Lucien SEGUY - Le semis direct sur 20 millions d'hectares
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Lucien SEGUY, pionnier du semis direct et père de l'agriculture de conservation au Brésil, nous gratifie une fois de plus de l'une de ses démonstrations magistrales sur l'efficacité du semis direct et la nécessité de convertir l'ensemble des surfaces cultivées à de telles pratiques.
Cette vidéo est une remise en ligne d'une conférence qui s'est déroulée à l'Agro de Toulouse (ENSAT), en voici les liens originaux :
partie 1 : https://vimeo.com/372846447
partie 2 : https://vimeo.com/372848531
Introduction
Lucien Séguy se dit très heureux d’être présent, en rappelant qu’il a quitté l’école d’agronomie il y a plus d’un demi-siècle, après y avoir terminé sa troisième année. Ce retour lui permet de mesurer le chemin parcouru, et d’interroger ce que l’on devient après avoir accumulé des connaissances puis traversé une vie entière de terrain, d’expériences, d’échecs et de reconstructions.
Il précise d’emblée qu’il avait préparé plusieurs centaines de diapositives. Il ne s’agit pas de tout commenter en détail, car certaines demanderaient à elles seules de longues explications. Son objectif est plutôt de susciter l’envie, notamment en agronomie, en montrant qu’il existe des pistes porteuses et une véritable vision d’avenir. Selon lui, ce qui est en jeu relève de véritables changements de paradigme.
Il souligne aussi le décalage entre ce qu’il va présenter et le contexte local, qu’il décrit comme encore très marqué par le labour. Pour lui, cela correspond à un « âge de pierre agronomique ».
La nature comme juge principal
Le point de départ de son raisonnement est l’universalité des processus observés. Son maître, son juge, son centre principal d’exploration, c’est la nature dans toute sa complexité. Lorsqu’on lui pose une question, elle répond, à condition de l’interroger correctement, avec des dispositifs d’observation et une démarche scientifique permettant de comprendre précisément le sens de cette réponse.
Dans son propos, la nature n’est pas un décor : elle est la référence absolue. C’est elle qui permet de comprendre les sols, les plantes, les successions végétales, les dégradations et les possibilités de restauration.
Il insiste sur le fait que tout le monde parle aujourd’hui d’environnement, mais que l’état réel du monde est catastrophique. Si l’on avait réellement considéré les sols comme une composante fondamentale de la croûte terrestre pour l’avenir de l’humanité, on aurait agi autrement.
Les sols et le carbone
Lucien Séguy revient sur l’idée des sols comme puits de carbone. Il précise qu’il ne partage pas les évaluations les plus prudentes produites dans certains rapports français, qui avancent des chiffres de l’ordre de 0,4 % de carbone que l’on pourrait raisonnablement séquestrer. À partir de ses propres travaux, il affirme avoir observé en France des gains bien supérieurs, de l’ordre de 1,5 % dans certains cas.
Il insiste cependant sur un point essentiel : il ne donne pas de recettes. Les recettes n’existent pas en agronomie, pas plus qu’en cuisine, où une même recette donne des résultats différents selon les personnes qui l’exécutent. Ce qui compte, c’est l’état de l’art, c’est-à-dire l’intelligence de la mise en œuvre dans des contextes singuliers.
Une pensée fondée sur des principes, pas sur des recettes
Il dit clairement qu’il propose des principes. Les recettes n’existent pas, car chaque sol, chaque climat, chaque système de culture et chaque agriculteur produit une combinaison particulière. Une règle écrite sur le papier ne suffit jamais ; le geste, l’interprétation, l’observation et l’adaptation font toute la différence.
Cette manière de penser structure l’ensemble de son exposé : il ne s’agit pas d’appliquer mécaniquement des techniques, mais de comprendre des fonctionnements écologiques et agronomiques, puis de les mobiliser selon les situations.
Contexte mondial et réserves de terres
Il évoque rapidement les grandes projections mondiales sur les réserves de terres cultivables, souvent présentées à l’échelle de centaines de millions d’hectares. Il relativise ces chiffres, mais rappelle qu’il existe encore de vastes surfaces disponibles, notamment en Argentine et au Brésil.
