Semis ultra-précoce & fertilisation - Sylvain TROMMENSCHLAGER
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Il insiste sur l’importance de la nutrition minérale, notamment du calcium, du soufre, du potassium et des oligo-éléments, pour soutenir des cultures puissantes avec moins d’intrants. Le semis très précoce est présenté comme un levier pour maximiser les sommes de températures, développer le système racinaire et sécuriser le potentiel.
Sylvain Trommenschlager partage aussi ses positions sur la densité de semis, la gestion des pailles, le vulpin, le rôle du sol et la nécessité d’adapter chaque stratégie aux objectifs et au contexte de l’agriculteur.Conseiller privé dans la partie nord est de la France, Sylvain nous fait un retour sur ses derniers essais en semis utra-précoces et en fertilisation alternative.
Présentation de Sylvain Trommenschlager et de la société CTR
Sylvain Trommenschlager explique qu’il est aujourd’hui technicien-conseil, dans un cadre qu’il juge encore mal structuré en France. Selon lui, il n’existe pas de système clairement établi pour vivre de ce métier, ce qui oblige à trouver « mille et une astuces » pour pouvoir vivre de sa passion.
Sa société s’appelle CTR. Il précise qu’il en est seul responsable : il est « à la tête » de la structure, mais il travaille seul. L’objectif de cette entreprise est d’apporter du conseil technique aux agriculteurs, et d’en vivre.
Au démarrage, l’activité a commencé de manière classique, avec notamment de la vente de produits de protection des plantes. Après plusieurs expériences professionnelles, faites à la fois de réussites et de gros échecs, il a choisi de se mettre à son compte, davantage par obligation que par choix initial.
Il explique qu’au fil des années, il a progressivement arrêté de vendre des produits phytosanitaires. Ce choix n’est pas présenté comme militant, mais comme le résultat d’un constat technique : dans les systèmes de grandes cultures qu’il connaît bien, soigner uniquement les conséquences ne permet pas de résoudre les problèmes de fond. Il cite notamment :
- les résistances croissantes ;
- des rendements qui n’évoluent plus vraiment ;
- la non-expression du progrès variétal pourtant annoncé ;
- les limites globales du système classique.
C’est dans ce contexte qu’il s’est intéressé plus fortement aux fondements de l’agriculture de conservation, au semis direct, puis à d’autres approches qu’il considère comme plus cohérentes techniquement.
Une approche fondée sur les objectifs de l’agriculteur
Pour Sylvain Trommenschlager, un problème central de l’agriculture actuelle est le manque d’objectifs clairement définis. Il estime que beaucoup d’agriculteurs ont du mal à formuler précisément ce qu’ils veulent atteindre.
Son travail consiste donc à définir avec eux des objectifs, les moyens d’y parvenir, puis à les accompagner dans leurs choix. Il insiste sur le fait que le métier de technicien n’est pas de décider à la place de l’agriculteur, mais de l’aider à faire ses choix, dans la limite de ses propres compétences.
Il revendique d’ailleurs cette notion de « limite de compétences ». Il cite l’exemple de la gestion de la paille, sujet sur lequel il prend des positions fortes d’un point de vue pratique, tout en reconnaissant qu’il ne s’agit pas de débats définitivement tranchés sur le fond.
Il se définit comme très favorable à l’agriculture de conservation, mais précise que pour lui le semis direct n’est qu’un outil. Ce n’est ni une finalité, ni un dogme. De la même manière, le semis ultra-précoce est aussi, selon lui, un outil, et non une religion technique.
Une lecture des problèmes fondée sur la nutrition des plantes
Un des fils conducteurs de son approche est l’idée qu’une plante agressée est souvent d’abord une plante mal alimentée. Il considère que beaucoup de problèmes visibles — insectes, maladies, mauvaises herbes — sont les conséquences d’un dysfonctionnement plus profond.
Il explique ainsi que :
- les insectes attaquent plus facilement des plantes déséquilibrées ;
- les maladies se développent sur des plantes fragilisées ;
- les adventices envahissantes révèlent aussi des déséquilibres du milieu.
