DIRECT - Journée Technique Viticulture - Pour une Agriculture du Vivant
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Réseaux biologiques, mycélium et liens entre l’extérieur et la parcelle
L’intervenant pose une question centrale : qu’est-ce qui, à l’extérieur de la parcelle, peut venir rejoindre l’intérieur de la parcelle pour « prendre soin » de la vigne ? Il revient sur l’idée de circulation dans les réseaux mycéliens et sur ces zones d’« hyper-fluidité » où l’on peut observer des bactéries circuler.
L’hypothèse avancée est que des éléments bénéfiques présents à l’extérieur de la parcelle peuvent rejoindre la vigne par le biais du réseau mycélien, à condition qu’il existe des continuités biologiques : corridors biologiques, fraîcheur du sol, connectivité écologique.
Certaines plantes sont citées comme intéressantes dans cette logique :
- l’origan,
- la ronce,
- les géraniums,
- la fétuque,
- différentes graminées,
- le thym,
- la lavande,
- le romarin.
Ces plantes aromatiques peuvent être occupées par certains mêmes champignons mycorhiziens que la vigne. Elles permettent donc de créer des liens entre plantes, d’occuper l’espace par des champignons, et de favoriser les échanges. L’idée défendue est que les plantes sont des êtres sociaux : elles cherchent à se relier, à communiquer entre elles, notamment par l’intermédiaire des champignons. Plus il y a de plantes, plus le réseau est dense, plus les liens sont nombreux.
Une approche globale des maladies de la vigne
L’intervenant explique qu’un travail a été mené en prenant ensemble plusieurs maladies et dépérissements :
- l’esca,
- les jaunisses comme la flavescence,
- le dépérissement,
- différentes formes de toxicité,
- les mortalités précoces,
- les effets possibles du cuivre.
L’idée n’est pas d’isoler une maladie, mais de regarder l’ensemble des problèmes en même temps. Car, selon lui, lorsqu’on sort un problème de son contexte et qu’on le traite seul, on laisse souvent la place à un autre problème qui surgit ensuite. C’est ce qui se produit traditionnellement en agriculture : on règle un problème, puis un autre arrive derrière.
L’étude évoquée a permis de modéliser les relations entre maladies et critères de milieu ou de conduite.
Les critères corrélés aux maladies
L’étude a identifié 83 critères corrélés aux maladies, certains les favorisant, d’autres les défavorisant.
Le premier critère corrélé aux maladies est le temps passé au travail. L’intervenant précise immédiatement le sens de cette corrélation : cela ne signifie pas que travailler beaucoup provoque les maladies, mais au contraire que lorsqu’il y a beaucoup de maladies, cela oblige à travailler davantage.
Parmi les éléments cités comme liés défavorablement ou de manière problématique aux maladies dans un vignoble actuel, on retrouve :
- l’abondance des fourmis,
- l’hospitalité autour des oiseaux,
- l’abondance des fabacées,
- l’abondance de litière,
- le sédum.
L’intervenant insiste cependant sur un point méthodologique très important : l’étude a été réalisée sur un vignoble actuel, pas sur un vignoble agroforestier. Par conséquent, si dans un vignoble classique on commence simplement à ajouter des oiseaux, de la litière, des fabacées ou d’autres éléments isolés, on ne résout pas nécessairement le problème ; on peut même parfois l’amplifier.
Les critères de résilience face aux maladies
Une autre partie du travail a porté sur ce qui favorise la résilience aux maladies. Soixante critères ont été identifiés, et les premiers dans l’ordre d’importance sont détaillés.
Quantité de feuillage et espacement entre les coursons
Les deux premiers critères sont :
- la quantité de feuillage,
- les espacements entre les coursons.
Cela interroge directement l’architecture de la plante, la façon de tailler et de conduire la vigne. L’intervenant souligne qu’il y a là quelque chose de fondamental. C’est aussi pour cela qu’il apprécie la réflexion de Marceau sur la constitution des réserves et sur le fait que la taille n’est jamais neutre. La taille apparaît ici comme un travail essentiel du viticulteur.
