Les conditions de réussite des couverts d'interculture, Antonio Pereira
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Cette conférence à eu lieu lors du 23e festival de Non Labour et Semis Direct. Pour en savoir plus, cliquez ici : https://nlsd.fr/ledition-2023/
Présentation et contexte
Antonio Pereira remercie les organisateurs pour l’invitation et indique que c’est un réel plaisir d’être présent. Il se présente comme conseiller à la Chambre d’agriculture de Haute-Marne, dans la partie est de la France, en production végétale.
Il situe la Haute-Marne dans ce qu’il appelle le « croissant des zones intermédiaires », qui traverse une bonne partie de la France. Il précise ce qu’est une zone intermédiaire : des sols superficiels, caillouteux, avec peu de problèmes de compaction, mais où l’eau est un facteur beaucoup plus limitant que l’azote.
Son intervention porte sur les conditions de réussite des couverts d’interculture, dans un contexte climatique changeant.
Pourquoi implanter des couverts d’interculture
Antonio Pereira rappelle que les couverts représentent :
- une entrée presque gratuite de carbone dans les sols ;
- une entrée presque gratuite d’azote atmosphérique stocké dans la parcelle ;
- une contribution presque gratuite à la restauration de la vie du sol.
Il insiste aussi sur l’importance de la couverture du sol pour conserver l’eau et limiter l’érosion. Sur un sol non couvert, l’eau reçue peut entraîner des pertes de terre et une moins bonne conservation de l’humidité.
En s’appuyant sur des travaux de Lionel Alletto, il rappelle qu’une simple demi-tonne de résidus à la surface du sol, parfois obtenue seulement avec les résidus de la culture précédente, permet déjà de réduire les pertes par évaporation d’environ 25 %. Plus la biomasse produite est importante, plus on améliore à la fois la conservation de l’eau et la protection du sol.
Réussir les couverts dans un climat plus sec
La question posée dans le cadre de cette intervention est la suivante : comment réussir l’implantation des couverts dans un contexte climatique changeant, en particulier lorsqu’on ne dispose ni d’irrigation ni de pluies régulières ?
Antonio Pereira choisit de répondre à partir de situations concrètes observées en Haute-Marne.
Avant même de semer, il rappelle qu’il faut raisonner de manière globale, en analysant tout ce qui peut limiter la réussite du couvert.
Les principaux freins à la réussite des couverts
Plusieurs facteurs peuvent compromettre l’implantation et le développement d’un couvert d’interculture :
- les programmes phytosanitaires appliqués sur la culture précédente, qui peuvent avoir des effets résiduels sur la levée et le développement du couvert ;
- les repousses de la culture précédente, qui concurrencent directement les espèces semées ;
- les résidus de récolte, qui peuvent gêner le bon fonctionnement du semoir ;
- le travail du sol, qui peut provoquer un dessèchement prématuré du profil ;
- les fins d’azote, qu’il ne faut pas sous-estimer ;
- le cadre réglementaire, notamment en zone vulnérable, qui complique la fertilisation des couverts lorsqu’il n’y a pas d’élevage ;
- le choix des espèces, qui devient de plus en plus déterminant dans des conditions de température et d’humidité contraintes.
Selon lui, réussir un couvert, c’est donc d’abord bien utiliser les outils et ne pas se tromper dans les leviers mobilisés.
Le matériel de semis : raisonner selon le contexte
Antonio Pereira précise qu’il n’existe pas de mauvais semoir. Le meilleur semoir est d’abord celui que l’agriculteur a déjà dans sa cour de ferme. Il ajoute que les constructeurs proposent aujourd’hui de bons outils, mais que le choix doit se raisonner en fonction des situations.
Il distingue notamment deux grands types d’outils :
- le semoir à disques, particulièrement adapté pour implanter une culture dans un couvert vivant et pour limiter la perturbation du sol, donc aussi le salissement ;
- le semoir à dents, particulièrement à l’aise pour implanter un couvert d’interculture dans des situations où la paille de la culture précédente a été restituée au sol.
Il présente des essais ayant comparé différentes modalités de semis sur plusieurs types de couverts : légumineuses pures, crucifères pures ou mélanges.
Les résultats montrent en moyenne :
- un gain d’environ 2 t de biomasse de matière sèche avec un semoir à dents par rapport à une situation avec sol travaillé ;
- un gain également d’environ 2 t de biomasse avec un semoir à dents par rapport à un semoir à disques ;
- un gain d’environ 0,5 t de biomasse avec un semoir à disques en direct par rapport à un semoir à disques sur sol travaillé.