Il ne nie pas l’utilité historique des produits phytosanitaires. Au contraire, il rappelle qu’ils ont largement contribué à l’évolution de l’agriculture et qu’on ne peut pas « cracher dans la soupe ». En revanche, il juge fondamental de mieux les utiliser et surtout de ne plus fonder toute la stratégie technique sur eux.
Son objectif est donc de répondre à ces déséquilibres par une meilleure compréhension du fonctionnement du sol, de la nutrition et de la fertilité.
Pourquoi travailler le semis ultra-précoce
Sylvain Trommenschlager explique qu’il a beaucoup travaillé sur le semis ultra-précoce, parce qu’il permet d’obtenir des plantes très développées, avec un système racinaire important.
Cela l’intéresse particulièrement car, selon lui, cela rejoint des fondamentaux de l’agriculture de conservation :
- beaucoup de racines ;
- des plantes puissantes ;
- une meilleure exploitation des réserves du sol ;
- une plus grande capacité de résistance.
Il souligne aussi qu’avec ce type de stratégie, les leviers d’action deviennent surtout la fertilisation et la nutrition. Comme on intervient moins par le travail du sol ou par des corrections curatives, il faut maintenir les plantes en bon état pour exploiter au maximum leur potentiel.
L’autre intérêt qu’il met en avant est économique : il cherche des systèmes capables de produire avec des charges plus légères.
L’importance des racines et de l’inspiration des prairies
Sylvain Trommenschlager dit manquer de temps pour faire de la recherche fondamentale pure, car il doit répondre rapidement aux besoins de ses clients. Il cherche donc des systèmes qui fonctionnent rapidement et qui s’appuient sur des constats pratiques.
Parmi les grands modèles qui l’inspirent, il cite la prairie. Il rappelle que la prairie, c’est :
- peu ou pas de travail du sol ;
- beaucoup de graminées ;
- peu de restitution de végétaux lignifiés ;
- des taux de matière organique souvent satisfaisants.
À partir de là, il se dit qu’il y a peut-être une réponse pratique à utiliser en semis direct : développer énormément de racines. Il insiste à plusieurs reprises sur l’importance de « beaucoup, beaucoup, beaucoup de racines ».
Il rappelle aussi qu’un point fait aujourd’hui largement consensus en agriculture de conservation : les sols doivent être couverts en permanence. C’est dans cette logique qu’il a développé à la fois les semis précoces et le travail autour des couverts.
Les limites rencontrées et les échecs observés
Il évoque une année d’échec marquante, liée en partie à un manque de rigueur, y compris de sa part. Il estime notamment qu’il y a eu des erreurs sur les densités de semis, avec des densités trop faibles, entraînant des problèmes de colonisation du milieu par la culture.
Il dit que l’une des premières questions posées lorsqu’on parle de semis ultra-précoce concerne les insectes. Pour lui, il y a bien un effet « insectes » qu’il essaie d’expliquer, même s’il admet manquer encore de données solides sur certains mécanismes.
Sur la densité, il explique être convaincu qu’il faut semer « un minimum ». Théoriquement, des très faibles densités peuvent sembler intéressantes, notamment en semis de précision, dès lors qu’il n’y a aucun trou. Mais en pratique, dans la gestion des risques et des accidents, il estime qu’on se met en danger si l’on descend trop bas.
Selon lui :
- en semis ultra-précoce, descendre en dessous de 200 grains est dangereux ;
- en terres séchantes, il ne faut pas dépasser environ 300 grains, quelle que soit la date de semis ;
- la zone de sécurité se situe globalement entre 250 et 300 grains.
Il rattache cela à la pression des insectes, mais aussi à la capacité de la culture à concurrencer les adventices.
Une approche encore limitée sur les plantes compagnes
Sylvain Trommenschlager précise ne pas être un spécialiste des plantes compagnes. Il ne s’en dit pas opposé, mais reconnaît que c’est pour lui une limite de compétences.
Il travaille en contexte de plateaux argilo-calcaires très séchants, où il a vite vu les limites de certains systèmes de type blé-lotier, blé-trèfle. Une fois le trèfle installé, il devient parfois difficile à contrôler.
