Viticulture grandeur nature, par Alain Canet et Konrad Schreiber

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Dans cette conférence, Alain Canet, avec Konrad Schreiber, défend une viticulture résolument agroécologique, fondée sur les résultats : sols vivants, bilan humique, stockage du carbone, eau, biodiversité et productivité. Leur idée centrale est claire : l’environnement n’est pas une contrainte pour la vigne, mais sa meilleure solution. Alain Canet insiste sur le rôle de l’arbre comme outil de production, de protection et de régulation face aux 28 grands maux observés en viticulture : compaction, érosion, mortalité des ceps, baisse de rendement, stress climatiques. Associés aux couverts végétaux et à une meilleure gestion du sol, les arbres recréent microclimats, fertilité et résilience. Konrad Schreiber souligne l’importance des complémentarités entre plantes, de la photosynthèse et de la vie biologique du sol pour réduire les intrants et limiter les passages mécaniques. L’échange aborde aussi des solutions concrètes : choix d’essences compatibles avec la vigne, mécanisation, régénération naturelle et adaptation locale des pratiques.

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Résumé
Dans cette conférence, Alain Canet, avec Konrad Schreiber, défend une viticulture résolument agroécologique, fondée sur les résultats : sols vivants, bilan humique, stockage du carbone, eau, biodiversité et productivité. Leur idée centrale est claire : l’environnement n’est pas une contrainte pour la vigne, mais sa meilleure solution. Alain Canet insiste sur le rôle de l’arbre comme outil de production, de protection et de régulation face aux 28 grands maux observés en viticulture : compaction, érosion, mortalité des ceps, baisse de rendement, stress climatiques. Associés aux couverts végétaux et à une meilleure gestion du sol, les arbres recréent microclimats, fertilité et résilience. Konrad Schreiber souligne l’importance des complémentarités entre plantes, de la photosynthèse et de la vie biologique du sol pour réduire les intrants et limiter les passages mécaniques. L’échange aborde aussi des solutions concrètes : choix d’essences compatibles avec la vigne, mécanisation, régénération naturelle et adaptation locale des pratiques.




Introduction

Alain Canet propose d’ouvrir un échange direct avec la salle, dans la continuité du travail mené depuis longtemps avec Konrad Schreiber. Il insiste sur l’importance des coopérations dans le retour de l’agronomie, un retour qui ne s’est pas fait sans essais, sans tests, ni sans échecs. Selon lui, on peut désormais en parler plus librement, notamment parce qu’un grand nombre de fermes sont aujourd’hui caractérisées à partir d’indicateurs de résultats.

L’idée centrale défendue est claire : plutôt que de s’appuyer d’abord sur des chartes, des labels ou des cahiers des charges, il faut regarder les résultats. Parmi ces résultats, le premier est le bilan humique, qui conditionne ensuite le bilan carbone. Pour Alain Canet et Konrad Schreiber, il s’agit d’un point incontournable si l’on veut restaurer l’eau, les sols, la biodiversité, les microclimats, la productivité et, au bout du compte, le revenu.

Replacer l’agronomie au cœur de la viticulture

Alain Canet rappelle que son métier est l’agroforesterie, qu’il présente comme le second pilier de l’agroécologie. Il souligne que l’agroécologie permet à la fois de produire, de protéger et de prévenir. Cela conduit à sortir d’une opposition devenue stérile entre production et environnement.

Dans cette perspective, l’environnement n’est pas un problème pour la viticulture : il en est la solution. De même, la biodiversité ne doit plus être perçue comme une contrainte. Alain Canet appelle à revoir certains cadres de pensée, certains mots, certaines oppositions, et va jusqu’à dire qu’il faudrait sans doute remettre davantage de sciences de la vie et de la Terre dans les écoles.

Il rappelle aussi que la lutte contre les plantes spontanées, qu’elle soit chimique ou mécanique, ne sera jamais réellement gagnée. Les plantes sont au contraire riches d’enseignements. La forêt, de ce point de vue, constitue un modèle d’inspiration.

Le constat sur l’état des vignes

Alain Canet insiste sur la nécessité de faire un état des lieux lucide, même s’il peut être dérangeant. Cet état des lieux est pour lui indispensable pour passer à autre chose.

Selon son expérience, la viticulture cumule de nombreux « maux » : mortalité, compaction, baisse de rendement, chocs climatiques, entre autres. Il évoque jusqu’à 28 maux recensés en viticulture, et précise ne pas avoir trouvé de vignes présentant moins de 17 de ces problèmes, quels que soient les systèmes de production, les chartes ou les labels considérés.

Les chocs climatiques sont désormais très présents : une même année, on peut subir à la fois le gel et la brûlure. Ce contexte oblige à repenser profondément les systèmes.

