Une transition agoécologique devenue inéluctable, par Jean-Pierre Sarthou
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Pendant deux semaines, on vous propose de (re)découvrir la journée agroécologie au Salon de l'Agriculture 2020 !
Introduction
Jean-Pierre Sarthou est ensuite invité à prendre la parole, en tant que chercheur de l’Inra et de l’Enesad Toulouse, pour remettre en perspective les différents itinéraires agronomiques et agroécologiques présentés auparavant.
D’emblée, il explique que les exposés précédents lui ont inspiré une réaction très positive, presque « jubilatoire ». À travers les exemples de polyculture-élevage, d’arboriculture et de maraîchage, il souligne que l’agroécologie n’est plus une simple idée théorique : elle fonctionne déjà sur le terrain, avec des résultats très intéressants. Pour lui, ces réalisations rendent optimiste.
Il ajoute que ces expériences lui inspirent une autre réflexion importante : la science avance moins vite que la pratique. Mettre en place des expérimentations, obtenir des financements, réaliser des mesures, analyser les résultats et publier prend du temps. Pendant ce temps, les agriculteurs innovent, s’adaptent et font évoluer leurs systèmes. Selon lui, la recherche doit donc s’inspirer de ces réalisations agroécologiques de terrain.
Jean-Pierre Sarthou insiste sur la capacité d’innovation et d’adaptation des agriculteurs, qu’il juge extraordinaire. Il souligne aussi un paradoxe fondamental de l’agriculture : il est possible de mettre en place des systèmes de production très performants, à la fois sur les plans agronomique, environnemental et social, sans disposer de toutes les connaissances scientifiques permettant d’expliquer en détail ce qui se passe. L’essentiel est d’obtenir le bon résultat, même si certaines « boîtes noires » demeurent dans la compréhension des mécanismes.
Il remarque toutefois que les agriculteurs sont aujourd’hui de plus en plus capables d’expliquer ce qu’ils font, notamment grâce à la diffusion des connaissances sur internet, à YouTube, et à des ressources comme celles de Ver de Terre Production. Les agriculteurs seraient ainsi de mieux en mieux formés, et surtout de mieux en mieux autoformés.
Il résume cela en reprenant l’image de Monsieur Jourdain : on peut « faire de la prose sans le savoir », de même qu’on peut mettre en place des systèmes agroécologiquement très performants sans être scientifique. Le rôle de la science est alors d’apporter son « grain de sel » pour mieux comprendre les processus à l’œuvre, dans une complémentarité féconde entre savoir empirique, pratique et recherche scientifique.
Une transition agroécologique devenue inéluctable
Jean-Pierre Sarthou annonce qu’il va parler principalement de grandes cultures, car c’est dans ce domaine que la recherche s’est beaucoup intéressée aux performances et aux processus écologiques générés par le non-travail du sol et l’apport de matière organique. Il précise que ces recherches ont été menées surtout outre-Atlantique, même si la France commence également à produire des travaux sur ces questions.
Le titre de sa présentation est : Une transition agroécologique devenue inéluctable : l’agroécologie, pourquoi, comment ?
La première partie, « pourquoi », correspond au constat des effets négatifs de l’agriculture intensive. La seconde, « comment », sera illustrée principalement à travers l’agriculture de conservation des sols.
L’agriculture, fondement de l’humanité
Jean-Pierre Sarthou rappelle que l’existence même de l’humanité est indissociable de celle de l’agriculture. Il cite Columelle : « l’agriculture est la mère de tous les arts ; lorsqu’elle est bien conduite, tous les autres arts prospèrent ; mais lorsqu’elle est négligée, tous les autres arts déclinent sur terre comme sur mer ».
Cette citation lui permet d’insister sur un point central : si l’agriculture se dégrade, c’est l’ensemble de la société qui risque d’en pâtir.
Il rappelle aussi que l’être humain est une « machine » ayant besoin d’énergie : le cerveau, qui ne représente que 2 % du poids corporel, consomme 20 % de l’énergie. Le corps humain a donc besoin chaque jour d’un apport énergétique considérable. Cette énergie est fournie par l’alimentation, et donc par l’agriculture. L’alimentation n’est pas seulement une source d’énergie : c’est aussi le plaisir des sens, la santé humaine, et indirectement la santé de l’environnement à travers l’air, l’eau, le sol et la biodiversité.