Il insiste donc sur le fait qu’il n’est pas anti-plantes compagnes, mais qu’il préfère rester prudent tant qu’il ne maîtrise pas totalement leur fonctionnement.
En revanche, il voit un fort potentiel dans le désherbage mécanique, notamment pour permettre de réintroduire des légumineuses dans les systèmes et pour déclencher des pics de minéralisation, particulièrement utiles dans l’Est de la France où la minéralisation printanière lui semble souvent insuffisante.
Comprendre le choix variétal en lien avec la date de semis
Une partie importante de son raisonnement porte sur le lien entre date de semis, terroir et choix variétal.
Selon lui, avancer les dates de semis permet de mieux profiter des sommes de température de l’automne. Comme la croissance dépend de la chaleur, semer plus tôt permet de maximiser le développement de la culture avant l’hiver.
Mais cela suppose de bien choisir la variété. Il insiste beaucoup sur la distinction entre :
- la précocité à montaison ;
- la précocité à maturité ;
- le caractère plus ou moins hiver de la variété.
Dans sa région, il travaille beaucoup avec des blés :
- très tardifs à montaison ;
- précoces à maturité.
Il explique que ce type de profil est particulièrement intéressant pour semer tôt : la variété ne démarre pas trop vite au printemps, ce qui limite certains risques, tout en gardant une fin de cycle assez précoce.
Il remarque aussi un décalage entre les notations officielles ou « constructeur » et le comportement réel au terroir. Des variétés notées hiver ou demi-hiver peuvent parfois se comporter comme des variétés très hiver.
Adapter la variété au type de sol
Dans sa pratique quotidienne, Sylvain Trommenschlager analyse les conditions de sol avant de raisonner le choix variétal.
Il donne plusieurs exemples :
- en terres séchantes ou terres rouges, avec risque d’échaudage, il privilégie des variétés plutôt précoces à maturité ;
- dans les secteurs à risque de gels de printemps, il choisit de préférence des blés tardifs à montaison et très hiver.
Il estime que le semis précoce apporte déjà une sécurité d’implantation importante. Ensuite, il s’oriente, en terres très séchantes, vers des variétés à gros PMG. D’après lui, ces variétés ont un meilleur comportement sur les fins de cycle sèches.
Il considère aussi que les variétés à gros PMG apportent une composante de rendement plus fiable sur le nombre de grains au mètre carré. Ensuite, la gestion de la population et la qualité d’implantation restent déterminantes.
Enfin, il rappelle qu’au-delà de la technique, il faut aussi raisonner la commercialisation : les critères technologiques et les débouchés comptent dans le choix des variétés.
Prévoir une sécurité avec des blés alternatifs
Au-delà de la sole principale de blé d’hiver, il recommande de garder une petite sole de blés alternatifs ou de blés de printemps, souvent en contrat qualité.
L’idée est simple : en cas d’accident climatique important, comme un gel massif de printemps, il faut rester autonome en semences et avoir de quoi replanter si nécessaire.
Il cite l’année 2012 comme exemple. Pour lui, disposer chez soi d’un stock de semences de blé de printemps relève d’une logique d’assurance : on espère ne jamais s’en servir, mais il faut l’avoir.
Adventices, vulpin et critique des solutions simplistes
Une grande partie de son intervention porte sur le vulpin, qu’il considère comme la grande problématique du moment.
Il insiste sur le fait que les explications simples ne suffisent pas. Il conteste notamment l’idée selon laquelle allonger la rotation réglerait automatiquement les problèmes de vulpin. Selon lui, ce n’est pas une certitude.
Il explique qu’on peut voir :
- des maïs très sales en vulpin ;
- des orges de printemps avec de grosses infestations ;
- mais aussi des situations en monoculture de blé où le vulpin régresse quand le système est bien conduit.
Il considère donc que la rotation peut être un facteur aggravant ou atténuant, mais qu’elle n’est pas en elle-même la cause fondamentale.