Abondance des arbres
Le troisième critère majeur est l’abondance des arbres dans la zone.
Les arbres favorisent les oiseaux. Mais l’intervenant précise que si l’on a des oiseaux sans arbres, les problèmes peuvent apparaître : ils viennent simplement manger les raisins. En revanche, si l’on recrée tout un écosystème à partir des arbres, capable d’héberger une grande diversité de champignons et de bactéries, alors on augmente la résilience biologique du sol de la vigne.
Certaines plantes favorables
Parmi les plantes citées comme favorables :
Ces plantes sont colonisées par des Glomus, des champignons mycorhiziens arbusculaires. L’intervenant rappelle qu’il existe une quarantaine d’espèces connues de Glomus. Leur présence est favorable à la vigne. Mais pour qu’ils soient présents, il faut des gares, des points d’entrée dans le réseau, donc des vignes mises en relation avec d’autres plantes.
Proximité de zones humides et de bois morts
La proximité de zones humides est également évoquée comme favorable. Elle conditionne une biodiversité plus importante des micro-organismes du sol. Même si cette biodiversité n’est pas au milieu de la parcelle, elle peut être en périphérie et rejoindre la vigne grâce aux réseaux mycéliens.
La connectivité avec des bois morts, des bords de parcelles, des haies ou d’autres éléments extérieurs est importante. Beaucoup de champignons que l’on retrouve dans la vigne ne décomposent pas les racines vivantes de vigne ; ils ont besoin d’être connectés à d’autres substrats, comme du bois mort.
Cela donne du sens à des pratiques consistant à laisser du bois se décomposer dans le sol, par exemple les sarments ou d’autres résidus ligneux produits sur place. L’intervenant nuance toutefois l’apport de BRF : apporté de l’extérieur, il peut provoquer des fins d’azote ou d’autres difficultés. En revanche, un sol a la capacité de dégrader ce qu’il a lui-même produit. Le bois issu de la vigne ou du système agroforestier pourra donc être recyclé plus facilement par la vie du sol.
Corridors biologiques
Les corridors biologiques sont évoqués à plusieurs niveaux :
- au niveau du paysage,
- au niveau du sol,
- au niveau de la vie du sol elle-même.
La vigne se situe dans une strate arbustive ou lianescente. Les arbres permettent à toutes sortes d’animaux, d’insectes et de micro-organismes de circuler. L’exemple des chauves-souris est donné : elles mangent des insectes ayant eux-mêmes consommé des plantes et portant en eux un microbiote lié à ces plantes. En déposant leurs excréments, elles enrichissent le sol de la vigne en micro-organismes.
Chaque lieu accueillant pour les animaux enrichit potentiellement le sol en micro-organismes. Mais pour que ces organismes vivent et se développent, il faut les nourrir. Et comme la base du transport de tout cela est le champignon, il faut du bois, de la matière vivante permanente, du bois qui vive, se décompose, et alimente la vie du sol.
Discrétion offerte aux insectes
Plus il y a de refuges pour les insectes, mieux c’est. L’intervenant oppose cela à une certaine esthétique agricole du « propre ». Ce qui paraît trop net ou trop ras n’est pas forcément favorable à la vie du sol. Des zones de refuge, de couvert, de discrétion pour les insectes peuvent avoir un rôle très positif.
Abondance du mycélium dans le sol
L’abondance du mycélium est considérée comme un très bon indicateur. Il parle ici du mycélium perceptible : lorsque l’on prend du sol dans les mains et qu’on y voit du blanc, que cela sent le champignon, alors on tient quelque chose de bon.
Il invite chacun à se demander : est-ce que mes sols sentent le champignon ? C’est un critère qualitatif très parlant. De même, lorsqu’on observe des hétérogénéités dans la parcelle, avec des zones proches de certains arbres où le champignon est plus abondant sans que la vigne y pousse moins bien, cela devient un critère de lecture et d’analyse très pertinent.