Un monde fini, une pression croissante
L’intervenant insiste sur le fait que nous vivons dans un monde fini. Les surfaces agricoles mondiales ne progressent quasiment plus depuis le début des années 2000. Dans certains pays, elles diminuent même.
Dans le même temps, la population mondiale continue d’augmenter de 220 000 à 240 000 personnes par jour. Par conséquent, la surface agricole disponible par habitant diminue fortement : elle était d’environ 1,5 hectare dans les années 1950, et elle est désormais inférieure à 0,5 hectare par habitant au niveau mondial.
Il souligne également que les rendements commencent à stagner, voire à diminuer dans certains cas. Dès lors, il devient indispensable de trouver d’autres solutions, car l’agriculture industrielle basée sur la chimie, qui a longtemps permis d’augmenter la production, ne suffit plus.
Selon lui, il faudra augmenter de 70 à 100 % la quantité de nourriture disponible d’ici 2050. Il ajoute qu’entre 2000 et 2050, l’humanité aura produit et consommé autant de nourriture qu’entre l’apparition des premiers hominidés et l’an 2000. Il présente cela comme un défi vertigineux.
Ce que l’agriculture intensive a permis
Jean-Pierre Sarthou rappelle néanmoins que l’agriculture intensive a été extrêmement productive. En soixante ans, la production mondiale a fortement augmenté : la production de lait a été multipliée par 2, celle des viandes bovines et porcines par 3, celle du blé et des volailles par 5, et celle du maïs par 9.
Il insiste sur plusieurs points importants :
- aujourd’hui, 97 % de notre alimentation provient de la production agricole, contre seulement 3 % issus des espèces sauvages dans les pays développés ;
- environ une personne sur deux dans le monde n’existerait probablement pas sans la révolution verte ;
- si l’on avait conservé les rendements des années 1960, il faudrait aujourd’hui multiplier par 2,5 la surface cultivée en céréales pour produire la même quantité.
L’intensification a donc aussi permis de préserver une partie des milieux naturels. Mais il affirme qu’il faut désormais trouver une autre manière d’intensifier.
Les limites de l’agriculture intensive
Jean-Pierre Sarthou résume les effets négatifs de l’agriculture intensive en rappelant que plusieurs « limites de sécurité » planétaires ont été franchies sous l’effet des activités humaines, et en grande partie de l’agriculture :
- le changement climatique ;
- la perturbation du cycle de l’azote ;
- l’érosion de la biodiversité.
Concernant l’azote, il évoque les dépôts atmosphériques d’azote dans les pays d’Europe de l’Ouest, estimés en moyenne à 30 à 40 unités par hectare et par an. Dans les espaces agricoles, cela peut parfois représenter une ressource supplémentaire. Mais dans les milieux naturels, ces dépôts provoquent un appauvrissement de la flore, car beaucoup d’espèces ne supportent pas cet enrichissement.
Sur la biodiversité, il rappelle que le rythme actuel d’extinction des espèces est des centaines, voire des milliers de fois supérieur au rythme naturel.
La dégradation des sols
Pour Jean-Pierre Sarthou, l’un des constats les plus graves concerne les sols. Il indique que plus de la moitié des sols des zones habitées sont dégradés à très dégradés, essentiellement à cause de l’agriculture.
Il évoque deux formes majeures d’érosion :
- l’érosion éolienne ;
- l’érosion hydrique.
Même lorsque des événements climatiques violents sont impliqués, il précise que si le sol avait une bonne cohésion, on n’observerait pas de tels nuages de poussières dans l’air ou de particules fines dans l’eau.
Au niveau mondial, plus de 10 millions d’hectares de terres arables sont perdus ou fortement dégradés chaque année par l’érosion hydrique. Il compare ce chiffre à la surface agricole utile française, de l’ordre de 28 à 30 millions d’hectares : cela représente environ un tiers de la SAU française chaque année.
En masse, cela correspond à 26 milliards de tonnes de particules fines de sol qui se déversent chaque année dans les océans. Il souligne qu’il s’agit précisément des particules les plus fertiles. Si l’on récupérait cette terre fine pour l’étaler sur 25 à 30 cm d’épaisseur, on pourrait théoriquement créer 7 millions d’hectares de terres arables par an, soit environ le quart de la surface agricole française.
