Nutrition & santé de la plante, par Jill Clapperton
![]()
Introduction
Jill Clapperton explique qu’après l’intervention précédente, elle souhaite parler d’un sujet central : la biologie du sol, parce qu’elle relie les dimensions chimiques et physiques du sol. Selon elle, la santé du sol n’existe pas si le sol n’est pas vivant. Il faut des êtres vivants dans le sol pour qu’il soit réellement sain.
Elle insiste sur le fait que la biologie :
- construit la structure physique du sol ;
- permet le recyclage des éléments chimiques ;
- met en mouvement l’ensemble du système.
Autrement dit, si l’on veut que le sol travaille pour l’agriculteur, il faut un sol vivant et en bonne santé.
Productivité du sol et qualité des aliments
Jill Clapperton rappelle que la productivité du sol est souvent mesurée en boisseaux ou en tonnes par hectare. Mais cette mesure ne suffit pas. Il faut aussi se demander :
- ce que l’on produit est-il bon pour la santé humaine ?
- est-ce que cela nourrit bien le bétail ?
- est-ce que cela améliore réellement le sol ?
Pour elle, il ne s’agit pas seulement de quantité, mais aussi de qualité. Si les nutriments issus des engrais et des intrants organiques se retrouvent effectivement dans les plantes, alors ils ne sont pas perdus dans l’environnement. Cela signifie que l’on produit des aliments riches en nutriments, donc favorables à la santé des humains et des animaux.
La structure du sol, caractéristique essentielle
Jill Clapperton affirme que la caractéristique la plus importante du sol est sa structure. Sans bonne structure ni bonne stabilité des agrégats, le système biologique ne peut pas fonctionner correctement.
Une bonne structure permet :
- la présence et l’activité des organismes du sol ;
- les interactions entre bactéries, champignons, protozoaires et nématodes ;
- le recyclage des nutriments ;
- l’infiltration de l’eau ;
- l’entrée de l’air dans le sol.
Elle décrit l’idéal d’un sol profond, noir, riche en matière organique, avec une structure qui descend à plus d’un mètre, voire deux ou trois mètres. Un tel sol héberge une grande diversité d’organismes, elle-même favorisée par la matière organique et par des rotations diversifiées.
Le sol comme une infrastructure vivante
Pour illustrer la structure du sol, Jill Clapperton évoque une image de type scanner montrant un réseau de petits tunnels et de petites voies, comparable à l’infrastructure d’une ville comme Paris.
Cette image sert à montrer qu’un sol bien structuré permet aux organismes de se déplacer rapidement :
- les protozoaires ;
- les nématodes ;
- les autres organismes impliqués dans les relations prédateur-proie.
Ces organismes consomment bactéries et champignons, puis recyclent les nutriments au voisinage des racines. Les plantes absorbent alors les nutriments de manière plus efficace lorsqu’ils proviennent d’un système biologique actif.
L’importance des relations prédateur-proie
Selon Jill Clapperton, l’élément le plus important dans les sols n’est pas seulement la présence de bactéries ou de champignons, même s’ils sont essentiels, mais aussi celle des animaux du sol qui les consomment et recyclent les nutriments pour les plantes.
Elle insiste donc sur les relations prédateur-proie comme moteur du système nutritif. Ces organismes étant très sensibles aux perturbations, elle souligne l’importance de limiter le travail du sol et de réfléchir sérieusement au non-labour et au semis direct.
Garder le sol couvert et en croissance
Jill Clapperton montre l’exemple d’un semoir à maïs entrant dans un couvert végétal vert. La culture est semée, puis le couvert est roulé, et la culture se développe ensuite. L’objectif est de toujours garder le sol couvert et d’essayer de faire pousser quelque chose en permanence, selon les conditions d’eau disponibles.
Elle évoque aussi la présence de vers de terre, de cocons et d’une belle structure du sol, bien agrégée, non lisse, avec une texture vivante. Pour elle, un sol sain se reconnaît aussi au toucher et à l’observation directe.
La responsabilité des agriculteurs
Jill Clapperton rappelle que la santé des sols est entre les mains des agriculteurs. Ils peuvent :
- améliorer le sol ;
- le détruire ;
- ou le rendre encore meilleur.
Son message est clair : il faut toujours continuer à construire et à aller de l’avant.
Le test des sous-vêtements en coton
Elle présente ensuite un test devenu célèbre, qu’elle associe au mot-dièse « soil your undies ». Il consiste à enterrer des sous-vêtements en coton dans le sol. Le coton étant constitué de cellulose, sa dégradation renseigne sur l’activité des organismes, en particulier des champignons décomposeurs.
Dans l’exemple montré :
- une pièce a été enterrée sous un paillis de paille dans un verger ;
- une autre a été enterrée dans un sol nu.
