Entretien avec Olivier TASSEL - Biologie et Conservation des Sols - 2/2
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2/2 - Entretien avec Olivier TASSEL - Biologie et Conservation des Sols
Deuxième partie de l'interview réalisée par nos équipes avec Olivier TASSEL, président du GIEE Sol en Caux.
0:15 = Que manque-t-il dans ce système de semis direct sous couverts végétaux ?
2:45 = La transition s'est-elle faite en douceur ?
9:35 = Faut-il se former avant de se lancer ?
11:40 = Des projets pour la suite ?
17:22 = Etiez-vous bon élève ?
Liens web :
- Le livre d'Arden ANDERSEN, Science & Agriculture : https://www.amazon.fr/Science-Agriculture-Advanced-Methods-Sustainable/dp/0911311351/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1515663574&sr=8-1&keywords=Science+in+Agriculture%3A+Advanced+Methods+for+Sustainable+Farming
Choisir des semences adaptées et laisser le système s’ajuster
Olivier Tassel explique que, pour les céréales, l’enjeu principal est surtout de disposer de données permettant de choisir des semences capables de démarrer dans les conditions les plus basses possibles en température. La précocité apparaît comme le facteur principal.
Il indique qu’autrefois, lorsqu’il était encore très orienté « semences », il implantait une variété par parcelle. Désormais, il pratique davantage les mélanges variétaux. Selon lui, comme dans un couvert végétal où une espèce finit souvent par mieux prospérer que les autres, un équilibre se crée aussi entre différentes variétés dans un mélange. Cela limite le besoin de pousser très loin la recherche variétale à la parcelle.
Il insiste surtout sur un point : lorsqu’on resème sa propre semence, celle-ci s’adapte progressivement aux pratiques et au terroir. Le système évolue alors assez vite. Pour les céréales, cette capacité d’auto-adaptation est donc un levier important.
En revanche, c’est plus compliqué pour des cultures comme les betteraves ou le lin, car l’agriculteur ne peut pas facilement autoproduire sa semence. Dans ce cas, il n’y a pas cette adaptation progressive des semences au système de culture. Olivier Tassel rappelle aussi que les obtenteurs sont tenus de maintenir constants les caractères de la variété inscrite. Or, selon lui, lorsqu’une semence est multipliée plusieurs générations dans un même terroir, elle évolue et s’adapte à ce terroir. C’est précisément cette adaptation locale qui échappe à la logique variétale classique.
Pour certaines productions, notamment la betterave ou la pomme de terre, il souligne également que le choix variétal dépend largement du client final. L’agriculteur produit alors ce qui est demandé, sans avoir réellement la main sur ce critère.
Il précise enfin qu’il n’a pas encore entendu parler de programmes de sélection en semis direct chez les semenciers, et il s’interroge sur l’intérêt que ces derniers pourraient y trouver.
La construction du groupe et les trajectoires de transition
Le groupe auquel participe Olivier Tassel s’est construit au départ autour d’un problème d’érosion. À l’origine, ils étaient cinq agriculteurs. Ce problème avait été remonté par les gestionnaires de bassins versants. Il reconnaît que, pour les agriculteurs, l’érosion était souvent un sujet que l’on connaissait sans vraiment vouloir le regarder en face.
Quand ils se sont penchés sur la question, ils sont allés chercher des personnes ayant déjà un peu d’expérience pour échanger avec eux. Par la suite, le groupe s’est étoffé. Parmi une quinzaine de participants, certains étaient déjà en semis direct sous couvert, d’autres restaient labourants, et beaucoup pratiquaient des formes intermédiaires, avec travail du sol opportuniste et parfois des couverts.
Olivier Tassel explique qu’il a, pour sa part, basculé assez brutalement. Il est passé d’un système labouré avec des couverts autant que possible à une logique de semis direct. D’autres ont préféré avancer progressivement, soit parcelle par parcelle, soit en retirant petit à petit des outils de travail du sol.