Surtout, il insiste sur un point souvent oublié : il existe déjà d’immenses superficies de terres dégradées que l’on pourrait restaurer. Dans le sud du bassin amazonien, il mentionne par exemple 21 millions d’hectares déjà défrichés et dégradés, présents dès 2009, que l’on pourrait remettre en production sans déforester de nouvelles forêts. Pour lui, les techniques qu’il va montrer permettent de réhabiliter relativement facilement ces terres.
Un contexte agricole difficile partout dans le monde
Il replace son exposé dans un contexte global difficile : pression sociétale, concurrence, mutations du monde agricole, recherche de compétitivité, contraintes multiples.
Il fait remarquer qu’aujourd’hui, dans les campagnes, on rencontre surtout des vendeurs : vendeurs de produits phytosanitaires, d’intrants, de solutions toutes faites. En revanche, les agronomes de terrain lui semblent beaucoup plus rares. Cette remarque introduit son opposition entre une agriculture pilotée par la vente d’intrants et une agriculture fondée sur la compréhension des milieux.
Quelques phrases fondatrices
Lucien Séguy cite plusieurs phrases qui sous-tendent sa manière de penser.
Il évoque Jean Giono et L’homme qui plantait des arbres, en rappelant une phrase de 1929 où Giono parlait de ce qui entoure la terre « comme si c’était une créature vivante ». Il y voit une intuition remarquable : tout ce qui nous entoure, hors le béton, est vivant.
Il cite aussi l’idée selon laquelle « dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Pour lui, sans curiosité ni préparation intellectuelle, on peut croiser les phénomènes les plus intéressants sans les voir.
Il reprend encore une phrase attribuée à l’un des responsables du programme Apollo : les scientifiques découvrent des choses qui existent déjà, tandis que les ingénieurs créent des choses qui n’existent pas. Il rappelle à son auditoire qu’il s’adresse à des ingénieurs.
Enfin, il souligne qu’il est très difficile non pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’oublier les idées anciennes.
Un réseau d’expériences dans de nombreux pays
Tout ce qu’il présente provient d’un vaste réseau d’expériences accumulées dans de nombreux pays. Il mentionne en particulier le Brésil, mais aussi Madagascar, la Tunisie, le Canada, l’Asie du Sud-Est, la Nouvelle-Calédonie et d’autres terrains tropicaux ou tempérés.
Il précise que l’exposé s’appuie sur des observations de long terme, des dispositifs expérimentaux, des publications scientifiques et aussi sur des livres qu’il a écrits pour mettre un peu d’ordre dans ces acquis.
Le Brésil comme révélateur agronomique
Le Brésil occupe une place centrale dans son raisonnement. Il explique que dans les climats chauds et humides, les processus de dégradation des sols sont accélérés. Cela en fait un révélateur particulièrement puissant de ce qui se passe aussi dans les climats tempérés, mais plus lentement.
Autrement dit, ce qui apparaît au Brésil en quelques années peut préfigurer ce qui se produira en France ou ailleurs sur des durées plus longues. Les mêmes causes produisent les mêmes effets : désagrégation structurale, perte de matière organique, dégradation biologique, compaction, ruissellement, baisse d’efficacité des systèmes racinaires.
Pour lui, ces milieux tropicaux permettent donc de « raccourcir l’espace-temps » agronomique.
Le travail du sol détruit les agrégats et expose la matière organique
Dans ses premiers travaux au Brésil, il a montré comment les outils mécaniques intensifs détruisent les agrégats du sol. En cassant la structure, ils exposent la matière organique, qui est alors rapidement oxydée et perdue. Plus le travail du sol est intense, plus cette perte est rapide. Dans un climat chaud et humide, elle devient spectaculaire.
Il explique que les systèmes de semis direct sous couverture végétale permanente reconstruisent progressivement des agrégats comparables à ceux des écosystèmes originels, en particulier forestiers. La répartition de taille des agrégats et leur organisation tendent alors à ressembler à celles du sol forestier. Pour lui, c’est une démonstration majeure : ces systèmes reconstituent une architecture de sol proche de celle produite naturellement.
La compaction et l’hydromorphie : exemple du Mato Grosso
Il montre des exemples de sols compactés au Mato Grosso, dans des climats pouvant recevoir jusqu’à deux mètres d’eau sur six mois, avec parfois 1000 à 1200 mm en quarante jours.
