L’arbre & la vigne, deux cohabitants naturels, par Noël Lassus
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Pendant deux semaines, on vous propose de (re)découvrir la journée agroécologie au Salon de l'Agriculture 2020 !
Introduction
Cette intervention ouvre la session de l’après-midi consacrée au retour des arbres dans les systèmes agricoles de l’Est, avec un focus plus spécifique sur la vitiforesterie. Deux intervenants sont annoncés, dont Noël Lassus, ancien viticulteur, formateur, et engagé au sein des vignerons indépendants sur les questions d’agroécologie et de retour de l’arbre dans la vigne.
Noël Lassus présente ici une réflexion issue de plusieurs années d’échanges et d’expérimentations autour de la vigne en système agroécologique.
Produire et protéger grâce à la matière organique
Selon Noël Lassus, l’objectif de la vigne en conduite agroécologique est double : produire et protéger. Le constat de départ est que les sols viticoles présentent très souvent des taux de matière organique extrêmement faibles. Cela constitue, d’après lui, l’un des problèmes majeurs en viticulture, en lien avec de nombreux problèmes phytosanitaires.
La conclusion à laquelle son équipe est arrivée est simple : pour remédier à ces difficultés, il faut augmenter la matière organique des sols.
Cette orientation s’est construite au contact de personnes comme François Mulet et Alain Canet, qui leur ont montré depuis plusieurs années des pistes concrètes à emprunter.
Les limites des apports extérieurs
Pour enrichir les sols, plusieurs solutions peuvent être envisagées :
- les couverts végétaux ;
- les paillages ;
- les fumiers et fientes ;
- les composts ;
- le bois.
Noël Lassus explique que les couverts végétaux ont été le premier système mis en place. Lorsqu’ils sont détruits au bon moment, ils produisent un paillage utile au sol.
Cependant, les apports extérieurs présentent souvent des limites :
- la paille transportée sur de longues distances pose un problème de cohérence écologique, d’autant plus qu’elle est exportée d’un autre champ ;
- les fumiers et fientes, lorsqu’ils ne sont pas produits sur l’exploitation, impliquent le même type de dépendance ;
- le compost est présenté comme un fertilisant dont la fabrication peut entraîner d’importants dégagements gazeux ;
- le bois devient lui aussi une ressource de plus en plus convoitée, notamment par le bois-énergie.
Il en déduit que, dans un système agricole cohérent, le bois devrait idéalement être produit sur place.
Pourquoi ramener du bois dans la vigne
Si l’on veut augmenter significativement la matière organique, et en particulier la matière organique stable, il faut ramener du bois au sol.
Pour Noël Lassus, la meilleure façon de le faire est de réintroduire l’arbre dans la vigne. Il rappelle que la vigne est naturellement une liane qui pousse spontanément à l’orée des forêts, en s’appuyant sur les arbres. Historiquement, les Étrusques exploitaient déjà cette caractéristique en faisant monter la vigne sur des arbres, notamment sur l’érable champêtre.
Il souligne à ce sujet que les mycorhizes de l’érable champêtre sont compatibles avec celles de la vigne. À l’inverse, avec d’autres essences comme le chêne, les difficultés seraient plus importantes. Le problème de concurrence entre plantes doit donc être pensé en termes d’affinités biologiques entre espèces.
Un savoir ancien redécouvert
Noël Lassus insiste sur le fait que cette manière d’associer l’arbre et la vigne n’est pas une invention nouvelle. Il rappelle qu’un siècle avant Jésus-Christ, Virgile décrivait déjà dans les Géorgiques des pratiques correspondant à ce que l’on devrait faire aujourd’hui.
Selon lui, ces connaissances ont été perdues, en particulier à partir du XIXe siècle, dans un contexte où tout ce qui ne pouvait pas être expliqué scientifiquement était progressivement disqualifié. Il précise qu’il ne s’agit pas de passéisme, mais d’un retour à des pratiques anciennes désormais relues à la lumière des connaissances actuelles.
L’intérêt des arbres têtards dans la vigne
L’une des objections classiques à l’introduction de l’arbre dans la vigne est la gêne qu’il pourrait occasionner dans les rangs, en particulier dans des vignobles mécanisés.
Pour répondre à cette difficulté, Noël Lassus propose l’usage d’une forme particulière : l’arbre têtard, ou trogne. Il s’agit d’un arbre taillé à une certaine hauteur, qui produit chaque année du bois jeune en partie aérienne. Ce bois peut être coupé régulièrement et ramené dans la vigne, en même temps que les sarments.
L’arbre présente alors plusieurs intérêts :
- il produit du bois frais directement sur place ;
- il constitue une plante pérenne ;
- il abandonne chaque année environ 40 % de son volume racinaire au sol, ce qui représente un apport de bois souterrain sans travail supplémentaire.
Noël Lassus insiste sur ce point : cet apport ne coûte rien en énergie mécanique ni en temps de travail, puisque c’est la plante elle-même qui le réalise.
Le rôle des mycorhizes et de la biologie du sol
Le système racinaire de l’arbre permet aussi de maintenir des réseaux mycorhiziens, qui facilitent les échanges d’eau et de nutriments entre les plantes de la parcelle, qu’il s’agisse de la vigne, de l’arbre ou d’autres végétaux présents.
Ce fonctionnement est présenté comme un facteur de performance globale du système, susceptible d’augmenter la production de la parcelle.