Il insiste beaucoup sur l’idée que le vulpin est lié à des conditions de milieu particulières, notamment :
- la présence d’argile ;
- des situations d’anaérobiose ;
- des déséquilibres de nutrition et de structure ;
- certains rapports entre éléments minéraux.
Selon lui, on trouve le vulpin dans l’immense majorité des cas sur des terres avec présence d’argile, souvent à partir d’environ 20 % d’argile, même si tous les types d’argile ne se comportent pas de la même manière.
Une lecture du vulpin par l’anaérobiose et la nutrition
Sylvain Trommenschlager associe fortement la présence et l’envahissement par le vulpin à des situations d’anaérobiose. Il estime que cette adventice est une plante révélatrice de milieux manquant d’oxygène.
Dans cette logique, il relie le problème à plusieurs facteurs :
- la décalcification des sols ;
- les excès de broyage de paille ;
- certaines formes de travail du sol ;
- les effets des engrais azotés minéraux sur la décalcification ;
- des déséquilibres dans la disponibilité de la potasse.
Il souligne notamment que le vulpin est un grand extracteur de potassium. Il considère donc que le couple « oxygénation du sol + bonne alimentation potassique » est un levier très important pour faire passer une population de vulpin du stade invasif à un stade simplement présent, mais contrôlable.
Il affirme qu’on peut alors compléter par du désherbage mécanique, aujourd’hui beaucoup plus performant grâce à l’évolution des matériels.
Semis tardif, faux-semis et limites pratiques
Il met aussi en garde contre certaines recettes toutes faites, notamment les faux-semis.
Pour lui, le faux-semis peut être utile, mais c’est aussi une arme dangereuse. Si l’on détruit des vulpins jeunes, on provoque des levées de dormance successives. Le phénomène peut se poursuivre tant que les conditions de levée restent réunies et que le sol n’est pas suffisamment occupé.
Il invite donc à la prudence avec les semis tardifs. Des semis tardifs très sales existent aussi. On peut être embêté en semis tardif selon les cycles de levée du vulpin.
Il rappelle enfin que le premier levier économique sur les coûts de production reste le rendement. Pour lui, il faut produire des quintaux, car c’est le rendement qui amortit les charges. L’objectif est donc de faire des quintaux au moindre coût, tout en restant cohérent sur le plan environnemental.
Le rôle central du calcium
Le calcium est au cœur de son raisonnement agronomique.
Il critique la lecture classique des analyses de sol, qui selon lui se limite souvent au pH ou à des indicateurs insuffisants. Il prend l’exemple de la Champagne crayeuse, région où les sols sont très riches en carbonate de calcium, avec des problèmes de mauvaises herbes souvent plus faciles à contrôler et des rendements qui restent solides malgré des rotations parfois peu diversifiées.
À partir de ce constat, il estime qu’on a souvent exagéré les problèmes liés à l’excès de calcaire, alors que les blocages induits sont, selon lui, relativement faciles à contourner techniquement. À l’inverse, on sous-estime beaucoup les conséquences du manque de calcaire.
Il affirme ainsi que de nombreux sols argilo-calcaires superficiels sont en réalité décalcifiés, même si l’appellation « argilo-calcaire » conduit à penser qu’ils sont suffisamment pourvus.
Pour lui :
- le calcaire est le squelette de la vie ;
- le calcaire est le squelette du sol ;
- le calcaire, c’est aussi de l’oxygène.
Des essais simples à la ferme pour vérifier l’effet du calcaire
Il encourage les agriculteurs à faire eux-mêmes des essais très simples.
Il propose par exemple de réaliser une micro-parcelle d’un mètre carré sur laquelle on applique une charge de calcaire cru. Il insiste sur le fait qu’il s’agit bien de produit cru, et non de produit cuit.
Selon lui, les produits cuits ont leur intérêt, notamment pour remonter le pH, mais ils sont essentiellement efficaces pour cet usage. En fraction fine, ils auraient même tendance à accentuer des phénomènes d’anaérobiose.