Dans de tels contextes, les sols soumis à des traitements mécaniques intensifs deviennent rapidement hydromorphes et compacts. Sur les profils qu’il présente, on observe des horizons éclaircis, signes de réduction et d’hydromorphie. Les racines de soja y fonctionnent mal, et surtout les nodules fixateurs d’azote ne survivent pas dans ces conditions.
Il rappelle un chiffre simple : une tonne de soja exporte environ 50 kg d’azote dans les graines. Ainsi, pour trois tonnes de soja, on retire déjà environ 150 kg d’azote du système. Si la fixation symbiotique ne fonctionne pas à cause des conditions du sol, la culture puise cet azote dans la réserve du sol, ce qui pénalise la culture suivante.
Le profil cultural : l’outil d’observation suprême
Pour comprendre les sols, Lucien Séguy défend avec force l’observation directe. L’outil essentiel n’est pas d’abord le laboratoire, mais la pelle, la fourche-bêche, le profil cultural.
Avec une fourche solide ou une pelle, on peut lire l’avenir agronomique d’une parcelle. Il explique qu’en ouvrant plusieurs profils selon une méthodologie adaptée à la topographie et à l’hétérogénéité du champ, on obtient des informations irremplaçables : état structural, densité apparente, porosité, profondeur de pénétration des racines, changements de direction, blocages, traces d’hydromorphie, organisation biologique.
Pour lui, aucun laboratoire n’explique aussi globalement ce qu’un profil cultural permet de voir. Les racines sont la résultante de ce que l’agriculteur a fabriqué dans son sol ; elles rendent visible l’histoire physique et biologique du milieu.
Il souligne aussi un point très important : les racines tolèrent parfois un sol dense de façon continue, mais réagissent très mal à des contrastes brusques entre un horizon très poreux et un horizon compacté. Dans ce cas, elles descendent puis tournent au contact du « béton ».
Raccourcir l’espace-temps expérimental
L’un des thèmes récurrents de son intervention est la possibilité de raccourcir l’espace-temps pour démontrer des effets agronomiques. Si l’on sait qu’un outil à disques déstructure le sol, on peut amplifier expérimentalement le phénomène en multipliant les passages, surtout sur sol humide, afin d’observer en peu de temps ce qui se produit progressivement à l’échelle de plusieurs années.
Pour lui, cette approche permet de démontrer rapidement des mécanismes de dégradation que l’on ne perçoit pas toujours dans les systèmes tempérés, car les effets s’y installent plus lentement.
L’érosion spectaculaire et l’érosion invisible
Lucien Séguy multiplie les exemples d’érosion.
Il montre des sols où les ouvrages antiérosifs concentrent le ruissellement au lieu de le maîtriser, transformant une érosion en nappe en érosion linéaire. Il évoque des paysages où les horizons de surface ont déjà disparu, laissant apparaître des zones blanches correspondant à des sols décapés.
Il rappelle que ce n’est pas seulement l’érosion visible qui compte. Il existe aussi une érosion invisible, liée à l’oxydation de la matière organique après destruction de la structure. Même sans pente ni ruissellement apparent, le travail du sol provoque la perte de carbone par minéralisation accrue. Cette forme d’érosion, dit-il, ne se voit pas, mais elle est tout aussi réelle.
Le cas de Madagascar
À Madagascar, l’érosion est tellement généralisée que l’île est qualifiée d’« île rouge » : vue d’avion, les fleuves apparaissent rouges de sédiments.
Il évoque les aménagements hydrauliques coûteux des bas-fonds rizicoles, régulièrement détruits parce que les collines amont restent laissées à l’érosion. Pour lui, il est absurde d’aménager les plaines sans stabiliser les versants. Il montre aussi des phénomènes de ravinement et de glissements massifs.
Son idée est simple : il faut végétaliser les pentes, les stabiliser, y installer des couverts ou des pâturages gérés. Cela protège les aménagements, réduit les coûts de réhabilitation et peut même procurer des bénéfices fourragers.
Le cas de l’Asie du Sud-Est
En Chine du Sud, au Vietnam du Nord et au Laos, il montre des scènes de déforestation suivie de cultures de maïs sur pente, avec labour en descente. Les écosystèmes forestiers extrêmement riches en biodiversité sont remplacés par des systèmes rapidement érodés, au détriment des aménagements hydrauliques de plaine.
Il souligne l’absurdité de ces dynamiques, où l’on détruit des forêts natives très diversifiées pour installer des monocultures instables.