Sur l’azote absorbé par les couverts, il évoque :
- environ 65 unités d’azote supplémentaires avec le semoir à dents par rapport au sol travaillé ;
- environ 50 unités d’azote supplémentaires avec le semoir à dents par rapport au semoir à disques ;
- environ 12 unités d’azote supplémentaires avec le semoir à disques en direct par rapport au semoir à disques sur sol travaillé.
Le choix des espèces selon la durée d’interculture
Antonio Pereira rappelle qu’il faut aussi raisonner les espèces en fonction de la durée de l’interculture.
Pour les couverts estivaux, c’est-à-dire les intercultures plutôt courtes, il cite notamment :
- le tournesol ;
- le sarrasin ;
- la cameline ;
- le sorgho ;
- le trèfle d’Alexandrie ;
- le trèfle incarnat ;
- le pois fourrager ;
- certaines lentilles ;
- certains types de vesces ;
- la cameline ;
- la moutarde d’Abyssinie.
Pour les couverts hivernaux, avec une durée plus longue et une capacité éventuelle à résister à l’hiver, il évoque notamment des espèces comme le seigle.
Il rappelle toutefois qu’il faut rester prudent avec certaines espèces « exotiques », parfois mises en avant dans des articles ou revues agricoles, mais qui ne s’expriment pas forcément dans tous les contextes pédoclimatiques.
Exemple de l’impact de la gestion de la paille
Antonio Pereira présente un cas observé en 2019 sur une même parcelle conduite par un même agriculteur, avec la même date de semis, la même composition de couvert et le même semoir à dents.
La seule différence tient à la gestion de la paille :
- sur une partie, la paille a été exportée ;
- sur l’autre, elle a été restituée.
Au 14 septembre 2019, la différence visuelle de développement du couvert est nette. Il précise que si l’arrière-saison est humide, ces écarts peuvent s’estomper avec le temps. Mais dans une année qui reste sèche, l’avantage est clair pour la modalité la plus favorable à l’implantation.
Du couvert réglementaire au couvert agronomique
Sur une même commune, il compare trois types de couverts :
- un couvert « purement réglementaire », constitué d’une simple moutarde blanche semée pour répondre à l’obligation ;
- un couvert multi-espèces ;
- un autre couvert multi-espèces plus équilibré.
Il insiste sur le fait qu’un couvert de moutarde blanche très développé, arrivé à floraison, ne devrait plus exister sauf situations très particulières, par exemple :
- avant une nouvelle céréale dans un système très simplifié ;
- avant une légumineuse, puisque la légumineuse est autonome en azote.
Son raisonnement est le suivant :
- un couvert comme une moutarde seule, très développée, finit par consommer de l’azote ;
- cet azote ne sera plus disponible pour la culture suivante ;
- un couvert peu coûteux à l’implantation peut donc en réalité coûter cher en perte de rendement.
Sur les couverts multi-espèces, il attire aussi l’attention sur les crucifères en floraison, notamment les radis fourragers : à ce stade, ils peuvent produire des graines qui deviendront des adventices dans les années suivantes.
Dans ce cas, il recommande une régulation mécanique ou par le pâturage, plutôt qu’une destruction chimique.
L’effet des andains de paille et des repousses
Antonio Pereira montre plusieurs situations où le couvert se développe mal sous les andains de paille.
Avec l’augmentation de la largeur de coupe des moissonneuses-batteuses, la quantité de menues pailles et de graines concentrée dans l’andain devient très importante. Cela entraîne plusieurs effets défavorables :
- concurrence directe des repousses de la culture précédente ;
- consommation d’azote pour décomposer la paille ;
- gêne à la levée et au développement des espèces semées ;
- favorisation des limaces.
Même un couvert bien conçu peut échouer si les espèces les plus sensibles disparaissent et qu’il ne reste que les plus tolérantes.
La profondeur de semis, un levier majeur
Antonio Pereira insiste fortement sur l’importance de la profondeur de semis, en particulier en conditions estivales sèches.
Exemple dans l’Yonne sur un couvert semé en juillet 2022
Dans un premier cas, un couvert est semé le 5 juillet 2022 dans la paille restituée, à 4 cm de profondeur. Les espèces lèvent correctement et le couvert est jugé très satisfaisant.
Dans un second cas, le même agriculteur, avec le même couvert et dans la même parcelle, enterre les graines à 5 cm. Le résultat est meilleur, notamment pour les petites graines de légumineuses. La différence ne tient pas au passage de herse à paille, mais bien à la profondeur de semis.
Il explique qu’à 4 cm, le couvert est déjà intéressant, mais qu’une partie des semences est perdue. À 5 cm, l’investissement en semences devient plus rentable.