À l’inverse, les calcaires crus présentent, lorsqu’on les observe au microscope électronique, une forte microporosité. Ils peuvent ainsi :
- amener de l’oxygène ;
- améliorer la floculation ;
- apporter un effet de structure ;
- jouer un rôle de « sablage » ;
- agir vite, y compris dans des sols dont le pH est déjà élevé.
Il rappelle d’ailleurs qu’un produit à pH 8 ne peut pas faire monter un sol au-delà de 8 par simple logique chimique.
Azote minéral et décalcification
Il insiste aussi sur un point qu’il juge très peu pris en compte : les engrais azotés minéraux sont, selon lui, fortement décalcifiants.
Il explique cela par des mécanismes chimiques simples : l’ammoniac prend la place du calcium sur le complexe argilo-humique, ce qui entraîne des réorganisations et une descente du calcium dans le profil.
Selon lui, le travail du sol est bien un vecteur de décalcification, mais les apports d’azote minéral en sont un deuxième, et personne n’y échappe totalement. Les formes nitriques, ammoniacales ou uréiques participent toutes à ce phénomène.
Il fait le lien avec certains systèmes biologiques : quand les apports d’azote minéral diminuent fortement ou disparaissent, la décalcification est moindre si la situation initiale n’est pas trop dégradée. Cela peut contribuer à limiter les milieux favorables au vulpin.
Le rapport potassium/magnésium comme indicateur
Dans sa méthode personnelle, Sylvain Trommenschlager dit s’appuyer fortement sur le rapport potassium/magnésium.
Selon lui :
- dans les ronds de vulpin, on trouve très souvent un rapport potassium/magnésium très inférieur à 2 ;
- quand le rapport est très supérieur à 2, on observe plutôt d’autres dominances de graminées.
Il ne prétend pas que cet indicateur résume tout, mais il le considère comme très pilotant.
Il explique que beaucoup de sols contiennent apparemment beaucoup de potasse à l’analyse, mais que cette potasse est souvent bloquée, notamment par le magnésium dans les feuillets d’argile. On peut ainsi constater des sous-alimentations en potasse alors même que les analyses paraissent très riches.
Il rappelle que la potasse joue un rôle essentiel dans :
- la régulation hydrique ;
- la gestion des stress climatiques ;
- la pression osmotique ;
- la solidité générale de la plante.
La question de la paille
La gestion de la paille est un sujet sur lequel il prend des positions fortes.
Il reconnaît d’emblée que son point de vue peut être sévère et alimenter la controverse. Il explique qu’il n’est pas « ayatollah » de l’anti-paille, mais qu’en pratique, la paille est selon lui une grande source d’échec dans les systèmes de conservation, notamment quand elle est mal gérée.
Ce qu’il critique en premier lieu, c’est le broyage. Il estime que dans 80 % des cas, la restitution des pailles se fait sous forme de menues pailles broyées, et que cela augmente fortement le volume de matière à gérer.
Pour illustrer cela, il compare :
- de longs brins de paille mis dans de l’eau ;
- des menues pailles ou poussières mises dans l’eau.
Dans le second cas, on obtient rapidement une bouillie fermentescible, source d’anaérobiose. Pour lui, les menues pailles sont particulièrement dangereuses.
Il affirme même qu’un simple essai comparant paille broyée et paille fauchée dans une zone à vulpin peut montrer des levées de vulpin spectaculaires.
Pourquoi il recommande souvent l’exportation des pailles
Dans les premières années de mise en place d’un système, il dit recommander souvent l’exportation des pailles, afin de mettre toutes les chances du côté du semis direct.
Son raisonnement est à la fois technique et économique. Selon lui, vendre la paille et réintroduire éventuellement des fientes de volailles déshydratées peut être plus intéressant que de conserver sur place une paille mal gérée.
Il y voit plusieurs avantages :
- moins de risques d’anaérobiose ;
- moins de difficultés d’implantation ;
- des apports organiques plus concentrés en azote, phosphore et potassium ;
- un meilleur rendement humique potentiel.
Il souligne que le vrai problème, ce sont les chantiers : il faut pouvoir organiser à la fois l’exportation des pailles et le retour des amendements.
