Rencontres 2015 : Matières organiques - François Mulet

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Dans cette intervention des Rencontres 2015, François Mulet explore la grande diversité des matières organiques utilisables au sol : paille, feuilles, bois, BRF, foin, compost, tontes, huiles végétales, voire charbon. Il montre que leur comportement dépend surtout de leur rapport carbone/azote (C/N), qui conditionne vitesse de décomposition, faim d’azote et effet sur la fertilité. En maraîchage, l’enjeu est de nourrir durablement l’activité biologique du sol, souvent insuffisamment alimentée par les cultures seules. François Mulet explique ainsi pourquoi il raisonne autour d’environ 20 tonnes de matière sèche par hectare et par an, notamment sous forme de paillage. Il distingue aussi deux situations : entretenir un sol déjà vivant ou reconstruire un sol dégradé. Dans ce second cas, l’intégration de matières organiques fraîches et variées, plutôt que de compost seul, favorise champignons, porosité et retour progressif des vers de terre.

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Résumé
Dans cette intervention des Rencontres 2015, François Mulet explore la grande diversité des matières organiques utilisables au sol : paille, feuilles, bois, BRF, foin, compost, tontes, huiles végétales, voire charbon. Il montre que leur comportement dépend surtout de leur rapport carbone/azote (C/N), qui conditionne vitesse de décomposition, faim d’azote et effet sur la fertilité. En maraîchage, l’enjeu est de nourrir durablement l’activité biologique du sol, souvent insuffisamment alimentée par les cultures seules. François Mulet explique ainsi pourquoi il raisonne autour d’environ 20 tonnes de matière sèche par hectare et par an, notamment sous forme de paillage. Il distingue aussi deux situations : entretenir un sol déjà vivant ou reconstruire un sol dégradé. Dans ce second cas, l’intégration de matières organiques fraîches et variées, plutôt que de compost seul, favorise champignons, porosité et retour progressif des vers de terre.


Types de matières organiques mortes

François Mulet commence par rappeler l’extrême diversité des matières organiques mortes que l’on peut apporter au sol. Il cite notamment :

  • les feuilles ;
  • le bois ;
  • le compost ;
  • la tourbe ;
  • les tontes de pelouse ;
  • la cendre, même si ce n’est « pas vraiment un truc carboné » car normalement il n’y a plus beaucoup de carbone dedans ;
  • le charbon, qui est vu comme une matière proche de la cendre, mais qui reste encore carbonée ;
  • les paillages biodégradables à base d’amidon ;
  • les huiles végétales, auxquelles on pense très rarement.

À propos des huiles végétales, il indique que des essais ont été menés et que les résultats sont intéressants : cela active fortement l’activité biologique, notamment celle des champignons, qui « adorent ça ».

Il évoque aussi, de façon provocatrice, le pétrole, en rappelant que c’est bien une matière organique carbonée issue d’anciennes biomasses. Il précise toutefois que, dans le cadre de certaines labellisations, son usage poserait évidemment problème. Malgré cela, il souligne que des essais ont été faits et que les résultats obtenus ne sont « loin d’être inintéressants ».

L’idée générale de cette introduction est qu’il existe déjà un très grand nombre de matières organiques possibles, de natures très différentes, et qu’il faut ensuite comprendre comment elles se comportent dans le sol.

Le rôle central du rapport carbone/azote

François Mulet insiste ensuite sur le rapport C/N comme critère majeur pour comprendre le devenir d’une matière organique dans le sol. Ce rapport influence :

  • la vitesse de décomposition ;
  • les phénomènes de faim d’azote ;
  • la manière dont la matière organique sera utilisée par la vie du sol.

Il donne plusieurs ordres de grandeur.

Quelques repères de rapports C/N

  • Paille : très variable, souvent entre 70 et 150 quand elle est fraîche.
  • Feuilles : valeurs également élevées, variables selon les espèces.
  • Bois / BRF : de 50 à 250 selon la partie du bois. Les petits rameaux ont des C/N plus faibles, tandis que le bois de tronc monte très haut.
  • Foin : autour de 50, peut-être un peu moins ; il se décompose vite.
  • Compost : autour de 10 en fin de processus, quelle que soit la matière de départ.
  • Tonte d’herbe : beaucoup plus bas, souvent autour de 10, avec variabilité selon le stade de l’herbe.
  • Matières animales : C/N bas, proche de 10.
  • Charbon, houille, pétrole : C/N très élevé, faute d’azote.