Il rappelle aussi que les sols se dégradent bien plus vite qu’ils ne se forment : on estime qu’il faut environ 40 ans pour produire 1 mm de sol, alors que l’érosion moyenne des terres cultivées au niveau mondial est de 1 mm par an.
La baisse de fertilité des sols
Jean-Pierre Sarthou explique ensuite que l’efficacité des engrais azotés diminue avec le temps. Depuis les années 1960, il faut apporter davantage d’azote pour récolter la même quantité de céréales. Il relie cela à la baisse de la fertilité des sols, et notamment à la diminution de leur teneur en matière organique.
Il insiste sur un ordre de grandeur : lorsqu’un sol perd un point de matière organique, cela correspond à la libération d’environ 2 000 kg d’azote par hectare par minéralisation. Dans les années 1960, lorsqu’on cultivait un maïs après prairie permanente, le travail du sol sur un sol très riche en matière organique entraînait une forte minéralisation, libérant naturellement beaucoup d’azote. Le sol « donnait » alors de l’azote.
Aujourd’hui, les sols de grandes cultures contiennent souvent autour de 1,5 % de matière organique seulement. Ils fournissent donc beaucoup moins d’azote, ce qui oblige à compenser par des apports croissants d’engrais.
Il ajoute que lorsque la teneur en matière organique diminue, ou lorsque l’épaisseur du sol diminue, les rendements baissent et les besoins en intrants augmentent. Il cite les travaux de Rattan Lal, qui synthétisent ce que l’on sait sur le fonctionnement des sols et leur fertilité.
Marées vertes, nitrates et phosphore
L’intervenant aborde ensuite la question des marées vertes. Il rappelle qu’elles sont liées aux nitrates et au phosphore, mais insiste particulièrement sur le rôle du niveau d’oxydation des sols, lié au travail du sol.
Selon lui, un sol fortement travaillé est aussi un sol fortement oxydé. Dans ces conditions, l’azote a tendance à se retrouver sous forme nitrate (NO3-), une forme négative qui n’est pas retenue par le sol. À l’inverse, dans un sol moins oxydé, une partie de l’azote peut se trouver sous forme ammonium (NH4+), qui est retenu par le complexe argilo-humique.
Il estime que tant qu’on n’aura pas bien intégré ce mécanisme, on ne résoudra pas complètement le problème des nitrates.
Concernant le phosphore, il rappelle qu’il n’est presque pas lixivié : il est surtout lessivé avec les particules de sol. Ainsi, lorsque le sol s’érode, le phosphore part avec lui vers les cours d’eau puis vers la mer. Selon lui, la première clé pour limiter les marées vertes est donc de limiter l’érosion.
Stagnation des rendements et simplification des paysages
Jean-Pierre Sarthou mentionne aussi la stagnation des rendements du blé, au niveau mondial comme en France.
Il met cela en relation avec la simplification extrême des paysages agricoles au cours des dernières décennies. En France, pendant cinquante ans, ce sont environ 33 000 kilomètres de haies qui ont disparu chaque année. Il compare ce chiffre aux trois quarts de la circonférence terrestre à l’équateur pour donner un ordre de grandeur.
Cette disparition des haies, combinée à l’usage massif de pesticides, a entraîné une forte régression des habitats et de la biodiversité.
Il raconte une observation faite en Angleterre, dans un paysage bocager très fleuri en apparence. Alors que ses collègues s’extasiaient devant quelques bourdons sur des bandes fleuries, lui a remarqué qu’en 300 mètres il n’avait vu qu’une seule mouche. La veille, on lui avait expliqué que cette rareté des insectes était liée à l’usage excessif des pesticides au cours des décennies précédentes.
Pour lui, les habitats seuls ne suffisent pas : il faut aussi réduire l’utilisation des produits phytosanitaires.
Les pesticides et l’effondrement du vivant
Jean-Pierre Sarthou rappelle que de nombreuses études ont mis en évidence la présence massive de pesticides et de leurs métabolites dans l’environnement. Il insiste sur les effets très inquiétants de ces molécules.
Il relie cela à l’érosion de la biodiversité, qu’il décrit comme un phénomène sans précédent historique.
Agriculture et gaz à effet de serre
Enfin, il rappelle que l’agriculture est responsable de 24 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, en particulier :
- du protoxyde d’azote (N2O), au pouvoir réchauffant très élevé, environ 300 fois celui du CO2 ;
- du méthane (CH4) ;
- du dioxyde de carbone (CO2).