Le cas du Canada, de la Tunisie et de la France
Il rappelle que l’érosion n’est pas réservée aux tropiques. On la retrouve au Canada, avec des sols compactés et stratifiés, en Tunisie avec des crues brutales alimentées par des hauts bassins versants dégradés, et en France avec des parcelles de colza ou d’autres cultures dont la terre vient finir sur les routes après les pluies.
Il utilise à ce propos une image forte : la terre érodée est comme le sang du sol. Si l’on perd ce sang, on compromet durablement sa capacité à vivre et à produire.
Les poussières de sols et la contamination chimique
Au Brésil, dans certaines zones de coton, il décrit des phénomènes de poussières massives liées à la désagrégation des sols. Or les colloïdes qui s’envolent sont aussi les supports de la matière organique et des molécules phytosanitaires adsorbées.
Ainsi, lorsque les sols sont pulvérisés en fines particules, ce sont aussi des pesticides qui circulent dans l’air. Il rapporte même des remerciements de mères de famille ayant constaté que leurs enfants, auparavant chétifs, recommençaient à mieux se développer depuis l’installation du semis direct sous couverture, qui supprimait ces nuages de poussières contaminées.
Le retour de l’érosion dans des zones pourtant pionnières du semis direct
Dans le Rio Grande do Sul, région historique du semis direct brésilien, il observe le retour de l’érosion. La cause, selon lui, est économique : certains agriculteurs ont réintroduit sous les semoirs des outils permettant de « décompacter », ce qui revient à retravailler le sol. On n’est plus alors dans de véritables systèmes de semis direct sous couverture végétale.
Il parle à ce sujet de « smart semis direct » de manière critique : l’absence de charrue ne suffit pas si l’on reconstitue une logique de perturbation mécanique.
La flore adventice comme outil de diagnostic
La connaissance de la flore est, pour lui, une donnée fondamentale de l’agriculture de demain. Les plantes présentes disent quelque chose du sol. Certaines adventices apparaissent de façon préférentielle sur des sols compactés, dégradés ou déséquilibrés.
Il cite par exemple des espèces vernaculairement appelées au Brésil mata-pasto (« tue-pâturage »), alors qu’en réalité elles n’éliminent pas le pâturage : elles colonisent simplement des sols où le pâturage ne peut plus se maintenir. Leur présence révèle donc une dégradation du milieu.
Pour lui, reconnaître les plantes, comprendre pourquoi elles sont là, et parfois utiliser leurs propriétés, fait partie du futur de l’agronomie.
Les systèmes de semis direct sous couverture végétale
Lucien Séguy définit les SCV, systèmes de semis direct sous couverture végétale permanente, comme des systèmes fondés sur trois piliers :
- l’absence de travail du sol ;
- une couverture végétale permanente ou quasi permanente ;
- une forte biodiversité fonctionnelle, associée à une activité biologique élevée.
Ces systèmes visent à remplacer les outils mécaniques par des outils biologiques. Ce sont désormais les plantes, leurs racines, les communautés microbiennes et la faune du sol qui réalisent les fonctions de structuration, de recyclage, de mobilisation des nutriments, de protection contre l’érosion et de régulation des bioagresseurs.
Pourquoi les TCS ne suffisent pas
Il distingue nettement les SCV des techniques culturales simplifiées (TCS). Les TCS sont pour lui un progrès par rapport au labour, mais elles restent souvent insuffisantes pour reconstruire durablement la fertilité organique et biologique.
Dans les TCS, une partie de l’humus reste concentrée dans les tout premiers centimètres et peut encore être exportée ou déstabilisée. À l’inverse, les SCV recréent une dynamique bien plus proche de celle des écosystèmes naturels, avec une incorporation biologique progressive et une amélioration profonde du profil.
La forêt comme modèle fonctionnel
Le modèle implicite des SCV est la forêt : un système fermé sur le plan nutritionnel, qui recycle en permanence ses éléments, reste couvert, produit de la biomasse et ne s’appauvrit pas.
Lucien Séguy rappelle que les grandes forêts tropicales se sont développées sur des sols chimiquement très pauvres, souvent ferrallitiques, acides, lessivés, appauvris en bases et en phosphore assimilable. Leur puissance biologique vient précisément de leur capacité à recycler efficacement et à maintenir une pompe biologique active.