Pour lui, il n’existe pas une seule bonne trajectoire. Chaque agriculteur avance selon son tempérament, ses contraintes et son matériel. Il note toutefois qu’une transition progressive suppose souvent de conserver toute la gamme d’outils, depuis ceux du conventionnel jusqu’au semis direct. Dans son cas, le matériel était vieillissant, ce qui a facilité un changement plus rapide au moment du renouvellement.
Avec le recul, il pense qu’il aurait peut-être pu décaler sa première année de semis direct, non pas pour faire du TCS, mais pour mieux se préparer et éviter certaines inquiétudes du début.
Les premières années de transition
Il insiste sur le fait que les deux premières années sont souvent ingrates. Les sols évoluent, mais assez lentement, et cette phase de transition peut être délicate.
Dans cette période, il conseille de lever le pied sur les cultures de printemps, comme le lin, qui pénalisent davantage le système en transition. À l’inverse, les cultures d’automne ou d’hiver sont plus faciles à réussir, car les mécanismes biologiques ont plus de temps pour se mettre en place. Les grosses graines sont également plus simples à gérer.
Concernant les couverts, Olivier Tassel recommande de ne pas être trop juste sur les doses de semences. Si l’on sème trop faiblement, le couvert ne « pédale » pas assez, c’est-à-dire qu’il ne produit pas suffisamment de biomasse ni d’effet agronomique. Dans cette phase de transition, il juge important de mettre une certaine quantité de semences pour obtenir un couvert réellement efficace.
Il observe d’ailleurs qu’après quelques années, les sols répondent mieux. Les couverts poussent davantage, la fertilité revient vite, et il n’est plus nécessaire d’envisager de fertiliser les couverts. Selon lui, cela montre qu’il existe de nombreux leviers pour accélérer le redémarrage du système, surtout dans une région humide où les transitions sont plus faciles que dans des contextes secs.
L’érosion presque éliminée et la simplification du parcellaire
L’un des résultats les plus marquants du changement de système est, selon Olivier Tassel, la quasi-disparition de l’érosion sur son exploitation. Lorsqu’il regarde aujourd’hui sa plaine, il voit très peu de traces d’érosion. Les quelques cas qu’il observe encore viennent parfois de parcelles voisines, en amont.
Cette amélioration lui a permis de simplifier considérablement son organisation parcellaire. À l’époque où il subissait davantage l’érosion, il avait découpé ses parcelles, alterné cultures de printemps et d’hiver pour créer des barrages naturels, et parfois implanté des dispositifs en travers de pente. Désormais, il estime ne plus avoir besoin de ces aménagements défensifs et il a reconstitué de grandes parcelles.
Il reconnaît que cela ne correspond pas forcément à l’image du « beau paysage », mais du point de vue de la productivité, le gain est important. Comme il sème au minimum deux fois par an, et parfois trois, la simplification du parcellaire devient un atout majeur.
Reprendre ses repères et gagner en efficacité
Pour Olivier Tassel, la difficulté principale n’est pas seulement technique : c’est aussi une question de repères. Le calendrier de travail est profondément bouleversé par rapport à un système antérieur. Il estime qu’il aurait peut-être dû davantage réfléchir à cette réorganisation dès le départ.
Une fois ces nouveaux repères pris, le système devient en revanche très efficace. Il donne l’exemple d’une campagne récente où 140 hectares de blé ont été semés en six jours. Selon lui, cela représente un gain de force de travail considérable. Même si l’on travaille dans des conditions délicates, avec de l’attention portée à la régularité du semis, au sillage et au couvert, il devient possible d’avancer vite, et parfois presque seul.
Le besoin de formation et d’échanges locaux
Olivier Tassel estime qu’il existe un véritable besoin de formation, non seulement pour les agriculteurs, mais aussi pour les intermédiaires : techniciens, coopératives, négoces, animateurs de bassins versants ou de captages.
Il souligne que certains mécanismes sont parfois compris très rapidement par un paysan sur sa ferme, à partir de son ressenti et de son observation, alors qu’ils sont plus difficiles à faire passer à des conseillers déjà inscrits dans une posture de conseil classique. Il y a, selon lui, une part de perception du sol et de la culture, propre à chaque ferme, que ne possède pas forcément un conseiller extérieur.