Il précise que le compost issu de déchetteries ou de plateformes se stabilise très souvent autour d’un C/N de 9, 10 ou 11. Il remarque que cela correspond aussi au C/N de la matière organique humifiée présente dans les sols.

Plus un végétal est abouti, plus son C/N tend à être élevé

Il propose une lecture simple : plus on a affaire à des végétaux développés, matures, lignifiés, ou à des organes issus d’arbres, plus on a de chances d’avoir des matières organiques à fort C/N.

Exemples :

  • bois ;
  • feuilles sèches ;
  • charbon ;
  • écorces de pin.

Il explique que, dans la construction de l’écosystème, la plante s’enrichit progressivement en carbone au cours de sa croissance et de la photosynthèse. Ainsi, plus on utilise des matières organiques « abouties » dans la construction du végétal, plus elles contiennent beaucoup de carbone et peu d’azote.

Cette grille de lecture permet déjà d’anticiper si une matière organique risque de provoquer une faim d’azote ou non.

Une complexité réelle des structures carbonées

François Mulet précise que le seul rapport C/N ne suffit pas à tout expliquer. Il faut aussi tenir compte de la nature des composés carbonés :

  • sucres ;
  • amidons ;
  • cellulose ;
  • hémicellulose ;
  • lignine.

Il souligne néanmoins que ce sujet devient vite « fort compliqué », et qu’il vaut mieux ne pas trop s’y perdre au départ. Les grandes tendances sont connues, mais dès qu’on ouvre les ouvrages spécialisés, on tombe sur un domaine jugé très complexe, notamment lorsque ces matières sont mises dans les sols.

Nourrir le sol en maraîchage : le problème de départ

Le premier travail du maraîcher est, selon lui, de nourrir le sol, ou plus précisément de nourrir son activité biologique.

Dans un écosystème naturel, cette alimentation est multiple :

  • racines ;
  • exsudats racinaires ;
  • petites feuilles ;
  • grosses feuilles mortes ;
  • branches ;
  • etc.

En maraîchage, le problème est que :

  • les systèmes racinaires des cultures sont souvent faibles ;
  • les résidus de culture apportent peu de matière sèche.

Il reste donc essentiellement deux voies :

  • produire beaucoup de biomasse avec des couverts végétaux ;
  • apporter de la matière organique morte.

Au démarrage de leurs systèmes, ils se sont posé une question simple : si l’on nourrit abondamment un sol uniquement avec de la matière organique morte à fort C/N, peut-on obtenir un sol fertile, bien vivant, avec une forte population de vers de terre et une bonne production de légumes ?

À l’époque, ce n’était pas une évidence. Beaucoup d’agronomes annonçaient au contraire :

Leur choix a donc été de mettre à manger tous les ans au sol et de regarder ce qui se passait réellement.

Le repère des 20 tonnes de matière sèche par hectare et par an

Une question centrale était : combien mangent les vers de terre chaque année ?

Ils se sont donné comme repère 20 tonnes de matière sèche par hectare et par an, apportées en surface.

Ce chiffre a été choisi à partir de plusieurs références empiriques :

  • production d’une prairie ;
  • production d’une forêt ;
  • ordre de grandeur de la paille dans un champ de blé ;
  • littérature sur l’alimentation des vers de terre.

François Mulet explique qu’un paillage de paille de blé correspondant à environ 20 tonnes de matière sèche par hectare donne une épaisseur de l’ordre de 5 cm, ce qui permet en même temps :

  • de nourrir le sol ;
  • de garder l’eau ;
  • de gérer l’enherbement.

Avec le recul, il estime que 20 tonnes représentent sans doute une limite supérieure, car après plusieurs années ils observent des reliquats azotés très importants et des croissances très fortes. Cela peut être « un peu trop ». Mais comme la paille a aussi d’autres fonctions agronomiques que la seule nutrition, ils sont restés sur cet ordre de grandeur.

Il invite donc à garder en tête ce chiffre de 20 tonnes de matière sèche par hectare et par an.