Quelles solutions ?
Face à ce constat, Jean-Pierre Sarthou propose plusieurs pistes :
- changer de régime alimentaire en remplaçant autant que possible les protéines animales par des protéines végétales ;
- lutter contre le gaspillage alimentaire, puisqu’un tiers de l’alimentation mondiale est perdu ou jeté ;
- réduire la part des productions végétales destinées à l’alimentation animale.
Mais, selon lui, cela ne suffira pas : il faut continuer à intensifier la production agricole, mais d’une autre manière, grâce à l’agroécologie.
Définition de l’agroécologie
Jean-Pierre Sarthou présente l’agroécologie comme la déclinaison du développement durable au monde agricole, avec ses trois dimensions classiques :
- environnementale ;
- sociale ;
- économique.
Il la définit aussi comme « l’application de la science écologique à l’étude, à la conception et à la gestion d’agroécosystèmes durables ».
Mais pour les agriculteurs, il propose une formule beaucoup plus simple : l’agroécologie, c’est « l’utilisation de la nature pour lui faire faire des économies ».
Cela suppose d’amplifier les services écosystémiques, tout en tenant compte des contextes pédoclimatiques et de la dimension sociale, car la mise en œuvre n’est pas toujours simple.
L’agriculture de conservation des sols
Jean-Pierre Sarthou choisit ensuite l’agriculture de conservation des sols (ACS) comme illustration concrète de cette intensification agroécologique.
Il commence par rappeler plusieurs critiques souvent adressées à l’ACS :
- elle ferait exploser la consommation d’herbicides ;
- elle ne stockerait pas plus de carbone que le labour avec couverts végétaux ;
- l’important pour stocker du carbone serait le couvert végétal, pas le non-travail du sol ;
- elle produirait plus de N2O que les systèmes labourés.
Il explique qu’il va revenir sur ces points.
Les principes de l’ACS
En grandes cultures, l’ACS consiste à semer sans perturber mécaniquement le sol, sauf le strict minimum sur la ligne de semis. Les résidus de la culture précédente sont laissés sur place, sans travail du sol, et la culture suivante est semée dans ces résidus ou dans un couvert végétal.
Il rappelle les trois grands principes définis par la FAO :
- un travail mécanique du sol minimal ;
- une couverture organique permanente du sol ;
- une diversification des espèces cultivées dans le temps et dans l’espace.
Jean-Pierre Sarthou précise qu’il place personnellement le non-travail du sol en dernier dans l’ordre pédagogique, car pour un agriculteur habitué à travailler le sol, il est plus facile de commencer par diversifier les rotations et par implanter des couverts végétaux. Cela permet déjà d’améliorer le sol, de refaire un peu de stock d’humus, puis éventuellement d’aller vers une réduction plus poussée du travail du sol.
Il rappelle à cette occasion qu’il faut environ 1 700 à 2 400 kg d’azote, soit en moyenne 2 000 kg, pour refaire un point de matière organique dans le sol.
Il souligne aussi l’importance du ratio matière organique/argile, qui permet d’évaluer si le sol a retrouvé un niveau de stabilité satisfaisant.
Les effets du travail du sol sur la vie du sol
Selon Jean-Pierre Sarthou, l’agriculture conventionnelle cumule plusieurs facteurs défavorables :
- trop de travail du sol ;
- trop d’engrais ;
- trop de produits phytosanitaires ;
- des sols nus.
Cela entraîne une perte de macro- et de méso-biodiversité du sol.
Il évoque notamment la diminution des lombrics et des nématodes dans les systèmes travaillés, y compris en agriculture biologique lorsque le travail du sol reste important. Cette perte de faune entraîne une baisse de la bioporosité, c’est-à-dire de la porosité créée biologiquement.
Il distingue la porosité créée mécaniquement après labour, importante mais peu durable, de la porosité biologique créée par les galeries de vers de terre, beaucoup plus continue et fonctionnelle dans le temps. Après un labour, les trous finissent par se déconnecter les uns des autres lorsque le sol se tasse. À l’inverse, dans un sol non travaillé, les galeries biologiques assurent une forte continuité porale.
Le rôle central des vers de terre et de la microbiodiversité
Jean-Pierre Sarthou montre ensuite que, dans les systèmes en ACS, les vers de terre recréent rapidement de la porosité, y compris dans des sols initialement compactés.