Son ambition agronomique consiste à recréer, sous forme simplifiée, des « mini-forêts fonctionnelles » capables de nourrir les cultures.
Les couverts végétaux comme outils biologiques
Il insiste longuement sur le rôle des couverts végétaux. Ceux-ci ne sont pas de simples plantes intermédiaires : ce sont des outils biologiques complexes, capables d’assurer des fonctions variées selon les espèces choisies et les associations réalisées.
Ces fonctions comprennent notamment :
- la protection du sol contre les pluies et les températures extrêmes ;
- la structuration du profil par les racines ;
- la mobilisation des nutriments ;
- la fixation symbiotique ou associative de l’azote ;
- le contrôle des adventices ;
- l’alimentation de la biomasse microbienne ;
- la séquestration de carbone ;
- la régulation sanitaire.
Il insiste sur le fait qu’il faut penser en mélanges d’espèces et en complémentarités fonctionnelles, dans l’espace et dans le temps.
Les plantes qui mobilisent la fertilité
Il montre plusieurs exemples de plantes capables de capter des éléments nutritifs dans des milieux très pauvres. Certaines espèces mycorhizées ou associées à des bactéries fixatrices libres d’azote peuvent mobiliser du phosphore et de l’azote dans des sols réputés très déficients.
Plutôt que d’apporter massivement des amendements ou des engrais coûteux, il propose de semer ces espèces, de les laisser construire une biomasse riche en nutriments, puis de les coucher ou les dessécher afin qu’elles restituent progressivement cette fertilité à la culture suivante.
Il cite aussi des plantes très efficaces pour pomper la potasse. Dans certains cas, 90 jours de croissance suffisent pour concentrer dans la biomasse l’équivalent de plusieurs centaines de kilos de chlorure de potassium.
Les résidus végétaux et leur vitesse de décomposition
Tous les résidus ne se valent pas. Lucien Séguy compare par exemple le mil et le sorgho : le sorgho, plus lignifié, se décompose plus lentement. Il protège donc plus longtemps le sol, maintient mieux la couverture et contribue différemment à la formation de l’humus.
Il montre également que les racines contiennent elles aussi des quantités significatives d’éléments nutritifs au moment où l’on détruit un couvert pour en faire un mulch. Une part importante de la fertilité se trouve donc dans la biomasse souterraine, et pas seulement dans la partie aérienne.
Les plantes modifient le complexe adsorbant
Il rapporte des résultats montrant que certains extraits végétaux ou certaines plantes peuvent modifier la composition du complexe argilo-humique. Par exemple, selon l’espèce, on peut favoriser davantage la fixation du calcium ou du potassium, et modifier ainsi la « garniture » cationique du sol.
Cela illustre, selon lui, la capacité des plantes à agir finement sur la chimie du sol, bien au-delà de leur seul rôle de pompe à nutriments.
Une biodiversité fonctionnelle au service des cultures
Lucien Séguy insiste sur l’idée de biodiversité fonctionnelle. Il ne s’agit pas d’ajouter de la diversité pour elle-même, mais de construire des associations de plantes capables de fournir des services agronomiques gratuits.
Les communautés végétales deviennent ainsi de véritables dispositifs écologiques : elles remplacent des intrants, assurent des fonctions de couverture, de nutrition, de compétition vis-à-vis des adventices, de régulation sanitaire, et de résilience face aux accidents climatiques.
Les couverts morts et vivants
Il présente deux grands types de dispositifs :
- les couvertures mortes, obtenues après roulage ou dessiccation de biomasses importantes ;
- les couvertures vivantes, où une espèce reste en place pendant la culture, à condition de maîtriser sa compétition.
Il cite le cas de couverts vivants de légumineuses, notamment une espèce proche de l’arachide, qui fournit beaucoup d’azote et domine les adventices. Dans ces cas, la difficulté n’est plus de gérer toutes les mauvaises herbes, mais seulement de réguler une espèce utile, choisie et intégrée au système.
Les couverts vivants et la concurrence
Avec les couverts vivants, l’enjeu est de limiter la concurrence en début de cycle, au moment où la culture n’est pas encore dominante. Il explique que cela passe par des espacements adaptés, une fermeture rapide du couvert de la culture, ou une régulation temporaire de la plante compagne.
Pour lui, ces systèmes peuvent être extrêmement performants, à condition d’être pensés finement.