Inoculation ou expression de la vie déjà présente ?
L’intervenant aborde ensuite la question des inoculums de Glomus, aujourd’hui largement commercialisés.
Il raconte une expérimentation menée avec l’INRA : des plantes ont été inoculées avec une souche de Glomus, puis observées quelques mois plus tard. En analyse microscopique, beaucoup de Glomus étaient bien présents. Mais en analyse génétique, on s’est aperçu que ce n’étaient pas ceux qui avaient été inoculés.
La conclusion qu’il en tire est importante : le simple fait de prêter attention à la vie du sol, de favoriser le développement des champignons et surtout de restaurer la connectivité suffit à faire venir les inoculums nécessaires depuis l’extérieur des parcelles. Les Glomus utiles sont déjà là, dans le terroir, autour de la parcelle. Le rôle du viticulteur est moins d’acheter et d’introduire artificiellement que de laisser s’exprimer ce qui est déjà à l’œuvre dans le sol.
Cela permet aussi, selon lui, de laisser s’exprimer la typicité du terroir.
Transmission de résistances dans le réseau mycorhizien
À une question du public, l’intervenant répond en s’appuyant sur des travaux réalisés non pas sur la vigne mais sur le blé.
Dans un peuplement de blé comprenant plusieurs variétés, lorsqu’un plant résistant à une maladie particulière est attaqué, il commence à exprimer sa résistance et à produire dans sa sève élaborée des composés comme des polyphénols. Ces composés passent dans le champignon, puis dans le réseau autour, et peuvent atteindre les plantes voisines.
Les mesures ont montré qu’un pied de blé pouvait produire mille fois plus de polyphénols que ce dont il avait besoin pour lui-même. Le problème est qu’il les produit parfois trop tard pour se sauver lui-même. Mais ces composés diffusent dans le réseau et permettent aux autres plants, non encore attaqués, de commencer à cicatriser ou à résister plus tôt.
L’intervenant établit un parallèle avec le rosier planté près de la vigne. Traditionnellement, on dit que le rosier, plus sensible au mildiou, sert de signal visuel d’alerte. Mais il avance qu’il pourrait aussi jouer un rôle de transmission de signaux ou de composés utiles à la vigne voisine, qui pourrait alors commencer à préparer sa propre stratégie de résistance.
Cela conduit aussi à reposer la question de la diversité des cépages dans les vignobles anciens : certains cépages, jugés secondaires ou inutiles sur le plan technologique, jouaient peut-être un rôle écologique subtil en apportant de la résilience au système.
Nous sommes tous des éleveurs
L’intervenant conclut sa prise de parole en disant que nous sommes tous des éleveurs :
- de vers de terre,
- de micro-organismes,
- de bactéries,
- de champignons,
- de chauves-souris,
- de libellules.
Il invite à changer de regard : il ne s’agit pas seulement de produire, mais d’élever un écosystème.
Présentation de Karine Magot et de la cave des vignerons de Buzet
Karine Magot prend ensuite la parole. Elle se présente comme responsable technique de la cave des vignerons de Buzet.
Elle resitue le contexte :
- une cave coopérative,
- 185 viticulteurs,
- 95 salariés,
- 2 135 hectares de vigne,
- 100 % en AOC Buzet,
- environ 12 millions de bouteilles commercialisées,
- une majorité de rouges, puis des rosés, et peu de blancs.
Elle rappelle aussi que l’entreprise est engagée depuis longtemps dans une démarche de RSE, certifiée à un niveau exemplaire, ce qui a contribué à faire émerger la réflexion sur les sols vivants.
Un point important selon elle : la coopérative maîtrise l’ensemble des métiers, de la production jusqu’à la commercialisation, sans dépendre du négoce. Cela permet d’aller jusqu’à la valorisation auprès du consommateur final.
La démarche RSE comme cadre de réflexion
Karine Magot rappelle la définition de la RSE : l’intégration volontaire de préoccupations sociales et environnementales dans les activités de l’entreprise et dans ses relations avec ses parties prenantes.