Les racines utilisent ensuite cette bioporosité pour explorer le sol.
Il insiste aussi sur l’importance de la microbiodiversité. Dans les systèmes conventionnels, elle est réduite, alors qu’elle joue un rôle majeur dans la cohésion des agrégats du sol. En ACS, le mulch de surface nourrit les champignons et stimule l’activité microbienne. Les mycorhizes produisent notamment de la glomaline, une substance qui agit comme une colle biologique. Les bactéries produisent elles aussi des substances de ce type.
Ces colles biologiques stabilisent les agrégats. Ainsi, lorsqu’on plonge une motte de terre dans l’eau, un sol conventionnel se défait plus facilement, tandis qu’un sol conduit en ACS reste beaucoup plus stable.
Infiltration de l’eau et lutte contre l’érosion
En réunissant ces différents éléments — mulch, forte biomasse microbienne, bioporosité, continuité porale — l’ACS améliore fortement l’infiltration de l’eau.
Jean-Pierre Sarthou explique que la conductivité hydraulique à saturation, c’est-à-dire la capacité de l’eau à circuler dans la macroporosité, peut être jusqu’à 123 fois plus élevée en ACS qu’en conventionnel.
La conséquence directe est une infiltration beaucoup plus rapide, un ruissellement bien moindre et donc beaucoup moins d’érosion.
Il précise toutefois que cela n’est pas automatique : même en ACS, la surface du sol peut se fermer et former une croûte de battance. Il faut donc surveiller notamment le statut calcique du sol, le pH, et souvent chauler au début pour maintenir une bonne cohésion structurale et une porosité de surface ouverte.
Il donne l’exemple de photographies envoyées par un agriculteur des Deux-Sèvres, montrant, après de fortes pluies, un champ voisin travaillé perdant du sol, alors que son propre champ en ACS ne subissait pas cette érosion.
Performances agronomiques observées
Il rapporte ensuite une comparaison en blé tendre d’hiver, toujours dans les Deux-Sèvres :
- chez le voisin en système travaillé : 45 à 50 quintaux par hectare ;
- en ACS : 75 à 80 quintaux par hectare.
Du côté des charges opérationnelles hors semences :
- système travaillé : 270 à 350 euros par hectare, dont 100 unités d’azote ;
- ACS : 120 à 150 euros par hectare, dont 80 unités d’azote.
Pour lui, cet exemple illustre très concrètement les performances possibles de l’ACS.
Réserve utile en eau et résistance au stress
Jean-Pierre Sarthou insiste ensuite sur le rôle de la microfaune dans la création de la mésoporosité, c’est-à-dire de la porosité capable de stocker l’eau utile pour les plantes.
Dans certains sols suivis pendant six ans en ACS, la réserve utile a doublé.
Il précise que, même si la rétention de l’eau est bien un phénomène physique, elle n’est pas uniquement déterminée par la texture du sol. Elle dépend aussi de la structure construite biologiquement par la faune et la microfaune du sol.
Il montre également qu’un sol couvert chauffe moins. À 5 cm de profondeur, un sol travaillé et nu peut présenter une température supérieure de 6,5 °C à celle d’un sol non travaillé couvert de mulch. En une semaine, cette différence thermique peut entraîner la perte de 25 à 30 mm d’eau.
Or, perdre 25 à 30 mm d’eau en début d’été revient à perdre le potentiel de production d’environ une tonne de matière sèche de couvert végétal. Cela souligne l’intérêt agronomique majeur du sol couvert.
Stockage du carbone
Jean-Pierre Sarthou affirme qu’il est désormais démontré que l’ACS peut stocker du carbone, y compris en profondeur, au-delà de 30 cm.
Il évoque un ordre de grandeur d’environ une tonne de carbone stockée par hectare et par an.
Il précise cependant que la clé du stockage n’est pas seulement le non-travail du sol. Arrêter de travailler le sol sans apporter de matière organique ne suffit pas. Il faut impérativement associer semis direct et couverts végétaux, puisque l’humus ne se forme pas « par la vertu du Saint-Esprit » : il faut une source de matière organique.
Émissions de N2O et de CH4
Pendant longtemps, on a pensé que l’ACS émettait plus de protoxyde d’azote que les systèmes labourés. Jean-Pierre Sarthou reconnaît que cela a été observé dans certains systèmes mal maîtrisés.