Vers l’autonomie en azote par forte production de biomasse

Après cinq ou six ans à nourrir les sols avec 5 cm de paille, ils ont constaté que cela fonctionnait très bien et que la disponibilité en azote devenait forte.

Ils se sont alors demandé si, avec des systèmes capables de produire énormément de biomasse, il serait possible de faire des cultures de maïs sans apport d’azote extérieur. Selon François Mulet, ils sont en train d’y arriver.

Le « secret », d’après lui, est de produire ou d’apporter beaucoup, beaucoup de paille, autour de 20 tonnes de matière sèche par hectare. Dans ces situations, les reliquats azotés montent très fort, et il est probable que certains systèmes deviennent autonomes en azote, y compris en maïs grain ou ensilage, malgré l’exportation du grain.

Il pense que cela passe probablement en partie par les mécanismes de fixation libre de l’azote.

Le volume compte autant que la masse

François Mulet met ensuite en garde contre une erreur fréquente : oublier que 20 tonnes de matière sèche n’occupent pas du tout le même volume selon la matière utilisée.

Par exemple :

  • 20 tonnes de paille donnent un gros paillage ;
  • 20 tonnes de BRF représentent une épaisseur bien plus faible.

Donc, un paillage de 5 cm de BRF peut correspondre à des quantités de matière organique énormes, coûteuses, parfois inutiles, et susceptibles de provoquer de fortes faims d’azote si le sol n’est pas prêt à les recevoir.

Il insiste : une matière organique utilisée n’importe comment « ne marche pas ». Il faut comprendre les principes de base.

Utiliser de la paille sur un sol vivant

Dans le cas d’un sol déjà vivant, selon lui, il suffit essentiellement de trouver un moyen d’intégrer chaque année environ 20 tonnes de matière sèche par hectare.

Il précise que cette quantité reste une nécessité globale pour maintenir la fertilité, même si elle peut être apportée sous différentes formes. Ils ont observé que cela fonctionne très bien avec des matières à fort C/N, mais aussi avec des matières comme le foin, à C/N plus faible.

Il reconnaît que toutes les matières organiques n’apportent pas exactement la même quantité d’énergie au sol, mais estime que, pour des matières comme la paille, le foin, les feuilles ou le bois, on reste dans des ordres de grandeur comparables.

En revanche, dès qu’on travaille avec de l’herbe fraîche, la situation change car :

  • les carbones ne sont pas les mêmes ;
  • surtout, la matière contient beaucoup d’eau et peu de matière sèche.

Un mulch de 5 cm d’herbe fraîche n’apporte donc pas du tout la même quantité d’énergie qu’un mulch de 5 cm de paille.

Aspects pratiques du paillage de paille

La paille est jugée relativement facile à trouver, surtout en région céréalière. François Mulet raconte par exemple s’être fait livrer 100 tonnes gratuitement, car la paille avait été un peu mouillée, dévalorisée, et le producteur préférait s’en débarrasser plutôt que de la brûler.

En revanche, il faut rapidement disposer d’une pailleuse, car pailler à la main devient vite très fatigant.

Sur les petites surfaces, cela reste faisable. Sur plusieurs hectares, il faut une logistique plus lourde :

  • tracteur ;
  • télescopique ;
  • manutention.

Atouts de la paille

La paille permet :

  • un bon maintien de l’humidité ;
  • une gestion efficace de l’enherbement ;
  • une nutrition du sol cohérente avec les besoins des organismes du sol.

Contraintes de la paille

Elle crée aussi des problèmes :

  • les outils classiques de travail en ligne fonctionnent mal ;
  • les planteuses en ligne peuvent bourrer ;
  • le matériel n’est pas toujours adapté.

Selon lui, nourrir un sol avec de la paille devient donc rapidement un problème de matériel.

Quand mettre le paillage ?

Il estime que, probablement, le mieux est de pailler à l’automne ou au début de l’automne.

Pourquoi ?

  • la matière commence à se décomposer pendant l’hiver ;
  • si elle provoque une faim d’azote, celle-ci se produit à une période où rien ne pousse ;
  • au printemps, la paille est déjà partiellement décomposée ;
  • les vers de terre commencent à la consommer et à relarguer de l’azote.

Sur des sols un peu bancals, il vaut donc mieux pailler tôt.