Exemple avec la cameline
Il présente ensuite une deuxième culture de cameline après une récolte d’escourgeon. La cameline a un poids de mille grains très faible, de l’ordre de 0,9 g.
Le raisonnement classique voudrait qu’une petite graine soit implantée à très faible profondeur, autour de 1 cm. Pourtant, dans les conditions de juillet 2022, après plusieurs canicules, la modalité à 1 cm donne peu de pieds, alors que la modalité à 3 cm lève beaucoup mieux.
Il en conclut que, dans certaines conditions, les recommandations classiques doivent être adaptées : le placement dans l’humidité est plus important que la faible profondeur théorique.
Exemple avec le tournesol en couvert
Il montre également un cas avec du tournesol implanté dans un mélange de couvert :
- à 3 cm, le tournesol lève bien et sera plus robuste ;
- à 5 cm, il lève aussi, mais sera moins solide dans la durée.
Il rappelle qu’il ne s’agit pas ici du tournesol en culture principale, mais d’une espèce de couvert. Dans des conditions chaudes et sèches, une profondeur adaptée permet d’obtenir des plantes plus résistantes.
Faut-il encore semer des intercultures courtes ?
Face au changement climatique, la question se pose souvent. Antonio Pereira répond par l’exemple d’une parcelle semée le 3 août 2022 après orge de printemps, sans restitution de paille.
Le couvert est composé de :
Le semoir repasse dans la parcelle le 3 octobre pour implanter un blé. Entre-temps, la parcelle a reçu près de 50 mm autour du 15 août, période qui correspond souvent localement au retour des orages.
À partir de là, il formule un conseil pratique aux agriculteurs de son secteur : les couverts et les colzas doivent être implantés avant le 15 août.
Le couvert présenté atteint environ 50 cm de haut. Par la méthode d’estimation de biomasse, il produit près de 5 t de matière sèche et capte environ 140 unités d’azote. Une trentaine d’unités pourrait être restituée rapidement à la culture suivante.
Il souligne aussi que ce type de couvert représente une ressource en phosphore, en potasse, et peut même avoir un intérêt pour la méthanisation.
Quand un couvert peut presque devenir une culture
Il présente un autre exemple de couvert multi-espèces en 2022, qui atteint 9 t de biomasse et permet une restitution estimée à 92 unités d’azote à la culture suivante.
Avec l’agriculteur, la question s’est même posée de savoir si ce couvert ne pouvait pas « finir en culture ». À l’époque, les prix du tournesol étaient élevés, et l’agriculteur a finalement choisi de détruire mécaniquement le couvert pour semer du tournesol.
Mais le tournesol a dû être ressemé deux fois au printemps suivant, ce qui a fortement dégradé la marge.
Antonio Pereira souligne cependant l’intérêt du reliquat azoté laissé par le couvert : 157 unités d’azote mesurées en sortie d’hiver. Dans cette situation, le tournesol peut être conduit sans apport d’azote.
Peut-on gagner en autonomie azotée grâce aux couverts ?
Antonio Pereira présente une expérimentation conduite à partir de 16 légumineuses différentes, croisées avec plusieurs espèces compagnes :
Le semoir permettait de localiser de la fertilisation azotée. Sur une moitié, les légumineuses ont reçu de l’engrais localisé ; sur l’autre moitié, rien.
Les graines ont été placées entre 4 et 5 cm de profondeur. La fertilisation localisée était constituée de 18-46 et d’Epsotop. Il explique que l’Epsotop, connu pour son pouvoir hygroscopique, peut aider à la germination en conditions sèches lorsqu’il est placé dans la ligne de semis.
Exemple avec un couvert à base de vesce velue
Le couvert est implanté le 8 août et détruit le 7 novembre au rouleau faca. L’orge de printemps suivante est semée en direct. Sur cette orge, les parcelles sont à nouveau divisées en deux :
- une partie sans apport d’azote, pour mesurer la restitution du couvert ;
- une partie avec la dose calculée selon la méthode du bilan.
Sur la modalité associant 21 kg de vesce velue et 2 kg de colza, avec fertilisation localisée du couvert et aucun azote sur l’orge de printemps, le rendement atteint 85 q/ha en microparcelles expérimentales.
Sans fertilisation localisée sur la vesce, le rendement reste correct mais descend à 67 q/ha.
En revanche, lorsque la phacélie est très développée, déjà au stade bouton à fleur, même avec 21 kg de vesce velue en complément, le rendement tombe autour de 46,4 q/ha.