La place de l’arbre dans la vigne

Alain Canet précise qu’il ne s’agit pas de « mettre des arbres partout », mais de considérer l’arbre comme un outil de production, de protection, de régulation, de prévention, d’amortissement et de stabilisation.

Il dit trouver environ 28 fonctions à l’arbre, et observe que 25 d’entre elles répondent directement aux maux de la viticulture. L’arbre permet ainsi d’aborder les questions d’eau, de carbone, de biodiversité, de paysage, de productivité, d’emploi et de fertilité des sols.

L’idée forte est que la fertilité, voire la fécondité des sols, doit être produite sur place, in situ. On ne peut pas durablement acheter la fertilité : cela coûtera toujours cher et restera compliqué. Les couverts végétaux et les arbres permettent justement de réinscrire la vigne dans son environnement.

Pour Alain Canet, la monoculture de vigne ne fonctionne plus comme avant. Il ne s’agit pas de faire le procès du passé, mais de construire des systèmes capables de durer.

L’agroforesterie comme cheminement personnel et technique

L’intégration de l’arbre dans la vigne est présentée comme un cheminement, à la fois personnel et technique. Chaque viticulteur doit se demander quelle part de sa surface consacrer à l’arbre — 2, 3, 4 ou 5 % —, dans quelles conditions, et pour quelles finalités.

L’arbre peut produire du sol, de l’énergie, du microclimat, et augmenter la réserve utile en eau. Mais Alain Canet précise qu’un arbre seul ne suffit pas. Si l’on plante quelques arbres dans une vigne tout en laissant le sol nu, surtout en bas de parcelle, l’effet restera limité.

Il critique au passage certains protocoles trop partiels, qui n’examinent qu’un seul levier : seulement l’agroforesterie, ou seulement les couverts végétaux, ou seulement la génétique. À l’inverse, l’agroécologie demande de travailler un triptyque : les arbres, les couverts végétaux et le sol, avec également une attention portée à la taille dite douce.

Multiplier l’activité photosynthétique

Alain Canet rappelle un geste simple, qu’il juge essentiel : multiplier par deux ou par trois l’activité photosynthétique. En citant Hervé Coves, il parle de « l’art d’apprivoiser le soleil », qui ne devrait jamais toucher directement le sol.

Pour lui, accroître fortement l’activité photosynthétique revient à produire davantage de carbone, donc davantage d’eau et de biodiversité. Cette biomasse supplémentaire permet aussi une plus grande cohabitation avec la faune, notamment avec des espèces comme la tortue, qu’il mentionne pour montrer qu’il est possible d’arrêter d’opposer biodiversité et production.

La forêt comme modèle agronomique

La forêt sert de référence tout au long de l’intervention. Alain Canet rappelle que les plantes, et les arbres en particulier, entretiennent la vie et hydratent les milieux secs. Il évoque à ce sujet l’arganeraie marocaine, système agroforestier de grande ampleur : sans arbres, ce serait le désert. Avec les arbres, on produit de l’argan, du miel, de la viande, parfois des céréales, et surtout on maintient la vie.

Dans ce modèle, l’arbre hydrate les milieux secs et soutient les cycles de l’eau, en particulier la condensation. Il ne s’agit donc pas seulement de stocker de l’eau dans le sol, mais aussi de rétablir des cycles écologiques plus complets.

Quels arbres avec la vigne ?

Alain Canet insiste sur le fait qu’il n’existe pas de recette toute faite. Le choix des arbres doit toujours être raisonné in situ, en fonction de la parcelle, du sol, du climat et des objectifs.

Il cite toutefois plusieurs essences compatibles ou intéressantes avec la vigne :

Les rosacées sont particulièrement mises en avant. Alain Canet rappelle qu’elles sont compatibles avec la vigne et qu’elles étaient déjà utilisées dans des systèmes anciens, notamment par les Étrusques et les Romains.

Il insiste également sur le fait qu’un arbre en vigne doit être géré, souvent taillé de façon sévère. L’agroforesterie ne consiste pas à planter puis à laisser faire. La taille est centrale, à la fois pour éviter l’excès d’ombrage et pour restituer au sol le produit de cette taille.

La vigne, une liane qui a coévolué avec les arbres

Un point important du raisonnement est que la vigne est une liane. À ce titre, elle a coévolué avec les arbres et a besoin d’un certain environnement arboré.

Alain Canet évoque des densités modestes, de l’ordre de 10, 20, 30 ou 40 arbres par hectare, en précisant que l’on parle ici à la fois de design, d’ergonomie, de mécanisation, mais surtout de productivité. L’objectif est bien de produire de belles grappes, en qualité comme en quantité.

