Rencontres MSV 2017 - Vincent Favreau - Engrais verts, témoignages
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Présentation de l’exploitation
Vincent Favreau se présente comme maraîcher, associé avec Denis Moreau, près de Doué-la-Fontaine, entre Angers et Saumur, dans le Maine-et-Loire. Il précise d’emblée qu’il n’est pas encore en non-travail du sol strict, mais dans une démarche de réduction progressive du travail du sol. L’objectif est d’aller vers un sol le moins travaillé possible, tout en restant réaliste face aux contraintes techniques actuelles.
Il insiste sur une idée forte : chacun avance à son rythme, mais avec une prise de conscience commune, celle de travailler le moins possible le sol, de le nourrir et de mieux le connaître.
Vincent Favreau s’est installé en 1998. Il a commencé en production de semences, puis s’est rapidement orienté vers le maraîchage et la vente directe à partir de 2002, activité qu’il jugeait plus simple à conduire que la production de semences, notamment parce que les cycles sont plus courts.
En 2005, il participe à la création d’une AMAP avec d’autres producteurs (produits laitiers, viande bovine) et un groupe de consommateurs. L’AMAP démarre avec une trentaine de familles, puis passe l’année suivante à environ soixante familles. Cette dynamique le conduit à s’associer avec Denis Moreau en 2009, sous forme de GAEC. L’exploitation passe alors à une centaine de paniers, ce qui constitue encore aujourd’hui son équilibre économique.
En parallèle, la surface de tunnels augmente, passant de 3 000 m² à 5 000 m². Une autre étape importante intervient en 2014, lorsqu’il entend parler du maraîchage sur sol vivant et du non-travail du sol. Il cite aussi comme élément déclencheur la lecture du livre de Dominique Soltner Jardiner sans travailler le sol.
Contexte pédoclimatique
L’exploitation se situe sur des sols argilo-calcaires, avec un pH élevé, entre 7,8 et 8. Ce ne sont pas, selon lui, les sols les plus faciles pour le maraîchage, contrairement aux sables que l’on retrouve davantage dans la vallée de la Loire.
Ces sols sont décrits comme :
- froids ;
- battants ;
- sujets à la compaction.
Cela joue fortement dans la conduite culturale, en particulier lorsqu’on cherche à laisser le sol vivant. Ces terres peuvent se compacter rapidement, notamment lorsqu’il faut réimplanter une culture. Le problème est particulièrement sensible au printemps : si le terrain est repris dans des conditions humides, on peut faire des mottes, dégrader la structure et traîner ce défaut tout au long de la saison.
Sur le plan climatique, il évoque la « douceur angevine », avec une pluviométrie relativement faible, autour de 550 mm par an, et des hivers globalement modérés, même si certaines années peuvent connaître des épisodes froids marqués.
Organisation de l’exploitation
L’exploitation couvre environ trois hectares, auxquels s’ajoutent :
- 5 000 m² de verger diversifié, avec environ 60 à 70 variétés de pommes et de poires ;
- 5 000 m² de tunnels.
Les tunnels sont organisés en multi-chapelles : douze chapelles réparties sur deux îlots de 2 500 m². Cette homogénéité facilite les rotations, puisqu’un schéma appliqué dans une serre peut être reproduit dans les autres.
Le plein champ représente environ deux hectares, répartis en trois parcelles :
- une parcelle dédiée aux légumes d’été ;
- une parcelle dédiée aux légumes d’hiver ;
- une parcelle en sorgho, cultivée l’été.
Le fonctionnement commercial repose sur environ cent paniers hebdomadaires, dans le cadre d’un contrat annuel de 840 euros.
Concernant l’organisation du travail, l’association avec Denis Moreau avait aussi pour but de mieux répartir la charge de travail. Ils ont trouvé un rythme qui leur convient :
- du 15 avril au 15 septembre, ils travaillent globalement ensemble ;
- le reste de l’année, ils alternent par périodes de quinze jours.
Ce fonctionnement est en place depuis 2010 environ.
Historique de l’usage des engrais verts
Vincent Favreau explique qu’il pratique les engrais verts depuis une dizaine d’années, en commençant par le sorgho. Cette pratique lui avait été suggérée par un technicien du Comité départemental de développement légumier (CDDL). À l’époque, il y voyait surtout un outil pour répondre à certains problèmes :
- pathogènes du sol ;
- tassement ;
- occupation du sol.
Il reconnaît qu’il n’en percevait pas encore tous les bénéfices. C’est seulement plus récemment qu’il dit avoir mieux compris l’intérêt global des engrais verts.