Antonio Pereira insiste sur l’enseignement principal : un couvert a une durée de vie à respecter. Si on le laisse se lignifier ou vieillir trop longtemps, il peut pénaliser la culture suivante.
Destruction des couverts : éviter le glyphosate comme outil principal
À l’automne 2022, sur une autre parcelle semée en couvert avec colza, vesce velue et féverole, la question de la destruction se pose avant un projet initial de tournesol.
Antonio Pereira explique clairement sa position : il ne recommande pas le glyphosate pour détruire un couvert. Selon lui :
- un couvert doit être détruit autrement que par le glyphosate ;
- le glyphosate peut être utile pour maîtriser le salissement présent dans ou sous le couvert ;
- mais il ne doit pas être l’outil de destruction du couvert lui-même.
Comme les prix du tournesol ont chuté, l’agriculteur décide finalement de garder le couvert.
Au 13 juin, la parcelle est toujours en végétation. Le rouleau faca a régulé le colza et la vesce, mais la vesce velue reste très présente. La parcelle n’a reçu qu’une intervention d’automne et 80 unités d’azote au printemps.
Le 24 juin, l’agriculteur décide d’andainer pour homogénéiser la maturité des graines. Antonio Pereira rappelle que la vesce velue a une floraison indéterminée : si elle n’est ni desséchée par le climat ni stoppée chimiquement, elle peut rester verte tout l’été.
Après récolte et triage, les résultats sont les suivants :
- 15 q/ha de vesce velue ;
- 8 q/ha de colza.
Le rendement en colza paraît faible, mais la vesce velue est valorisée 2 €/kg. Au final, cette culture issue d’un couvert devient la meilleure marge brute de l’exploitation.
Les colzas associés
Antonio Pereira aborde ensuite les colzas associés, qu’il distingue en deux grandes catégories :
- avec plantes gélives ;
- avec couverts permanents ou semi-permanents.
Il indique aimer combiner les deux approches.
Exemple avec trèfle blanc nain, trèfle incarnat et trèfle d’Alexandrie
Dans un premier exemple, le colza est associé à :
- du trèfle blanc nain ;
- du trèfle incarnat ;
- du trèfle d’Alexandrie.
Dans des sols argilo-calcaires superficiels, la parcelle atteint 32 q/ha de colza. Huit jours après la récolte, l’agriculteur repasse avec la moissonneuse pour broyer les cannes de colza et récolter au passage des semences de légumineuses pérennes là où elles se sont bien maintenues.
Cela lui permet, certaines années, de devenir autonome en semences.
Exemple avec trèfle violet
Dans des sols plus profonds du nord du département, un colza associé à du trèfle violet donne un colza proche de 40 q/ha. Après récolte, le trèfle violet reprend fortement et assure une couverture rapide du sol au 12 août.
Exemple avec trèfle blanc nain
Avec seulement 1 kg de trèfle blanc nain dans le colza associé, il est possible d’obtenir une couverture importante après récolte.
Exemple avec luzerne
Antonio Pereira cite aussi la luzerne, qu’il juge très intéressante sur les argilo-calcaires superficiels grâce à son enracinement profond.
Ses avantages sont multiples :
- diminution possible des apports d’azote sur les cultures ;
- intérêt comme couvert permanent ;
- sécurisation d’un stock fourrager pendant l’interculture.
Il précise néanmoins que la luzerne doit être gérée chimiquement tous les ans dans les cultures.
Il montre aussi qu’il est possible d’implanter de la luzerne avec du tournesol.
Exemple d’association tournesol, luzerne et fenugrec
Dernier exemple présenté : une association de trois cultures :
- tournesol ;
- luzerne ;
- fenugrec.
Le tournesol est désherbé en post-semis prélevée avec 3 l/ha de Dakota. Le rendement obtenu est de 1,7 t/ha de tournesol sur un secteur où cette culture est rarement rentable, sauf lorsque les prix sont élevés. Le fenugrec produit quant à lui 0,2 t/ha.
Là encore, l’intérêt est aussi l’autonomie en semences pour les futurs couverts et colzas associés.
Message de conclusion
Antonio Pereira conclut en rappelant qu’il reste disponible pour approfondir certains sujets. Il partage également ses coordonnées et précise qu’il publie parfois du contenu sur le réseau X.
Le message essentiel qu’il souhaite faire retenir est simple : pour réussir des couverts d’interculture, il faut souvent semer les graines profondément dans le sol, en particulier dans les conditions estivales sèches qu’il rencontre dans son contexte.
C’est, selon lui, un levier déterminant pour sécuriser la levée et la réussite des couverts.