Selon lui, les indicateurs de résultats montrent que les rendements sont au rendez-vous lorsque ces systèmes sont bien conçus. Ils montrent aussi une réduction du travail du sol, grâce au travail biologique assuré par les vers de terre et par l’ensemble des organismes du sol.

Le mètre carré de sol comme unité de base

Alain Canet insiste sur une « politique du mètre carré ». La question est de savoir si chaque mètre carré de vigne est parcouru par des champignons, par le règne animal et par le règne végétal.

Ce mètre carré doit être renseigné, protégé et alimenté en carbone frais. Il évoque aussi la notion de verticalité : dans les vignes, des plantes hautes peuvent pousser même dans des conditions difficiles, ce qui constitue un modèle intéressant. Mais l’essentiel est de laisser au sol la [[matière organique]] qui entretiendra et nourrira la vie.

Les arbres, la mécanisation et la récolte

Interrogé sur la compatibilité entre arbres et mécanisation, Alain Canet répond que cela se gère. Il évoque les arbres têtards, les trognes et les formes taillées qui permettent de conserver la fonctionnalité de l’arbre tout en limitant son emprise.

Dans certains cas, il peut être pertinent d’enlever un rang de vigne ; dans d’autres, de planter directement sur le rang ; dans d’autres encore, de tailler les arbres de manière à permettre le passage du matériel.

Il cite l’idée d’un rang d’arbres tous les douze rangs de vigne, selon les cas. Pour lui, il existe une grande diversité de projets, tous un peu différents, mais dans lesquels on trouve généralement des solutions. L’arbre doit être adapté aux modalités techniques de l’exploitation.

Il rappelle également que le nombre de passages en vigne est très élevé, en moyenne 70 interventions par an en comptant tout. Pour lui, il faut à la fois multiplier l’activité photosynthétique et diviser fortement le nombre de passages.

Les couverts végétaux, les arbres et la concurrence : la réponse de Konrad Schreiber

Interrogé sur le risque de concurrence entre couverts, arbres et cultures, Konrad Schreiber répond de manière très nette : la concurrence est d’abord une vision d’un monde artificiel et dégradé. Dans la nature, les plantes s’équilibrent et deviennent compagnes.

Il reconnaît toutefois qu’au début, dans des systèmes agricoles simplifiés, cette concurrence peut apparaître. Le travail consiste alors à la calibrer puis à la supprimer, en mettant en place des associations de plantes fonctionnelles.

Selon lui, cela suppose de comprendre finement la physiologie des végétaux, leurs rythmes de croissance, et notamment leurs besoins en azote selon les saisons. Il prend l’exemple des arbres, qui ont de gros besoins azotés en mai, juin et juillet. Dans la forêt, dit-il, cette alimentation se construit naturellement à partir de la litière, de sa décomposition, de l’activité des micro-organismes, puis de la transformation en urée et en formes d’azote disponibles.

L’idée est donc de mettre en place des couverts à forte biomasse qui fonctionnent selon un rythme inverse de celui de l’arbre : pomper les nitrates au moment où l’arbre n’en a pas besoin, puis libérer ou laisser circuler les formes d’azote au bon moment.

Compatibilités biologiques et mycorhizes

Konrad Schreiber ajoute que la question des mycorhizes est importante. Tous les végétaux ne sont pas compatibles entre eux sur ce plan.

Il cite par exemple le cas du chêne, sous lequel peu de choses poussent, et qui n’est pas favorable à la vigne. À l’inverse, les rosacées amélioreraient la productivité de la vigne, car il n’y aurait pas d’incompatibilité entre les deux.

Le travail à mener consiste donc à mieux connaître les végétaux, leurs systèmes racinaires, leurs compatibilités et leurs complémentarités symbiotiques.

Les systèmes racinaires et la complémentarité des plantes

Konrad Schreiber mentionne un atlas des systèmes racinaires, élaboré au XXe siècle par une biologiste roumaine, et disponible en ligne à l’université de Wageningen. Cet atlas permet d’observer les formes racinaires des principales plantes européennes.

Mais au-delà de la forme, il insiste sur la fonction. Il explique que les plantes n’acidifient pas toutes la rhizosphère de la même manière. Certaines, comme les plantes utilisant les nitrates, tendent vers des fonctionnements différents de ceux des légumineuses, qui produisent de l’ammoniac puis de l’ammonium.

C’est en jouant sur ces complémentarités, notamment entre graminées et légumineuses, qu’il devient possible de créer des mélanges de plantes non concurrentiels. L’objectif est d’éviter les situations artificielles générées par le travail du sol ou les apports minéraux mal maîtrisés.

Eau, humus et biologie des sols

Sur la question de l’eau, Konrad Schreiber explique que plus un sol contient de biologie — vers de terre, champignons, mycorhizes, micro-organismes —, plus il développe une porosité d’origine biologique, notamment une microporosité capable de stocker l’eau.