Il reconnaît que certains agriculteurs gèrent très bien la paille et obtiennent de bons résultats. Son message est surtout d’alerte : mal gérée, la paille est une énorme source d’échecs.
Matière organique : quantité ou qualité ?
Sylvain Trommenschlager insiste sur le fait qu’il ne faut pas seulement viser un taux élevé de matière organique, mais s’interroger sur sa qualité et sa dynamique.
Il cite le cas de sols argilo-calcaires à 6 % de matière organique où les agriculteurs se plaignent malgré tout de dysfonctionnements. Pour lui, cela prouve qu’une matière organique trop stable n’est pas forcément une bonne matière organique.
Ce qu’il recherche, c’est une matière organique dynamique, liée :
- à l’activité racinaire ;
- à la microfaune ;
- à la macrofaune ;
- à la circulation de l’oxygène.
C’est aussi pour cela qu’il revient sans cesse à l’exemple de la prairie, qui maintient de bons niveaux de matière organique sans restituer massivement de végétaux lignifiés.
Il met en garde contre la tentation de faire dériver les systèmes vers une logique forestière. Selon lui, le sol « veut faire de la forêt », mais le rôle de l’agriculteur est justement d’empêcher cette dérive tout en maintenant un niveau élevé de fertilité.
Le rôle des couverts et des légumineuses
Sur les couverts, il estime qu’ils apportent un vrai plus, en particulier les couverts à base de légumineuses.
Il mentionne aussi l’exemple des unités de méthanisation, qui ont besoin de biomasse mais cherchent malgré tout à couvrir les sols. Selon lui, contrairement à certaines critiques, la méthanisation conduite dans une logique d’agriculture de conservation peut être très intéressante.
Il considère en revanche le digestat davantage comme une source d’azote minéral liquide enrichie en potassium que comme un véritable amendement organique.
Dans son raisonnement, les racines restent de toute façon un levier fondamental. Il rappelle par exemple qu’en maïs grain, la plante produit environ deux fois et demie plus de matière organique par ses racines que par ses parties aériennes.
Le binage et le désherbage mécanique
Il dit avoir beaucoup évolué sur la question du binage en semis direct. Il reconnaît qu’il y a encore quelques années, il s’y serait opposé par principe.
Aujourd’hui, il considère au contraire que le binage peut avoir une légitimité agronomique forte. Selon lui, lorsqu’on bine une culture bien implantée, on bouleverse peu le système, mais on stimule la surface du sol et on crée un pic de minéralisation.
Il n’avance pas de quantification scientifique précise, mais dit constater visuellement un vrai bénéfice.
Dans son esprit, le désherbage mécanique sert à la fois :
- de levier pratique à court terme ;
- de moyen de contourner des problèmes présents ;
- de complément à une stratégie de fond basée sur l’équilibre du sol et de la nutrition.
Monoculture, rotations et critique des dogmes
Un autre point fort de l’intervention est la remise en question de certains dogmes sur la rotation et la monoculture.
Sylvain Trommenschlager explique que certaines régions de monoculture, annoncées depuis longtemps comme condamnées, traversent finalement assez bien les crises agricoles. Il cite notamment :
- des monocultures de maïs en Alsace ;
- des systèmes très spécialisés qui gardent des taux de matière organique corrects.
Il estime qu’on a parfois mis trop vite les rotations dans les « trois piliers » de l’agriculture de conservation, en tirant des raccourcis.
Il ne dit pas que la rotation ne sert à rien, mais il conteste l’idée qu’elle explique à elle seule les problèmes ou qu’elle les résout automatiquement. Selon lui, la monoculture n’est pas forcément la cause profonde des salissements ou des dysfonctionnements. Il faut surtout regarder les conditions de milieu, la qualité du travail du sol, la nutrition, la structure et l’aération.
Il rappelle aussi que certaines prairies ou systèmes à base de graminées ne présentent pas de vulpin, ce qui doit interroger.
Densité, concurrence et salissement
Il revient à plusieurs reprises sur la densité de semis comme facteur de gestion du salissement.