Les couverts d’hiver sont venus ensuite, il y a environ 7 à 8 ans. L’idée est née du constat que certaines parcelles restaient vides après les cultures d’été ou d’automne, laissant seulement pousser quelques adventices. Il a alors cherché à valoriser ces périodes libres par la production de biomasse.
Au départ, les couverts étaient détruits assez tôt, en février-mars, avec un petit labour ou un travail du sol, afin de se rassurer et de retrouver un itinéraire technique classique. Désormais, la logique a changé : il cherche à pousser les engrais verts au maximum de leur production de biomasse, puis à les détruire le plus tard possible, juste avant la culture suivante.
Simplification des rotations
Vincent Favreau explique avoir cherché à simplifier les rotations pour disposer d’un système clair et facile à visualiser. Les trois parcelles servent de base à une rotation sur trois ans.
Première phase : cultures d’été
Sur la première parcelle se trouvent les cultures d’été :
Ces cultures libèrent généralement le terrain avant le 25 septembre. Cette date constitue pour lui une sorte de repère pour semer un engrais vert d’automne-hiver-printemps.
Cet engrais vert est ensuite laissé en place jusqu’au mois de mai de l’année suivante.
Deuxième phase : cultures d’hiver
Après cet engrais vert, il implante des cultures d’hiver :
Certaines surfaces se libèrent cependant assez tôt à l’automne, notamment après l’arrachage des carottes ou des radis. Cela permet parfois de resemer un mélange de féverole et seigle, sans attendre le printemps, afin de gagner du temps de couverture et de production de biomasse.
Il évoque aussi les cultures intermédiaires implantées directement dans les cultures en place, par exemple dans les poireaux ou les choux.
Troisième phase : sorgho estival
Au printemps de la troisième année, après les fins de cultures d’hiver ou après un couvert semé tardivement, il implante du sorgho. Celui-ci reste en place pendant trois à quatre mois.
Après le sorgho, il remet un engrais vert d’hiver, qui permet de relancer le cycle.
Rotation sous serre
Sous serre, le fonctionnement est un peu différent. Les deux îlots de 2 500 m² permettent d’organiser des successions assez régulières.
À partir du printemps, il implante des cultures d’été. Dans certains cas, du sorgho peut même être semé dans les allées entre les rangs de tomates, poivrons ou aubergines.
Après ces cultures d’été viennent les cultures de printemps. Selon les dates de libération des serres, il peut parfois semer de petits couverts comme :
Il souligne cependant que la fenêtre entre le 15 novembre et le 15 février est courte, froide et peu lumineuse, donc peu favorable à une forte production de biomasse. Dans ce contexte, l’intérêt de semer un couvert doit être apprécié selon les situations.
Les cultures de printemps peuvent être :
- petits pois sous serre ;
- salades précoces ;
- haricots sous serre ;
- pommes de terre nouvelles.
Ces cultures finissent généralement avant juin. Le sorgho est alors semé, profite des bonnes conditions sous abri et produit rapidement. À partir du 15 août, il peut être détruit pour permettre une réimplantation de cultures d’automne. Mais si la serre n’est pas nécessaire tout de suite, le sorgho peut être laissé jusqu’en septembre voire octobre.
Mise en œuvre pratique
Même s’il reste en travail du sol, Vincent Favreau souligne qu’un des avantages de son système est de pouvoir pousser les couverts jusqu’au maximum de biomasse, puis de préparer le terrain rapidement avec un passage de broyeur ou de rotavator.
La majorité des couverts sont semés à la volée :
- à partir du 10 mai pour le sorgho en plein champ ;
- à partir du 25 septembre pour les couverts d’automne-hiver.
Dans tous les cas, il essaye de rouler les couverts ou les semis pour faire adhérer les graines à la terre. Cela permet aussi de limiter les dégâts de limaces, en évitant que les graines restent protégées sous les mottes.
Il a aussi essayé de semer à la volée directement dans le sorgho, puis de broyer celui-ci par-dessus. Les résultats ont été moins satisfaisants, avec une densité plus faible du couvert suivant, notamment pour la féverole. Cela reste donc une piste d’essai, mais pas encore pleinement validée.
Enfin, il rappelle l’importance de l’eau : pour qu’un engrais vert démarre vite, il faut des conditions favorables. Plus le couvert est semé tôt, plus le potentiel de biomasse est élevé.
Le sorgho comme engrais vert d’été
Le sorgho est au cœur de son système estival. Il le choisit parce qu’il produit beaucoup de biomasse en peu de temps. Il peut parfois être associé à du trèfle d’Alexandrie, même si ce dernier dépend fortement de l’humidité disponible.