En revanche, sur des sols déjà riches et résilients, ils paillent parfois en avril ou en mai, et cela fonctionne quand même très bien, car il existe déjà assez de réserves organiques et biologiques pour encaisser le décalage.

Gérer l’enherbement dans un paillage de paille

L’un des problèmes du paillage posé à l’automne est qu’il peut y avoir des repousses pendant l’hiver.

François Mulet explique qu’il est possible de remanier le paillage à l’aide :

  • de faneuses à foin ;
  • ou de broyeurs axiaux utilisés de manière particulière.

Le principe consiste à faire avancer l’outil vite, avec une rotation lente, pour que la paille soit soulevée puis reposée sans être trop hachée. Cela remet la paille sur les adventices et recrée une occultation.

Ils ont ainsi réussi à « nettoyer » des parcelles assez sales en deux ou trois passages. Il précise toutefois que cela reste inefficace sur des vivaces fortes comme le rumex ou le chardon.

La paille s’envole-t-elle ?

Selon lui, non, pas vraiment. Une pluie de 2 ou 3 mm suffit généralement à la fixer. Même avec de grosses tempêtes, ils ont observé que les paillages de paille bougent très peu. Il oppose cela aux feuilles, qui, elles, s’envolent beaucoup plus facilement.

Une fertilité obtenue avec le seul apport de matière organique de surface

Leur idée de départ était de copier le système forestier : dans une forêt, une part importante de l’énergie et du carbone entre dans le sol par les feuillages et les débris végétaux de surface.

Ils ont donc voulu voir si le simple fait de nourrir le sol chaque année avec 20 tonnes de matière sèche en surface suffisait à créer de la fertilité.

Le constat est positif : avec ce mode d’alimentation, ils obtiennent une fertilité jugée « extraordinaire ». Cela pousse très bien sans avoir eu à s’occuper spécifiquement :

  • du phosphore ;
  • du calcium ;
  • ni d’autres éléments annoncés comme potentiellement bloquants.

Semis et plantations dans les paillages

La difficulté principale devient alors la mécanisation.

Pistes évoquées

  • Travailler plus en plantation par injection qu’en ligne classique.
  • Utiliser des planteuses à godets.
  • Pour certains semis, pratiquer le semis à la volée.

Ils ont réalisé des essais de semis à la volée sur :

  • maïs ;
  • betteraves ;
  • épinards.

Le principe :

  • on répartit les graines ;
  • puis on trouve un moyen de remuer la paille pour que la graine descende ;
  • l’irrigation peut aussi aider les petites graines à traverser le paillage.

Il précise que cela demande de sécuriser :

  • la gestion des limaces ;
  • les densités de semis ;
  • et d’adapter la méthode au contexte de chaque ferme.

Cultures qui réussissent bien en semis dans la paille

Les crucifères sont données comme très faciles dans ce cadre :

Pour le radis rose, en revanche, si le paillage est trop épais, il s’allonge en cherchant la lumière. Pour contourner ce problème, ils utilisent de la paille de lin, qui permet une couche plus fine tout en restant couvrante.

Cas de la carotte

La carotte ne fourche pas principalement à cause d’un excès d’azote, mais plutôt :

  • lorsqu’elle rencontre de l’espace irrégulier ;
  • des obstacles ;
  • un sol dur ;
  • ou des conditions qui perturbent sa croissance.

Si le sol est meuble et peu tassé, et si le paillage reste bien géré, cela peut fonctionner.

Réduire la longueur des brins

Une autre solution est de broyer plus finement la paille. En réduisant la longueur des brins à 4 ou 5 cm, on limite fortement les bourrages dans les machines travaillant en ligne.

Cela permet d’utiliser davantage d’outils, par exemple des poinçonneuses pour les poireaux.

Restaurer un sol mort

François Mulet aborde ensuite le cas d’un sol « mort », c’est-à-dire :

  • avec très peu de matière organique ;
  • très peu ou pas de vers de terre ;
  • une structure dégradée ;
  • et une faible porosité biologique.

Il rappelle que les vers de terre mettront de toute façon plusieurs années à revenir à une population suffisante :

  • 2 à 3 ans pour commencer à consommer correctement les paillages ;
  • 5 à 7 ans pour approcher leur optimum ;
  • puis des décennies pour reconstruire une vraie porosité stable.