Il reconnaît qu’on trouve déjà beaucoup d’informations de qualité sur internet, au point que la formation théorique peut, à ses yeux, largement y être acquise, notamment pour les jeunes générations. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi des échanges concrets, dans un espace restreint, à l’échelle d’une petite région, pour construire une expérience commune.
C’est d’ailleurs le rôle du groupe local auquel il participe : un rendez-vous mensuel, à tour de rôle chez l’un ou chez l’autre, d’une durée de deux heures trente à trois heures, pour observer l’actualité des champs et partager les expériences. Il considère cette formule comme très précieuse.
Le cas particulier de la pomme de terre
Olivier Tassel revient sur la pomme de terre, qu’il présente comme un nœud central du problème initial d’érosion. Lorsque le groupe s’est constitué, les épisodes d’érosion survenaient systématiquement avant, pendant ou après la culture de pomme de terre.
Au départ, ils pensaient que la cause venait essentiellement de la mécanique : poids des engins, interventions de plantation, buttage, arrachage, matériels lourds. Mais ils se sont vite rendu compte que le problème ne se résumait pas à cela.
En travaillant sur l’ensemble du système, notamment sur les autres cultures, ils ont obtenu des effets très efficaces contre l’érosion, y compris dans les parcelles de pomme de terre. Selon lui, ils ont recréé de la « colle » dans le sol grâce à la matière organique. Dès lors, la mécanique n’a plus le même pouvoir destructeur : elle dégrade moins la structure et ne conduit plus aussi facilement à des phénomènes d’érosion.
Il considère donc qu’ils ont déjà beaucoup avancé, mais il ajoute que, sur la pomme de terre elle-même, il reste énormément à faire. Le principal frein est la mécanisation : la culture mobilise de gros débits de chantier, les fenêtres d’intervention sont très restreintes, et les exploitations ont souvent des surfaces importantes. Il pense que des pistes peuvent venir du maraîchage, mais il estime aussi que les constructeurs de machines et les instituts techniques devront s’impliquer s’ils veulent faire émerger de vraies solutions.
Redémarrer les sols les plus difficiles
Si, d’après lui, 80 % des parcelles passent bien la transition, il reste environ 20 % de parcelles plus compliquées, et même 5 % où le système « patine sérieusement ».
Sur ces situations, il estime qu’il y a encore beaucoup à comprendre sur la biologie des sols. Il évoque plusieurs pistes, notamment venues de l’étranger. Il cite les thés de compost, avec l’idée qu’ils pourraient permettre de redémarrer biologiquement certains sols. Il mentionne également Elaine Ingham, connue pour défendre ces approches, et dit clairement qu’il aurait envie d’essayer.
Il parle aussi des activations biologiques plus globales : parfois, ce qui manque au sol n’est pas seulement un élément minéral majeur, mais des oligo-éléments, des micro-organismes, ou des conditions favorables à leur activité. Il reconnaît que ces sujets restent encore mal compris, et que certaines approches paraissent alternatives, mais il considère qu’elles méritent d’être explorées.
Il prend l’exemple des purins de plantes. Sur son exploitation, ils en ont mis en place, mais il regrette de ne pas mieux connaître leur composition, notamment en oligo-éléments. Il cite le purin de consoude, en rappelant que la consoude remonterait certains éléments comme le cobalt, important pour certaines vitamines. Il aimerait que la recherche s’intéresse davantage à ces questions, pour aider à mieux nourrir biologiquement les sols.
Nourrir les sols : vitamines, biologie et nouvelle vision agronomique
Olivier Tassel explique que l’approche de la fertilisation doit évoluer vers une approche de nutrition des sols, voire de nourriture du sol, dans un système où la biologie joue un rôle central.
Il évoque notamment l’idée que certaines vitamines pourraient intervenir dans les relations entre biologie du sol et nutrition des plantes. Cette vision lui paraît très différente de ce qu’on lui a appris initialement, où l’on considérait que les plantes ne prélevaient que des éléments simples.
Il cite la vitamine B12, mise en avant selon lui par un chercheur américain, Dan Kittredge, comme un élément qui ne serait pas synthétisé par les plantes mais rendu disponible par la biologie du sol. À travers cet exemple, il veut montrer que la compréhension de la fertilité doit être élargie : on ne peut plus seulement raisonner en termes de NPK, mais bien en termes de fonctionnement biologique global.