Après six semaines, l’une d’elles a presque perdu tout son coton. Ce test, à la fois amusant et sérieux, permet de mesurer la décomposition biologique. Jill Clapperton précise qu’une méthode plus scientifique est disponible sur son site internet.
Passer du rendement à la densité nutritive
Jill Clapperton explique qu’auparavant, l’agriculture se concentrait presque uniquement sur le rendement. Désormais, il faut aussi viser la production de nutriments. La question devient : comment construire la densité nutritive dans le sol et la transférer aux aliments ?
Sa réponse passe notamment par les racines, les associations végétales et la diversité.
Cultures associées dans le maïs
Elle présente des systèmes où des légumineuses sont cultivées entre les rangs de maïs. L’idée est de nourrir le maïs en azote pendant sa croissance.
Ces plantes partagent :
- l’espace racinaire ;
- les mycorhizes ;
- l’eau ;
- les nutriments.
Parmi les espèces testées, elle mentionne notamment :
- le guar ;
- le haricot mungo.
Les essais ont été conduits en maïs sec, sans irrigation, notamment sur la ferme de Christy Chow. Jill Clapperton évoque aussi le modèle traditionnel des « trois sœurs » pratiqué par les peuples autochtones des Amériques : maïs, haricot et courge cultivés ensemble.
Dans ces systèmes, elle souligne que les épis de maïs étaient bien remplis avec seulement 40 unités d’azote.
Mesure rapide de la qualité nutritionnelle
Jill Clapperton explique qu’elle utilise un instrument de spectroscopie de fluorescence X, ou XRF, qui permet de mesurer en 30 secondes la qualité nutritionnelle du grain ou des feuilles. Cela rend possible des mesures en temps réel à la ferme.
Elle s’intéresse notamment à :
Elle rappelle que, dans le monde, la malnutrition touche fortement trois dimensions essentielles :
- la vitamine A ;
- le fer ;
- le zinc.
Le zinc est présenté comme fondamental pour les fonctions neurologiques et les capacités cognitives. Le fer est indispensable à de très nombreuses fonctions de l’organisme. Ainsi, améliorer la densité nutritionnelle des cultures est directement lié à la santé publique.
Plus de diversité, meilleurs résultats
Les résultats présentés montrent que des couverts de saison chaude seuls donnaient déjà des effets intéressants, mais que les mélanges associant espèces de saison chaude et de saison fraîche apportaient encore davantage de diversité et amélioraient les performances.
Jill Clapperton insiste à nouveau sur un point clé : plus de diversité signifie plus de racines, et donc un meilleur fonctionnement du système.
Elle ajoute aussi que certaines espèces, comme les brassicacées, peuvent :
Le choix des espèces en culture associée doit donc être réfléchi en fonction des services recherchés.
Exemple d’association avec le tournesol
Un autre exemple présenté concerne une culture associée de :
Cet essai, conduit par un agriculteur en Alberta en 2018, a donné de très bons résultats. L’agriculteur a non seulement récolté le tournesol, mais aussi les fèves, alors qu’il pensait au départ n’implanter qu’une simple culture compagne. Jill Clapperton souligne l’enthousiasme suscité par cette première expérience.
Densité nutritive du blé et systèmes de culture
Jill Clapperton présente ensuite des données plus anciennes, issues de travaux commencés à la fin des années 1990, sur les effets des systèmes de culture sur la densité nutritive du blé.
Elle compare :
- des systèmes biologiques ;
- des systèmes à faibles intrants ;
- des systèmes conventionnels ;
- des systèmes avec ou sans couverts.
Elle explique que le meilleur résultat provenait d’un blé sous-semé avec du mélilot. À l’inverse, un blé cultivé sans diversité et dans un système simplifié donne un grain de mauvaise qualité, qu’elle qualifie très directement de « mauvais » pour l’alimentation et la meunerie.
Dans les comparaisons montrées, les systèmes biologiques apparaissent supérieurs à ce qui sort du conventionnel. Lorsqu’une culture fourragère ou un couvert très diversifié de six ou sept espèces est ajouté à la rotation, les différences deviennent nettes, notamment pour :
- le zinc ;
- le calcium ;
- le phosphore.
Pour elle, on obtient alors un blé réellement bon pour la santé.
Exemples de couverts végétaux et observations
Jill Clapperton montre différents mélanges de couverts utilisés dans des conditions de faible pluviométrie, autour de 300 mm de précipitations. L’objectif est de produire de la biomasse et de recycler un maximum de nutriments.
Elle commente différents mélanges et résultats, en soulignant la densité minérale obtenue selon les espèces. Elle mentionne aussi un enseignement pratique : la chicorée est très difficile à gérer si l’on veut continuer à cultiver ensuite, car elle disparaît mal, même si elle est très bonne pour les abeilles.
Le rôle de la génétique
Un autre point important de son intervention concerne la génétique. Jill Clapperton affirme que la génétique compte réellement et qu’il faut en parler avec les sélectionneurs.