Des sols résilients, capables de supporter les machines
Il montre des profils de sols sous SCV présentant une véritable élasticité structurale. L’eau ruisselle vers l’empreinte de roue puis s’infiltre, et le sol reprend sa forme après le passage de la machine.
Cette résilience est liée à la porosité biologique, à la structure grumeleuse, aux racines, à l’activité de la faune et à la matière organique.
Il oppose ces profils à ceux des sols compactés, stratifiés, « feuilletés », qui ne laissent plus passer ni l’eau ni les racines correctement.
Les vers de terre et la porosité biologique
Il montre des profils comportant 20 à 25 galeries de vers de terre sur un mètre de profondeur. Dans de tels systèmes, même des pluies extrêmes peuvent s’infiltrer sans ruissellement de surface.
Il raconte que certains vers vont chercher des feuilles de légumineuses en surface et les descendent dans leurs galeries, enrichissant celles-ci en matière organique. Il souligne ainsi l’intelligence et l’efficacité du fonctionnement biologique des sols.
Les systèmes racinaires changent complètement
Sous semis direct, les systèmes racinaires des cultures changent de morphologie. Il observe, pour une même espèce semée au même moment, des racines beaucoup plus développées, plus profondes et organisées différemment que sous labour.
Il mentionne aussi que les plantes en semis direct sont souvent plus courtes, avec des entrenœuds plus courts et des gaines plus enveloppantes. Cela limite par exemple les risques de verse sur céréales.
La transition rapide d’un système à l’autre
Contrairement à ce que certains affirment, Lucien Séguy estime qu’il ne faut pas vingt ans pour passer du travail du sol à un système de type SCV. Selon lui, trois mois peuvent suffire pour opérer la bascule technique, à condition de bien lancer la machine biologique. Ensuite, il faut entretenir cette dynamique.
Il appuie cette affirmation sur de nombreux exemples, notamment au Cambodge, où des sols sableux pauvres ont rapidement pris une couleur et une dynamique proches de celles des sols forestiers.
Les gains de carbone : labour, TCS, SCV
Il présente plusieurs comparaisons de stocks de carbone et de matières organiques entre labour, TCS et SCV dans différents contextes écologiques.
Le constat général est net : le labour fait perdre rapidement du carbone, surtout en [[climat tropical]] ; les TCS limitent partiellement ces pertes, mais les SCV sont les seuls à recréer une dynamique forte de séquestration et d’amélioration organo-biologique durable.
Il rappelle à plusieurs reprises que ces systèmes permettent, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité selon lui, de cultiver des sols tout en augmentant leur teneur en matière organique.
Les herbicides, les résistances et le rôle des couverts
Il évoque les résistances au glyphosate et à d’autres herbicides, par exemple sur Euphorbia heterophylla. Dans certains cas, même des doses très élevées de glyphosate et de 2,4-D n’ont plus d’effet.
Or il montre que des systèmes de couverture végétale bien construits peuvent contrôler ces adventices sans herbicides, simplement par la nature du couvert, sa biomasse, son pouvoir occultant et sa dynamique de compétition.
L’objectif ultime reste pour lui la tolérance zéro vis-à-vis des résidus chimiques évitables. Même de petites doses répétées finissent, selon lui, par poser problème.
Le glyphosate dans la transition
Il précise néanmoins qu’un peu de glyphosate a joué un rôle important dans la transition entre systèmes travaillés et systèmes sans travail du sol, notamment pour éliminer les vivaces avant l’entrée en semis direct. Selon lui, il ne fallait pas aborder cette transition sans avoir réglé le problème des vivaces.
Sa position n’est donc pas purement idéologique : il raisonne en termes de trajectoire technique.
Le cas des bananeraies des Antilles
Aux Antilles, il a observé les effets du chlordécone et plus généralement de décennies d’agriculture bananière très chimique sur des sols volcaniques recevant plus de 3000 mm de pluie.
Il s’étonne que l’on ait transposé dans ces milieux tropicaux des modèles techniques venus de métropole, alors qu’à une heure d’avion se trouvaient déjà, au Brésil, des expériences de semis direct et de gestion par couverts végétaux.
Il montre des légumineuses de très forte biomasse, capables de produire d’énormes quantités d’azote, de protéger le sol et de fournir ensuite des couverts plus bas sous bananeraie, contrôlant les adventices et alimentant le système.