Le sorgho est généralement broyé au moins une fois en cours de culture, environ cinq à six semaines après semis. Cette intervention a plusieurs objectifs :
- détruire les adventices annuelles qui auraient pris de l’avance ;
- favoriser le tallage ;
- relancer la plante avec davantage de ramifications.
Après broyage, le sorgho repart en produisant plusieurs tiges, ce qui augmente sa puissance végétative.
L’objectif principal de ce couvert est de produire de la paille et du carbone. En termes de biomasse, Vincent Favreau estime pouvoir obtenir :
- 9 à 12 tonnes de matière sèche par hectare en plein champ ;
- 12 à 15 tonnes de matière sèche par hectare sous serre.
Il insiste aussi sur son effet très important de décompaction. Le système racinaire du sorgho est très puissant, ce qui en fait une culture particulièrement intéressante après des cultures d’hiver qui ont tassé le sol dans des conditions humides.
Les mélanges d’hiver
Pour les couverts d’hiver, il utilise surtout des mélanges à base de féverole, avec comme espèce principale :
- féverole : environ 150 kg/ha.
À cela s’ajoutent selon les cas :
Il précise que ses doses sont probablement supérieures à celles utilisées en grandes cultures, mais il le justifie par deux raisons :
- le semis à la volée entraîne davantage de pertes ;
- il cherche une forte densité pour produire rapidement beaucoup de biomasse et couvrir efficacement le sol.
L’objectif de ces mélanges est différent de celui du sorgho. Ici, il s’agit surtout d’apporter de la dynamique au sol au printemps, grâce aux légumineuses, tout en obtenant une biomasse significative si le couvert est conduit jusqu’au mois de mai.
Il observe qu’au 15 avril, le couvert peut représenter environ 5 à 6 tonnes de matière sèche par hectare, alors qu’au 15 mai, au moment de la floraison du seigle, il peut atteindre environ 10 tonnes. Cela montre à quel point le gain de biomasse sur un mois peut être important.
Apports complémentaires de matière organique
Depuis peu, au moment du semis du mélange d’automne, il complète avec :
- un peu de fumier ;
- des déchets de bois issus de plaquettes forestières, notamment la fraction fine inférieure à 1,5 cm.
Cette ressource lui a semblé intéressante comme apport de carbone. Il précise qu’il ne dispose pas localement de compost bon marché, et que ces matériaux représentent une opportunité trouvée près de chez lui.
L’idée est aussi d’anticiper une éventuelle faim d’azote : si celle-ci doit se produire en lien avec un apport de carbone, il préfère qu’elle ait lieu à l’automne ou en hiver plutôt qu’au printemps.
Intercultures et semis dans culture en place
Pour les exploitations ayant moins de surface disponible pour dédier des parcelles entières aux engrais verts, Vincent Favreau évoque des solutions d’interculture.
Depuis deux à trois ans, il essaie notamment de semer du trèfle incarnat dans :
- les choux ;
- les poireaux ;
- les fenouils ;
- les chicorées.
Ce trèfle se développe ensuite jusqu’au printemps, où il peut produire environ 3 à 5 tonnes de matière sèche.
Une autre stratégie consiste à semer le couvert juste avant l’arrachage de la culture principale, par exemple avant l’arrachage :
- des poireaux ;
- des carottes ;
- des radis.
Le passage pour arracher ou travailler légèrement le sol permet alors de recouvrir partiellement les graines. Même si tout ne lève pas, cette méthode permet tout de même d’occuper le sol et de lancer un couvert.
Le sorgho dans les allées de serre
Le sorgho n’est pas utilisé uniquement comme culture intermédiaire. Vincent Favreau le teste aussi dans les allées de serre, entre les rangs de tomates, poivrons ou aubergines.
Dans ce cas, il joue plusieurs rôles :
- occupation des zones piétinées ;
- amélioration de la structure ;
- valorisation de la lumière estivale ;
- maintien d’une plante vivante au sol plutôt qu’un sol nu.
Le sorgho supporte bien le tassement grâce à son système racinaire. L’entretien consiste à passer la tondeuse ou la débroussailleuse deux à trois fois dans la saison.
Il note qu’après la culture, la structure du sol dans ces allées est très satisfaisante. Il insiste aussi sur la vigueur de l’enracinement du sorgho, très visible au moment de l’arrachage, avec une gaine autour des racines qui témoigne d’une forte activité biologique.
Bilan de biomasse sur trois ans
Vincent Favreau propose une estimation globale de la biomasse aérienne produite sur un cycle de trois ans :
- premier engrais vert d’hiver : 10 t MS/ha ;
- résidus des intercultures dans les cultures d’hiver : 3 t MS/ha ;
- sorgho d’été : 10 t MS/ha ;
- second engrais vert d’hiver, détruit plus tôt : 5 t MS/ha.