On y retrouve les trois piliers du développement durable :
- sociétal,
- environnemental,
- économique.
Tous les projets développés par la coopérative doivent donc chercher un équilibre entre ces trois piliers.
La vision de l’entreprise est de construire un modèle de coopérative responsable et innovante qui permette :
- de préserver la nature, le territoire et les savoir-faire,
- de faire vivre de façon convenable et démocratique les femmes et les hommes qui y travaillent,
- de satisfaire les consommateurs tout en respectant les promesses et les engagements.
Elle rappelle que la démarche RSE de la cave est à 360° : biodiversité, écoconception, achats responsables, phytoépuration naturelle des effluents vinicoles, etc.
Pourquoi travailler sur les sols vivants ?
Dans ce cadre, la coopérative a décidé de travailler plus précisément sur la notion de sols vivants. L’idée est simple : pour qu’un sol soit durable, il faut qu’il soit vivant.
Les objectifs sont :
- préserver les sols,
- réduire l’empreinte environnementale,
- développer les couverts végétaux.
Karine Magot rappelle rapidement le principe : produire, consommer, recycler, de manière à être producteur de services écosystémiques, de biodiversité et de faibles externalités négatives.
Les premières étapes à Buzet
Enherbement historique
Historiquement, le vignoble était déjà enherbé, naturellement ou par semis. Les espèces couramment semées étaient notamment :
- le ray-grass,
- la fétuque.
Ces enherbements étaient utilisés pour limiter la vigueur, faire baisser les rendements et protéger les sols.
Arrêt de la fertilisation chimique
Dès 2007, la coopérative a arrêté complètement la fertilisation chimique sur l’ensemble du vignoble. Il n’est plus utilisé que de la fertilisation organique.
Cette transition ne s’est pas faite du jour au lendemain. Elle a nécessité :
- des formations,
- des fosses pédologiques,
- des démonstrations,
- un accompagnement vers une logique de moyen ou long terme.
Réduction des herbicides
Toujours à partir de 2007, les herbicides résiduaires ont été supprimés, pour ne garder que des herbicides de contact.
Réflexion sur les tontes
Autre évolution : dans les vignes enherbées, l’herbe était très souvent tondue ou broyée, pour des raisons en partie esthétiques. La coopérative a commencé à demander aux viticulteurs de pratiquer plutôt une tonte alternée et de laisser l’herbe monter davantage, au moins sur un rang sur deux.
Cela a eu pour effet de faire réapparaître des espèces floristiques disparues, comme certaines orchidées pyramidales. Le simple fait de laisser aller le cycle complet de l’herbe a donc déjà eu un effet sur la biodiversité.
Les couverts végétaux comme porte d’entrée
Une problématique concrète, notamment en bio, a ensuite accéléré les choses : comment lutter contre le chiendent et d’autres vivaces ?
La coopérative a commencé à implanter des céréales à forte densité. Ce fut une première porte d’entrée vers les couverts végétaux. Très vite, il a été observé que ces semis gênaient le chiendent et favorisaient l’expression d’une autre flore. Un effet sur la structure du sol a également été constaté.
C’est ainsi que la coopérative a commencé à approfondir le sujet des couverts végétaux.
Les expérimentations sur le vignoble de Guérin
La coopérative dispose d’un vignoble géré directement, le vignoble de Guérin, d’environ 80 hectares. Cela permet de tester des pratiques en vraie grandeur avant de les montrer aux viticulteurs.
Des placettes comparatives y ont été mises en place pour observer :
- un enherbement naturel maîtrisé,
- des couverts simples de type avoine-féverole,
- différentes modalités de destruction du couvert,
- du travail du sol un rang sur deux.
L’objectif était de réaliser des mesures simples, facilement compréhensibles et diffusables.