Il évoque aussi des plantes spontanées très intéressantes dans ces contextes, par exemple des espèces capables de supporter des sols fortement contaminés et susceptibles d’être utilisées en bioremédiation ou comme couvert protecteur.
Réduction massive des intrants
Dans les SCV les plus performants, il affirme avoir obtenu des réductions considérables d’intrants :
- forte baisse, voire suppression, de la fertilisation phospho-potassique et des oligo-éléments ;
- réduction majeure des insecticides et fongicides ;
- réduction très forte des herbicides, voire suppression dans certains systèmes.
Il compare alors ces systèmes à des systèmes bio très performants, avec cette différence que la transition peut encore comporter un peu de chimie, notamment sur les herbicides, le temps d’installer le fonctionnement biologique.
Les prairies naturelles comme témoins de référence
En France, il rappelle l’existence d’environ 7 millions d’hectares de prairies naturelles. Pour lui, elles constituent des témoins extrêmement précieux. Si l’on ne dispose pas d’un sol forestier de référence, les vieilles prairies naturelles offrent souvent un excellent modèle de structure, de porosité, de biomasse biologique et de teneur en matière organique.
Elles montrent ce qu’un sol peut devenir lorsqu’il reste longtemps sous couverture végétale continue et sous fonctionnement biologique intense.
Les performances sur blé en France
Il présente plusieurs résultats obtenus en France, notamment chez Hubert Charpentier.
Sur blé, en comparant labour et SCV sur luzerne ou autres dispositifs de couverture, les rendements du semis direct sont équivalents ou légèrement supérieurs, tout en réduisant fortement les doses d’azote. Il mentionne des cas de 78 quintaux sous labour avec 180 unités d’azote, contre 84 quintaux en SCV avec 100 unités d’azote.
Sur la durée, il observe en moyenne des gains de rendement de l’ordre de 600 kg à 1 tonne en faveur des SCV, selon les contextes.
Les protéines du blé et la luzerne
Un point particulièrement important est l’effet des couverts de légumineuses, notamment la luzerne, sur la teneur en protéines du blé. Avec des doses d’azote modérées, les courbes de réponse montrent un décalage positif de plus d’un point de protéines lorsque le blé suit une luzerne bien intégrée au système.
Cela montre, selon lui, que la gestion du sol et de la plante compagne peut être bien plus efficace que des années de réglages fins de la fertilisation azotée minérale.
Les coûts de production
Lucien Séguy insiste fortement sur les coûts de production. À ses yeux, c’est un enjeu majeur de compétitivité agricole, souvent mal posé dans les débats publics.
À partir de cas concrets, il montre que les SCV permettent de produire à des coûts très inférieurs à ceux des systèmes labourés intensifs. Il cite par exemple des coûts du quintal de blé nettement plus faibles en SCV qu’en conventionnel labouré.
Il élargit alors le raisonnement aux crises agricoles françaises : selon lui, on parle trop du prix payé et pas assez de l’hétérogénéité immense des niveaux techniques et des coûts de production. Des agriculteurs qui produisent mieux, plus régulièrement et à moindre coût s’en sortent, même dans des contextes de prix dégradés, tandis que d’autres sont immédiatement en difficulté.
Une critique du raisonnement dominant sur les crises agricoles
Il conteste l’idée selon laquelle la seule explication des difficultés agricoles tiendrait à la concurrence étrangère, à la taille des fermes ou au coût de la main-d’œuvre. Sans nier ces facteurs, il estime qu’une partie du problème réside aussi dans l’insuffisante maîtrise agronomique et technique des systèmes.
Pour lui, la France aurait dû se fixer comme objectif majeur de réduire les coûts de production par l’innovation agronomique, tout en maintenant des niveaux élevés de production et en améliorant les sols.
Les résultats en année difficile
Même dans une année très défavorable, froide et humide, avec de nombreux accidents sur blé dur et blé tendre, il montre des écarts spectaculaires entre labour et SCV.
Chez Hubert Charpentier, il présente par exemple des comparaisons où les SCV produisent davantage, avec un meilleur poids spécifique, et avec beaucoup moins de fongicides. Sur certaines parcelles de blé dur, le semis direct sur luzerne double pratiquement le rendement par rapport au labour dans une année critique.
Pour lui, la force des SCV réside précisément dans cette robustesse : ils créent un système sanitaire et fonctionnel qui amortit les années difficiles.