Intégrer la matière organique dans le sol

Leur raisonnement a été le suivant : si les vers de terre ne sont plus là pour descendre la matière organique dans le sol, alors il faut le faire à leur place.

Ils ont donc testé l’intégration de fortes quantités de matière organique dans un sol mort, malgré les avertissements des tenants du semis direct qui annonçaient :

  • de l’anaérobie ;
  • des pourritures ;
  • et divers problèmes.

Selon François Mulet, c’est pourtant le meilleur outil qu’ils aient trouvé pour remonter rapidement le taux de matière organique.

L’idée est que, sur un sol déjà mort, un dernier travail du sol ne change plus grand-chose. En revanche, l’incorporation de matière organique fraîche peut enclencher une dynamique nouvelle.

Stabiliser la porosité par un gros apport de matière organique

Le schéma proposé est le suivant :

  1. on crée d’abord une porosité artificielle par travail du sol ;
  2. on apporte ensuite beaucoup de matière organique fraîche, souvent du type BRF ou mélange carboné ;
  3. cette matière déclenche un fort développement des champignons ;
  4. les champignons stabilisent alors le sol.

François Mulet explique qu’ils observent sur le terrain que cette activité fongique stabilise la structure du sol. Autrement dit, la porosité artificielle créée au départ ne disparaît pas comme elle disparaîtrait dans un sol nu ou mal nourri. Les champignons sécrètent diverses substances qui consolident les agrégats.

Selon lui, c’est un point essentiel : l’apport massif de matière organique fraîche empêche la recompaction rapide du sol.

Condition indispensable : rester en aérobie

Le secret, selon lui, est que l’intégration de matière organique doit rester aérobie.

Les champignons respirent. Ils ont besoin d’oxygène. Il faut donc :

  • ne pas enfouir trop profond ;
  • adapter la profondeur à la quantité de matière organique ;
  • maintenir des canaux de circulation d’air.

Si l’on apporte peu de matière organique, il ne faut pas l’intégrer trop profondément, sinon le sol peut se recompacter autour et créer de l’anaérobie.

Si l’on apporte beaucoup de matière organique, on peut aller un peu plus profond, car la matière elle-même entretient une circulation d’air.

Le problème des gros apports : la faim d’azote

Après un gros apport de matière organique fraîche, il y a presque toujours une très forte faim d’azote.

Pendant cette période, il devient difficile de cultiver autre chose que :

Mais François Mulet ajoute que parler seulement de « faim d’azote » est réducteur : en réalité, les champignons mobilisent aussi d’autres éléments nutritifs. Une forte explosion fongique peut donc créer une sorte de faim généralisée.

Sur de très gros apports, même les légumineuses ne réussissent pas forcément bien.

Il recommande donc la prudence : avant de généraliser, mieux vaut tester sur petite surface.

Le BRF : définition stricte et réalité pratique

François Mulet prend le temps d’expliquer ce qu’est historiquement le BRF.

Le concept a été développé au Québec par Gilles Lemieux et le groupe de recherche sur les bois raméaux fragmentés. Après de nombreux essais, ils ont retenu comme définition stricte du BRF :

  • des branches de feuillus ;
  • de moins de 7 cm de diamètre ;
  • coupées en hiver ;
  • broyées rapidement ;
  • intégrées aussitôt dans le sol ;
  • avec moins de 20 % de résineux.

Cette définition a été brevetée afin d’éviter une appropriation industrielle du concept.

François Mulet souligne qu’en pratique, on appelle souvent BRF n’importe quel broyat de bois, alors que le « vrai » BRF correspond à cette définition précise. Si cette définition a été retenue, c’est parce que c’est ce qui donnait les meilleurs résultats.

Mais il précise aussi que les autres broyats ne marchent pas forcément mal : ils marchent souvent juste « moins bien ».

Les limites des broyats de bois secs

Dans la pratique, le maraîcher ne dispose presque jamais du BRF idéal. On récupère ce qu’on peut :

  • des branches coupées à d’autres périodes ;
  • du bois avec feuilles ;
  • des broyats ayant séché ;
  • des matériaux hétérogènes.