Les plantes bio-indicatrices comme déclencheur
Olivier Tassel reconnaît qu’il partait de très mauvaises bases agronomiques sur ces sujets. Il lui a fallu plusieurs « claques » pour changer de regard. L’érosion en a été une. Une autre a été la découverte des plantes bio-indicatrices à travers les interventions de Gérard Ducerf.
Il explique que sa curiosité agronomique a été nourrie par l’émission Terre à terre sur France Culture, animée par Ruth Stégassy, dont les archives sont disponibles en podcast. Il y a écouté plusieurs intervenants, dont Gérard Ducerf, Konrad Schreiber et Claude et Lydia Bourguignon, qui l’ont amené à se poser de nouvelles questions.
Avant cela, il considérait qu’une plante poussait simplement parce qu’elle était présente, et que s’il ne la voulait pas, il fallait la supprimer. La découverte des plantes bio-indicatrices lui a fait comprendre qu’une adventice est aussi un message du sol.
Il rappelle qu’il peut y avoir dans les sols des milliers de graines au mètre carré, dont certaines restent en dormance pendant très longtemps, parfois des dizaines voire des centaines d’années, en attendant les bonnes conditions. Ces conditions de levée de dormance traduisent souvent une dégradation du sol : soleil qui tape, matière organique qui disparaît, excès de nitrates ou de nitrites, déséquilibres du milieu.
Comprendre cela lui a permis de voir la parcelle autrement : non plus comme un simple support de culture, mais comme un tout cohérent, où chaque plante a une fonction et un impact positif potentiel sur le système, même si elle peut gêner la récolte.
Il y voit non seulement un outil de diagnostic, mais aussi, éventuellement, une ressource. Une plante présente sur une parcelle pourrait servir à informer sur l’état du sol, voire entrer dans des préparations comme des purins, pour accompagner des changements biologiques.
Des savoirs anciens à remettre en usage
Olivier Tassel souligne que ces mécanismes ne sont pas véritablement nouveaux : ils ont simplement été perdus.
Il raconte qu’il a la chance de disposer, sur sa ferme, d’une description du système agricole local datant de 1868. Il l’a relue récemment et s’est aperçu qu’au milieu du XIXe siècle déjà, un cultivateur s’était laissé envahir par le chiendent. Le propriétaire l’avait alors fait partir, car les terres étaient considérées comme dégradées.
Son successeur, lui, avait récolté le chiendent avant sa montée à graine, en avait fait du compost, puis avait épandu ce compost sur les parcelles. Avec cela, il s’était débarrassé du chiendent.
Pour Olivier Tassel, cette histoire montre que certains leviers biologiques et agronomiques étaient connus il y a déjà 150 ans. Il ne s’agit donc pas tant de découvrir du neuf que de remettre en place des mécanismes oubliés.
Le calcium, un élément clé trop souvent négligé
En conclusion, Olivier Tassel évoque ce qu’il considère comme l’une des grandes fausses pistes de l’agronomie moderne en France : la sous-estimation du calcium.
Il explique que, dans de nombreux ouvrages d’agronomie américains orientés vers des systèmes durables, le calcium est placé en tête des éléments à suivre dans les sols, parfois même avant l’azote ou les nitrates. De son côté, s’il a un regret dans sa transition vers l’agriculture de conservation, c’est d’avoir négligé cet élément.
Il voit dans le calcium une des clés de la réussite, pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il constitue le squelette des plantes, comme il constitue aussi celui des animaux et des humains. Ensuite, parce qu’en système conventionnel, cet élément est souvent géré de manière routinière par les amendements, parfois avec une certaine négligence. Dès que les moyens manquent, ce poste peut être sacrifié.
Or, dans un système de culture durable avec peu ou pas de travail du sol, la solidité structurale du sol devient essentielle. Pour construire des structures stables et favoriser une biologie efficace, le calcium lui paraît fondamental.
Il conclut donc sur la nécessité de retravailler sérieusement cette question.