Lorsque l’on combine couverts végétaux et plantation d’arbres, on cesse également de travailler le sol. Cette absence de travail du sol favorise le développement de la microbiologie, et la parcelle gagne progressivement en fertilité jusqu’à tendre, à terme, vers une forme d’autofertilité.
Matière organique, équilibre de la plante et santé sanitaire
Noël Lassus indique qu’avec les seuls couverts végétaux, l’augmentation de la matière organique est lente : de l’ordre d’un point tous les dix ans. Cela peut être insuffisant si l’on part de taux très bas, par exemple autour de 0,5 %.
Il avance qu’à partir d’un certain niveau, autour de 8 % de matière organique, le sol semble capable de protéger davantage les cultures contre ce que l’on appelait autrefois des agressions. Selon lui, ces agressions sont en réalité surtout l’expression de déséquilibres de la plante.
Dans cette lecture, les organismes dits parasites interviennent comme révélateurs ou régulateurs d’un déséquilibre :
- une croissance végétative excessive, par exemple liée à l’usage de nitrates de synthèse, produit des cellules très gorgées d’eau ;
- ces cellules émettent alors des signaux qui attirent les insectes piqueurs ;
- de la même manière, les champignons, ainsi que le mildiou et l’oïdium, se développent sur des plantes déséquilibrées.
L’enjeu n’est donc pas seulement de lutter contre des ennemis, mais d’obtenir une plante équilibrée par le mode de culture. Dans ce cas, les problèmes sanitaires seraient largement évités.
L’exemple du domaine de Noël Lassus
Noël Lassus présente ensuite son propre vignoble, situé dans l’Armagnac.
Des érables y ont été plantés tous les dix mètres dans les rangs. Les rangs sont espacés de 2,80 mètres, avec un palissage haut, typique des années 1970. L’idée est que, lorsque les érables auront atteint leur maturité, ils soient recépés à la même hauteur que la vigne afin de réutiliser leur bois directement dans la parcelle.
Cette implantation s’inscrit dans une réflexion plus large sur le besoin de bois dans le système de culture.
Repenser toute l’exploitation : de la monoculture à la polyculture-élevage
Pour répondre durablement au besoin de bois et de fertilité, Noël Lassus explique avoir cherché à planter des haies et des lignes d’arbres sur l’ensemble de son exploitation.
Son système a profondément évolué : il est passé d’un vignoble en monoculture à une polyculture avec élevage. Il a réduit les surfaces en vigne, réintroduit des prairies et des céréales, et restructuré l’exploitation autour d’un ensemble plus diversifié.
Les haies fournissent du bois broyé, utilisé notamment pour protéger les jeunes plantations d’arbres et de haies, qui nécessitent une protection lors de leur installation.
Dans cette nouvelle organisation :
- la vigne occupe une surface plus réduite ;
- elle reste cependant la production à forte valeur ajoutée ;
- les autres surfaces assurent un équilibre global, stable et durable ;
- elles produisent des ressources pour les animaux et contribuent à la fertilisation des sols.
Noël Lassus présente donc son exploitation comme un système de polyculture-élevage dans lequel les différentes composantes se soutiennent mutuellement.
Premiers résultats observés
Il explique que les changements engagés ont commencé trois ans auparavant et que des différences significatives sont déjà visibles.
Ces différences portent à la fois :
- sur les volumes produits ;
- sur la qualité des raisins récoltés ;
- et, par conséquent, sur la qualité du vin obtenu.
L’intervention reste prudente, mais elle souligne que le système semble bien engagé.
Diffuser la vitiforesterie chez les vignerons indépendants
À la suite d’un tour de France de formations mené avec Alain Canet, les vignerons indépendants ont décidé d’essayer de diffuser largement ce type de système.
L’objectif est double :
- proposer des formations ;
- mettre ensuite à disposition un support permettant aux vignerons formés de continuer à s’informer, de confronter leurs expériences et d’obtenir des retours sur leurs essais.
Dans cette perspective, une structure appelée « La belle vie » a été créée pour mettre en réseau les vignerons qui expérimentent ces pratiques.
Il s’agit donc d’une démarche de terrain, fondée sur les essais, les retours d’expérience et la mutualisation des connaissances à l’échelle du réseau.
Une vision agroécologique de la vigne
À travers cette intervention, Noël Lassus défend une vision de la vigne intégrée dans un agroécosystème complet, où l’arbre, le couvert végétal, l’animal et la vie du sol jouent chacun un rôle essentiel.
L’arbre n’est pas seulement vu comme un élément de paysage, mais comme :
- un producteur de bois ;
- un soutien à la matière organique stable ;
- un partenaire mycorhizien ;
- un levier de fertilité ;
- un outil de régulation du fonctionnement de la parcelle.
L’animal, lui aussi, est présenté comme important dans ce type de système, à la fois pour l’information qu’il apporte au milieu et pour la fumure qu’il peut fournir.
Conclusion
Noël Lassus conclut en exprimant l’espoir de convaincre rapidement une grande partie des vignerons des bienfaits de l’agroécologie.
Il invite enfin le public à visiter le stand des vignerons indépendants, où une installation illustre ce système avec vigne, végétation, couverts et même des moutons. Il précise avec humour que, sur ce stand, les animaux « ne font pas beaucoup de bruit », car ils sont en carton.