Tests d’infiltration
Karine Magot cite le test d’infiltration comme exemple d’outil simple à mettre en œuvre. Le temps nécessaire pour que l’eau pénètre dans le sol diffère fortement selon que l’on se trouve dans une zone couverte ou sur un cavaillon désherbé chimiquement depuis longtemps. Ce sont des observations très parlantes pour les viticulteurs.
Absence de concurrence avec la vigne
Des mesures ont également été faites pour répondre aux craintes de concurrence entre couvert et vigne :
- rendement,
- vigueur,
- croissance des rameaux.
Selon elle, les résultats n’ont pas montré d’effet de concurrence significatif dans les modalités testées.
Production de biomasse et restitution de nutriments
Des mesures de biomasse ont été réalisées en fonction de la date de destruction du couvert, par exemple sur un mélange féverole-avoine. Plus la destruction est tardive, plus la biomasse est élevée, en particulier sur le dernier mois, et plus le potentiel de restitution de nutriments est important.
Ces résultats sont parlants pour les viticulteurs car ils montrent le lien entre conduite du couvert et potentiel agronomique.
Accompagner les viticulteurs
La mise en place de ces pratiques s’est accompagnée :
- de réunions d’information,
- de formations,
- d’interventions d’experts comme Alain Canet, Konrad Schreiber et Sarah Singla,
- de la diffusion d’un petit guide des couverts végétaux.
Ce guide comprend environ cinquante fiches par espèce avec :
- l’intérêt de l’espèce,
- le poids moyen des graines,
- le type de sol adapté,
- les associations possibles,
- le prix,
- les effets sur adventices et fertilité,
- les dates de semis.
L’objectif est de rassurer et d’accompagner les viticulteurs.
Évolution des pratiques depuis 2015-2016
Depuis 2015-2016, les pratiques se sont affinées.
Raisonner les espèces selon les objectifs
La logique n’est plus seulement de semer un couvert, mais de définir d’abord les objectifs recherchés sur chaque parcelle, puis de choisir les espèces adaptées.
Les mélanges d’espèces se développent de plus en plus. Si beaucoup ont commencé avec la féverole, facile et très productive en biomasse, les viticulteurs ont ensuite appris à associer davantage d’espèces pour sécuriser le résultat quelles que soient les conditions de l’année.
Les familles mobilisées sont notamment :
- légumineuses,
- céréales,
- crucifères.
Évolution des techniques de semis
Karine Magot confirme que les semis directs ne sont pas forcément des réussites dans tous les cas. Les meilleurs résultats sont souvent obtenus avec une légère préparation du sol, par exemple avec un outil type déchaumeur pour créer un peu de terre fine.
Les dates de semis sont également déterminantes : plus elles sont précoces lorsque les conditions de l’année le permettent, meilleurs sont les résultats.
Destruction des couverts
La plupart des viticulteurs sont désormais équipés de rouleaux Faca. L’objectif est de rouler les couverts pour créer un paillage sur le sol. Cela permet notamment :
- une meilleure rétention d’eau,
- moins de stress hydrique,
- une meilleure protection du sol.
Aujourd’hui : environ 60 % du vignoble couvert
À la date de l’intervention, environ 60 % du vignoble de la coopérative, soit autour de 1 200 hectares, est implanté en couverts végétaux.
Karine Magot précise que les niveaux d’appropriation sont très différents :
- certains viticulteurs sont allés très loin,
- d’autres tâtonnent encore.
Pour elle, l’essentiel est que tout le monde progresse et continue d’apprendre, car il reste beaucoup de choses à maîtriser et à expérimenter.
Les essais sous le cavaillon
La coopérative travaille aussi sur les semis sous le cavaillon, en prévision notamment de la sortie du glyphosate. L’idée est de trouver des solutions techniques pouvant être plus acceptables économiquement que le travail du sol sous le rang, tout en tenant compte de contraintes comme les fortes pentes.
Des essais sont menés notamment avec :
Ces essais sont suivis dans le temps pour voir leur comportement sur plusieurs années et leur impact éventuel sur le rendement.
