Olivier Tassel, agriculteur à Bertheauville (Seine-Maritime)
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Olivier Tassel, agriculteur à Bertheauville (Seine-Maritime) et président de Sol en Caux
Olivier nous raconte comment il a changé de technique sur ses 250 hectares pour remettre la biologie et la conservation des sols au centre de son système. Ami du réseau Maraichage Sol Vivant, il nous explique aussi comment ces techniques l'inspirent au quotidien.
"Travailler avec la nature et plus contre la nature [...] un gramme de sol, c'est plus d'êtres vivants que d'humains sur la terre"
Présentation de l’exploitation
Olivier Tassel a 47 ans et est agriculteur à Bertheauville, en Seine-Maritime. Son exploitation est en polyculture-élevage, avec une orientation principale vers la pomme de terre, et plus précisément la multiplication de plants, qui constitue l’activité principale, au moins sur le plan économique.
L’exploitation comprend également :
- une production de lin textile ;
- des céréales ;
- des betteraves à sucre ;
- des protéagineux ;
- un troupeau allaitant.
Il s’agit d’une structure importante, sur laquelle travaillent cinq salariés avec lui.
Olivier Tassel explique aussi être président d’une structure créée il y a trois ans, avec l’objectif de développer des techniques de « remise en vie du sol » et de recréer une production basée sur la biologie.
Le contexte pédoclimatique du pays de Caux
La ferme est située dans le pays de Caux, présenté comme l’une des régions agricoles les plus riches de France du point de vue des sols. En revanche, le climat y est décrit comme plutôt froid et humide.
Les sols y sont :
- très profonds ;
- très riches ;
- mais aussi très fragiles.
Selon Olivier Tassel, cette fragilité se manifeste notamment par de gros problèmes d’érosion. Il dit avoir toujours connu « la terre partir après chaque orage ». À cela se sont ajoutés, depuis quelques années, des problèmes de rendement, plus difficiles à percevoir au départ, car plus progressifs.
Ces difficultés concernent en particulier :
- des rendements qui plafonnent ;
- en pomme de terre, une qualité difficile à atteindre ;
- des problèmes de pathogènes ;
- le développement de bactéries ou de champignons.
Le lien entre vie du sol, érosion, rendement et qualité
Olivier Tassel explique qu’un changement important s’est produit lorsqu’ils ont réussi à faire le lien entre la vie du sol, les pathogènes et le rendement des plantes. Selon lui, ce lien n’était pas perçu auparavant, mais il est désormais devenu clair.
La vie du sol permettrait à la fois :
- de limiter l’érosion ;
- de produire plus ;
- de produire mieux, avec une meilleure qualité ;
- de produire à moindre coût ;
- de réduire les intrants.
Cette compréhension a conduit à faire évoluer les pratiques culturales, notamment en pomme de terre.
L’évolution des pratiques en pomme de terre
Le système précédent
Sur une parcelle destinée à la pomme de terre, le système antérieur consistait, après la récolte du blé, à :
- chauler ;
- labourer ;
- préparer la terre, souvent pendant l’hiver ;
- passer trois trains d’outils pour ouvrir le sol avant plantation ;
- effectuer un dernier passage d’outil de type râteau juste avant l’implantation.
Ce système reposait donc sur un travail du sol important.
Le système actuel avec couvert végétal
Désormais, après la moisson, un couvert végétal est semé le plus vite possible. Il s’agit d’un mélange de plusieurs espèces, de manière à obtenir un couvert aussi dense que possible.
L’objectif est de nourrir la vie du sol :
- d’abord par les racines tant que le couvert est vivant ;
- ensuite par la décomposition du couvert après sa destruction par le gel.
Au moment de la vidéo, le couvert a gelé la semaine précédente et est en train de mourir. Olivier Tassel explique que la vie du sol va alors se nourrir de cette biomasse.
Dans ce nouveau système :
- il n’y a plus de labour ;
- les horizons du sol ne sont plus bouleversés ;
- les matières organiques ne sont plus enfouies profondément.
En revanche, un rouleau est passé environ quinze jours avant la plantation pour achever les dernières plantes encore vivantes, afin qu’elles ne soient pas en concurrence avec la culture de pomme de terre.
Juste avant la plantation, un passage avec le plus petit râteau est encore réalisé. Il y a donc encore un léger travail du sol, mais limité. Ce passage permet de mélanger les débris végétaux, qui vont ensuite se décomposer dans la butte de pomme de terre.
Le rôle de la vie du sol dans l’alimentation de la culture
Olivier Tassel insiste sur le fait que la pomme de terre est une culture en milieu aérobie. Dans ce contexte, la vie du sol peut accéder aux éléments minéraux nécessaires et les rendre disponibles directement à la plante.
La logique du système n’est donc plus seulement de préparer mécaniquement le sol, mais de s’appuyer sur les processus biologiques pour :
- décomposer les résidus végétaux ;
- recycler les éléments nutritifs ;
- nourrir la culture.
