone devient ainsi le point central. Il faut maintenant identifier quelles pratiques sont les plus optimisées pour en favoriser le stockage.

Cela conduit directement à la question de la durabilité. Pour Jean-François Sarreau, c’est probablement là que l’agriculture de conservation peut le mieux répondre aux enjeux conjugués de demain.

Quelle agriculture pour demain ?

Jean-François Sarreau développe une vision nuancée des différents modèles agricoles.

Si l’on raisonne uniquement en termes d’agriculture sans pesticides, l’agriculture biologique peut sembler la plus opérationnelle. Mais cela ne dit rien, selon lui, de sa capacité à stocker du carbone, ni de sa capacité à maintenir durablement les niveaux de production, ni encore de sa capacité à produire des biomasses pour l’énergie ou pour d’autres usages.

L’agriculture conventionnelle, de son côté, gardera sans doute encore des vertus sur certaines productions, à condition d’assumer aussi ses externalités négatives.

Pour lui, l’agriculture de conservation — voire demain l’agriculture régénérative — est probablement celle qui pourra faire le lien entre les différents besoins et enjeux que la société imposera : alimentation, énergie, environnement, biodiversité, et même demain production de molécules végétales.

Mais cette agriculture ne fonctionnera pas de manière isolée. Elle devra s’inscrire dans un ensemble complémentaire et organisé. L’agriculteur qui produit de l’alimentaire devra aussi probablement produire de l’énergie, contribuer à la biodiversité et à l’environnement, et peut-être développer des productions complémentaires.

De la simplification à la complexité assumée

Selon Jean-François Sarreau, une phase d’hyper-spécialisation a sans doute été nécessaire pour pousser les systèmes à leur maximum d’efficacité. Mais la réflexion qui s’impose désormais est de faire coexister ces pôles spécialisés pour répondre simultanément à l’ensemble des enjeux.

Il parle ainsi de la fin de la simplification. Les techniques culturales simplifiées n’étaient probablement pas si simplifiées que cela. Aujourd’hui, il faut au contraire « repenser la simplification dans la complexité » et réintroduire de la complexité dans les systèmes.

Il insiste sur le fait que tout le monde devra viser l’excellence. Mais cela suppose qu’on laisse du temps pour construire les transitions.

Écouter le terrain et mutualiser les savoirs

En conclusion, Jean-François Sarreau estime que rien n’est écrit pour toujours. L’agriculture est dans une phase de recherche, d’évolution et d’adaptation, notamment face au changement climatique.

Que l’on considère ou non l’activité humaine comme la cause principale de ce changement, la question de l’adaptation s’impose. Pour y répondre, il faudra mutualiser toutes les connaissances de terrain, toutes les expériences, tous les savoir-faire.

Il met en garde contre des schémas imposés d’en haut, qu’ils viennent de la recherche, des institutions ou de structures ayant « pignon sur rue ». Selon lui, il ne faut pas laisser une seule manière de penser définir ce qui serait bien ou mal.

La priorité doit être d’écouter le terrain, de prendre au sérieux toutes les expériences, et d’observer toutes les productions de savoirs et de savoir-faire. C’est cela qui lui paraît fondamental.