Or, lorsque les broyats ont séché, ils posent parfois un problème : ils remontent bien le taux de matière organique et améliorent la porosité, mais ils minéralisent très lentement. On se retrouve alors avec :

  • un sol mieux structuré ;
  • mais peu d’azote disponible pour la culture ;
  • et des humus très stables, longs à minéraliser.

Cela renvoie à nouveau à la logique du C/N et à la complexité des composés carbonés, en particulier la lignine.

Mélanger les matières organiques pour lisser la minéralisation

La solution développée est de faire des mélanges.

Au lieu de mettre uniquement du BRF, ils mélangent :

  • du BRF ;
  • de la paille ;
  • des feuilles ;
  • un peu de compost si disponible ;
  • du gazon ;
  • éventuellement du fumier.

L’objectif est de diversifier les types de carbone :

  • certains se minéralisent vite ;
  • d’autres lentement.

Ainsi, on obtient une minéralisation plus étalée dans le temps :

  • un peu pour la culture de l’année suivante ;
  • encore pour celle d’après ;
  • puis les vers de terre prennent progressivement le relais.

C’est, selon lui, une manière d’attendre le retour des vers de terre, qui deviendront ensuite capables de consommer les mulchs de surface et de produire eux-mêmes de l’azote disponible.

Il résume la chose simplement : si on a du BRF, on le coupe avec de la paille, on ajoute un peu de gazon si possible, des feuilles sinon, ou encore du fumier de poule. L’important est la diversité des carbones.

Exemple d’un sol relancé uniquement avec de la paille

François Mulet raconte le cas d’un maraîcher breton disposant surtout de fumier très pailleux et n’ayant ni matériel puissant ni accès facile au BRF.

Le conseil a été de faire un gros apport initial de paille :

  • environ 15 cm ;
  • broyée plusieurs fois ;
  • puis incorporée au cultirateau ;
  • avec un paillage remis en surface.

Le résultat a été excellent, malgré une faim d’azote de 4 à 5 mois au départ.

La paille, explique-t-il, est en quelque sorte « que de l’air », faite de tubes, donc elle laisse facilement circuler l’oxygène. Le risque d’anaérobie est plus faible que ce qu’on imagine si l’incorporation est bien faite.

En parallèle, une zone témoin avec simple paillage de surface sans incorporation a mal fonctionné :

  • développement fongique de surface ;
  • formation d’une couche étanche ;
  • mauvaise circulation de l’oxygène ;
  • difficulté de pousse.

Cela confirme selon lui que, sur un sol très dégradé, l’intégration initiale est souvent plus efficace que le simple paillage de surface.

Pourquoi le compost seul ne suffit pas à reconstruire un sol

François Mulet affirme qu’un gros apport de compost ne produit pas le même effet.

Certes, il peut :

  • augmenter le taux de matière organique ;
  • apporter des éléments minéraux.

Mais il ne crée pas le phénomène de stabilisation de la structure observé avec des matières fraîches très carbonées.

Selon lui, le compost étant déjà très dégradé et stabilisé, il nourrit peu :

  • les champignons ;
  • et, dans une moindre mesure, les vers de terre.

Il ne permet donc pas de reconstruire rapidement une porosité stable de la même manière que des matières fraîches à fort C/N.

Une stratégie de reconstruction des sols

La stratégie qu’il propose pour remettre en vie un sol mort est donc, en résumé :

  1. faire un gros apport initial de matières organiques fraîches ;
  2. si possible, mélanger plusieurs types de carbones ;
  3. incorporer en gardant une situation aérobie ;
  4. accepter une période de faim d’azote ;
  5. utiliser ensuite des plantes adaptées ou des couverts ;
  6. attendre le retour progressif des vers de terre ;
  7. puis passer à un fonctionnement par apports de surface annuels.

Il indique avoir relancé un essai avec un mélange de BRF, compost, feuilles et gazon, incorporé sur 10 cm. Sur cette parcelle, un couvert de phacélie a très bien poussé. Il estime que, dans beaucoup de cas, une culture de courge ou autre aurait pu également réussir.

Place des couverts végétaux

François Mulet précise qu’il ne rejette pas les couverts végétaux. Ils fonctionnent, notamment en grandes cultures, pour restructurer les sols.