Ainsi, plus il y a de vie dans le sol, plus la réserve utile augmente, et plus la concurrence pour l’eau se réduit. Dans les sols très pauvres en humus, la situation est évidemment plus difficile, mais il estime qu’il faut alors parfois irriguer un peu pour construire l’humus, afin de ne plus avoir à irriguer ensuite.

Selon lui, la concurrence est donc surtout le symptôme d’un monde dégradé.

Plantation, matériel végétal et longévité de la vigne

Alain Canet attire aussi l’attention sur la qualité des plantations. Selon lui, beaucoup de problèmes sont présents dès l’origine : vignes plantées trop profondément, sols labourés au mauvais moment, systèmes racinaires mal formés, phénomènes de strangulation.

Il souligne que le pivot initial de la vigne a en partie disparu avec les modes de production en pépinière. Cela contribuerait à expliquer la mortalité précoce observée aujourd’hui, parfois dès 12 à 14 ans, alors qu’une vigne devrait vivre beaucoup plus longtemps, de l’ordre d’une centaine d’années.

Cette question de la longévité est présentée comme un enjeu agronomique majeur.

Pollution des véhicules et bilan global

À une question sur la pollution liée aux véhicules agricoles, Konrad Schreiber répond que l’enjeu doit être vu dans la boucle complète du carbone. Les émissions liées aux tracteurs ou aux voitures sont relativement faibles à l’échelle de la capacité qu’a un système agricole vivant à stocker du carbone.

Il explique qu’un agriculteur capable de stocker de l’humus peut très rapidement compenser ses émissions, et que l’enjeu principal est donc d’abord d’améliorer la gestion du végétal, du sol et de la biomasse.

Alain Canet complète en rappelant que, même si ce n’était pas exactement l’objet de la question, trop de passages provoquent aussi battance, hydromorphie, compaction, stress et aggravation des maladies. Réduire le nombre de passages est donc également un objectif agronomique.

Biodiversité, productivité et optimisme

Alain Canet insiste sur le fait que la biodiversité est le moteur de la productivité. Il affirme qu’il faut sortir d’une viticulture de la réparation et de la sanction pour aller vers une viticulture de la proposition.

Il souligne aussi que, dans les réseaux de producteurs engagés dans ces démarches, il voit revenir de l’optimisme. L’agroécologie permet selon lui une convergence entre différentes viticultures, ce qu’il juge particulièrement encourageant.

La régénération naturelle assistée

À propos des arbres déjà présents en vigne ou sur les bordures, Alain Canet explique qu’ils doivent être pris en compte dans la définition de l’agroforesterie. Celle-ci englobe les haies, les lisières, les bosquets, les bordures et les arbres spontanés liés à la production.

Il met en avant la régénération naturelle assistée. La ronce, dit-il, est le berceau du chêne, du frêne et d’autres essences. Il s’agit alors d’accompagner cette régénération, de vérifier les compatibilités, d’éviter les espèces trop envahissantes si nécessaire, et de gérer les jeunes arbres en fonction des objectifs de production, de biodiversité et de protection.

Le feu et la forêt

À une question sur les incendies de forêt, Konrad Schreiber rappelle que la grande majorité des feux sont d’origine humaine. Mais il ajoute qu’une forêt qui brûle facilement peut aussi être le signe d’un défaut de gestion.

Selon lui, les forêts monospécifiques, trop homogènes, mal structurées, sont plus vulnérables. Il oppose à cela une gestion plus patrimoniale, fondée sur des prélèvements sélectifs, des clairières et une régénération continue.

Alain Canet précise que lorsqu’il parle de la forêt comme modèle, il pense surtout au modèle de l’activité photosynthétique et à la fonction protectrice du végétal. Il ajoute que la forêt voisine ne protège pas directement le mètre carré de sol situé dans la vigne : c’est pourquoi l’agroforesterie et la dispersion de l’arbre dans le territoire sont si importantes.

Il cite enfin le bocage comme un modèle particulièrement remarquable, capable de produire des fruits, du bois raméal fragmenté, du bois énergie, tout en assurant de nombreuses fonctions écologiques.

Conclusion

L’intervention se conclut sur l’idée que l’arbre doit être diffusé dans les paysages agricoles, dans les vignes, sur les bords de chemins, de fossés et de cours d’eau. Alain Canet appelle à sauver la forêt, mais aussi tous les arbres hors forêt.

L’ensemble de la discussion défend une vision agronomique cohérente : remettre la vigne dans son environnement, restaurer les cycles biologiques, produire de la fertilité sur place, s’appuyer sur les couverts végétaux, le sol vivant et les arbres, et construire ainsi des systèmes viticoles plus productifs, plus résilients et plus vivants.