Les auxiliaires et le retour rapide de la nature
Il affirme que la nature se reconstitue très vite dès qu’on enlève une partie des intrants chimiques. Dans des situations où l’on réduit fortement les pesticides, les auxiliaires réapparaissent rapidement, parfois en abondance.
Il oppose cette réalité au réflexe dominant consistant à intervenir chimiquement dès qu’une adventice ou un ravageur est visible. Pour lui, il faut oser suspendre certains traitements et observer la capacité du système à se réorganiser.
Les adventices comme biodiversité positive
Sa position sur les mauvaises herbes est originale : il dit s’en servir. Certaines adventices peuvent fournir des services agronomiques gratuits. Il leur arrive même de fertiliser des parcelles ou de constituer des biodiversités positives, à condition de comprendre leur rôle et de savoir les intégrer.
Il mentionne par exemple des amarantes, panics ou chénopodes, très présents d’une année à l’autre sur de vastes gradients climatiques, et qui montrent leur remarquable plasticité. Pour lui, on pourrait aussi utiliser ces plantes spontanées comme ressources de couverture ou de service.
Les plantes de service semées dans les cultures en place
Il montre des exemples de semis à la volée de vesce dans des colzas ou de blé dans des sojas avant récolte, afin de gagner du temps et d’occuper le sol sans interruption.
Dans le cas de la vesce, celle-ci finit par dominer l’espace après la récolte du colza et sert de couverture au blé suivant. Dans le cas du blé semé dans soja au Canada, cela permet d’avancer l’implantation, de sécuriser la levée avant l’hiver et d’améliorer ensuite le rendement.
Les systèmes bio et la conversion vers des SCV bio
Il critique fortement certaines formes de bio fondées sur le labour et le sarclage répété. Selon lui, ce sont des systèmes profondément destructeurs du point de vue structural et érosif.
Il cherche donc à construire des SCV bio, avec roulage de couverts, suppression du travail du sol et gestion des adventices par les plantes de service. Il estime qu’il est absurde d’avoir développé une agriculture biologique reposant encore sur le retournement des sols.
L’exemple d’une grande exploitation au Brésil
Il conclut sur un exemple historique au Mato Grosso : une grande exploitation qu’il a accompagnée à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Après une phase de dégradation en travail du sol, le passage en SCV avec grosses biomasses, notamment de sorgho, a permis d’atteindre environ 3400 à 3600 kg de soja par hectare en moyenne sur plus de 1300 hectares, avec très peu d’intrants phytosanitaires.
Il compare cela à la situation actuelle de nombreuses exploitations brésiliennes, qui utilisent désormais davantage de semences coûteuses, davantage de traitements, davantage d’OGM et davantage d’insecticides ou de fongicides, sans amélioration significative de la productivité moyenne. Pour lui, la fuite en avant chimique a conduit à une impasse économique.
Une critique des OGM pris isolément
Sa position n’est pas simplement pro ou anti-OGM. Il explique qu’utilisés seuls, dans des systèmes simplifiés et chimiquement dépendants, les OGM n’ont pas résolu les problèmes. Les coûts de semences ont explosé, les applications phytosanitaires aussi, et la dépendance économique s’est aggravée.
En revanche, il pense que certaines technologies génétiques pourraient avoir un intérêt si elles étaient intégrées dans des systèmes riches en biodiversité fonctionnelle et biologiquement bien pilotés.
Conclusion
L’intervention de Lucien Séguy défend une agronomie fondée sur l’observation fine des sols, la compréhension des écosystèmes et la mobilisation des processus biologiques. Le cœur de son message est que l’on peut produire beaucoup, durablement, en restaurant les sols plutôt qu’en les détruisant.
Le semis direct sous couverture végétale permanente n’est pas, dans sa perspective, une simple technique de non-labour. C’est une refondation complète des systèmes de culture, dans laquelle les plantes de service, les résidus, la faune et la microflore remplacent une grande partie des outils mécaniques et des intrants.
Il y voit un tournant historique : pour la première fois, l’humanité peut cultiver en augmentant la matière organique des sols, en améliorant leur structure, en réduisant les pollutions, en abaissant les coûts de production et en maintenant de hauts niveaux de rendement.
Son propos se termine sur une invitation à oser, à observer, à expérimenter et à sortir des cadres anciens qui empêchent de penser autrement l’agriculture.