Mais il indique que des travaux plus récents, notamment aux États-Unis sur des systèmes conduits depuis trente ans, montrent qu’en régime stabilisé les émissions de N2O sont plus faibles en ACS qu’en conventionnel.
Il en va de même pour le méthane, en raison notamment du développement de bactéries méthanotrophes qui consomment le CH4.
Selon lui, même lorsque les émissions de N2O sont temporairement plus élevées au début, la baisse du CH4 et l’évolution globale du système conduisent rapidement à un bilan climatique plus favorable pour l’ACS.
Herbicides et ACS
Jean-Pierre Sarthou aborde ensuite un sujet sensible : les herbicides.
Il reconnaît que l’ACS s’est historiquement développée avec l’appui du glyphosate et que, aujourd’hui, les agriculteurs en ACS ne peuvent généralement pas se passer totalement d’herbicides.
Il précise toutefois que le semis direct sans couverts est une catastrophe, car il conduit à utiliser beaucoup plus d’herbicides. En revanche, dans des systèmes complets associant semis direct, couverts et rotations diversifiées, il est démontré qu’on peut réduire l’usage des herbicides.
Il cite notamment des résultats obtenus dans les anciennes plaines à bisons du centre-ouest des États-Unis, où les agriculteurs passés à l’ACS ont réduit d’environ 50 % leur utilisation d’herbicides.
Il ajoute que la dégradation des résidus de pesticides est aussi meilleure dans les systèmes plus vivants.
L’enjeu, selon lui, est désormais de parvenir à une ACS biologique. Il reconnaît qu’un semis direct strictement sans travail du sol et sans produits phytosanitaires n’existe quasiment pas aujourd’hui, hormis quelques cas très particuliers, notamment une parcelle au Cambodge qu’il mentionne. Mais il affirme que des travaux sont en cours dans cette direction, et il indique qu’il y travaille lui-même.
Biodiversité, ravageurs et maladies
D’après Jean-Pierre Sarthou, l’ACS favorise davantage la biodiversité que les systèmes conventionnels, et le semis direct sans couverts constitue même, selon lui, une situation très défavorable.
Il indique qu’en ACS, on observe :
- moins de maladies, donc moins de recours aux fongicides ;
- moins de ravageurs, donc moins d’insecticides ;
- davantage de biodiversité fonctionnelle.
Productivité et rentabilité
Concernant la productivité, il explique qu’en parcelles expérimentales, l’ACS peut parfois produire un peu moins. Mais selon lui, cela tient souvent à une mauvaise conduite du système expérimental.
Il rapporte que les agriculteurs nord-américains engagés en ACS montrent, eux, qu’ils produisent souvent davantage que leurs voisins conventionnels, en particulier en période de stress hydrique. Dans ces situations, les écarts peuvent atteindre jusqu’à 120 % de production en plus en ACS.
Sur le plan économique, il insiste sur la forte diminution :
- du travail ;
- des frais de carburant ;
- des coûts de maintenance des machines ;
- des charges opérationnelles.
Une agriculture qui « collectionne les services »
En conclusion de cette partie, Jean-Pierre Sarthou affirme que l’ACS présente presque uniquement des avantages. Il la décrit comme « l’agriculture qui collectionne les services », c’est-à-dire les services écosystémiques.
Il reconnaît qu’il reste la question des herbicides, mais considère précisément que le grand enjeu actuel est de réussir la transition vers une ACS biologique.
Il mentionne enfin des travaux de thèse montrant que l’ACS présente le meilleur potentiel pour dépasser le célèbre antagonisme entre productivité et performances environnementales. Selon lui, c’est un système capable d’allier les deux.
Si l’on parvient un jour à faire une ACS vraiment biologique, ce serait, dit-il, « le Graal ».
Conclusion
Jean-Pierre Sarthou conclut en revenant à une idée simple mais essentielle : l’important est de regarder dans le sol.
Pour lui, la transition agroécologique est désormais inéluctable. Les limites de l’agriculture intensive sont atteintes, et l’agriculture de conservation des sols apparaît comme une voie très prometteuse pour produire autrement, en s’appuyant davantage sur les processus biologiques, la couverture des sols, la biodiversité et les services écosystémiques.
Il termine sous les applaudissements.