Cela représente environ 28 tonnes de matière sèche aérienne par hectare. En y ajoutant une estimation de la biomasse racinaire, il estime qu’on peut approcher les 40 tonnes de matière sèche.
Sans prétendre faire une équivalence stricte avec d’autres apports organiques, il considère que les restitutions potentielles sont importantes.
Limites rencontrées dans les essais de cultures sous couvert
Parallèlement à son système principal, Vincent Favreau mène des essais dans un petit jardin pour implanter des cultures directement sous couvert.
Il a tenté d’implanter des couverts d’automne-hiver, puis de les rouler, avant de planter en direct :
- choux ;
- poireaux ;
- céleri.
Il a aussi testé d’autres modalités avec :
- courges ;
- melons ;
- salades ;
- couverts broyés ;
- couverts roulés ;
- paillage plastique.
Le principal constat est qu’un sol où le travail du sol a été réduit minéralise moins rapidement. Or, si l’on cherche à produire le paillage sur place, le couvert mobilise de l’azote pour sa propre croissance, et tant que cette biomasse reste en surface sous forme de paille, elle n’est pas encore réellement disponible pour la culture suivante.
Il en résulte une alimentation azotée insuffisante pour les cultures de vente. Selon lui, cela signifie qu’il faut d’abord « blinder » le sol en matière organique, en carbone mais aussi en azote, afin de construire une fertilité active avant de vouloir supprimer complètement le travail du sol.
Difficultés d’irrigation et de mécanisation
D’autres problèmes sont apparus dans ces essais, notamment liés à l’irrigation. En année sèche, l’arrosage au goutte-à-goutte lui semble moins efficace en sol non travaillé qu’en sol travaillé. Dans un sol non travaillé, l’eau percole plus vite en profondeur et humecte moins la surface, ce qui complique l’alimentation de la culture.
Il a également cherché à mécaniser la plantation ou le semis direct dans les couverts. Pour cela, il a bricolé plusieurs outils :
- un rouleau faca ;
- une planteuse adaptée avec des disques ouvreurs ;
- une dent placée devant le soc de plantation pour fissurer légèrement le sol.
Il observe que ce système peut fonctionner dans un paillage encore vert, si on couche le couvert et qu’on plante immédiatement. En revanche, si on attend un mois ou un mois et demi, le paillage sèche, se rigidifie et provoque des bourrages. Cette solution n’est donc pas satisfaisante dans tous les cas.
Pistes de recherche
Ces observations l’amènent à plusieurs réflexions :
- trouver des espèces ou variétés dont la floraison correspond mieux au calendrier des cultures, par exemple pour des plantations de poireaux en juin ;
- rechercher des couverts capables de produire du carbone plus rapidement en été ;
- continuer à tester des espèces couvre-sol peu concurrentielles dans les cultures d’hiver ;
- mieux raisonner la combinaison entre biomasse produite, restitution au sol et implantation des cultures suivantes.
Il évoque par exemple l’intérêt possible de travailler avec du triticale plutôt qu’avec du seigle, jugé parfois trop précoce.
Concernant le sorgho, il distingue différentes variétés. Le sorgho fourrager lui paraît plus rustique et plus souple d’utilisation, notamment parce qu’il peut être broyé plusieurs fois. Les types plus orientés biomasse ou méthanisation produisent davantage, mais sont aussi plus compliqués à gérer et à réincorporer.
Coût des semences
Vincent Favreau donne quelques repères économiques :
- environ 410 €/ha pour les mélanges d’hiver ;
- environ 80 à 100 €/ha pour le sorgho.
À l’échelle de son exploitation, cela représente chaque année :
- environ 1 hectare d’engrais verts d’hiver ;
- environ 1 hectare de sorgho, en additionnant plein champ et serre.
Le coût total de semences d’engrais verts est ainsi estimé entre 600 et 800 euros par an.
Conclusion
Pour Vincent Favreau, l’idée centrale est d’occuper le terrain en permanence. Il ne considère pas que les engrais verts puissent tout résoudre, mais ils apportent des fonctions spécifiques qu’un simple apport de paille ne remplace pas :
- système racinaire ;
- décompaction ;
- structuration du sol ;
- alimentation de la vie du sol ;
- production de carbone sur place.
Il souligne aussi que cette fertilité est un entretien permanent : un sol vivant, nourri par les engrais verts, demande à être maintenu dans cette dynamique.
Son témoignage montre ainsi une démarche très pragmatique, encore en transition, fondée sur l’observation, les essais, les réussites mais aussi les limites rencontrées dans la mise en place du maraîchage sur sol vivant.