Il affirme avoir observé que la densité sur le rang, y compris en semis monograine ou à grand écartement, a un impact sur le salissement. Il ne dit pas qu’on passe d’un champ très infesté à zéro vulpin, mais il observe des baisses significatives.
Il évoque ainsi des situations où des populations initiales de l’ordre de 320 vulpins/m² ont pu redescendre vers 180 vulpins/m² dans certaines modalités.
Il observe aussi des différences nettes entre variétés, certaines se montrant plus concurrentielles que d’autres. Il cite notamment des blés comme Bergamo ou Pakito comme paraissant très compétitifs visuellement dans des situations comparatives.
Selon lui, cette concurrence n’est pas seulement une question d’étouffement physique. Elle pourrait relever d’un équilibre entre :
- rythme de croissance ;
- allélopathie ;
- architecture de la culture ;
- qualité de l’implantation.
Il met toutefois en garde contre les très faibles densités. Après avoir lui-même tenté des semis ultra-précoces à 120-130 g, il a connu des échecs majeurs lorsque les levées de vulpin sont survenues très tôt.
Pâturage, fauche et régulation des céréales
Il développe ensuite une piste qui lui paraît très prometteuse : la régulation de l’appareil aérien par le pâturage ou la fauche.
L’objectif est d’obtenir à l’automne :
- un très gros système racinaire ;
- un appareil végétatif suffisamment développé ;
- mais sans excès de biomasse aérienne fragile.
Il estime qu’un appareil aérien trop important peut rapidement souffrir et entrer en protéolyse si les conditions deviennent défavorables. Le pâturage ou la fauche permettraient alors de remettre la plante dans une dynamique plus équilibrée.
Il rappelle que faucher une céréale avant montaison n’est pas un problème en soi. Mieux encore, cela restitue au sol une matière organique jeune, azotée, très digestible, riche en sucres et en acides aminés.
Il voit dans ces pratiques un moyen :
- d’optimiser le fonctionnement de la culture ;
- de recycler de l’azote sous forme organique ;
- de maintenir une forte dynamique biologique du sol.
Gel, précocité à montaison et choix des variétés
Sur les risques de gel, il insiste particulièrement sur le danger des variétés précoces à montaison semées trop tôt.
Même lorsqu’elles sont très hiver, elles peuvent repartir très vite au printemps après la vernalisation, ce qui les expose au gel.
Il explique que la campagne passée a donné des exemples d’échecs sur ces variétés, alors que les variétés tardives à montaison se sont bien mieux comportées.
Cela renforce selon lui l’intérêt des profils variétaux très tardifs à montaison pour les semis ultra-précoces.
Mosaïque des blés et viroses : un sujet sous-estimé
Il attire aussi l’attention sur un sujet selon lui trop peu discuté : la mosaïque des blés.
Il estime que cette maladie est souvent discrète, peu visible, peu diagnostiquée, mais qu’elle pèse pourtant sur les comportements observés au champ.
C’est pourquoi il conseille d’avoir toujours dans sa sole de blé une variété résistante à la mosaïque servant de point de comparaison.
Il estime avoir observé que les blés résistants mosaïque, bien choisis, bien implantés et semés à bonne densité, semblent aussi mieux s’affranchir d’autres problèmes, y compris certains effets liés aux insectes vecteurs de viroses.
Il insiste cependant sur le fait qu’il ne faut jamais raisonner de façon monofactorielle : les accidents de culture résultent toujours de plusieurs facteurs combinés, avec des effets d’inertie entre stress, génétique, nutrition et conditions climatiques.
Bore, soufre et nutrition de défense
Dans son approche nutritionnelle, il insiste aussi sur l’importance du bore et du soufre, notamment vis-à-vis des insectes piqueurs.
Il cite le colza, où il juge l’alimentation en bore névralgique sur les problématiques d’insectes, mais il précise que cela ne concerne pas que cette culture.
Il évoque en particulier l’intérêt du tétraborate de sodium, y compris parce qu’il est autorisé en agriculture biologique. Il rappelle que le bore était historiquement utilisé pour protéger les charpentes, sous le nom de « sel de bore ».
Il précise en revanche qu’il faut oublier la localisation du bore dans la ligne de semis, car cela peut générer des toxicités.