Le « vignoble New Age » : penser le vignoble de demain
Karine Magot présente ensuite un projet plus global, qualifié avec humour de « vignoble New Age », qui vise à penser le vignoble de demain.
Expérimenter la plantation dans un sol couvert
Une première expérimentation consiste à planter de la vigne sans remettre totalement le sol à nu. Sur une parcelle très enherbée, notamment en fétuque, les lignes de plantation ont été préparées de façon limitée :
- passage d’une sous-soleuse pour fissurer le sol,
- semis d’un couvert féverole-pois-vesce-triticale sur la future ligne,
- destruction localisée juste avant plantation,
- plantation dans le couvert.
L’objectif est de limiter au maximum la perturbation du sol et de garder une protection permanente, y compris au moment de la plantation. À ce stade, la vigne pousse bien, sans problème apparent de concurrence.
Expérimenter le paillage
Sur une autre modalité, une plantation classique a été réalisée, puis recouverte de 20 cm de paille afin de protéger le sol.
Un projet global sur 11,5 hectares de vigne et 17,5 hectares au total
Le projet de vignoble de demain se déploie sur 11,5 hectares de vigne plantée, mais l’emprise totale est de 17,5 hectares car le système intègre :
- agroforesterie,
- noues,
- zones humides,
- aménagements paysagers.
L’idée est d’avoir tous les six rangs de vigne une place pour une ligne d’arbres, une noue ou une zone fonctionnelle.
Les objectifs sont :
- créer un vignoble le plus résilient possible,
- tendre vers l’absence d’intrants chimiques extérieurs,
- adapter le vignoble au réchauffement climatique,
- travailler principalement avec les cépages actuels.
Le système prévoit :
- une conduite en agroforesterie,
- une taille mécanique,
- des noues et zones humides réparties régulièrement,
- l’étude des effets sur le microclimat de la parcelle.
Les vignes sont déjà plantées et une partie des arbres également ; le reste doit suivre.
Échanges avec la salle
La fin de la séquence est consacrée à un débat avec la salle.
Dégénérescence de la vigne cultivée et phylloxéra
Un participant recommande le livre La dégénérescence de la vigne cultivée de Christian Oberlin, disponible sur Gallica. Il rappelle que, selon l’auteur, le phylloxéra n’aurait pas causé à lui seul la dégénérescence de la vigne : celle-ci aurait commencé lorsque la vigne a été mise en culture et « rabougrie », créant des conditions d’expression de la maladie.
Le passage du tracteur rompt-il les corridors du sol ?
À une question sur les dégâts causés par le trafic imposé en viticulture, notamment sur les réseaux mycéliens, l’intervenant répond que le sol est structuré à des échelles microscopiques. Le passage d’un tracteur crée évidemment un chaos. Mais les sols ont toujours connu des perturbations, y compris dans les temps anciens avec les grands animaux.
Selon lui, les champignons ont des stratégies pour contourner et réparer ces perturbations. Ils sont même parmi les premiers éclaireurs envoyés pour réparer les sols abîmés. Si des racines et de la vie sont présentes en profondeur, une partie de la réparation est possible. Cela peut même créer des hétérogénéités parfois favorables.
Effets des antifongiques sur les mycorhizes
Interrogé sur les différences entre sols conduits en raisonné, en bio ou en biodynamie, l’intervenant répond qu’il y a des mycorhizes partout, y compris dans des sols très impactés. Certains fongicides peuvent même favoriser certains champignons. Mais la diversité diffère fortement.
Il cite un exemple sur pommier :
- en conventionnel : 6 à 7 champignons mycorhiziens par arbre,
- en bio : autour de 40,
- sur des arbres très jeunes en zone quasi naturelle : jusqu’à 185 champignons mycorhiziens sur un seul arbre de deux ans.
Il insiste sur le fait que l’enjeu est de réduire progressivement la dépendance aux pesticides pour laisser s’exprimer les solutions biologiques existant déjà dans la nature.