Mais en maraîchage diversifié, ils ont été globalement écartés comme outil principal de reconstruction, pour plusieurs raisons :

  • ils sont moins efficaces qu’un gros apport de matière organique pour reconstruire vite la porosité ;
  • ils sont moins efficaces que les vers de terre ;
  • pendant qu’on fait un couvert, on ne fait pas de culture ;
  • il est souvent difficile, en maraîchage, de dégager longtemps des surfaces propres et disponibles.

En revanche, sur de grandes surfaces ou dans des systèmes où le sol reste nu plusieurs mois, les couverts peuvent redevenir intéressants.

Il cite par exemple des travaux avec :

  • sorgho ;
  • systèmes de production de biomasse in situ ;
  • stratégies proches de l’agriculture de conservation.

Après le gros apport initial : produire de la biomasse et nourrir les couverts

Une fois la faim d’azote passée après un gros apport, il devient possible d’installer des plantes capables de produire énormément de biomasse, comme le sorgho.

Il évoque des projets où le sorgho pourrait produire 10 à 15 tonnes de matière sèche, avec en plus plusieurs tonnes de racines. Ces racines se décomposent rapidement et contribuent à la fertilité de la culture suivante.

Il ajoute qu’on peut aussi imaginer des mélanges avec des légumineuses rases.

De manière plus générale, il affirme qu’en maraîchage on a souvent intérêt à nourrir un couvert végétal plutôt qu’une petite culture, si l’on dispose d’un peu de fertilisation. Le couvert démultipliant l’effet de l’intrant en produisant beaucoup de biomasse, il peut être plus intéressant à moyen terme.

Intérêt spécifique du BRF en surface

Le BRF peut aussi être utilisé comme apport de surface pour nourrir le sol lorsque l’on ne recherche pas un effet mulch volumineux.

Par exemple :

  • sous bâche ;
  • dans des systèmes avec irrigation ;
  • dans des itinéraires où l’enherbement est géré autrement.

Une vingtaine de tonnes de BRF en surface représente une faible épaisseur, ce qui permet le passage des machines plus facilement qu’avec la paille.

Il cite des itinéraires sur courges où ils apportent différentes matières organiques, puis mettent une bâche par-dessus. Cela réchauffe le sol et améliore nettement le démarrage des cultures par rapport à un simple paillage.

Le foin et d’autres matières

Le foin est présenté comme une matière qui fonctionne très bien, notamment sur des sols encore un peu bancals, car il se décompose et se minéralise plus rapidement que la paille ou le bois.

Concernant d’autres matières comme la corne, François Mulet reste plus prudent. Il considère surtout que cela peut agir comme source d’azote, mais que ce n’est pas du même ordre que les grands apports de carbone structurants.

Essais sur les sucres, amidons et formes très rapidement décomposables

Enfin, il évoque des essais menés avec des formes de carbone supposées très rapidement minéralisables :

  • sucres ;
  • amidons ;
  • autres produits du même type.

L’idée était de voir si l’on pouvait s’en servir comme « engrais starters », à l’image de certaines pratiques évoquées en semis direct avec la mélasse.

Le résultat de leurs essais est négatif : cela ne marche pas comme attendu. Ajouter du carbone au sol, même très facilement dégradable, provoque selon eux une faim d’azote pendant un certain temps. Ils n’ont pas trouvé de forme de carbone qui échappe à cette logique.

Conclusion

L’intervention de François Mulet propose une lecture pratique de la gestion des matières organiques en maraîchage :

  • toutes les matières organiques n’ont pas le même comportement ;
  • le rapport C/N est un indicateur utile pour anticiper leur décomposition ;
  • la diversité des carbones est importante ;
  • sur un sol vivant, un apport annuel de l’ordre de 20 tonnes de matière sèche par hectare peut suffire à entretenir une fertilité très forte ;
  • sur un sol mort, un gros apport initial incorporé de matière organique fraîche peut relancer rapidement la structure et la vie du sol, à condition de rester en aérobie ;
  • la paille, le BRF, le foin, les feuilles ou les mélanges peuvent tous avoir un intérêt, mais à condition de comprendre leurs propriétés et de les utiliser correctement.

Le message principal est qu’il ne suffit pas de mettre de la matière organique : il faut raisonner sa nature, son volume, son mode d’apport, son moment d’application et son articulation avec la biologie du sol.