Plus largement, il insiste sur le fait qu’en nutrition, tout est question d’équilibre. Il donne l’exemple du phosphore, dont l’absorption lui paraît fortement conditionnée par le bore.
Le soufre et l’azote
Sur l’azote, il dit clairement manquer encore de compétences sur tous les détails, mais avance plusieurs idées fortes.
Il considère que l’apport de soufre est fondamental, et propose comme repère de travail un rapport de l’ordre de :
- 2 unités d’azote
- pour 1 unité de soufre
- avec en toile de fond environ 0,5 unité de potassium dans le raisonnement des apports stricts.
Il apprécie particulièrement le thiosulfate, qu’il juge très intéressant car il limite l’évaporation de l’ammonium et ralentit la nitrification. Selon lui, les plantes se comportent souvent mieux lorsque la proportion d’ammonium absorbée est plus forte.
Il critique aussi l’idée selon laquelle on pourrait attendre de voir des carences pour intervenir. À ses yeux, cette approche est trop risquée. Il prend l’exemple du scorbut chez l’homme : attendre l’apparition de la carence avant de fournir de la vitamine C serait absurde.
De la même façon, en agriculture, il faut sécuriser l’alimentation de la plante avant que les blocages ou carences n’aient produit leurs effets.
Fertilisation foliaire, oligoéléments et acides aminés
Il oppose l’idée de perfusion foliaire à celle de fertilisation complète. Pour lui, la fertilisation foliaire n’a pas vocation à remplacer le sol, mais elle reste un outil très utile quand la plante en a besoin.
Il explique que certains oligoéléments doivent être apportés à des moments très précis :
- le cuivre, plutôt tôt, notamment à l’automne ;
- le manganèse, plutôt en fractionné, car il est sensible et peut être risqué à forte dose ;
- le bore à des moments stratégiques, mais pas localisé.
Il dit systématiser assez largement des budgets de nutrition de sécurité, parfois parce qu’il préfère sécuriser plutôt que risquer la carence.
Sur les acides aminés, son intérêt est net. Il dit travailler cette piste, notamment en association avec le thiosulfate. Il y voit un levier important, en particulier sur la gestion des insectes et sur certains équilibres physiologiques.
Il reste plus prudent sur les vitamines, qu’il dit moins travailler pour l’instant.
Une méthode fondée sur les observations de terrain
Tout au long de son intervention, Sylvain Trommenschlager insiste sur le fait que sa méthode repose d’abord sur le terrain, les observations, les micro-parcelles, les essais simples réalisables par les agriculteurs eux-mêmes.
Il invite à faire des essais au mètre carré, que ce soit :
- sur le potassium ;
- sur le phosphore ;
- sur le calcium ;
- sur d’autres leviers de nutrition.
Pour lui, ces micro-essais permettent à l’agriculteur de reprendre la main sur son métier, d’observer, de comparer et de construire sa propre compréhension.
Il revendique une agronomie très pratique, nourrie de constats empiriques, mais aussi ouverte à la confrontation et au débat.
Une agronomie cohérente plutôt qu’un dogme
En conclusion de cette longue intervention, Sylvain Trommenschlager défend une vision de l’agriculture fondée sur la cohérence d’ensemble plus que sur l’application rigide de principes dogmatiques.
Il refuse les simplifications du type :
- « la rotation règle tout » ;
- « le semis direct est une fin en soi » ;
- « la paille doit toujours être gardée » ;
- « le labour est toujours mauvais » ;
- « la monoculture est forcément condamnée ».
À ses yeux, le rôle du technicien est d’élargir la palette d’outils disponibles, puis d’aider l’agriculteur à choisir ceux qui sont cohérents avec :
- son contexte pédoclimatique ;
- ses objectifs ;
- ses moyens humains et matériels ;
- sa réactivité ;
- l’organisation de son exploitation.
La fertilisation et la nutrition tiennent une place centrale dans cette vision, car elles permettent selon lui d’agir sur les causes profondes des dysfonctionnements plutôt que seulement sur leurs conséquences.