Selon elle, il faut des cultures :
- adaptées aux systèmes en place ;
- non « paresseuses » ;
- dotées de bons systèmes racinaires ;
- capables de maintenir les rendements ;
- capables d’extraire efficacement les nutriments du sol.
Elle montre des exemples de variétés de blé, anciennes et nouvelles, observées notamment dans le Montana, qui absorbent des quantités différentes de nutriments. Cela confirme qu’il faut sélectionner aussi pour ces caractéristiques nutritionnelles.
Nourrir la santé humaine par les cultures
Jill Clapperton élargit ensuite la réflexion à la santé humaine. Elle explique que si l’on produit une nourriture réellement riche en nutriments, on aide les gens à résoudre une partie de leurs problèmes de santé par l’alimentation.
Elle évoque en particulier la myrosinase, une enzyme présente dans les radis et le brocoli, surtout dans les graines germées. Cette enzyme participe à la transformation de composés des brassicacées en sulforaphane, présenté comme l’un des antioxydants les plus puissants et comme un composé aidant à lutter contre le cancer.
Elle recommande de faire germer des radis pendant sept jours, en choisissant les bonnes variétés. Elle cite notamment un « smart radish » de Nouvelle-Zélande, développé par Norwest Seed, ainsi qu’un radis rouge également intéressant du point de vue nutritionnel.
Il n’y a pas de pénurie alimentaire, mais un problème de qualité et de politique
Jill Clapperton affirme qu’il n’existe pas de pénurie alimentaire au sens strict, mais plutôt un problème de politique et de qualité.
Elle rapporte le calcul d’un agriculteur du Kansas, Jim Robb, selon lequel un seul comté du Kansas pourrait produire assez de maïs pour nourrir 9 milliards de personnes pendant un an à raison d’une livre de maïs par jour. Son point est donc que le problème mondial n’est pas simplement la quantité produite, mais surtout :
- la qualité nutritionnelle ;
- l’organisation politique et économique.
Mesurer aussi la qualité des œufs
Avec le même instrument utilisé pour les grains, Jill Clapperton indique qu’elle commence à mesurer la qualité des œufs. Elle suit notamment le soufre dans le jaune et dans le blanc d’œuf après avoir nourri des poules avec des probiotiques plutôt qu’avec des antibiotiques.
Les effets observés sont, selon elle :
- des animaux plus calmes ;
- des animaux en meilleure santé ;
- davantage d’œufs ;
- une meilleure teneur en soufre ;
- une meilleure couleur des œufs sans ajout d’aliments colorants.
Elle relie cela à une alimentation plus riche en zinc et plus favorable au cerveau. Pour elle, un sol sain qui enrichit les plantes en zinc peut contribuer à lutter contre certaines maladies, y compris des maladies neurodégénératives comme Alzheimer.
Le rôle central des agriculteurs
Jill Clapperton revient à son message principal : cela se joue entre les mains des agriculteurs. Elle appelle à leur faire confiance et à être proactifs.
Elle évoque également son travail avec Shepherd’s Grain sur le plateau de Columbia. L’idée est qu’en combinant semis direct, couverts végétaux, cultures compagnes et rotations longues, il est possible de produire un blé donnant une farine de meilleure qualité nutritionnelle et technologique.
Elle précise aussi que ce grain est acheté aux agriculteurs avec une prime, et non en dessous du coût de production. Pour elle, la question n’est pas de produire une alimentation bon marché, mais une alimentation meilleure.
La nourriture comme pharmacie
Enfin, Jill Clapperton raconte avoir travaillé avec un groupe de médecins venus de différents États américains sur une ferme en Californie. Ces médecins voulaient comprendre les systèmes de production alimentaire et savoir comment soutenir les agriculteurs en agriculture de conservation.
Elle explique que ces médecins en viennent à « prescrire » des aliments issus de certaines fermes, parce qu’ils savent que ces aliments sont meilleurs. En Californie, certains patients reçoivent même de l’argent public pour acheter cette nourriture via le système de santé. L’idée est que les personnes qui mangent bien représentent moins de risques et de coûts pour ce système.
Elle cite aussi le Dr Drew Ramsey, qui parle du lien entre alimentation, dépression, troubles psychiatriques et santé mentale.
Conclusion
Jill Clapperton conclut en disant qu’il faut mieux communiquer sur ce que font les agriculteurs :
- montrer qu’ils prennent soin de la terre avec respect ;
- montrer qu’ils rendent le sol vivant et sain ;
- faire savoir aux consommateurs et aux écologistes qu’un excellent travail est en cours.
Son intervention relie ainsi très directement :
- biologie du sol ;
- structure et fonctionnement des sols ;
- densité nutritionnelle des cultures ;
- santé animale ;
- santé humaine.
Le message final est que la qualité de la nourriture commence par un sol vivant, diversifié, couvert, bien structuré et biologiquement actif.