Il souligne que ce changement n’était pas évident au départ. Laisser une culture de pomme de terre avec autant de débris végétaux pouvait sembler risqué, notamment par crainte :
- de maladies ;
- d’une baisse de rendement.
Or, après trois années de pratique, il constate que :
- toute la biomasse est décomposée au bout de trois mois ;
- les pommes de terre sont en meilleure santé qu’auparavant ;
- elles sont plus poussantes ;
- les résultats techniques sont meilleurs.
Il mentionne notamment :
- moins de problèmes de viroses ;
- moins de problèmes de présentation ;
- moins de problèmes de gale.
À ce stade, il se dit donc plutôt satisfait de ces changements.
Un changement de raisonnement plus qu’un simple changement technique
Pour Olivier Tassel, il ne s’agit pas seulement d’un bouleversement technique, mais surtout d’un changement profond dans la manière de raisonner et dans la prise en compte des mécanismes du vivant.
Il oppose deux approches.
Une ancienne logique de suppression
Auparavant, le raisonnement consistait à voir apparaître un insecte, un champignon ou un autre organisme comme quelque chose d’indésirable, qu’il fallait supprimer immédiatement, au motif qu’il ne devait pas être là et qu’il était en concurrence avec la production.
Une nouvelle logique d’observation et de compréhension
Désormais, ces organismes sont davantage considérés comme des indicateurs de fonctionnement du sol.
Même lorsqu’un parasite est réellement présent sur la plante, l’idée est de se demander :
- pourquoi il est là ;
- ce que cela révèle du milieu ;
- ce qu’il est possible de faire avec ;
- comment modifier le milieu de vie si cet organisme devient vraiment gênant ;
- comment faire en sorte que la plante en profite malgré tout.
Cette approche revient, selon ses mots, à travailler « avec la nature et non pas contre la nature ».
Le sol dans ses trois dimensions
Olivier Tassel rappelle que le sol est facilement appréhendé sous l’angle :
- physique ;
- chimique ;
- mais beaucoup moins sous l’angle biologique.
Or, pour lui, le sol est bien constitué de ces trois dimensions, étroitement liées.
Il souligne l’importance considérable de la vie du sol, en affirmant qu’un gramme de sol contient plus d’êtres vivants qu’il n’y a d’hommes sur Terre. Il insiste sur le caractère vertigineux de ce nombre.
La vie du sol est décrite comme un organisme de recyclage, capable de transformer :
- les résidus de la culture précédente ;
- les couverts végétaux ;
- d’autres matières organiques en décomposition ;
en éléments que la culture suivante pourra absorber le plus facilement possible.
Selon lui, cette puissance biologique est :
- infiniment plus puissante que la chimie ;
- infiniment plus puissante que la mécanique.
Un pari encore peu documenté, mais jugé prometteur
Olivier Tassel reconnaît qu’il s’agit d’un pari, car ce domaine reste encore largement méconnu. Il indique qu’il existe très peu de données chiffrées, et que les résultats dépendent fortement du milieu, quasiment à l’échelle de la parcelle, voire à l’intérieur même d’une parcelle, car la vie du sol n’est pas identique dans toutes ses zones.
Malgré cela, il considère que la puissance des mécanismes biologiques permet de mettre en œuvre des processus capables de dépasser les niveaux de production actuels.
Cette prise de conscience conduit, selon lui, à reconnaître que la nature est beaucoup plus puissante que l’homme et qu’elle peut produire :
- davantage ;
- à moindre coût ;
- de manière saine ;
- de manière équilibrée.
Cela permettrait aussi d’éviter une dérive vers un excès de technique.
Une alternative à l’intensification technologique
Olivier Tassel oppose cette démarche à d’autres formes de production qu’il évoque, comme les systèmes hors-sol ou l’hydroponie. Il reconnaît que ces systèmes peuvent tenir économiquement dans un contexte où l’énergie est peu coûteuse, mais estime qu’avec une énergie plus chère, ils deviendraient beaucoup plus difficiles à maintenir.
À l’inverse, il considère qu’en travaillant avec la nature, il est possible de produire :
- proprement ;
- économiquement ;
- sainement ;
- de façon équilibrée.
La simplicité comme principal avantage
Le principal avantage de cette technique est, selon lui, sa simplicité. C’est aussi ce qui est le plus difficile à faire comprendre.
Il explique que cela fait trois ans qu’ils travaillent localement à mettre au point des systèmes de culture fondés sur ces principes, et qu’ils constatent finalement que :
- moins le système est perturbé, mieux cela se passe ;
- moins on intervient, mieux le système fonctionne.
Il souligne qu’il existe souvent une peur de ne pas intervenir assez, alors que, d’après leur expérience, c’est plutôt l’inverse : il faut savoir ne pas intervenir pour que les choses se passent le mieux possible.
Cette démarche va, selon lui, à contre-courant du système agricole dominant, souvent orienté vers :
- davantage de machines ;
- davantage de robots ;
- davantage de technique.
Il conclut en disant qu’ils ne savent pas encore « qui a raison », mais qu’il est en tout cas plus passionnant de travailler avec la nature que de travailler avec des robots.