Taille douce, allongement et gobelet
À une question sur les gobelets et la taille douce, Marceau explique que le gobelet est historiquement une forme en trois dimensions. La mécanisation est arrivée après et a conduit à supprimer les bras gênants, ce qui a créé des blessures et favorisé l’entrée de champignons opportunistes ou impliqués dans le syndrome de l’esca.
Il évoque la possibilité de limiter l’allongement sans le nier totalement. Accepter un peu d’allongement ne signifie pas laisser faire sans borne, mais cesser de revenir sans cesse en arrière. Accepter de laisser allonger la plante pendant vingt ans, par exemple, peut permettre de conserver de meilleures réserves et davantage de résilience.
Produits commerciaux pour améliorer la vie du sol
À propos des produits vendus pour améliorer la vie du sol, notamment des bactéries, l’intervenant répond qu’il n’existe pas de solution miracle. Ce qui marche le plus, selon lui, c’est le changement de regard et de relation à la vie du sol.
Prendre soin des champignons, réduire les fongicides, favoriser les continuités biologiques et la matière organique est plus fondamental que d’acheter une « poudre de perlimpinpin ».
Cuivre et champignons
Le cuivre est bien néfaste aux champignons ; c’est d’ailleurs pour cela qu’il est utilisé comme fongicide. Certains champignons associés aux arbres, comme ceux liés au frêne ou à l’érable, sont capables de stocker ou de détoxifier le cuivre. La vigne, elle, a peu cette capacité.
Sol vivant, minéralité et terroir
À propos du goût du vin et de l’effet des arbres ou des plantes compagnes, une réponse importante est apportée : la notion de terroir ne peut pas être réduite à la pierre ou au sol minéral. La plante ne « suce » pas le caillou. Ce sont les acides produits par la dégradation des matières organiques, sous l’action des champignons, bactéries, collemboles, insectes et autres organismes du sol, qui rendent les éléments minéraux assimilables.
Donc :
- plus le sol est vivant,
- plus la minéralité peut s’exprimer,
- plus on a de terroir dans le vin.
Selon cette lecture, on ne peut pas parler sérieusement de terroir sans sol vivant.
Les cépages résistants
Une question est posée sur les cépages résistants.
L’intervenant rappelle que les cépages résistants ne sont pas une invention récente : ils existent depuis les hybridations réalisées après le phylloxéra, avec de nombreux hybrides de première génération. Ils ont permis de reconstituer une partie du vignoble et ont donné des plantes très résistantes.
Il défend l’idée qu’avec des vinifications soignées, ces cépages peuvent produire des vins tout à fait intéressants, contrairement à la mauvaise réputation qui leur a parfois été faite. Il recommande à ce sujet le film Vitis prohibita, consacré à l’histoire des cépages hybrides en France.
Karine Magot ajoute que la question se pose aussi dans les AOC, certaines autorisant désormais un faible pourcentage de cépages résistants. À Buzet, une vigne expérimentale a été plantée avec de tels cépages pour observer leur comportement et leurs interactions avec des cépages classiques comme le merlot.
Elle exprime toutefois une réserve personnelle : la nature ayant horreur du vide, si l’on résout un problème de mildiou ou d’oïdium, d’autres maladies pourraient apparaître. Le problème du zéro phyto n’est donc pas nécessairement réglé pour autant.
Conclusion générale
Dans la toute fin de la séquence, Hervé Covès propose une vision plus large et plus sensible de la vigne. Il invite à considérer les plantes, les champignons et les arbres comme des êtres vivants à accompagner, à laisser exprimer leur mission propre.
La vigne est décrite comme une plante de lisière, à l’interface entre monde ouvert et forêt, entre ombre et lumière. Il appelle à lui offrir à la fois ce dont elle a besoin du côté de la fertilité cultivée et du côté de son atavisme forestier.
La journée se conclut sur des remerciements, une invitation à poursuivre les échanges, à se former, à adhérer à l’association, et à continuer à développer l’agriculture par le partage d’expériences, les essais, les réussites comme les échecs, et la mise en commun des pratiques.